INTELLECTUELLE ET MORALE
L'âme est supérieure au corps ; elle a une destinée plus haute^ dont la conservation du corps n'esta dans la vie actuelle, que la condition subordonnée ; c'est la découverte du vrai et la pratique du bien. L'homme est fait pour la science et pour la justice, et il ne peut vivre sans un peu de l'une ou de l'autre. Or^ ni le travail de l'esprit, ni l'obéissance au devoir ne sont chose aisée. Nous pouvons, entraînés comme nous le sommes si facilement à la poursuite des biens inférieurs et emportés par les plaisirs des sens, méconnaftre la nécessité de la science, oublier la sainteté du devoir; la volonté peut fléchir dans la recherche difficile de l'une, dans la pratique toujours laborieuse de l'autre. Alors, l'être intelligent et moral se dégraderait et périrait en nous; l'œuvre de Dieu serait détruite dans sa meilleure part. Il a fallu, pour prévenir cette honteuse maladie de l'ignorance et empêcher de s'étendre les plaies dangereuses du vice, que la science et la vertu nous fussent rendues aimables par le sentiment. Aussi, la Providence a-t-elle doué ces nobles choses d'un attrait moins puissant peut-être, mais plus doux que celui des objets qui passionnent le corps ; elle nous y pousse et nous y attache par des plaisirs moins vifs, mais plus délicats, plus purs et plus durables que tous ceux qui naissent de nos sens.
1 . < Tous les hommes ont un désir naturel de savoir. » C'est ainsi qu'Aristote signale, au début de la Métaphysique^ le principe instinctif qui provoque, anime et soutient toutes les grandes entreprises scientifiques. L'inconnu, le mystère nous pique et
nous irrite. Ignorer est un tourment : savoir et se rendre compte est une jouissance. Curiosité, c'est le nom de ce désir; il a ses degrés ; ses objets sont très -divers en nature et en valeur ; il s'abaisse quelquefois aux plus indignes, comme il peut se porter aux plus subL'mes. Mais, vif ou faible, et bien ou mal dirigé, il n'est personne qui ne le ressente. C'est déjà lui qui s'exprime par ces questions multipliées dont les enfants nous obsèdent sans rel&che; c'est lui encore qui stimule l'activité indiscrète et puérile des chercheurs de nouvelles ; c'est lui enfin qui soutient le savant dans ses veilles, et l'anime soit à la recherche des antiquités de l'histoire, soit à la solution des problèmes, soit à la découverte des secrets de la nature. Chacune des sciences que le génie de l'homme a créées est en effet un de ses produits et un de ses aliments. Il est d'ailleurs pur de tout calcul comme tous les vrais et primitifs penchants de notre constitution sensible; la science a, Dieu merci , plus d'un serviteur déterminé qui ne la cultive que pour elle-même; il semble même, comme l'a dit encore admirablement Aristote, que sa dignité crott à mesure qu'elle est plus stérile en profits et plus éloignée de la pratique. Que valent d'ailleurs les médiocres honneurs ou les minces profits que la science apporte, au prix des peines qu'elle coûte? Si c'est calcul que la recherche patiente de la vérité, il faut convenir que le calcul n'est pas habile; un égoïste un peu éclairé eût préféré la paresse et le repos à un gain si pénible et si chanceux à la fois. Comme la douleur de la faim provoque et met en jeu l'activité corporelle, ainsi le déplaisir de l'ignorance donne le branle à l'esprit, le fixe tout entier, quelquefois avec une puissance extraordinaire, sur l'objet inconnu. Voyez ce géomètre préoccupé d'un problème ; il n'a d'yeux que pour ses figures et d'oreilles pour rien. En vain mille causes extérieures tentent de le distraire, il les repousse comme des sollicitations importunes, et retourne après de courtes absences à l'objet de sa méditation opiniâtre. Bientôt la difGculté s'éclairdt, et l'attention redouble, avivée par l'espoir d'une solution déjà entrevue; se découvre-*t-elle enfin tout entière? la joie est au comble. Tel est le phénomène bien nommé attmtianinvolofaaire. La volonté en effet n'y est pour rien;
PENCHANTS RELATIFS A L'INTELUGENGE. 141
au contraire, nous voudrions, en pareil cas, tourner l'esprit ailleurs, qu'il y faudrait un effort, et que cet effort demeurerait souTont sans succès, la pensée revenant d'elle-même avec obstination à cet objet qui l'attire. Absorbé par un livre où la curiosité habilement excitée est savamment soutenue, le lecteur s'y oublie et en néglige le soin de ses affaires ou de ses devoirs; au lieu que la concentration volontaire de l'esprit est une fatigue, cette activité spontanée de l'intelligence est un plaisir ; parce que nous avons donné celle-ci librement, nous la retirons aussi, quand il nous plaît ; mais celle-là va toute seule , déterminée par la peine, entretenue par le plaisir; et il faut, pour y mettre un terme» que la satiété arrive et que le dégoût s'en mêle.
Le désir de connaître, et cette activité qu'il détermine, sont de tous les Ages. Mais dans l'enfance seulement, il provoque, avec ces questions incessantes par lesquelles il se trahit alors, un mouvement spécial de Tesprit, je veux dire un acte spontané d'adhésion à la parole d'autrui et à toute assertion appuyée, soit de Tautorité de l'&ge, soit de toute autre supériorité, réelle ou apparente, et quel qu'en soit le signe, exact ou trompeur. C'est là ce qu'on appelle Yinstinct de crédulUé. U était nécessaire à l'enfance, qui ayant beaucoup à apprendre, peu de temps et point du tout de force pour examiner, devait croire sur parole; substituez à cette crédulité naïve de l'enfant un peu de la méfiance soupçonneuse de l'âge mûr, l'éducation est impossible : oportet discenlem credere. Au delà de l'enfance, la crédulité n'était plus nécessaire, et elle pouvait devenir nuisible; aussi ne lui survit-elle pas. Il n'en demeure de trace, après les premières années de la vie, que dans l'esprit ignorant du peuple qui, du côté des lumières, est condamné à une étemelle enfance.
Les connaissances les plus solides sont de peu d'usage, si elles restent exclusives II ne faut pas que l'esprit gagne seulement en profondeur, mais aussi en étendue; il faut que toutes ses facultés reçoivent une culture égale et mesurée. La Providence a encore pourvu à cela, en nous inspirant l'amour de la nouveauté. Le nouveau plaît, par cela seul qu'il est nouveau; l'objet le plus digne de notre curiosité, l'étude la plus attrayante, le plus ravis-
sant spectacle finit par lasser, s'il se reptednit trop sdorent. Rt, alors, DOQs aimons à changer de speetade, d'étode et d'objet, fût-ce pour troquer le meilleur contre le pire. L'inteltigence trouve son compte à cette mobilité de nos goûts ; elle s'enrichit de nouvelles idées, gr&ce à la variété d'applications que cette heureuse inconstance détermine.
Que dirai-je? il n'y a pas si petite faculté de l'esprit dont l'exercice Hbre et facile ne soit la source d'un plaisir qui en entretient l'activité. < Les perceptions de nos sens, dit Aristote au lieu déjà cité, nous plaisent par elles-mêmes, indépendamment de leur utilité, surtout celles de la vue.... C'est que la vue nous fait, mieux que tous les autres sens, connaître les objets, et nous découvre un grand nombre de différences. » Nous aimons à saisir les ressemblances des choses, à trouver les lois des phénomènes ; un penchant naturel nous entraîne à généraliser et à induire, fût-ce à l'aventure, et c'est ce qui ftit le danger si souvent signalé et si rarement évité des analogies. La joie d*Archimède, parcourant nu les rues de Syracuse, après une découverte, est une fable vraisemblable, si toutefois c'est une fable. Ajoutez encore à tous ces mobiles de l'esprit les exquises délices que porte avec soi la culture des beaux-arts et des lettres et la contemplation assidue de leurs chefs-d'œuvre.
2. C'est par de semblables attraits que Dieu nous attache et nous invite au bien, qu'il nous diminue l'effort du sacrifice et nous allège la fatigue attachée à la pratique du devoir. D'abord, c'est un fait assez connu que, toutes les fois que nous avons bien agi, nous en ressentons une joie intérieure, pleine de douceur et de calme ; coupables, au contraire, nous trouvons une première punition dans les angoisses du remords. Mais pour repousser par sa laideur, le crime n'a pas besoin d'être consommé. L'idée seule d'un de ces forfaits abominables que la loi punît des derniers supplices nous fait frémir et trembler, et d'avance nous pénètre d'horreur; c'est au point qu'il nous faut reconnaître au criminel, si ce n'est une sauvage apathie, une sorte de déplorable courage, pour avoir surmonté les phis puissants et les plus sa-
PENCHANTS RELATIFS A L'INTELUGENCB. 143
lutaires dégoûts de la nature humaine. Par contre, la vertu nous sourit, même en idée ; les plus ricieux font des projets de bonne conduite, où ils se complaisent^ comme dans les plus riants de leurs châteaux en Bspagne.
Mais la laideur du yice et la beauté de la vertu nous frappent surtout et nous passionnent profondément dans les actions des autres. Le sentiment prend alors les noms d'estime et de mépris. Mettez en présence d*un de ces nobles dévouements qtii honorent l'humanité, une assemblée composée des éléments les plus divers, de bons et de méchants, d'ignorants et de cultivés, de jeunes et de vieux; vous les verrez tous s'émouvoir unanimement, et leur admiration, portée quelquefois jusqu'au plus haut degré de l'enthousiasme, se trahir par des applaudissements et des larmes. Autant ils en eussent fait au simple récit de l'action, autant la foule en fait tous les jours au théâtre, maudissant le coupable que la fiction du poëte lui présente, et accompagnant de ses vceux le héros généreux et honnête. Ainsi, la Providence a doué d'une inévitable force de sympathie tout ce qui est noble et bon. Elle ne permet pas que les cœurs même vicieux échappent à l'empire de ce sentiment : ce qu'ils admettent pour eux-mêmes, ils le méprisent dans les autres, et ils rendent à la justice qu'ils violent un hommage forcé, par leur admiration involontaire pour ceux qui la respectent.
L'estime s'exprime par la louange, et le mépris par le blâme. Or nous ne craignons rien plus que le blâme d'autrui, et^ien ne nous flatte si doucement que la louange. Dès l'enfance, nous aimons qu'on nous loue, et le blâme des autres est pour tout le monde, à tout âge et par lui-même, un vif déplaisir et une punition. L'appât dû suiTrage public a certainement déterminé plus de bonnes actions que la vue pure et simple du devoir ; la peur du mépris en a peut-être empêché plus de mauvaises que toutes les menaces de la loi. Ce n'est plus ici, du reste, l'amour de la vertu pour sa beauté propre ; c'est l'appétit de la louange pour elleHBéme, c'est l'ambition de la renommée, la soif de la réputation et, dans un ordre plus élevé, de la gloire. «L'instînet en est si aveugle qu'U trouve à se satisfaire des éloges les plus grossiers
144 PSYCHOIXKilE.
et les moins- mérités. Voulez-vous conduire les hommes ; louez très-haut et très-fort les qualités qu'ils ont, et celles même qu'ils n'ont pas. Excessives, vos louanges n'en seront que plus douces à celui qui les recevra. Tombent-elles sur quelques-unes de ces qualités à la possession desquelles, la nature ayant tout fait, nous n'avons aucun mérite, sur la beauté du visage ou sur les dons de l'esprit, par exemple, on les acceptera avec autant d'empressement, on les recherchera avec autant d'ardeur que si elles s'adressaient aux vertus les plus difficiles. On tire vanité des plus puérils avantages; on jouit même d'entendre admirer en soi des qualités imaginaires dont on se sait dépourvu. Paraître est tout; pour ce qui est d'être, on s'en passe aisément. On désire les applaudissements, non pour la supériorité réelle qu'ils attestent quelquefois, mais pour eux-mêmes. Et cette passion est égoïste et exclusive ; aux gens qu'elle possède fortement, il semble que personne autre qu'eux-mêmes ne doive être loué, honoré, applaudi ; les louanges qu'on donne aux autres les blessent; c'est comme un vol qu'on leur fait, une partie de leur bien qu'on leur dérobe. Ne voyez là du reste qu'une déviation d'un des meilleurs principes de notre constitution sensible ; je le signale par ses côtés ridicules et par ses excès, pour en mieux marquer le caractère irréfléchi. Hais, mise à sa place, contenue dans les bornes de la tempérance, et surtout dirigée à la renonmiée solide et à l'éloge de bon aloi, cette passion est le principe des plus grandes actions.
Parlerai-je, à côté de ces penchants profanes, du grand mobile de la vie sainte, de l'amour de Dieu ? Notre raison connaît Dieu et notre sensibilité l'adore. De toutes les affections humaines, voilà assurément la plus sublime par son objet, la plus légitime aussi et la plus capable de remplir, je ne dis pas les âmes vulgaires, mais les cœurs d'élite, celui d'un Fénelon, par exemple. Faut-il qu'un si juste et si noble amour soit sujet au dérèglement? Les mystiques en sont un exemple ; ils ont donné toute leur Ame à cet instinct suprême du divin ; ils ont décrit avec une éloquence incomparable les délices de ces intimes contemplations et les ravissements de l'extase. C'est là qu'il faut chercher l'histoire de ce
PENCHANTS RELATIFS A L'INTELUGENCE. 145
principe, les marques de sa puissance, et aussi se donner ie spectacle de ses excès.
Ce serait ici le lieu de parler du beau, si, comme nous le pensons, le fait psychologique que ce mot désigne, n'est que le résultat complexe du concours de l'intelligence et de la sensibilité dans certains actes. L'homme, en sa qualité d'être raisonnable, est capable de connaître le vrai, de mesurer la force, de démêler l'appropriation savante des moyens à la fin dans les œuvres de la nature ou de l'art, d'apprécier l'harmonie et l'ordre, de distinguer le bien du mal. Mais en même temps qu'il connaît tout cela, il en jouit aussi, quand il rencontre ces choses portées à un certain degré de perfection; il se passionne pour la vérité, il admire une puissance plus qu'ordinaire, soit dans l'ordre physique, soit dans l'ordre moral ; il goûte l'harmonie en toutes choses ; la vue d'une machine habilement construite, et, plus encore, celle de l'admirable économie de l'univers le charme; un grand dévouement l'enthousiasme, et le spectacle du bien, accompli avec persévérance, lui est une source de délices. Alors, et seulement alors, il dit de chacune de ces choses qu'elle est belle et quelquefois sublime. Otez ces mouvements de la sensibilité, nous serons encore capables de connaître ce que nous connaissons : mais les mots qui expriment le sentiment de la beauté disparaîtront de nos langues. Qu'est-ce donc que le beau? c'est, dans les choses, tantôt l'ordre, tantôt la puissance; dans les actions des hommes, ou la force ou la générosité, une qualité ou une autre, dépassant la mesure ordinaire dans laquelle elle est contenue; c'est tout cela goûté en même temps que connu ; c'est la perfection sentie. Telle est du moms la doctrine que nous livrons, faute d'espace et d'à-propos pour une discussion approfondie, à la méditation et aux critiques des esprits réfléchis.