‹ Manuel de philosophieChapitre 102 sur 129 · If^r., XI, c. ii; XII, ex; et cf. Phys., VIH, c. i · texte numérisé non relu

If^r., XI, c. ii; XII, ex; et cf. Phys., VIH, c. i

1. Quoique Ëpicure tende à la morale, il est bien obligé de poser quelques prolégomènes sur la nature de Fesprit humain et sur la métaphysique, G*est ce que, dans l'école épicurienne, on appelle la canonique et la physique.

Les corps sont composés d'atomes, et sont en perpétuelle émission de quelques-unes de leurs parties. Ces atomes, émanés des corps» entrent en contact avec nos organes, et produisent la sensation. La sensation est agréable ou désagréable ; elle est suivie ou accompagnée de la perception sensible, et de ces perceptions nous tirons toutes nos idées générales. Il n'y a pas d'idées nécessaires et absolues, il n'y a que des idées contingentes et relatives. Telle est la canonique d'Épi cure.

Sa physique est la physique atomistique. Il n'admet par conséquent ni Dieu, ni Providence. S'il prononce le nom des dieux, il semble que ce soit pour obéir au sentiment public, pour ne pas rendre sa doctrine odieuse. L'âme à ses yeux n'est qu'un corps composé des atomes les plus fins, les plus déliés, d'atomes ronds, de feu, d'air, de lumière ; et il y ajoute, pour expliquer la sensation, quelques corps d'une nature particulière, qu'il est impossible de comprendre et de définir. L'àme étant matérielle, elle est mortelle \ la conséquence est forcée. Telle est la physique d'Êpâcure.

Sa morale, avec de telles prémisses» ne peut être fondée ni sur une règle absolue, ni sur une espérance à venir. Repousser la peine, chercher le plaisir, voilà tout ce qui reste. Seulement, coipme U y a les plaisirs du corps et ceux de l'esprit ; le plaisir très- vif, mais très- mêlé de chagrins et d'anxiété, du mouvement et de l'activité, et le plaisir plus calme, plus inaltérable du repos, Ëpicare; sans établir une hiérarchie entre les plaisirs (au nom de quel principe l'établirait-il?), et les classant seulement par leur intensité et par la sécurité qu'ils nous donnent, recommande le plaiair du repos, qui consiste à dompter les passions, à être vertueuXn c'est-^-dire à être prudent et habile ; car la vertu, quand on 00 la pratique pas pour elle-même» maia pour le bonheur qu'elle nous donne, mérite de perdre son nom, et n'est plus qvk'uA calcul égoïste.

Pour étayer ce système honteux et dégradant, les épicuriens déployèrent une grande habileté. Leur doctrine est parfaitement conséquente. Cette morale est bien celle que comportaient leurs prémisses ; et Ton ne peut, après cet exemple, se tromper aux conséquences pratiques que le sensualisme entraîne après soi. Les stoïciens furent moins habiles, moins conséquents. Leurdoc' trine n'est guère qu'un tissu de contradictions et d'erreurs ; ils ont régné cependant, plus longtemps peut-être qu'aucune autre école ; ils ont laissé après eux, avec de nobles maximes et de grands exemples, une mémoire vénérée. Telle est TinfluencQ d'une morale pure. Le principe du devoir, sur lequel roule leur morale, a sufiS pour faire oublier leurs erreurs.

Les stoïciens comme les épicuriens mettent en avant des prolégomènes, qu'ils appellent la physiologie et la logique. Leur logique ne diffère pas aussi essentiellement qu'on l'a cru de la canonique des épicuriens. Gomme eux ils tirent tout de la sensation. La fameuse allégorie de la Table rase est propre aux stoïciens. L'esprit pour eux est d'abord une table rase, sur laquelle les sens viennent tracer des caractères. Il est vrai qu'ils prononcent le nom de raison, qu'ils sacrifient tout à la raison ; mais la raison, pour eux, n'est que l'habitude régulière de notre développement intellectuel. Ce n'est pas une faculté supérieure à la sensation et distincte de notre activité ; dans son fond, c'est notre activité elle-même lorsqu'elle n'est pas égarée ; dans son objet, ce sont les idées sensibles, isolées ou généralisées.

La physiologie des stoïciens n'a pas plus de valeur que leur logique. Il y a deux éléments dans le monde : l'élément passif ou mauvais, c'est la matière ; l'élément actif et raisonnable, c'est Dieu. Un Dieu immatériel, existant hors du monde, les stoïciens ne savent ce que c'est. Suivant eux, ce qui n'est pas corporel n'est rien. Notre &me est un corps pensant. Elle se dissout comme les autres corps, après avoir peut-être subsisté plus longtemps. On trouve, dans les doctrines des stoïciens. Dieu, la raison, l'Ame humaine ; mais ce Dieu est la sève vitale, répandue par tout le monde ; la raison n'est que l'activité libre de l'homme, appliquée à la sensation, et notre Ame n'est qu'un corps plus parfait.

Cependant, en morale, les stoïciens sacrifient tout au devoir. La raison, soit qu'ils la considèrent en elle-même dans la totalité du monde, où elle s'appelle Dieu, ou qu'ils la prennent dans cette partie d'elle-même qui se communique à chacun de nous, est à leurs yeux tout ce qu'il y a de réel. Ce qui s'en écarte n'est rien. Le dérèglement en tout, le hasard, est pour eux le mal, le néant. Us veulent donc que l'homme soit un par la pleine possession de sa liberté, et qu'il concoure aussi à l'unité rationnelle du monde, en domptant les penchants qui le portent vers son intérêt d'individu, et en s'efTorçant de ne suivre que l'ordre même, l'ordre unique, les fins générales. C'est ce qu'ils appellent vivre conformément à la nature ; car la nature, pour eux, c*est la raison, c'est-à-dire le principe universel ; le reste est un néant. Le plaisir et la douleur ne sont que des illusions. Ils ne cherchent ni à les utiliser, ni à les gouverner, ni même à les étoufier ; ils les nient.

II est facile de montrer toute la faiblesse de cette doctrine. Je ne parle ni de leur physiologie ni de leur logique, qui ne soutiennent pas l'examen. Mais cette morale, que nous veut-elle? Voilà une règle austère : Sacrifie tout au devoir. Au nom de qui cette règle nous est-elle imposée? Au nom de Dieu? Le dieu des stoïciens a beau s'appeler la raison ; ce dieu corporel, ce dieu inséparable du monde, usurpe le nom de Dieu, et ne dit rien à ma conscience. A défaut de Dieu, est-ce la raison qui commande ? Le devoir est-il impératif par sa propre force? Mais je cherche la raison, et je ne trouve que la table rase ! Passons cependant ; on exprime ainsi le principe du devoir : « il faut vivre conformément à la nature. » Maxime incomplète, inintelligible, qui semble me donner une règle, et qui, en réalité, m'abandonne au hasard de l'expérience. Où est-elle la nature, où est la raison, si c'est le nom que vous lui donnez? Qui m'apprendra dans la vie dumonde ce qui est conforme à la nature, ce qui ne l'est point? Si je porte en moi un juge inférieur, la raison, avec ses vérités innées, je puis m'aider ensuite du spectacle de la nature, parce que la voix secrète m'apprend à discerner le bien du mal; mais que me dira la nature, si je n'ai qu'eUe, ou la raison, si

au lieu de dompter reipérience, elle en résulte? Enfin, cette morale flit-elle sanctionnée et légitime, fût-elle intelligible dads son précepte, est impossible dans la pratique et Ihusse dans ses prescriptions : impossible dans la pratique, parce que je ne puis parvenir à étouffer mes passions, les bonnes et les mauvaises ; on a beau me crier qu'elles n*exitent p^s : ce sont propos de sophistes, contre lesquels ma conscience réclame ; fausse dans ses prescriptions, car il ne s'agit pas de changer la nature humaine, de la mutiler, mais de régler et de discipliner tous nos penchants.

La doctrine stoïcienne est donc une doctrine pleine de faiblesse, sans autre valeur que celle que lui communique ce saint nom de devoir, qui esta lui seul une religion dans le cœur de l'homme. Les stoïciens ont pri^ à Platon le principe du devoir. Ils l'ont défiguré, mais ils l'ont maintenu avec énergie. C'est par là qu'ils ont vécu*.

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