III. — HISTOIRE DE LA GRAMMAI RE COMPARÉE
I. La Grammaire comparée, dont le but est d’analyser les langues5 et de les grouper en familles, n’a pas été connue des anciens4. Les savants de la Renaissance s’obstinèrent à chercher dans l’hébreu la source de tous les idiomes5, et perdirent leur temps pour avoir mal compris la Bible. Leibnitz signala le premier l’analogie entre le persan et l’allemand, et donna l’idée de former de grands recueils de mots, en s’adressant aux ambassadeurs et aux missionnaires6. Son appel fut entendu en Russie et par Hervas7; mais, si la polyglottie 8 en profita9, la linguistique était encore à naître en 1800. C’est à Schlegel qu’il appartient d’avoir le premier entrevu les conséquences de la découverte du sanscrit, révélé à l’Europe par la Société de Calcutta10 (1784), dans son ouvrage Langue et sagesse
1. Le succès extraordinaire du livre de Lhomond s’explique par ce fait, qu’il fut le seul pédagogue entre tant de grammairiens.
2 Benfey, Histoire de la Linguistique (ail.); Max Millier, Science du lang., leç. 4 et 5.
o. La grammaire s’appelle en sanscrit vyâkarana = analyse.
4. Platon reconnaît ( Crat ., 26) que les Grecs et les Phrygiens ont en commun certains mots,
mais il suppose un emprunt direct. Alexandre, parvenu en Inde, ne s’aperçoit pas que Calanus parle une langue sœur de la sienne ; César, en Gaule, ne se doute pas que le celtique est un frère aîné du latin. Les Romains, à qui les comparaisons étaient si aisées, se contentèrent (Varron, Macrobe) de rapprocher le latin du grec, en admettant toujours que le grec était le père de leur langue. Tyrannion, sous Sylla, écrivait un livre intitulé : xîjç 'PojiAaixvjv
oxt iffxiv êx -rfj; *EXî.Yivtxîjç. Ruhnken encore disait galamment « Linguam latinam totarn pulchrae matris Graecae pulchram filiavi esse. » (Bceckh, Encycl. phil., p. 747.)
5. C’est déjà la conviction de saint Jérôme et d’Origène. Guichard ( Harmonie étymologique , 1606) pense que, l’hébreu étant écrit de droite à gauche, on peut faire remonter les mots grecs à l’hébreu en les lisant à rebours. Müller, qui se moque de lui, oublie que le fait s’est produit pour le dieu phénicien HPÀKAEM (Melkarth), dont le nom, lu de gauche à droite, a donné Héraclès (en caractères archaïques) — l’Hercule du midi de la France (Monaco = Arx Herculis Monoeci). — Bochart, f 1667, a accumulé les étymologies hébraïques les plus puériles; voy. Qualremère, Journ. des Sav., 1846.
6. Leibnitz protesta contre la théorie a priori qui faisait de l’hébreu la langue mère universelle, et écrivit cette phrase remarquable : « Cum remotae gentium origines historiain transcendant, linguae notis praestant veterum monumentorum vicem. »
7. Hervas reconnut la famille sémitique et la famille malayo-polynésienne, mais il expliqua par des emprunts faits par le sanscrit au grec la ressemblance entre ces deux langues.
8. Ce mot utile n’est pas dans Littré, mais itaXuyTvamïa est dans le Thésaurus de Didot.
9. Catherine de Russie fit composer des lexiques jusque chez les Peaux-Rouges (M. Müller, op. cit., 4e leçon). Son Glossaire comparatif des langues de l'univers, contenant 280 langues (1787), servit de modèle au Catalogue des langues de Hervas (1800, contenant 300 langues), et au Mithridate d’Adelung (1806-1817), le dernier grand ouvrage de ce genre, qui fait encore autorité aujourd’hui.
10. Les premiers renseignements vinrent des missionnaires, Filippo Sassetti, qui vécut à Goa (1581-1588) ; Roberto de Nobili (1666), qui prêcha un quatrième Véda, compose par un brahmane qu’il avait converti; le P. Cœurdoux, Calmettc, Pons, etc. F,n 1767, le jésuite français Cœurdoux écrivait à l’abbé Barthélemy et à l’Académie des inscriptions pour signaler des rapprochements entre le sanscrit et le grec, par exemple, la presque