SYMETRIE
Symétrie — Eschyle créa le dialogue, en rendant la tragédie dramatique, de lyrique qu'elle était auparavant; mais il traita le dialogue dramatique comme les morceaux lyriques, en y mettant les analogues des strophes et des antistrophes, des proodes, mésodes et épodes. Ainsi, si Ton considère le monologue du gardien en tête de V Agamemnon, on trouve d’abord 14 vers d’attente, décomposés en 4, 4 4- 4, 2; puis la flamme brille, et l’on a 14 nouveaux vers, décomposés en 4,4 + 4, 2, exprimant la joie du retour. 4 + 2 vers ouvrent la scène (proode), 4 la terminent ( épode ). La raison de cette symétrie rigoureuse n’est autre que la tendance du génie grec à mettre d’accord la forme et le fond : à des développements symétriques de l’idée répondent des suites de vers d'une longueur égale. La fin de ces sortes dégroupés est marquée par des silences, justifiés par la nature des idées exprimées, et qui devaient permettre aux spectateurs de saisir la symétrie des groupes ainsi mis en lumière-. Si de l’examen des tirades on s’élève à celui des épisodes, des scènes et des actes, on reconnaîtra partout la même tendance à la symétrie. La tragédie grecque est un tout organique qui se développe autour d’un centre et dont les parties, formées d'unités symétriquement disposées, sont symétriques entre elles et par rapport à l'ensemble.
L’observance de la symétrie se retrouve dans Sophocle et dans Euripide5; mais il faut bien remarquer que cette loi du parallélisme, comme toutes les lois de l’art, est un idéal , et que les poètes s’en rapprochent par instinct, plutôt qu'ils ne s’y asservissent par système. Christ pense que la violation de la symétrie ne peut jamais, à elle seule, justifier une athétèse , et Weil est d’accord avec lui pour repousser des exagérations qui conduiraient à faire entrer chaque tragédie grecque dans une sorte de lit de Procruste4.
n° 24 sqq. Cf. sa préface des Choéphores et les notes de son Euripide. Il a été combattu par Heimsœth, Études sur Eschyle , 1865, et par Kock, Nouv. Annales de philol., t. XCVII, p. 489, qui depuis s’est rangé à son opinion en l’exagérant (édit, à' Agamemnon, 1865).
1. Je résume l’article de Weil, Journ. de l'instr. publique , 1860, n° 24 sqq.
2. Chez les modernes, les rimes, qui peuvent être soit juxtaposées, soit entrelacées, répondent à ce parallélisme recherché par l’ancienne poésie. Dans un autre domaine, la symétrie des groupes peints par Polygnote à Delphes, des frontons archaïques du temple d’Égine, des tableaux italiens primitifs, etc., montrent la prédilection d’un art encore jeune pour des combinaisons d’une symétrie rigoureuse.
5. Voy., par exemple, Médée, 214 sqq. Ce discours de Médée comprend trois parties. Elle dit pourquoi elle vient s’expliqueret quelle est sa situation en 5, 3, 5, 3 vers (214-229). Vient ensuite le morceau sur la triste condition des femmes (230-231), eu 2 vers -4- 4 tercets et 2 quatrains. Enfin Médée revient à sa propre situation et demande au chœur de garder le secret : morceau qui contient deux fois 7 vers, 232-266. (Weil, d’après Hirzel, de Euripidis in componendis diverbiis arte, 1862.) Dans Sophocle, Antigone, 639, le discours de Créon a un vers de plus que la réponse d’IIémon : on pense qu’un vers du premier discours est interpolé (peut-être 636).
4. Les anciens se sont-ils doutés de cette loi de symétrie? On a lieude le croire d’après une scholie au vers 956 de la Paix : àùo Sndaï -/aï iv èxOi<T£i trzi%oi lap.Sixo'l Tçtpetçoi «xa-càXyjxToi iÇ’. üense (Études sur Hcliodore ) a montré que le signe de la double diplé, d’après le sens qu’y attachait le métricien grec Iléliodore (dont une partie du commentaire métrique sur Aristophane, xbiXopcx^ta, s’est conservée dans les Scholies), marque la correspondance entre le groupe iambique 956-973 et le groupe 922-938, qui est séparé du premier par un morceau lyrique. De part et d’autre, il y a en effet 17 trimètres. (Cf. R. C., XI, 7, art de Weil.)