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Ce qui d'abord distingue profondément Descartes et Baoon, c'est que Descartes , outre son rôle de réformateur, a fondé une école puissante, et que cette école est rationaliste.
Il est impossible d'avoir plus nettement conscience de son œuvre que Bacon , d'attaquer avec plus de force ce qui était précisément la base de la philosophie scolastique, de mieux indiquer les moyens de construire, pour ainsi dire, à nouveau , la science philosophique , d'approfondir davantage cette nouvelle méthode, de la recommander avec plus d'éloquence et plus d'efficacité.
1. René Descartes, né en 1596 à la Haye en Touraine, fils d'un conseiUer aa parlement de Rennes, servit quelque temps comme volontaire au siège de la Rochelle, et en Hollande sous le prince Maurice. Il quitta lei armées pour se lîYrer uniquement à sa passion pour la philosophie. Obligé de quitter Paris, où il ne trouvait pas une liberté assez ample de philosopher, il se rendit auprès d'Egmont en Hollande, et il y resta Yingt-cinq ans. L'université d'Utrecl^t, que Tinfluenee de Régis, l'un des disciples de Descartes, avait rendue cartésienne dès sa fonda-tion, devint son ennemie, grâce aux intrigues du recteur Voët, qui l'accusa d'athéisme, et lui rendit odieux et même dangereux le séjour de la Hollande. De retour à Paris, il n'y trouva qu'une demi-liberté et une protection équivoque, ce qui le détermina à se rendre aux instances de la reine Christine, qui l'appelait en Suède. Mais les honneurs qu'il y trouva, les respects dont il fut entouré ne purent préserver sa santé des atteintes du climat ; il mourut en 1650. Son corps fût rapporté en France et inhumé dans l'église de Sainte- Geneviève à Paris. Malgré les précautions que Descartes avait prises pour ne pas blesser la susceptibilité du clergé, précautions que Bossuet déclare excessives, ses livres furent mis à rindex ; il est vrai que ce fut avec la formule donec corrigantur. Les jésuites excitèrent la Sorbonne contre Descartes, et Ton demanda la proscription de sa philosophie, d'abord au parlement qui refusa d'intervenir, ensuite au conseU du roi, qui la proscrivit en effet. L'ordre de l'Oratoire, d'abord favorable aux idées nouvelles, fut obligé d'y renoncer; et l'attachement du P. Lami au cartésianisme lui valut dans cet ordre les mêmes persécutions qu'eut à souffrir, dans la compa* gnie de Jésus , le P. André comme malebranchiste.
La meilleure édition des œuvres de Descartes est celle qu'a donnée M. Cousin, 11 vol. in-8. Les principaux ouvrages de Descartes sont : le Discours de la méthode, les Méditations f les Réponses aux objections, le Traité des passions de Tdme, les Principes, les Bègles pour la direction de Vesprit, la Bech^che de la vérité par les lumières naturelles , une quantité considérable de Lettres, divers Traités de géométrie , etc. Les OEuvres philosophiques de Descartes ont été publiées par M. Jules Simon, dans la Bibliothèque Charpentier, 1 vol. in-U» 1842, et réimprimées en 1844.
Cf. Histoire et critique delà révolution cartésienne ^ par M. Bouillier, 2 vol. in-8, Paris, 1855.
Sous tous ces points de vue, Descartes n'a fait qu'égaler Bacon , mais voici par où il le surpasse. Bacon avait bien montré que la philosophie est la première des sciences, par la grandeur de son objet, par la portée de ses applications : Descartes montra qu'elle était le point de départ nécessaire de toute science. Bacon avait fait voir que la connaissance des faits doit précéder toute tentative d'explication et de système : Descartes ne se borna pas à cette vérité d'une application si générale ; il établit quels étaient précisément les fails qui devaient être constatés et étudiés les premiers. La méthode, qui dans Bacon embrassait toutes les sciences, de* vient dans Descartes la méthode philosophique proprement dite, et en même temps qu'elle gagne en netteté et en précision, elle ôte de pair les phénomènes du monde spirituel que Bacon avait trop confondus avec lé reste, et assigne leur véritable rang à tous les éléments dont la science humaine se compose.
Qu'était-ce que la philosophie, telle qu'elle fut enseignée à Descartes ? Un ensemble d'hypothèses, reçues la plupart du temps de confiance , et dont on tirait des conséquences rigoureuses , dont la solidité, comme doctrine, reposait tout entière sur la valeur des hypothèses primitives. Accepter une doctrine de confiance, non pas parce qu'elle est vraie, mais parce qu'elle est ancienne , cela ne parut pas à Descartes conforme à la dignité et à la nature de l'esprit humain. Qu'est-ce que croire ? Est-ce se dompter soi-même au point d'étouffer tout scrupule, de faire taire toute inquiétude ? Non ; croire ainsi, c'est se résigner et se soumettre, c'est plutôt s'abstenir de penser que penser véritablement; c'est abdiquer. Celui-là a vraiment une croyance, qui adhère spontanément et librement à une vérité, non pas parce qu'elle lui est imposée, mais parce qu'elle lui est évidente. C'est donc l'évidence que l'on cherche, dès qu'on aspire à la vérité ; et l'évidence elle-même qu'est-ce? Une certaine force de la réalité qui s'impose clairement et invinciblement à notre esprit, et entraîne son adhésion sans lui permettre aucun doute. Au lieu d'amonceler dans notre esprit des notions vraies ou fausses reçues sans examen, ce qui est un exercice de la mémoire, et n'a rien de commun avec le jugement ni par conséquent avec la
philosophie, il faut donc tout examiner, tout discuter, tout peser. rejeter ce qui est faux ou simplement douteux, ne garder que ce qui est vrai, et vrai de toute évidence, c'est-à-dire ce dont il est impossible à notre esprit de douter.
Descartes part de là pour examiner toutes les croyances précédemment reçues, bien résolu d'avance de renoncer sans hésitation, sans scrupule à toutes celles qui ne lui paraîtront pas, à lui, seul et souverain juge de ses propres penséei?, clairement et invinciblement être vraies. Dans ce parti pris, qui est le premier pas de Descartes, la ruine de la scolastique est déjà tout entière. Le principe de Tautorité, qui est toute la scolastique, n'a plus de force pour Descartes, puisque c'est à sa raison et à elle seule qu*il en appelle.
Il fait donc une revue générale de toutes ses opinions, et dès qu'il peut supposer, sur le plus faible fondement, que l'une d'elles n'est pas exacte, il la rejette provisoirement, sauf à la reprendre plus tard quand elle sera démontrée. Ce scepticisme volontaire et réfléchi de Descartes, et qui n'est dans sa pensée qu'un moyen d'arriver à mieux croire, à creire en philosophe, a reçu le nom de Doute méthodiqvs ^
Comment Descartes est-il sorti de son doute? Il avait rejeté les sens et le raisonnement, et se trouvait ainsi dépourvu de toutes les croyances qu'il avait prises auparavant pour les plus assurées ; mais il considéra que pendant qu'il appliquait ainsi sa pensée à douter de tout, il y avait du moins une chose dont il ne pouvait douter, c'est à savoir de l'existence même de son doute, et par conséquent de sa pensée ; car lors même que sa pensée serait trompée sur tous les points, comme il venait de le supposer, pour être trompé, il faut être. Voilà donc un fait contre lequel venaient échouer toutes les ressources de son esprit. Non-seulement il paraissait d'abord comme évident, mais quelque peine que Descartes pût prendre pour feindre et se persuader qu'il ne fût pas vrai, il ne pouvait y réussir. Il résolut donc de l'accepter avec une confiance d'autant plus entière qu'elle était forcée, et il