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ARCHÉOLOGUES, GRAMMAIRIENS

ou de l’esprit, est une fatigue stérile et vaine. Si l’étude de l’antiquité et de l’histoire mérite de nous occuper, c’est quelle nous fait connaître à nousmêmes1. Dans les sciences philologiques, le critérium de l’utilité d’une connaissance n’est autre que sa valeur psychologique. L’esprit n’y doit chercher que l’esprit.

Archéologues, grammairiens. — Ce but commun de la connaissance de l’homme réunit en faisceau les sciences philologiques, toutes également utiles, toutes également légitimes. Rabaisser les unes au profit de telle autre est le fait de ces esprits jaloux qui mesurent l’importance d’une science à la connaissance qu’ils en ont. Les querelles des grammairiens et des archéologues ressemblent à la dispute fameuse entre les maîtres de M. Jourdain. Et de même qu’au temps de Molière la grammaire, la philosophie, la musique et le danse étaient également nécessaires au parfait gentilhomme, de même la mythologie, la grammaire, l'archéologie, l’histoire, sont indispensables au véritable philologue.

Est-ce là contester l’utilité des savants spéciaux, nier la condition du progrès moderne, la division du travail? Non, certes; le champ du connaissable est trop vaste pour un seul homme; il faut que chacun s’applique à défricher son coin de terre, qu’il l’explore et le remue dans tous les sens. Mais nous pensons qu’il ne remplira parfaitement sa tâche que s’il ne dédaigne pas de lever parfois les yeux pour s’enquérir de ce qui se fait autour de lui. Personne, je le veux bien, ne peut exceller en toutes choses; encore est-il permis d’être supérieur dans quelques-unes, et de ne pas ignorer les autres. A combien de méprises ne s’expose-t-il pas, que de découvertes renonce-t-il à faire, celui qui, enfermé dans une science spéciale, est trop peu instruit des autres pour apercevoir les rapports, les analogies qui éclairent la sienne! Acquérir des résultats nouveaux n’appartient qu’à ceux qui approfondissent une science : il appartient à tous de profiter des résultats acquis.

Gomme il n’est pas de petit insecte pour le naturaliste qui veut connaître les lois de la nature, il n’est pas de fait historique ou grammatical sans valeur pour le philologue qui sait chercher et trouver partout le reflet de l’esprit humain. La noblesse du but supérieur qu’il poursuit communique sa dignité aux moindres recherches partielles2. — On a grand tort de dire que les grammairiens ne s’occupent que des mots , que les archéologues s’occupent des

1. Ainsi se justifient, par exemple, les minuties de la critique verbale. Une correction qui fait mieux comprendre Sophocle éclaire en même temps un des plus beaux monuments de l’esprit humain, et c’est à la lumière de ses chefs-d’œuvre que l’esprit humain peut apprendre à se connaître.

2. «Non sunt contemnenda, quasi parva , sine quibus magna constare non possunt. » (Saint Jérôme, Epist. ad Laetam.)

choses. Le grammairien et l’archéologue cherchent tous deux les choses , ou plutôt ils cherchent une même chose, I’esprit, les uns dans les monuments de l’art ou de la vie politique du passé, les autres dans les mots, qui pour celui qui les dissèque offrent chacun, comme en raccourci, l’image de l’esprit humain.

La Philologie classique l. — La philologie classique est la science de la vie intellectuelle des anciens, et particulièrement des Romains et des Grecs. On raconte en Allemagne que Wolf fut le premier, parmi les modernes, à se donner le titre de studiosus philologiae , lors de son immatriculation à Gœltingue, le 8 avril 1777. On a nommé ce jour-là le jour de naissance de la philologie.

Les savants ont longtemps identifié la philologie avec les études grammaticales 2 * * : mais depuis Wolf on donne à ce mot une acception plus étendue. La philologie classique s’occupe particulièrement de l’étude de la Grèce et de Rome, dont la littérature, la philosophie et l’art sont les sources toujours vives de la culture moderne 5.

Depuis Wolf, qui conçut le premier l’idée d’une Encyclopédie de la philologie, plusieurs études, peu cultivées de son temps, ont pris une telle impor-

1. Fr.-Aug. Wolf, Encycl.de la Pliilol. Cours de 179S-99, 1845 (ail.). — Bernhardy, Esquisse d’uneEncycl. de la Pliilol., 1852 (ail.). — Art. Philologie par Haase dans l’Encycl. d’Erscli et Gruber, 1847 (ail.).— Cleram, la Pliilol. classique et la gram. comp., 1872 (ail.). — Le mot çtXo'Aoyia se trouve d’abord dans Platon avec le sens d’amour de la conversation ( Théétète , 146 a). Dans les Lois (641 e), Platon oppose la philologie des Athéniens à la brachylogie des Spartiates. Le grammairien Ératostbène (Suét., de Illuslr. gram.., 10) est le premier qui ait pris le titre de philologue : à Rome, ce surnom lut porté par le grammairien Aléius Praetextalus, ami de Salluste et de Pollion. A l’époque de Sénèque (lettre 10 8, 50), le philologus était opposé au grammaticus à peu près comme aujourd’hui l’archéologue au grammairien. Mais, dans l’ouvrage de Martianus Capella (de Nuptiis Philologiae et Mercurii), le mot philologie désigne déjà tout l’ensemble des connaissances supérieures.

2. Les grands savants allemands de ce siècle, Boeckh et Otf. Muller surtout, ont réagi contre cette manière de voir, représentée avec éclat par God. Hermann et qui n’est que

trop généralement admise chez nous. 0. Müiler écrivait en 1856 : « La philologie ne se propose ni d’établir des faits particuliers ni de connaître des formes abstraites, mais d’embrasser l’esprit antique tout entier dans les œuvres de la raison, du sentiment et de

l’imagination. » Wolf disait : « Reconnaître dans la nationalité grecque l’homme et ce qui est humain, voilà le point central vers lequel doivent converger toutes les études d’antiquité. » Citons encore Millier : « Le propre de la science est de se proposer l’intelligence d’un système entier. Limiter la philologie à l’exégèse dos auteurs anciens serait tout aussi arbitraire que de borner la botanique au classement d’un herbier. » Voy. d’autres texles dans Hillebrand, Préf. à la trad. d’Olfr. Millier (morceau capital). Ce que Michelet disait de l’histoire est vrai de la philologie tout entière : elle est une résurrection.

5. Gœlhe : « Puisse l’étude de l’antiquité grecque et romaine demeurer toujours à la base de toute culture supérieure! Les antiquités de la Chine, de l’Inde, de l’Égypte, ne seront jamais que des curiosités; on fait toujours bien d’en prendre connaissance et de les révéler aux autres : mais elles ne porteront jamais que bien peu de fruits pour notre culture morale et esthétique. » — Bœckh : « Si paucas aliquol naturalis potissimum scientiac particulas exceperis, omnium disciplinarum fontes ex antiquilate scatuiiunt. »

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