‹ Manuel de philologie classiqueChapitre 570 sur 591 · LE MYTHE D’ŒDIPE · texte numérisé non relu

LE MYTHE D’ŒDIPE

sorte de remous : ce vent est identique au brigand Caecius1 Il, qui attire les bœufs de Jupiter2. Virgile a raconté l’histoire d’Hercule et de Cacus, comme l’aurait pu faire un poète védique : il n’est pas jusqu’au grondement des nuages qui ne soit rendu dans le vers : discessu mugire boves 3.

Le Mythe d’Œdipe. — 1. Le sphinx de la fable d’Œdipe est une variété locale de l’espèce des génies orageux dont Typhon est le principal représenlant : en se précipitant de son rocher et en se brisant, ce monstre figure le nuage qui éclate et tombe en pluie sur la terre4. Œdipe est un héros lumineux, comme Zeus, Apollon, Héraclès, Bellérophon : Œdipe a tué le sphinx est l’expression populaire et locale qui marque cet événement de l’atmosphère.

2. En outre, dans le nom d ’Oidipous le peuple a cru reconnaître le verbe je sais (oLSa)", et pour expliquer la seconde partie du mot, il a fait entrer dans la légende une énigme qui circulait sans doute depuis longtemps : « Quel est l’animal qui a quatre pieds le matin, deux à midi, trois le soir? » Œdipe devint ainsi l'homme qui connaît le mot de l'énigme des pieds.

3. Pourquoi Œdipe est-il le meurtrier de Laïus? C’est que le nom de Laïus n’est autre qu’une altération de £àtoç6, signifiant Yennemi, le dasyus védique. La lutte du dieu lumineux contre le démon s’est conservée sous une double forme dans l’histoire d’Œdipe, puisqu’il est successivement vainqueur du sphinx et de Laïus.

4. Un des incidents ordinaires de la lutte d’un dieu védique contre le démon des ténèbres est la délivrance des nuées qui sont figurées comme des jeunes filles7. Pendant leur captivité, elles s’appellent dâsapatnîs, les femmes de

1 Ce nom est devenu Cacus par l’analogie avec le grec xaxôç, et Évandre a été créé de toutes pièces (eü àvrjp) pour faire le pendant de Cacus.

2. Cette conception a produit des mythes dans toutes les mylhologies. Vritra enlève les nymphes célestes (les eaux) et les renferme dans sa caverne (le nuage) : Indra les délivre en tuant Vritra. De là, Andromède, Perséphone, Hélène ; si le célèbre enlèvement de Sitâ, l’épouse de Râma, par le géant Râvana, qui fait le sujet de l’épopée de Valmiki, n’est que la vieille légende védique déguisée en événement historique, les Indous auraient pris pour sujet de l’un de leurs anciens poèmes la même fiction qui a fourni aux Grecs leur Iliade. (Bréal, op. cit.)

3. Ainsi, les phénomènes célestes ont commencé par prendre la forme et les attributs d’animaux. L’anthropomorphisme n’est qu’un cas du zoomorphisme. (Voy. Bergaigne, R. C., XIII, 209, à propos de la Mythologie zoologique de Gubcrnatis, 1875.) Les positivistes veulent voir dans le fétichisme la religion primitive : mais Max Müllerleur répond justement : «Les religions ne commencent pas par le fétichisme ; il est plus juste de dire qu’elles y aboutissent. » Par cela seul que la forme supérieure des religions est un monothéisme conscient, on peut inférer que leur forme primitive a du être un monothéisme inconscient et vague, une adoration sans objet précis et personnifié. Ainsi comprise, la thèse creuzérienne du monothéisme originel semble parfaitement acceptable, et peut se soutenir indépendamment de toute croyance à une révélation primitive.

4. Le nuage fait entendre de sourds grondements qui sont regardés comme une voix prophétique. De là les énigmes attribuées au sphinx. — Le récit du Vcnclidad appelé Tentation de Zoroastre est une lutte par énigmes entre Ahriman, le démon ténébreux, et le sage. Or on lit dans le Rig-Véda : « Indra, de sa voix, couvre la voix furieuse du démon qui réplique. »

Il y a un Œdipe dans Zoroastre (héros lumineux, selon Darmesteter), ainsi qu’un sphinx, un logicien ténébreux dans Ahriman. — Pour Dante, Satan aussi est un logicien : Tu non pensavi chc loïco fossi. ( Inferno , 27.)

5. Nous avons encore ce jeu de mots dans Sophocle : 5 jay)5sv ù$wç 0!$îimu;.

6. Gomme Xaô; de 5a 6;, le latin lingua de dingua (longue), etc.

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