AUTEURS LATINS. FULGENCE, FACUNDUS, ETC
Dieu ; il s'élève contre la superstition dont il restait encore plus d’un vestige. Il blâme la cupidité de ces chretiens qui rachetaient les objets volés que les Huns ne pouvaient emporter de l'Italie, et jusqu’à des hommes que ces barbares retenaient comme esclaves : Senex pater captum deflet filium, et tu jam super eum velut servulum gloriaris. Il les compare à ces loups qui suivent les traces des lions pour se rassasier des débris de leur proie. Outre la variété du fond, ces discours se distinguent par une forme agréable et par de vigoureuses sentences.
Editio (homiliarum LXXIV) princeps, Colon., 1535; augment., Rom., 1564 ; editio jussu Pii VI et Victorio Amadeo Sardiniæ regi dicata, de P. Bruno Brunus, Rom., 1784, in-fol.; Migne, ser. lat., t. LVII.
$ 81. Auteurs qui ont écrit pendant la querelle des Trois Chapitres.
Ces auteurs, dont la plupart ont pris la défense des Trois Chapitres, sont Théodore, évêque de Mopsueste, Theodoret, évèque de Cyr, et Ibas, évêque d’Edesse. Ils ont été condamnés après leur mort dans la personne de Nestorius, dont ils ont appuyé la doctrine par leurs écrits.
I. Fulgence Ferrand, diacre de Carthage (vers 528- 550), a composé : une Vie de son maitre Fulgence de Ruspe; une Lettre pour les Trois Chapitres contre les. acéphales: une Lettre sur les deux natures en Jésus- Christ; les Sept règles de l'innocence, magnifique exposition de la morale chrétienne; un Abrégé des canons ecclésiastiques 1.
IL. Facundus, évêque d'Hermiane, fut exilé (547) par Justinien, à cause de ses douze livres pour la défense des Trois Chapitres ?.
III. Rustique, diacre de Rome, neveu et compagnon du pape Vigile qui, à Constantinople, avait montré tant
1 Oper., ed. Chifflet, Divion., 1649, in-4°; Galland., Bidl.,t. XI; Ang.
Mai, Collect. nov., t. III; Migne, ser. lat., t. LX VII. — 2 Ed. Sirmond, Par,, 1629, 1696 ; Galland., Bidl., t. XI; Migne, ibid,
d’hesitation, fut privé de sa place pour avoir résisté à ce pape. Après sa réhabilitation, il composa sa dispute contre les acéphales pour établir l'existence des deux natures en Jésus-Christ.
IV. Libérat, archidiacre de Carthage, après avoir fait plusieurs voyages pour recueillir des renseignements exacts sur les Trois Chapitres, rédigea vers 566 le Breviaire de la cause des nestoriens et eutychiens*.
V. Victor, évèque de Tununum en Afrique, pour avoir défendu les Trois Chapitres, fut d’abord exilé en Egypte par Justinien, puis renfermé dans un couvent de Constantinople, où il mourut en 576. Il composa une Chronique qui s’etend de 444 à 565°.
Citons encore deux autres auteurs africains de ce temps : Junilius, évêque d’un diocèse inconnu, et Primasius, évêque d’Adrumete. Le premier adressa à Primasius une introduction à l'étude et à la lecture de l'Ecriture sainte, où il dit avoir utilisé les instructions d'un persan nommé Paulus. Cet écrit méthodique est intitulé : De partibus divinæ legis®.
Primasius, que des affaires ecclésiastiques avaient amené à Constantinople en 553, l’année même où le pape Vigile signa le Constitutum relatif aux Trois Chapitres, est auteur d’un Commentaire sur les Epitres de saint Paul et sur l’Apocalypse (cinq livres) : c’est une compilation d'anciens ouvrages".
$ 82. L’abhbé Denis (mort après 536) et le pape Gélase.
Denis, Scythe d'origine, imitant l'exemple de plusieurs religieux et évêques de son temps, avait pris lui-même, par humilité, le surnom de Petit. Elevé dans la culture
1 Ed. Sichardus, Andidot. adv. hares., Basil., 1528, 1556 ; Galland., t. XIL; Migne, t. LXVII.— 2Ed. Garnier, Par., 1675; Galland., t. Al; Migne, t. LXVII.— ® Ed. Canisius, Ingolst., 1600; Basnage, Lei. antig.,t. 1; Galland., t. XII ; Migne, t. LVIII. — ® Ed. Gastius, Basil., 1546, Par., 1556 ; Galland , t. XIL ; Migne, t. LXVIII. — 5 Bibl. Max. Lugd., t. XXVII ; Galland., Bidl., t. X; Migne, t. LXVII.
des lettres, il écrivit à Rome : 4. un nouveau cycle pascal, Liber de paschate, où il apprécie l'importance du christianisme dans l’histoire du monde; il commence la Chronologie à partir de Jésus Christ (an 754 de Rome) : Magis eligimus ab incarnatione Domini nostri Jesu Christi annorum lempora prænotare, qualenus exordium spei nostræ notius nobis existeret, ef causa reparationis, id est passio Redemptoris nostri evidentius eluceret; 2. une lettre De ratione pasche; 3. un Codex canonum ecclesiaslicorum, recueil chronologique des canons et des décrétales des papes depuis le pape Sirice {. A ces dernières le pape Gélase (492-496) en ajouta dix-huit nouvelles. C'est ce même pape qui adressa à l’empereur Anastase cette parole célèbre, si souvent citée au moyen-âge : Duo sunt, imperator Auguste, quibus principaliter mundus hic regitur : auctoritas sacra Pontificum et regalis potestas?. Ce pape écrivit encore : De duabus in Christo naturis; Liber sacramentorum. Le Decretum de libris re- Cipiendis sive non recipiendis est douteux; on l’a aussi attribué aux papes Damase et Hormisdas®.
$ 83. Botee, sénateur et patrice de Rome (mort vers 524).
Glareani et J. Mart. Rotæ Proleg. gener. in Boeth., Migne, t. LXIII.
Boèce (Anicus-Manlius-Torquatus-Severinus), issu d’une riche et illustre famille romaine (de 470 à 473), fit dans sa patrie (peut-être aussi à Athènes), de solides
études de philosophie et de mathématiques, et s’appliqua également à la poésie. Elevé par son savoir et par la noblesse de son caractère aux postes les plus honorables, consul entre les années 508 et 310, il sut, même en face de Théodoric et des Ostrogoths, conserver au sénat
' Migne, t. LXVII. — 3 Ep. von. — 3 Migne, t. LIX. Cf. De decretali Gelasii P. de recip. et non recip. libris, et Damasii concilio rom.
se erplicatione fidei et canone Script. sacr.; ed. Thiel, Brunsberg ,
quelque apparence de dignité. Théodoric, qui avait en lui une grande confiance, mettait souvent sa science à
contribution. Cette confiance, jointe à sa loyauté scrupuleuse, lui suscita des envieux. Accusé, ainsi que le patrice Albin. d'entretenir des liaisons secrètes avec l’empereur Justin pour lui livrer l'italie, il fut enfermé au château de Chiavenna, maltraité jusqu'à la mort et enfin decapite, suivant quelques-uns. Les bruits qui circulerent plus tard sur la cause de sa mort lui ont valu, pendant le moven-äge, d'être souvent honoré comme un saint et un martvr. tandis que, de nos jours, de sérieuses raisons ont fait douter mème de son orthodoxie.
Ses travaux litteraires ont exercé sur son époque, et plus tard sur les Germains, une influence considérable.
Ovwvrages philosophiques de Boèce.
4. Boèce. en traduisant et en commentant les principaux philosophes de la Grèce, Platon, Aristote, Porphyre, y compris les œuvres philosophiques de Cicéron, a ete le sauveur des études classiques et de l’érudition en Occident. La manière dont il les a interprétés dans les grandes questions philosophiques, telle que la théorie de la connaissance, a servi de guide à la plupart des travaux du moyen-àge.
2. De son traité des sept Arts libéraux, il ne reste que deux livres sur l’arithmétique, avec la traduction de la géométrie d'Euclide et cinq livres de la Musique.
3. L'ouvrage le plus connu et le plus accrédité est le De consolatione philosophiæ, écrit entre les murs d’une prison. Il est presque uniquement composé de passages empruntés à d'anciens poètes et prosateurs. Dans cæ dialogue avec son guide céleste’, la philosophie, Boèëcæ essaie de calmer la tristesse qui naît de l’inconstance du bonheur et de l'insuffisance de tous les biens de la fortune. Le bonheur suprême, le seul vrai bonheur ne se
u — ne
trouve qu’en Dieu, l’auteur, le modérateur et, par conséquent, le but final de toutes choses.
Après avoir établi cette thèse, Boèce se demande, toujours préoccupé de sa malheureuse destinée : D'où vient le mal dans ce monde que Dieu a créé et qu'il dirige? Comment se peut-il que la vertu soit non-seulement privée de sa récompense, mais sacrifiée au vice? Le hasard, le destin existe-t-il? La liberté humaine est-elle compatible avec la divine Providence? Le fond de ce traité n’est ni paien, ni chrétien; Jésus-Christ, le vrai consolateur, n’y est pas même nommé. On peut donc croire que le christianisme de Boece était tout extérieur, et que ses connaissances ne s’élevèrent jamais à la hauteur de la science chrétienne. « Mais la Providence n’ena pas moins voulu qu'il profitât au christianisme, car ses ouvrages ont été fort utiles à ceux qui ont voulu faire servir la philosophie grecque , notamment celle d’Aristote, aux intérêts de la philosophie chrétienne. » Son sort malheureux et sa célébrité ont assuré à ses écrits une vogue universelle autant que durable ‘.
Traités théologiques attribués à Boèce.
1. De duabus naturis et una persona adv. Eutychem el Nestorium; 2. Quomodo Trinitas unus Deus ac non tres Di; 3. Utrum Pater et Filius et Spiritus Sanctus de divinitate substantialiter prædicentur*. Ces écrits, s'ils étaient authentiques, montreraient Boèce dans un rapport beaucoup plus intime avec le christianisme;
nous devrions même le considérer comme un de ses ” plus ardents défenseurs. Mais, d’abord, ces derniers ouvrages expriment des idées qui n'ont rien de commun avec celles du traité de la Consolalion, et ensuite ils n’ont "été découverts qu’au huitième siècle par Alcuin. Plu- ‘ Sleurs écrivains, cependant, ont soutenu l'identité de
1 Ed. Obbarius, Jen., 1843, — ? Cum Gilberti Porretæ comment.
l’auteur, par exemple Baur!, Gfroerer ? et Suttnem= ı Toutefois, après les explications de Hand*, l'opinxe, contraire prévaut de plus en plus.
Opera, Venet., 1491, souv. réimpr.; Basil., 1546 ; addition de My, Auctor. class., et Vat. cod., t. III, p. 317; Migne, t. LXIN-LXy. Ceillier, t. XV, ed. 2%, t. X; Ritter, Hist. de la phil. chr.; Nitzsch, le Syst. de Boëce et les Ecrits théol. qui lui sont attribués, Berl., 1860.
$ 84. Cassiodore le Sénateur (mort vers 565).
Garetii Prolegom., in ed. Op. Cussiodori, Migne, sér. lat., t. LXIX.
Cassiodore (Magnus-Aurélius), surnommé le Sénateur, naquit vers 470 d’une riche et noble famille de la bas ltalie, et fut élevé pour le service de l'Etat. Après avoir rempli, sous Udoacre, des fonctions éminentes, il arriva sous Théodoric aux dignités de préfet du prétoire, de patrice et de consul. C’est à ce ministre habile et éclairé qu’il faut attribuer en partie le gouvernement juste, doux et équitable de Theodoric. Cassiodore fut encore plus indispensable sous le successeur et neveu de Théodoric, Athalaric, enfant de huit ans, dirigé par sa mère Amalasunthe, et, plus tard, sous les rois Théodat el Vitiges (534-538). L’accroissement des troubles politiques, la diminution du crédit des ministres, son âge avancé le determinerent à renoncer à la vie publique. Il trouva le repos et les loisirs nécessaires pour l'étude dans le mouastère de Viviers qu'il avait fait bâtir à Squillace, en Calabre, lieu de sa naissance. Nommé abbé de ce monastere, il eveilla dans ses subordonnés une ardeur extra ordinaire pour l'étude, et ne cessait de les exhorter à transcrire les saintes Ecritures, ainsi que les classiques
1 De Boeth. christian. doctrinæ esserlore, Darunst., 1841. — ? Hisi. de PEgl., 2 vol., p. 948. — 3% Boëve, le dernier Romain, Eichst.; 13532. — + Encyel. de Ersch et Gruber. — ® Rohrbach., Hist. de l’Egl., t. IX, éd. allem.
paiens et chretiens : « En copiant les saints livres et en les lisant plusieurs fois, les moines, disait-il, se penetrent de leur esprit et s’instruisent eux-mêmes, en même temps qu'ils propagent partout, comme une semence céleste, la divine doctrine qui fructifie dans les âmes ; et voilà comment, sans sortir de place, vous parcourez en esprit ce que tant de différents auteurs ont recueillis de leurs longs voyages!. » Non moins utile à la science qu'il l’avait été autrefois à l'Etat, il exerça non plus sur le présent, mais sur l'avenir, une longue et salutaire influence. Il mourut dans une haute vieillesse.
Ouvrage d’un caractère général.
4. Variarum (epistolarum) libri XII : pièces administratives de sa période ministérielle, ou lettres amicales à des évêques, des papes, etc. 2. Chronicon (consulare), dédié à Théodoric et composé à sa demande; il s'étend depuis la création jusqu’en 519 après Jésus-Christ, et est en grande partie rédigé d’après les travaux d’Eusebe, saint Jérôme, Prosper, etc. 3. Historia Gothorum, libri XII, abrégé de l'ouvrage de Jornandès, De Gothorum seu Gelarum origine. k. De anima, seu de ratione anime. 5. Liber de artibus ac disciplinis liberalium litterarum, sur la grammaire, la rhétorique, la dialectique, l’arithmétique, la musique, la géométrie et l’astronomie. Cet ouvrage, que Cassiodore composa pour ses religieux, est : celui qui a exercé le plus d'influence sur l'avenir. L’auteur, d’après les vues exprimées déjà du temps de Cicéron et par saint Augustin, ne donne sur chaque branche de la science que les notions essentielles. Il définit l’objet et le but de chacun des sept arts libéraux, et renvoie pour le reste aux ouvrages de sa bibliothèque, dont plusieurs, comme la géométrie d’Euclide, furent traduits en latin par Boece. Pour la grammaire, il recommande les Grecs Hélène et Priscien, les Latins Palémon, Phocas, Probus,
1 De instit. div., c. xxx.
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mentionné dans la préface de l’Orthographe ; Expositio epistolæ ad Romanos, où il combat le pélagianisme.
Le style de Cassiodore, abondant et facile, n’a pas la correction du style de Boece. Ses travaux offrent certaines analogies avec ceux de Jean Damascène, chez les Grecs. Pas plus que celui-ci, il n’entendait embrasser tout l’ensemble de la doctrine chrétienne ; il s’occupait principalement de l'interprétation des Ecritures et des branches qui s’y rattachent, comme on le voit surtout dans le De institutione divinarum litterarum et dans le De artibus et disciplinis liberalium artıum.
Opera, ed. Garetius (ord. S. Bened.), Rothom., 1679, 2 vol. in-fol.; Venet., 1729; avec les pièces découvertes par A. Mai, Migne, ser. lat., t. LXIX-LXX. Cf. Ceillier, t. XVI, ed. 2, t. XI; Ritter, Hist. de la philosophie chrétienne.
Nous devons ici une mention à la Regle de saint Benoit, religieux du Mont-Cassin ; c’est le monument le plus célèbre et le plus important de la vie religieuse en Occident. En établissant l’ordre des Bénédictins sur des bases solides, elle a contribué efficacement au progrès de la littérature chrétienne. L'auteur, Benoit de Mureie, vécut de 480 à 543, et écrivit sa Règle vers 529, à l’usage religieux du couvent qu’il avait fondé sur le mont Cassin. Ses prescriptions, en soixantetreize chapitres, sur la perfection chrétienne et sur les différentes occupations des moines, attestent une grande connaissance de la nature humaine ; c’est un admirable mélange de gravité et de douceur, de sévérité et d’indulgence. |
Réimprimée dans Migne, avec commentaires, sér. lat., t. LXXV. Cf, Montalembert, les Moines d'Occident.
$ 85. Saint Grégoire le Grand, pape (mort en 604).
Vita S. Greg. M., auctore Paulo diacono, lib. IV, et ex Greg. script. adornata, avec la Préf. génér., ed. Bened.; Migne, ser. lat., t. LXXV.
Grégoire naquit vers 540 d’une riche famille sénatoriale, et fut élevé pour le service de l'Etat. Sa pieuse mère Sylvie, qui était devenue veuve de bonne heure ei s'était consacrée à la vie monastique, lui inspira
une profonde affection pour l'Eglise. Vers 570, sous le pontificat de Jean III, Grégoire fut nommé préteur de Rome par Justin le Jeune.
Quoique la situation fût difficile, car la querelle des Trois Chapitres continuait au dedans, tandis qu’au dehors les Lombards menacaient l’empire occidental romain rétabli par Narsès, il administra avec dignité et à la grande satisfaction des Romains. Degoüte de l'éclat des honneurs terrestres, il employa son immense fortune à l'érection de sept couvents de bénédictins, et entra luimême (entre 573 et 577) dans celui qui existait dans la maison de son père sous le nom de Saint-André, où il passa, dit-il, les plus belles années de sa vie. Quelques années après, le pape Benoît le tirait de sa solitude et le consacrait diacre de l’Eglise romaine.
Envoyé à Constantinople en qualité d’apocrisiaire par Pélage IT, successeur de Benoît, il réussit à aplanir les différends qui existaient entre le pape et Tibère Constan-
tin. Après son retour (en 585), il obtint la permission
de rentrer dans son couvent et y remplit les fonctions d’abbé , sans cesser d’aider le pape de ses conseils, particulièrement dans l’affaire des Trois Chapitres. En 590, il fut élevé lui-même, par la voix du sénat, du clergé et du peuple, sur le siége de saint Pierre, déjà occupé précédemment par un de ses ancêtres, Félix III. La gloire de son pontificat fut égale à la haute idée qu'il se faisait d'un pape. Ne pouvant plus échapper à une dignité dont il se croyait indigne, il exhalait dans ses lettres les sentiments de tristesse qui accablaient son âme : « J’ai perdu la joie de mon repos, et en paraissant monter au dehors, je suis tombé au dedans. » Quand il envisageait l'immensité des travaux temporels qui pesaient sur lui, « il était tenté de croire que cette dignité le separait de l’amour de Dieu. » Ce qu'il exigeait de chaque prêtre et de chaque évêque, qui loci sui necessilate exigitur summa dicere, hac .eadem necessitate com-
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pellitur summa monstrare!, il en donnait lui-même l'exemple. 11 considérait les revenus de l'Eglise romaine comme le patrimoine des pauvres, et son biographe, le diacre Jean, nous apprend qu’il agissait conformément à cette maxime. « Quatre fois par an, il distribuait des pièces d’or aux évêques, aux prêtres, aux diacres, et aux autres personnes de dignité. ; il invitait journellement à sa table des pélerins et des étrangers. Chaque jour, dans tous les quartiers de la ville, il faisait porter des aliments cuits aux malades et aux infirmes. À ceux qui auraient eu honte d’en recevoir sous le nom d’aumöne, il en envoyait de sa table sous le nom de bénédiction apostolique. »
Bossuet resume, dans un passage admirable, la belle et feconde carriere de ce grand pape : « Au milieu des malheurs de l’Italie, et pendant que Rome était affligée d’une peste épouvantable (590), saint Grégoire le Grand fut élevé malgré lui sur le siége de saint Pierre. Ce grand pape apaise la peste par ses prières, instruit les empereurs, et tout ensemble leur fait rendre l’obéissance qui leur est due, console l’Afrique et la fortifie, confirme en Espagne les Visigoths convertis de l’arianisme, et Récarède le Catholique qui venait de rentrer au sein de l'Eglise, convertit l'Angleterre, réforme la discipline dans la France, dont fl exalte les rois, toujours orthodoxes, au-dessus de tous les rois de la terre, fléchit les Lombards, sauve Rome et l’Italie que les empereurs ne pouvaient aider, réprime l’orgueil naissant des patriarehes de Constantinople, éclaire toute l’Eglise par sa doctrine, gouverne l'Orient et l'Occident avec autant de vigueur que d’humilite, et donne au monde un parfait modèle du gouvernement ecclésiastique. L'histoire de l'Eglise n’a rien de plus beau que l'entrée du saint moine Augustin (597) dans le royaume de Kent, avec quarante de ses compagnons, qui, précédés de la croix et de
1 Reg. pastor., Il, c. II.
l'image du grand roi Notre-Seigneur Jésus-Christ, faisaient des vœux solennels pour la conversion de l'Angleterre. Saint Grégoire, qui les avait envoyés, les instruisait par des lettres véritablement apostoliques'. »
Malgré tant de travaux, et nonobstant ses nombreuses prédications , saint Grégoire est de tous les papes, Benoît XIV excepté, celui qui a laissé le plus d'ouvrages. Comme écrivain, sans parler de la forme spéciale qu'il a donnée à la liturgie, son trait caractéristique est de s'être approprié les idées de ses prédécesseurs les Pères latins, et de les avoir adaptées aux besoins multiples de la vie. L'intérêt qu'il portait à la science sacrée, notamment à saint Augustin, à saint Jérôme et à saint Ambroise, auxquels il a été associé comme le quatrième des grands docteurs de l’Eglise, n’ötait rien à son estime pour la science profane, comme le prouverait à lui seul ce mot si énergique : Profunditatem sacri eloquii ab ignaris sæcularis scientiæ penelrari nego?, si l'authenticité de ce commentaire était hors de doute. On a prétendu plus tard, entre autres Jean de Salisbury, au douzième siècle, que saint Grégoire avait fait brüler les livres de la bibliothèque palatine et l’histoire de Tite-Live; mais c’est là une invention odieuse. S’il a parlé quelquefois des classiques paiens en termes peu bienveillants, c’est parce qu’il craignait qu’ils ne fissent négliger la lecture de la Bible et des auteurs chrétiens.
OEuvres morales de saint Grégoire.
1. Expositio in beatum Job, seu Moralium libri XXV, répertoire passablement complet de morale, d’après la méthode historico-allégorique et morale, propre à saint Grégoire. 2. Homiliæ xı in Evangelia, et Homiliæ xxn in Ezechielem, travail souvent superficiel, également en forme d’allegories. 3. Dialogorum libri IV, de vila et
1 Discours sur l’hist. univ., part. I, époque xI. (Cif. du trad.) — 3 Ad I Reg., lib. V, n. 3.
miraculis Pairum italicorum, dont deux livres ont trait à saint Benoît. Cet ouvrage fut tellement goûté de son temps et valut tant de gloire à son auteur, qu’on le traduisit plus tard en grec. 4. Liber regulæ pastoralis, ou De pastoral cura, sur les devoirs du ministère doctoral, sacerdotal et pastoral : traduit en grec du vivant de l'auteur par ordre de l’empereur Maurice, et plus tard en anglais par ordre du roi Alfred. Cet ouvrage, où l’auteur a utilisé les traités composés sur le sacerdoce par saint Ephrem, Grégoire de Nazianze, Chrysostome, Jérôme et Ambroise, les surpasse tous en étendue. Il se divise en quatre livres : le premier traite des conditions requises pour le sacerdoce, ne qui nullis fulti virtutibus, nequaquam divinitus vocali, sed sua cupidine accensi, culmen regiminis rapiant potius quam assequantur; le second, de la vie des pasteurs; le troisième, des instructions qu'ils doivent donner au peuple : la doctrine doit ètre appuyée par le bon exemple; le quatrième livre exhorte le pasteur qui veut remplir toutes les obligations de son ministère à se mettre en garde contre les piéges de l’orgueil. Le moyen-äge recommandait aux évêques et aux clercs d'étudier constamment ce traité, aussi clair qu'instructif : Nulli episcopo liceat canones aut librum pastoralem a beato Gregorio papa, si fieri potest, ignorare; in quibus se debet unusquisque quasi in speculo assidue considerare !. Le Pastoral de saint Grégoire, dit Bossuet,
est un chef-d'œuvre de prudence et le plus accompli de ses ouvrages ?.
Ouvrages liturgiques.
1. Sacramentarium; 2. Responsoriale et Antiphonarium Ecclesiæ romanz ; 3. Antiphonarius ; &. Liber gradualıs, renfermant le chant appelé grégorien ou Cantus firmus, dont la sublimité, la force et la magnificence ont souvent
1 Conc. Turon. Im, can. 8, édité à part par Westhoff, Monast., 1846.
fait supposer qu'il avait été inspiré par le Saint-Esprit. Pour favoriser la bonne exécution de ce chant, saint Grégoire institua à Rome une école de chantres, qui, dans la suite, a servi de modèle à plusieurs autres. Cette liturgie renferme aussi plusieurs hymnes, dont quelques-unes ont passé dans le bréviaire. Une autre chose digne de remarque, c’est que les ouvrages de saint Grégoire, surtout ses explications allégoriques, ont eu une grande influence sur l’art décoratif dans son application aux églises.
Lettres, registres, regestes!.
On trouve tout dans ce Recueil : dogme, morale, discipline ecclésiastique, recommandation de telle et telle personne, questions pratiques les plus diverses; c'est une image fidèle de la vie et des travaux de saint Grégoire, et par cela même une source très-utile pour la connaissance de cette époque.
Pour le fond et la forme, les ouvrages de saint Grégoire varient avec les circonstances du temps et les dispositions de l’auteur. Saint Grégoire est souvent sententieux, délayé, mystique et allegorique ; mais en somme plein de noblesse et de dignité. Lui-même estimait médiocrement ses ouvrages : « Il me deplait, disaitil, qu'on s'occupe de mes chétifs écrits, quand on en possède de bien meilleurs. » Il entendait parler surtout de saint Augustin. La tendance pratique de ses ouvrages, jointe à un goût prononcé pour l’allegorie, explique la faveur qu'ils ont trouvée chez ses contemporains.
Vues particulières de saint Grégoire.
Saint Grégoire n'étant point un écrivain original et n’ayant point de système, on ne saurait s’attendre à trouver chez lui un vaste corps de doctrines qui lui
1 Voir sur le sens! de registrum et regestum, Migne, sér. lat, t. LXXVU, p. 441.
soient personnelles. On a pretendu, tout-a-fait & tort, qu’il avait le premier enseigné l’existence du purgatoire et le moyen de s’en délivrer par la prière et le sacrifice de la messe. Ce qui est vrai, c'est qu'il a développé, souvent avec beaucoup de précision et de détail, cette ancienne doctrine de l’Egliset.
Par contre, nous trouvons chez lui plusieurs idées qui lui sont personnelles sur la notion et les devoirs de la papauté. Nous les résumons ainsi :
4. Tout en ayant le vif sentiment de sa haute position et des droits qu’elle impliquait, il n’entendait point les exercer aux dépens des metropolitains et des évêques. « De même que nous soutenons nos droits, nous honorons aussi les droits speciaux de chaque Eglise particuliere... Je ne sais quel évêque n'est pas soumis au siége apostolique s’il se trouve en faute, quoique, hors ce cas, tous les évêques soient égaux selon la loi de l'humilité. » Son esprit de justice se révèle surtout dans le passage suivant : «all me siérait mal de soutenir une chose avant de m'être convaincu moi-même qu'elle est juste, car j'aime les hommes en vue de la justice, et je ne sacrifie pas la justice aux hommes. » Aussi, pendant que le patriarche Jean le Jeüneur usurpait fastueusement le titre de patriarche œcuménique, il se donnait à lui-même le titre modeste de servus servorum Dei, laissant ainsi à ses
successeurs un grand exemple et une touchante coutume, sans sacrifier ses droits vis-à-vis de ce patriarche superbe : « Qui doute, disait-il, que le patriarche de Constantinople ne soit soumis au siége apostolique? »
2. Il s'élève avec une énergie particulière contre l'emploi de la violence en matière religieuse : « Ce qui
! Si culpæ post mortem insolubiles non sunt, multum solet aniınas eliam post mortem sacra oblatio hostiæ salutaris adjuvare, ita ut banc nonnunquam ipsæ defunctorum animæ expetere videantur. Sed sciendum est, quia illis sacræ victimæ mortuis prosint, qui hic vivendo obtinuerunt , ut eos etiam post mortem bona adjuvent, qua hie pro ipsis ab aliis flunt (Dialog., lib. IV, c. Lv et LVII),
s'obtient par la force est invalide selon les lois religieuses et civiles : Sancitum est ut ea quæ contra leges fiunt, non solum inutilia, sed etiam pro infectis habenda sint 1.» Aussi blâme-t-il sévèrement les évêques d’Arles et de Marseille d’avoir imposé le baptème aux Juifs, croyant faire une bonne action : « Certes, je me persuade volontiers que votre intention était bonne et inspirée par l'amour de NôtreSeigneur ; mais l’Ecriture sainte ne demande pas cela, je crains non-seulement que vous n'en soyez point récompensés, mais encore, ce qu’à Dieu ne plaise, que les âmes que nous voulons sauver n’en souffrent quelque dommage. Car celui qui arrive au baptême, non par la suavité de la prédication mais par la contrainte, retourne facilement à l’ancienne superstition , et tombe dans une mort d’autant plus terrible qu’il semblait y avoir échappé *. » Tout ce qu'il permet, «c'est qu'on remette aux Juifs convertis qui habitent sur les propriétés de l'Eglise une partie de leurs impôts. Et encore, dans la crainte qu'ils n’obeissent à des sentiments de cupidité, se hâte-t-il d'ajouter : Ets: ipsi mmus fideliter veniunt, hi tamen qui de eis nalı fuerint, jam fidelius baptizantur. Aut ipsos ergo aut eorum filios lucramur®.
3. C'est dans le mème esprit qu'il censurait l’évêque Sérène, de Marseille, pour avoir fait arracher les images de son église dans la crainte qu’on ne les adorät, ce qui avait fort indisposé le peuple. « Autre chose, lui écrivait-il, est d’adorer les images, et autre chose de reconnaître, par la représentation d'un image, ce qu’om doit adorer. Ce que l’Ecriture est pour ceux qui lisent, une image l’est pour ceux qui voient et qui ne savent pas lire. De là vient qu'en tout temps les images ont été le livre de lecture des peuples paiens. Or, puisque vous habitez encore parmi des paiens, vous auriez dü
1 Ep, lib. IX, c. vu. — ? Ep., Lib. I, c. XLvIL — 3 Ep., lib. V, ep. vin ad Cypr. diacon.; cf. lib. Il, ep. xxx ad Petr., subdiac. Sieil.
y avoir égard et ne les point scandaliser par la chaleur hâtive d’un zèle juste sans doute, mais non éclairé. » N avait déjà écrit à cet évêque dans le même sens?. I louait, au contraire, un certain Secondinus qui lui avait demandé quelques images : « Votre demande nous a été très-agréable. Vous cherchez de tout votre cœur Celui dont vous désirez avoir l’image sous vos yeux, afin que sa vue journalière habitue et exerce votre âme à brûler davantage pour Celui dont vous désirez voir l'image. Nous n'avons certainement pas tort de nous élever des choses visibles aux choses invisibles®. »
4. Les paroles suivantes, adressées à l’empereur Maurice, ont été souvent citées pendant le moyen-âge. : Ad hoc enim polestas super omnes homines dominorum meorum (imperatorum) pietati cœlitus data est, ul qui bona appetunt adjuventur,ut cælorum via largius paleat, ut terrestre regnum cœlesli regno famuletur*. Saint Grégoire demande donc aux empereurs leges quæ omnipotenti Deo concordant, et il dit à l’ex-consul Leontius : Hoc inter reges gentium et imperatores Romanorum dislat : quiareges gentium domini servorum sunt, imperator vero dominus liberorum. Unde et vos quidquid agitis, prius quidem servala justilia, deinde custodita per omnia libertate agere debetis®.
Mais ce qui l’intéressait encore plus que la liberté politique des peuples, c’était la liberté des âmes. Nous avons un bel exemple de son zèle dans les conseils suivants qu’il adressait à Venantius pour l’exhorter à rentrer dans son couvent : Considera judicium Dei, quod mereatur qui semelipsum Deo vovit, continuoque mundi desideriis irretitus, mentitus est quod vovil. Ecce, faleor, moerens loquor, et facti tui tristitia addicius edere verba vix valeo, et tamen animus luus actionis conscius vix sufficit ferre quod audit, erubescit, confunditur, adver-
1 Ep., lib. XI, ep. x. — ®Lib. IX, ep. cv. — 8 Lib. IX, ep. LU. — * Lib. I, ep. Lxv, — 5 Lib. X, ep. LI.
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AUTEURS GRECS. SOPHRONE, JEAN MOSCH. 493
LA LITTÉRATURE GRECQUE AUX VII° ET VIII SIÈCLES DANS LA QUERELLE DES MONOTHÉLITES ET DES ICONOCLASTES.