C. XVI-XXXVII
et, parvemu déjà à la maturité de l’âge, il n’hésita plus à embrasser le christianisme (après 190). Ordonné prêtre à Carthage ou à Rome (il est sûr du moins qu'après sa conversion il séjourna quelque temps à Rome), il donna à l'Eglise occidentale un écrivain éminent et l’un de ceux qui eurent la plus longue influence, en la défendant victorieusement contre les attaques des paiens, des juifs et des hérétiques!.
La vigueur morale qu’il a déployée dans cette lutte s'était élevée jusqu’à une sorte de stoicisme chrétien, et c'est là probablement la cause de son passage au montanisme (vers 202 ?). Désormais, il réalisa dans sa vie et dans ses travaux ce que Montan et ses prophètes annoncaient en termes obscurs et mystiques. On suppose’ qu'il retourna encore au catholicisme, car peu de temps après, saint Cyprien témoignait une grande estime pour ses écrits; l'Eglise elle-même les honore d’une facon particulière, et, à part ses vues montanistes, elle en a fait un grand usage". Tertullien mourut à un âge avancé, vers 240 (et suivant quelques-uns vers 220).
Son style se ressent de la raideur et de l’äprete de son caractère, et nul écrivain n’a mieux justifié que lui ce proverbe : Le style, c'est l’homme. Rarement aussi on trouvera réunis ailleurs une impétuosité aussi vive, une dialectique aussi claire et aussi puissante, une éloquence aussi victorieuse, unie à tant de sel et de causticité.
1 Voir des détails sur lui dans Eusèbe, Hist. eccl., U, 11; III, xxın, xxxv; Hieron., Ep. Lxxxııl ad Magnum; Catal., c. LI.
? Nunc per Paracletum justitia componitur in maturitatem (De virg. veland., c.1. —® Aug., De hæres., c. LXXXVI.
* Voici des preuves certaines de son montanisme. Il loue les prophéties de Montan, de Maximille et de Priscille, il approuve la pratique de laisser les femmes prècher et baptiser ; il condamne absolument les secondes noces, la fuite dans la persécution, la communion accordée à ceux qui sont tombés, sans parler de ses sorties contre les catholiques. Sur la difficulté de séparer les écrits de la période montaniste des écrits de la période catholique, voir Hesselberg,
Vie et écrits de Tertull., Dorpat, 1848; cf. Uhlhorn, Fundam. chronol. Tertull., Gotting., 1852.
180 MANUEI DE PATROLOGIE.
Si le latin carthaginois des Africains était déjà rude et peu intelligible, le latin de Tertullien, qui s’efforcait de rendre les idées chrétiennes et ses vues originales par des expressions nouvelles et forcées, devait présenter souvent d’etranges obscurites. Tertullianus creber est sententiis, dit saint Jérôme, sed difficilis in eloquendo!.
On ne peut mieux caractériser l'influence , bonne ou mauvaise, de Tertullien et de son époque sur les époques suivantes, qu'en le comparant à Origène, ainsi que l’a fait Vincent de Lérins, au chapitre xxıv de son Commonitorium : « Comme Origène chez les Grecs, on peut le regarder chez les Latins comme le prince de nous tous. Où trouver, en effet, un homme plus docte que lui, plus versé dans les choses divines et humaines ? Son merveilleux génie embrasse toute la philosophie, toutes ses sectes, tous ses auteurs, toutes leurs disciplines, tous les événements et toutes les sciences. Il a presque autant d'idées que de mots, et toutes ses idées sont des victoires. »
Ses ouvrages, qui embrassent tous les horizons de la vie chrétienne, y revelent de grandes connaissances en histoire, en jurisprudence, en philosophie, en physique et en archéologie. Tertullien savait aussi le grec, mais ses ouvrages en cette langue, de mème que plusieurs de ses écrits latins, sont perdus.
Sa carrière littéraire s'étend de 196 à 230; malheureusement, et c’est un point qu'il ne faut pas oublier quand il traite du dogme, il n’a composé comme catho-
1 Pour aplanir les difficultés de langage qu'offre la lecture de Tertullien, Schütz et Winterdorf ont joint à leur édition de Tertullien un index latinitatis Tertulliani. De nos jours Ritter (Revue de Bonn, par Braun et Achterfeld, 8e livr.! et Hildebrand ( Annales archeol. de Iahn, 1845) ont publié des travaux sur le caractère des auteurs d'Afrique, et surtout de Tertullien. C. Englhardt, Tertullien écrivain (Rev. hist. et theol. de Illgen, 1852). Nous devons aussi à Tertullien les termes de substance, trinité, satisfaction, sacrement, qui ne tar- . dèrent pas à passer, avec un sens précis, dans la langue de l'Eglise.
lique qué la moindre partie de ses écrits. Voici les ouvrages qui appartiennent indubitablement à la période montaniste : Ad Scapulam, De corona, De fuga in persecutione, Scorpiace, De exhortlatione castilatis, De monogamia, De pudicitia, De jejunio, De virginibus velandis, Adversus Marcionem, Adversus Valentinianos, Adversus Praxeam, De carne Christi, De resurrectione carnis, De anima. Parmi ses autres ouvrages les uns datent évidemment de la période catholique, les autres on ne sait trop à quelle période les rattacher.
Ses écrits se partagent en trois classes : ouvrages apologétiques, ouvrages dogmatiques et ouvrages pratiques.
Ouvrages apologeliques.
1. Le plus important et le plus riche en pensées est son Apologélique adressée au sénat romain, et rédigée de 197 à 499. L'auteur y montre combien les païens sont ignorants du christianisme. On condamne, dit-il, ce qu’on ne connaît point, et on ne veut pas le connaitre afin de n'être pas forcé de l’approuver : « La curiosité humaine ne languit que lorsqu'il s’agit du christianisme; on aime à ignorer ce qu’autres se réjouissent de connaître » (c. 1). Se plaçant au point de vue du droit, Tertullien montre l'injustice des traitements qu'on inflige aux chrétiens. D'une part, on les traite de criminels, on leur impute le meurtre, l'inceste, etc.; et d'autre part, on les laisse libres dès qu'ils déclarent qu'ils ne veulent plus être chrétiens : Torquemur confilentes, et punimur perseveranles, et absolvimur negantes, quia nominis prælium (c. u). N’est-il pas absurde de punir les chrétiens uniquement à cause de leur nom? Vous nous accusez de toutes sortes de crimes, et c’est chez vous qu'ils abondent. Il est vrai, le culte de vos dieux est autorisé par les lois, mais ces dieux sont de pures fictions, et de telles lois nobligent point. Les chrétiens ne sont pas coupables
envers l’empereur, parce qu’ils refusent de lui sacrifier et de l'appeler un dieu, ce qui est une misérable flatterie! Du reste, nous prions pour lui, nous lui sommes fidèles, nous ne conspirons point contre sa personne, comme le font souvent ceux qui l’appellent un dieu. Il dépeint ensuite les assemblées et la conduite des chrétiens, et compare leur doctrine avec celle des philosophes, dont les païens ont une si haute opinion. Dans cette comparaison , tout à l'avantage des premiers, Tertullien est beaucoup plus sévère envers la philosophie que les précédents apologistes. D’après ce principe que « toute âme est naturellement chrétienne » (c. xvn), il établit que le christianisme répond à tous les bons instincts de l’homme, qu'il le dirige et satisfait à ses besoins. Quant aux persécutions, si elles font souffrir l'individu, elles sont utiles à la société chrétienne : Sanguis mariyrum semen christianorum ; plures efficimur quoties metimur a vobist (c. L).
2. Les deux livres Aux Nations, adressés à toute la société paienne, reproduisent avec plus de details et de preuves la plupart des pensees et des arguments de l’Apologetique. Cet ouvrage, l’un des plus difficiles et des plus obscurs de Tertullien, ne nous est parvenu que par fragments ?.
3. Le Témoignage de l'âme est le développement de cette pensée de l’Apologétique, que dans leurs moments de surprise les païens invoquent le Dieu unique, et non les dieux, qu'ils regardent le ciel et non le capitole : témoignage involontaire de l’âme à la doctrine de l’unité de Dieu. Ces témoignages de l’âme en faveur du christianisme, il aime mieux les invoquer que les écrits des philosophes et des poètes ; car « ils sont d'autant plus vrais qu'ils sont plus simples, d'autant plus simples qu'ils sont plus vulgaires, d'autant plus vulgaires qu'ils sont plus
1 Ed. Haverkamp, cum Comment., Lugd. Bat., 1718; ed. Kayser-
berg, Paderborn, 1865.
2 Edité à part avec l’Apologétique, par Œbhler, Lips., 1849,
communs, d'autant plus communs qu'ils sont plus naturels, d’autant plus naturels qu'ils sont plus divins » (c. v). Ce témoignage de l’âme atteste également que le Dieu unique est bon et la source de tout bien, qu'il récompense la vertu et punit le crime; il prouve l’existence des démons et l’immortalité de l’äme. Cette conviction de l’âme ne vient d'aucune écriture ; elle est plus ancienne que la lettre, de même que l’homme est antérieur au philosophe et au poète; car elle existe chez tous les peuples. Témoin de la vérité, l’äme est aussi responsable de l’erreur, et un jour elle se trouvera sans réplique devant le trône de Dieu. « Vous avez, 6 mon âme, proclamé Dieu et vous ne l’avez pas cherché ; vous avez détesté les démons, et vous les avez adorés; vous avez invoqué le jugement de Dieu, et vous avez agi comme s’il n’y en avait point; vous avez connu les peines de l'enfer, et vous ne les avez pas évitées; vous avez su le nom des chrétiens, et vous avez persécuté les chrétiens !.»
4. L’écrit A Scapula est une exhortation à un proconsul d'Afrique de ne pas s’attirer la colère de Dieu par sa cruauté, et de remplacer les tortures infligées aux chrétiens par la simple décollation.
5. Contre les Juifs, Tertullien argumente souvent à la manière de Justin dans son Dialogue avec le Juif Tryphon. Son principal but est de prouver que les plus remarquables prophéties de l’Ancien Testament se sont réalisées en Jésus-Christ.
Ouvrages dogmatiques el polémiques contre les hérétiques.
4. Dans les Prescriptions contre les heretiques, Tertullien établit que les hérétiques ne peuvent pas se servir contre nous des saintes Ecritures, puisqu'elles ne leur appartiennent pas. « Qui êtes-vous? s’ecrie-t-il, que faites-vous
1 Edition séparée, par Lindner, Lips., 1862. Cf. Héfelé, Append. à PHist. de l'Eglise, A vol.
persévérance : « Le chrétien, dit-il, même hors de prison, renonce au siècle, et en prison, il renonce à
1 même {. »
2. Dans les Spectacles, il discute cette question tique très-importante alors, si les chrétiens peuvent sister aux spectacles des paiens : « Je ne veux point part à leur joie parce qu'ils seront exclus de la mienne.
3. Le traité de l’Idolätrie instruit les chrétiens à s’ tenir de toute participation au culte des paiens, et apprend comment ils doivent se comporter dans les conditions de la vie en face des idoles et de ministres ; car « le crime de l’idolâtrie est tout le sujet jugement *. 3. » Il leur défend toute industrie et tout qui pourrait les conduire à y participer.
4. La Couronne et la Fuite dans la persécution, rédigées dans la période montaniste, traitent des sujets analogues. Dans le dernier. Tertullien prétend, contrairement à la déclaration formelle de Jésus-Christ *, qu'il n’est point permis de fuir pendant la persécution. Voici l’origine du premier écrit. Seplime-Sévère distribuait des récompenses à son armée. Un chrétien refusa d'approcher avec une couronne de laurier sur la tete, comme c'était la coutume. pensant que c’était une superstition. On découvrit qu'il était chrétien et on le mit en prison. Plusieurs blämerent cet excès de zèle. Tertullien, au contraire, le défendit avec une merveilleuse eloquence, el poussa le rigorisme jusqu'à interdire aux chrétiens l’éta!
Nous aimons mieux l'entendre dans le Scorpiagw (remède contre les scorpions) soutenir contre les gnos-
I Cit. du tred. — ? Ci. du tred. —3 Cit. du tred. — + Matth. x, 23.
et Ecclesiæ ? quid hærelicis cum christianis? Nostra institutio de porticu Salomonis est, qui et ipse tradiderat Dominum in simplicitale cordis esse quærendum (c. vn). Il ne laisse pas cependant de faire lui-même un grand usage de la philosophie, et surtout de la dialectique.
2. Le Traité du bapléme, à la fois dogmatique et pratique, doit son origine à cette assertion du caïnites, secte d’ailleurs inconnue, que le baptême d’eau n’est pas absolument nécessaire au salut. Après une longue considération sur l’usage de l’eau dans la création et sous l'ancienne loi, l’auteur arrive à la question capitale, et traite du baptême de saint Jean, du baptême de sang, des cérémonies usitées dans le baptême, de la validité du baptème des hérétiques, du baptème des enfants, de \a préparation au baptème et de différentes questions pratiques.
3. Ses auütres travaux dogmatiques appartiennent à la période montaniste ; ce sont : les cinq livres Contre Marciun (an 207 ou 208), sur l’unité de Dieu, sur le Créateur du monde et la vraie humanité du Christ; Contre les Valentiniens, où il fait de nombreux emprunts à saint lrénée; Contre Hermogène, peintre de Carthage, qui soutenait la doctrine de l’emanation ; Contre Praxdas, en défense de la Trinité contre l’hérésie patripassianiste. Tertullien lui reproche d’avoir fait à Rome deux œuvres diaboliques, d’avoir pratiqué la prophétie (montaniste) et introduit l’hérésie (des patripassiens) : « ll a chassé le Saint-Esprit et crucifié le Père. » Dans le traité Sur la Chair du Christ (comme dans celui Contre Marcion), il combat le docétisme avec plus d'énergie et de détail qu'il n'avait fait jusque-là. « Aucun auteur avant lui, dit Dorner, n’a pénétré dans le fait de l’incarnation avec autant d'amour, d’admiration et de perspicacite. » Dans le traité de l’Ame, il combat cette opinion d’Hermogene que
l'âme a son origine dans la matière.
fornication à ceux qui auront accompli leur pénitence » (c. 1). Le titre d’apostoligue qu'il donne à ce pape (c. xxi), montre assez que ce passage ne se rapporte point à Optat, évêque de Carthage.
1. Tertullien a souvent traité du mariage et des questions qui s'y rattachent. L’ecrit orthodoxe adressé à sa .Femme est une sorte de testament où il l’exhorte à ne se point remarier après sa mort, parce qu'il désapprouve les secondes noces et qu’elle pourraït aisément tomber entre les mains d’un paien qui exposerait sa foi à plus d’un danger. Dans le traité sur l’Ornement des femmes, il s'élève contre le luxe et les parures du sexe. « Le Saint- Esprit étant descendu en nous pour y demeurer comme dans son temple, la gardienne de ce temple c’est la chasteté, qui en est la sacristine!.» Dans les Exhortations à la chastelé et le traité de la Monogamie, tous deux montanistes, il rejette ouvertement les secondes noces ; de même dans le traité sur le Voile des vierges, où il veut que les vierges ne paraissent jamais à l’église sans être voilées.
8. Dans l’opuscule Sur le jeu, il défend la pratique des montanistes contre celle des psychiques ou catholiques.
9. Dans le traité De pallio, il se justifie d’avoir, quoique chrétien, gardé le manteau des philosophes, ce qui ne l'empêche pas de censurer avec ironie le luxe, la débauche et la corruption des païens. Les allusions fréquentes et souvent obscures à des pratiques de cette époque rendent cet écrit difficile à comprendre, et font le désespoir des archéologues et des commentateurs ?.
. Ouvrages perdus : de l’Exlase, ouvrage polémique en sept livres, dirigé contre Apollonius et le pape Soter, et favorable au montanisme ; du Paradis, de l’Espérance des fidèles, Contre Appelles, des Vétements d’Aaron, de la
1 Cit. du trad. — 3 Edité par Salmasius, avec notes. Lugd. Bat., 1656. ”
Circoncision, des Animaux purs et impurs, de la Virginité, des Inconvénients du mariage. ll publia aussi en grec quelques-uns de ses ouvrages, notamment : du Bapiéme, des Spectacles, du Voile des vierges, de la Couronne. D'autres écrits, tels que : diverses poésies, des traités sur la Trinité, sur la Nourriture des Juifs, sur les .Défnilions de la foi et des dogmes ecclésiastiques, lui sont injustement attribués.
Doctrines et textes pratiques importants.
Tertullien, ainsi qu’on a pu le voir par le titre de ses écrits, traite ex professo plusieurs questions dogmatiques. Dans une telle abondance, nous devons nécessäirement nous borner à l’essentiel.
1. Preuve de prescription. Comme saint Irenee, il coupe court à toutes les objections des hérétiques, et surtout aux arguments qu'ils veulent tirer de l’Ecriture et des traditions apostoliques, en prouvant que l'Eglise a la priorité de possession, de même qu’en jurisprudence la preuve de prescription suffit à établir le droit de propriete. Il établit ensuite la succession des évêques, surtout dans les principales Eglises, pour montrer quelle a été la « prédication de Jésus-Christ. » « Ce que les apôtres ont prêché, c'est-à-dire ce que Jésus-Christ leur a révélé, je le prescris ; on ne saurait le prouver autrement que par les Eglises que les apôtres ont fondées, qu’ils ont d’abord instruites de vive voix et ensuite par leurs lettres. Il est donc clair que toute doctrine qui s’accorde dans la foi avec la doctrine de ces Eglises apostoliques et matrices doit être tenue pour vraie, puisque les Eglises l’ont reçue des apôtres, les apôtres de Jésus-Christ, Jésus-Christ de Dieu. Nous avons donc seulement à démontrer que notre doctrine vient des apôtres, et que, par une suite nécessaire , toutes les autres doctrines sont fausses. » C'est donc aux hérétiques de prouver par quel apôtre ou
4 De præscript., xx.
quel homme apostolique leur Eglise a été fondée‘. Parmi les Eglises d'institution apostolique, Tertullien cite celles de Rome, de Corinthe, de Philippes et de Smyrne *.
2. Pour fournir cette preuve, les hérétiques devraient établir que les apôtres n'ont annoncé et transmis qu’une certaine doctrine; car l'Eglise est formée par la tradition unique d'une seule profession de foi, que Tertullien appelle sacrement, règle de foi; il donne par trois fois une formule * qui s'accorde presque littéralement avec notre Symbole des apôtres.
3. Cette tradition est le fondement de l'unité de l’Eglise : « Les apôtres (après avoir prêché et fondé des Eglises en Judée) ont fondé des Eglises en chaque ville, d'où les autres ont pris la semence de la doctrine et la prennent tous les jours à mesure que les Eglises se forment; c’est pourquoi on les compte aussi parmi les Eglises apostoliques comme en étant les filles, et toutes ensemble elles ne font qu'une même Eglise, la première venant des apôtres et étant la source de toutes les autres. Elles sont donc toutes les premières, toutes apostoliques, puisqu'elles apparaissent toutes comme ne formant qu’une Eglise*. »
4. Tertullien est le premier des Latins qui ait employé le mot Trinité : « OEconomiæ sacramentum unitatem in trinitatem disponit, tres non statu sed gradu. Unus Deus ex quo el gradus isti, et formæ, et species in nomine Patris, Filii et Spiritus Sancti deputantur®. Il entend donc par Trinité non-seulement une triple activité, mais un mouvement de Dieu. Quand il parle des rapports du Verbe avec le Père, il est non-seulement très-obscur, mais quelquefois captieux. Il s'exprime plus correctement dans l’Apologetique®.
1 De præscript., c. XXxII. — 2 C. xXxvI. — 8 Ibid., c. x; Adv. Prax., c. n; De virg. vel., c. 1. — * De præscript., c. xx. — 5 Adv. Prax., c. 1. |
® Hunc (Aöyov) ex Deo prolatum dicimus, et prolatione genera-
En soutenant que Dieu est un être corporel, Tertullien a émis une opinion inconnue jusque là dans la littérature chrétienne : Quis negabit Deum corpus esse, eisi Deus spiritus est? Spiritus enim corpus sui generis in sua effigie *. Il est vrai que par corps il entend une substance, car non-seulement il confond ces deux expressions : incorporatum esse et substantia carere, mais il dit encore: omne quod est, corpus est sui generis. Nihil est incorporale nisi quod non est 3.
5. N n’est pas étonnant que Tertullien ait soutenu que l’âme était quelque chose de corporel (une substance éthérée) : Nos animam corporalem profitemur 5, et ait enseigné avec les stoïciens le traducianisme et le génératianisme sous sa forme la plus grossière ®.
Nous devons surtout à Tertullien de magnifiques passages sur la hiérarchie, les sacrements et la vie chrétienne. |
6. « Le droit de donner le baptême appartient au souverain prêtre, à l’évêque, puis aux prêtres et aux diacres, mais non sans l’autorité de l’évêque, pour l’honneur de l'Eglise et le maintien de la paix. Les laïques peuvent aussi le donner en cas de nécessité, car ce qu’on a recu on peut le donner de la même manière qu'on l’a recu. Quand il n’y a ni évêque, ni prêtre, ni diacre, on appelle les laïques 5.» Nous voyons que dès ce temps les évêques, d'après Matth., xvı, 18, s’attribuaient le pouvoir des clefs, et Tertullien se plaint que les hérétiques choisissent trop légèrement leurs évêques, leurs prêtres, leurs diacres et leurs lecteurs®. Comme montaniste, il tum, et ideirco Filium Dei et Deum dictum ex unitate substantie. Nam et Deus spiritus. — Manet integra et indefectata materiæ matrix, etsi plures inde traduces qualitatum mutueris. Ita et quod de Deo profectum est, Deus est, et Dei filius, et unus ambo (c. xxI).
I Adv. Prax., ec. vu. —*? De carne Chr., ç. x. Cf. Schwäne, Hist. des dogm.; Dorner, op. cit. — 3 De resur. carn., c. XVI; De anima,
€, V. — 4 Cf, Schwane, op. cit., et: Theorie de l’âme par Tertullien,
dans le Catholique, ann. 1865. — 5 De bapt., c. XVI. — ® De preser., C, XL.
enseigne le sacerdoce général, même des laïques, attendu que tous les pneumatiques sont prêtres!.
7. Dans l’administration du baptême, il insiste fortement sur l’emnloi de l'eau pour que la grâce puisse operer*, posant ainsi la base de la doctrine théologique de l’opus operatum, où les protestants ne voient qu'une opération magique. Il admet aussi la validité du baptême de sang, et rapporte les cérémonies baptis- . males usitées de son temps®. Quant au baptême des enfants, il ne l’admet pas en règle générale, à cause du danger des rechutes.
8. « Celui qui a établi le châtiment par le jugement a promis aussi par la pénitence la rémission de tous les péchés, charnels ou spirituels, réels ou seulement volontaires® . » Cette parole : « Vaut-il mieux être damne en restant cache que d’être absous publiquement ‘ ? » prouve que l’aveu est nécessaire pour la validité de l’absolution ; l’un et l’autre sont nettement exprimés dans ce passage : In quantum non peperceris tibi, in tanlum tibi Deus, crede, parcei. Plerosque tamen hoc opus (delicta conftendi) ut publicationem sui aut fugere aut de die in diem differre præsumo, pudoris magis memores quam salu tis: veluti 1lli qui in parlibus verecundioribus corporis contracta veæxatione, conscientiam medenlium vetant et ila cum erubescenlia sua pereunl®.
9. Confirmation. « Sortis de l’eau, nous sommes oints de l'huile”, » puis, « on nous impose la main, qui par la bénédiction appelle et invite le Saint-Esprit..... Ensuite cet Esprit si saint descend du Père sur les corps purifiés et sanctifiés ®. »
10. Eucharistie. Les fidèles du temps de Tertullien avaient grand soin de ne point laisser tomber les saintes espèces à terre; preuve qu'ils ne les prenaient pas pour
1 De exhort. cast., c. x; cf. Deellinger, Hipp. et Call.— % De bapt., c. 1-1X, — 8 C. VII, VIN, XIX. — ® De pœnil., c. W. — 6 Ibid., c. x. — 6 Ibid. — 7 De bapt., c. vu. — 8 Ibid., c. vi. |
un pur symbole. S’il emploie ailleurs? l'expression de «figure du corps de Jésus-Christ, » cela signifie, d’après le but général de son ouvrage, qui était de combattre le docétisme de Marcion, que « le pain est la forme exterieure sous laquelle paraît le vrai corps de Jesus- Christ 5. » Il parle aussi en divers endroits du sacrifice qu’on offre dans l'Eglise sous le nom d’Eucharistie®.
14. Après avoir révélé le danger des unions entre fidèles et infideles, où l’épouse peut être empêchée dans ses pratiques religieuses, Tertullien dépeint les avantages du mariage chrétien : « L'Eglise en forme le nœud, l'oblation le confirme, la bénédiction y met le sceau, les anges en sont les témoins, le Père céleste le ratifie. L’un et l’autre époux font retentir les psaumes et les hymnes, et rivalisent dans le chant des louanges de Dieu ®. »
12. Celui qui recherche la vérité arrive, par la connaissance du christianisme, à son but naturel : Nobis curiosilale opus non est post Christum Jesum, nec inquisilione post Evangelium. Cum credimus, nihil desideramus ullra credere. Hoc enim prius credimus, non esse, quod ultra credere debeamus®. « Qu’y a-t-il de commun entre Athènes et Jérusalem, l’academie et l'Eglise?» Il désapprouve aussi ceux qui, sans mission, veulent scruter les Ecritures : Fides, inquit (Christus), tua te salvum fecit, non exercitatio Scripturarum. Fides in regula (fidei) posita est; habet legem et saluiem de observatione legis, exercitalio autem in curiosilale consistit, habens gloriam solam de peritiæ studio’. Cependant, tout en voulant exclure la spéculation et la science, Tertullien les emploie souvent bien au delà du cercle immédiat de la foi, et va plus loin que saint Irenee. Par là, du moins,
1 De bapt., vi. — % De coron., c. In. — 3 Adv. Marc., III, xıx; IV, CxL. — + Cf. Delling., Eucharist.; Moshler, Patrol. Cf. De coron., c. ım; De cult. fem., Il, xı; Ad uxzor., II, vin; Ad Scap., u; De monog., X; De exhort. cast., u, cf. Schwane, op. cit. — 5 Ad uxor., I, vu, ıx. — 6 De præscript., c. Vu. —7 Ibid., e. XIV.
il a posé chez les Latins les premières bases de la science catholique.
43. Son traite sur l’Oraison dominicale est un des premiers et des plus interessants. Il est aussi sobre de paroles que riche de pensées ; c'est un abrégé de l’Evangile. Dans cette prière, la sagesse divine a tout disposé avec un ordre parfait : après les choses du ciel, elle a aussi trouvé une place pour les choses de la terre. Mais cette prière veut être dite d’un cœur pur et paisible, ab omni omnino confusione animi libera esse debet orationis intenlio, de lali spiritu emissa, qualis est Spiritus ad guem mittitur‘. Nous y voyons que les chrétiens d’alors elevaient en priant les mains au ciel, et se mettaient ä genoux, le dimanche excepte?, jour consacré à la joie et où l’on s’abstenait de travail®. Dans l’exhortation à la prière qui termine cet opuscule, le ton s'élève sensiblement : « Nous obtenons tout de Dieu par la prière. Dieu a-t-il jamais rien refusé à la prière faite en esprit et en vérité? Déjà dans l’Ancien Testament la prière délivrait du feu, des bêtes feroces, de la faim, et cependant elle n'avait point encore reçu sa forme de Jésus-Christ, car Jésus-Christ ne lui a donné de force que pour le bien; avant lui, elle obtenait des plaies, battait des armées, arrêtait les pluies fécondes. Quant à la prière du Christ, son pouvoir se borne à rappeler les âmes des défunts des voies de la mort, à renouveler ceux qui sont tombés, à guérir ceux qui sont malades, à chasser les démons, à ouvrir les prisons, à briser les chaînes des innocents. Elle efface aussi les péchés, bannit les tentations, calme les persécutions, console les âmes abattues, réjouit les cœurs magnanimes, nourrit les pauvres, dirige les riches, relève ceux qui sont tombés, soutient ceux qui chancellent, maintient ceux qui sont debout. La prière est le rempart de la foi, une défense et une arme contre l’homme qui nous épie de tous côtés. Ne
ı De orat., ce. xu. —®C. xvu — 8 C. xxm.
sortons jamais désarmés : le jour, souvenons-nous de la station ; la nuit, des veilles. Prions aussi tous les anges; chaque créature prie, les animaux domestiques comme ceux de la forêt. Les oiseaux prennent leur essor vers le ciel, et, à défaut de mains, étendent leurs ailes en forme de croix; leur chant ressemble à une prière. Que dire encore de l'obligation de la prière? Le Seigneur luimême a prié!!»
14. Tertullien énumère aussi quantité de cérémonies usitées dans, le culte public et dans l’administration des sacrements; il parle surtout du signe de la croix : Ad omnem progressum alque promolum, ad omnem adilum et exitum, ad vestitum el calceatum, ad lavacra, ad mensas, ad lumina, ad cubilia, ad sedilia, quæcumque nos conversatio exercet, frontem crucis signaculo terimus*. Il traite du jeûne usité chez les catholiques, et dit que dans les calamités les évêques ont droit de prescrire un jeüne universel 5. Le jeûne est un moyen d'arriver à la vertu : cette patience du corps, dit-il, recommande nos prières et aide à nos supplications ; elle ouvre les oreilles du Christ, de Dieu, bannit la sévérité et provoque la douceur®.
15. L’Apologetigue® contient une belle peinture de l'union et de la concorde qui regnaient parmi les fidèles; aussi les paiens eux-mêmes ne pouvaient s'empêcher de s'écrier : « Voyez comme ils s'aiment! » Tertullien, comparant la charité des chrétiens avec la bienfaisance des paiens : « Notre charité, disait-il, donne plus sur la rue que votre piété dans les temples®. » Le traité Ad uxorem , Il, ıv, décrit les vertus et les bonnes œuvres qui doivent être l’ornement d’une femme chrétienne.
16. Il nous reste à mentionner les idées de Tertullien sur l’état chrétien. Contrairement à la théorie païenne, qui faisait de l’empereur une divinité, Tertullien se con-
i Cap. xxvu. — 3 De coron., c. In. — 3 De jejun., c. II et XIII. — * De patient., c. xı. — 6 C. xxxx. — 6 Ihid., Xu.
tente de dire qu'il est institué de Dieu et le premier après lui : Colimus ergo et imperatorem sic, quomodo el nobis licet, et ipsi expedit, ut hominem a Deo secundum, el quidquid est, a Deo conseculum, solo Deo minorem'.
Ayant reçu sa puissance de Dieu, l'empereur n'est soumis qu’à Dieu seul. Nous sommes donc tenus de l'honorer, de l’aimer, de prier pour lui, afin de vivre sous lui dans la paix et la sécurité. Il ne nous est permis de hair personne, à plus forte raison l'empereur’. A son tour, l’empereur ne doit jamais forcer ses sujets à honorer les faux dieux ; s’il le fait, ses sujets ont le droit de lui résister . Tertullien en déduit le droit de professer librement le christianisme, d’autant plus que toutes les accusations odieuses portées contre lui sont fausses : Humani juris et naturalis polestalis est unicuigue, quod putaverit colere; nec alit obest aut prodest alterius religio. Sed nec religionis est cogere religionem , qua sponte suscipi debeat, non vi®.
Le Tertullianus predicans omnibus anni dominicis et festis, singulisque quadragesimæ feriis, par Mich. Vivien, ed. 8%, Avenn., 1855 (augmenté de passages des saints Pères), offre une collection des meilleures et des plus belles pensées de Tertullien.
Operum omn., ed. princeps, de Beatus Rhenanus, Basil., 1521, in-fol.; ed. Nic. Rigaltius, Par., 1634 et auctius 1641 ; ed. Semler et Schütz, Hal., 1770, 6 vol. in-8° ; Migne, ser. lat., t. I-II. Edit. portatives: Oberthür, Bibl. Patr. lat., t. I-II; Gersdorf, Bibl. selecta, t. VII-IX; la meilleure par Fr. Œbler, Lips., 1851-54, 3 vol. in-8°. Cf. Tillemont, t. II; Ceillier, t. II, Are et 2e éditions; Mæbhler, Patrol.; Boeringer, Hist. de l'Eglise; Stæckl, Philosophie de l’ère patristique.
1 Ad Scap., c. 11; Apol., c. xxx. — % Apol., c. XXXIII, XXXVI; Ad Scap., U. — 3% Apol., xxVIN, xxxIV. — ® Apol., xxIv; Ad Scap., n; cf. Dieringer, Doctrina Tertull. de republ. et de offic. ac jurib. civium Christ. Bonnæ, 1850.
$ 38. Saint Cyprien (Thascius Cæcilius , mort en 258).
Cf. Vita et passio S. Cæc. Cypr., par le diacre Pontius ; Prolégomenes, de Maran, dans son édit. de saint Cyprien ; dans Migne, sér. lat., t. IV.
Thascius Cyprien naquit au commencement du troisième siècle d’une famille notable, probablement à Carthage. Homme de talent et élevé avec le plus grand soin, il embrassa la carrière de rhéteur et la remplit avec tant d'éclat, qu'il devint la gloire des païens de cette ville. Enflé de ses succès, attiré vers les jouissances mondaines par son immense fortune, il fut préservé de l'abime et converti en 246, par Cécilius, prêtre catholique, dont il prit désormais le nom, dit saint Jérôme. « Ce qui me semblait autrefois difficile, impossible même, sur la mer orageuse de ce monde : renaître à une vie nouvelle dans un bain salutaire, déposer le vieil homme, et, tout en conservant le même corps, être régénéré de cœur et d'esprit, j’ai eu la joie de l’expérimenter en moi-même. » Méprisant les railleries des paiens qui l'avaient surnommé xonpos, Stercus, il prouva son changement de vie en critiquant sans ménagement la superstition païenne, De vanitate idolorum. Il fut ordonné prêtre un an après, et, en 248, nommé malgré lui successeur de Donat, évêque de Carthage. Il s’acquitta de sa charge avec une telle distinction, que saint Augustin l’a appelé l’évéque catholique, le martyr catholique par excellence. Ce cri de mort : Cyprien aux lions! poussé sous la persécution de Dèce, en 250, le décida à prendre la fuite, selon le conseil du Sauveur lui-même, acte qui donna lieu à bien des malentendus. Quoique absent, il ne laissa pas toutefois de s'intéresser à son troupeau. Retourné à Carthage en 251,' quand l'orage
I Matth., x, 93. )
fut passe, la multiplicité de ses travaux d’eveque ne l’empöcha pas de tenir de nombreux synodes sur la manière de recevoir ceux qui étaient tombés pendant la persécution, sur le schisme de Novatien et de Félicissime et sur le baptême des hérétiques, à propos duquel un violent débat s’eleva entre lui et le pape Etienne. Ce qu'il a écrit pour d'autres dans les traités De bono patientiæ et De zelo et livore aura sans doute contribué à le ramener lui-même dans la bonne voie. Demeuré à Carthage pendant la persécution de Valérien, il déclara ouvertement « qu'il était chrétien et évêque, » et fut exilé à Kurubis. Un an après, on lui annonçait sa sentence de mort : « Cyprien, ennemi des dieux de Rome, sera décapité. » « Dieu soit loué! » répondit-il. Quand on apprit à Carthage qu'il avait subi le martyre (14 sept. 258), ce cri de douleur s’exhala de toutes les poitrines : « Allons mourir avec lui! » .
Dans ses nombreux écrits, Cyprien avait pris pour modèle Tertullien, mais en observant ce principe de saint Jérôme : Admiramur ingenium, damnamus hæresin. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer ses traités : De vanitale idololorum, De oratione dominica, Testimoniorum adv. Judæos libri II, De habitu virginum, avec ceux-ci de Tertullien : A pologeticum, De oratione, Contra Judæos, De virginibus velandis. Seulement la dialectique âpre et blessante de Tertullien est remplacée chez son imitateur par une diction attrayante et par un grand esprit de conciliation. Dans ses conseils aux vierges chrétiennes, Tertullien passe souvent les bornes de la délicatesse, tandis que Cyprien est à la fois chaste de pensées et de style. Tertullien incline toujours au rigorisme ; Cyprien ne prend conseil que de la sagesse et de la modération.
Ouvrage d'une tendance apologétique.