CLASSEMENT DES MANUSCRITS
méthode des siècles précédents ; cl elle a régné encore au commencement du nôtre. Aujourd’hui, l’on commence par classer les manuscrits par familles, par déterminer (au moyen des lacunes ou des fautes communes qu’ils peuvent présenter) quels sont ceux qui ne sont que des copies d’originaux encore existants ; et l’on ne tient compte que des manuscrits archétypes ou dérivant d’archétypes perdus *. Ainsi, d’après Dindorf, nos manuscrits de Sophocle seraient tous copiés sur le Laurentianus , qui aurait, dès lors, à lui seul toute l’autorité des autres manuscrits. S’ils diffèrent entre eux et de leur source commune, c’est par des fautes d’écriture ou par l’introduction de conjectures relativement récentes 9\ Cette méthode, tout à fait scientifique et très bonne en principe, a conduit à des abus fâcheux. La collation des manuscrits est une tâche si rebutante, que l’on est porté, pour s’en affranchir, à trop restreindre le nombre des manuscrits importants 5. L’opinion de Dindorf sur le Laurentianus a été vivement combattue, et une réaction commence à se produire contre cette tendance excessive à la simplification.
On distingue la critique diplomatique, qui étudie la valeur et la parenté des manuscrits, de la critique verbale ou grammaticale, qui corrige le texte des manuscrits pour le rendre conforme au bon sens ou à la grammaire. Wolf et Bœcldi distinguent à tort une critique supérieure portant sur le caractère, l’authenticité des textes, etc., et une critique inférieure ou grammaticale. Il y a de méchants critiques, très inférieurs à Wolf et à Boeckh ; mais il n’y a pas de critique inférieure.
Étude des erreurs1 2 * 4 5. — La critique, en tant qu'elle s’applique à classer les erreurs naturelles à un homme qui copie ou qui écrit sous la die-
1. Par là il arrive qu’un manuscrit du quinzième siècle, représentant un archétype du huitième, peutavoir plus d’autorité qu’un manuscrit du dixième siècle. L’ancienneté desmanuscrils est donc un mauvais critérium de leur valeur. « A la différence des hommes, les manuscrits ne valent que par leur descendance.» (Tournier.) — Uue leçon incorrecte doit quelquefois être préférée à toute autre, à cause de son incorrection même. Très souvent, cette incorrection n’est qu’un déguisement transparent sous lequel se laisse reconnaître le mot qu’a dû écrire l’auteur. Se délier des leçons claires, intelligibles à première vue, aux endroits où un autre manuscrit donnera une variante obscure. (Tournier.) Le principe lectio difficilior ■praeferenda faciliori n’est cependant pas, on le comprend, d’une application constante.
2. Ce sont ces conjectures-là, œuvres de scribes du Bas-Empire, que les soi-disant conservateurs voudraient vénérer comme paroles d’oracles. Il n’est pas de manuscrit, même
excellent, qui ne soit farci de conjectures pareilles. Ce qui justifie l’arrêt de Tournier :
« On professe la religion des manuscrits, et l’on n’a que la superstition des vulgates ! » (R. C. , II, 527.) — Le même critique dit avec raison: « Que sont les interprétations des critiques dits conservateurs, sinon des conjectures bien plus hardies que les essais de restitution auxquels on les oppose? »
5. Toutes les copies ne sont pas sans valeur. Un copiste du Laurentianus a pu réviser sou ms. à l’aide d’un autre ms. aujourd’hui perdu. Tournier me parait exagérer quand il dit : « Les plus mauvaises copies offrent en maint endroit des variantes qui mériteraient toute l’attention de la critique si le choix des niss ne devait précéder celui des leçons. »
l. Voy. Uibbeck, Prolégom.à Virgile, 1806; Schubart, Méthodologie de la critique diplomatique , 1855 (ail.); Bast, op. cil., et Wattenbach. — Voici la classification de Tournier : 1° Confusion de lettres (digraphies, etc.); 2° Substitutions de glosCrS ; 3® Substitution d'un mol à un autre; 4° Glose ajoutée au texte cl intrusions de notes marginales; 5° Lacunes 0° Transpositions; 7° Remaniements, corrections anciennes (la plupart du temps irrémédiables).