Né en 1715, mort eu 1771 , auteur du livre De Vesprit
justement, elle n'est plus une règle. Ainsi la morale est détruite ; car une doctrine qui n'est plus que le calcul des intérêts est moins une morale qu'une négation explicite de l'existence de la morale. On a maintes fois démontré, par les faits et par le raisonnement» combien est erronée la doctrine de Locke sur l'origine de nos idées ; mais si l'on veut juger cette doctrine par ses conséquences^ il n'y a pas d'argumentation plus accablante pour les sensualistes que de prouver que la morale d'Helvétius s'en déduit rigoureusement.
En Angleterre, la philosophie de Locke ne manqua pas d'adversaires. Glarke* la combattit au nom des principes de Newton ; Cumberland * et Shaftesbury *, quoique dévoués à la philosophie expérimentale, s'efforcèrent de réfuter une doctrine dont les conséquences morales les effrayaient. Berkeley ^ combattit aussi la philosophie de Locke, 'mais d'un point de vue tout opposé» car il exagéra l'idéalisme au point de nier absolument l'existence des corps ; et l'on peut remarquer, comme une preuve que toute doctrine exclusive un peu conséquente doit aboutir au scepticisme, ou du moins l'engendrer tôt ou tard, que Hume' aboutissait à un scepticisme radical, en développant le sensualisme de Locke, tandis que Berkeley arrivait à une conclusion analogue
1. Samuel Clarke, né à Norwich en 1675, mort en 1729. H. Jacques a publié ses OEuvres philosophiques dans la Bibliothèqtte Charpentier, 1 volume in-12, 1843.
2. Né en J6d2, mort en 1710, a publié en latin une réfutation de Hobbes, traduite en français par Barbeyrac, Âmst., 1744, in 4.
3. Ashley Cooper, comte de Shaftesbury, né à Londres en f671, mort en
4. George Berkeley, évéque de Qoyne, né en 1684, mort en 1753. On a de lui les Dialogues d'Hylas et de Philonoûs^ traduits en fiançais par Tabbédu Guade Maires, en 1750, in-12; les Principes des connaissances humaines , où il exposa pour la première fois son idéalisme radical; un dialogue intitulé: Àlciphron ou le Petit Philosophe^ traduit en Trançais par de Joncourt, 1734, 2 voL in-12, et quelques autres écrits moins importants.
5. David Hume, né à Edimbourg en 1711, mort en 1776, célèbre auteur de VHistoire d'Angleterre, d'abord ami, puis ennemi irréconciliable de J. J. Rousseau, est un des plus profonds philosophes de l'école de Locke. Il prouva clairement que le sensualisme doit aboutir à un scepticisme presque absolu, mais il le prouva pour s'en tenir au scepticisme et au sensualisme, et non pour le réfùter. Son Essai philosophique sur Ventendement humain a été traduit en firaoçais par de Hérian, avec des notes de Formey, Amst. , 1758, 2 voL in-8.
dans un but diamétralement opposé, et en partant de l'exagération du principe contraire.
En France, l'éloquence de Rousseau* qui défendait avec ardeur, mais sans portée scientifique, quelques-uns des principes rationalistes, faisait obstacle aux progrès de l'esprit négatif et matérialiste répandu par l'Encyclopédie. On doit surtout lui savoir gré de ses constantes et énergiques protestations en faveur de la liberté de penser. Il n'a point créé de système, il n'a ^ été chef d'école ; sur un grand nombre de questions capitales, il a exprimé plutôt des sentiments généreux et élevés, que des doctrines approfondies. Mais, malgré des lacunes, des contradictions et des erreurs, il a été au dix-huitième siècle un apdtre fervent de l'existence de Dieu, du libre arbitre, de la morale du devoir, de la spiritualité et de l'immortalité de Tâme. Personne n'a mieux su mettre en pratique le précepte de penser par soimême et de secouer les préjugés. Sa morale, toujours noble dans ses principes, fléchit souvent dans les détails ; et Rousseau, qui s'est tant occupé d'éducation, aurait interdit à son élève plus d'un de ses ouvrages.
Condillac *, tout en acceptant les principes métaphysiques de Locke, en tira, par une inconséquence évidente, le spiritualisme, et une doctrine saine et élevée sur la nature de Dieu et les devoirs des hommes. Esprit plus méthodique que profond, plus exact que logicien, il construisit un système d'une simplicité, d'une régularité admirable ; et s'il se trompa sur le point capital de l'origine des idées qu'il explique par la théorie de la sensation transformée, on ne peut lui refuser, ni des observations de détail pleines de vérité et de finesse, ni une régularité qui, à force d'être irréprochable et d'embrasser tous les éléments de la
1. J. J. Rousseau, né à Genève en 1712, mort en 1778, à ErmenonyiHe.
2. Etienne Bonnet de Condillac, né à Grenoble en 1715, mort en 1780, frère de l'abbé Mably. Ses principaux ouvrages sont, en philosophie, V Essai sur Tortgine des connaissances humaines, le Traité des systèmes, le Traité des sensations, où se trouve la fameuse hypothèse de la statue à laquelle Condillac donne successivement toutes nos facultés, pour mieux en montrer la distinction et les rapports, VArt de penser, VArt de raisonner, la Grammaire OEuvres complètes, Paris, 1803, 32 vol. in-12.
PHILOSOPHIE MODBHNE. 601
sciencei arrive presque jusqu'à la grandeur. Le fond de la doctrine de Condillac est le même que celui de Locke, car il fait tout sortir de la sensation ; mais Condillac est plus systématique. Il fait rhistoire de nos idées en commençant par la première de nos sensations, et en montrant graduellement comment toutes les idées que nous possédons aujourd'hui sont sorties de cette unique source. Il s'est servi pour cela de l'hypothèse célèbre d'une statue à laquelle il donne successivement toutes nos facultés. Selon lui, notre faculté la plus puissante, celle qui concourt le plus efQcacement à transformer les sensations, c'est la liaison des idées ; et comme ce sont les signes qui fixent les idées dans la mémoire, qui en déterminent la compréhension, et qui nous servent à les réunir^ il en conclut que nous devons à l'usage des signes, c*est-à-dire du langage, tous les progrès de la pensée. Nous ne savons réfléchir, dit Condillac, que parce que nous savons parler; doctrine qu'on a exagérée depuis, dans une autre école, jusqu'à soutenir que nous ne penserions même pas sans le langage.
Condillac appliqua ses méthodes à la plupart des connaissances humaines, et succéda pour un temps, dans les écoles françaises, à l'influence du cartésianisme. C'est à lui que se rattachent Cabanis*, Destutt Tracy, et plus particulièrement encore Laromiguière, qui perfectionna et éleva son système, en restant, comme lui aussi, par une inconséquence, fidèle à la spiritualité, à l'immortalité de l'âme, à la morale du devoir.