DB LA SPIRITUALITÉ DE L*A1IE
On connaît maintenant, au moins par leurs traits généraux, les principaux attributs de l'âme humaine ; T&me est une volonté libre et éclairée, secondée par des passions et servie par des organes. Quelle est à présent la nature de cette âme? Certainement unie à un corps dont elle subit à chaque instant Tinfluence, est' elle cependant distincte de ce corps et, en elle-même, spirituelle? ou bien, au contraire, la pensée, la joie et la douleur, l'action volontaire elle-même, tous les phénomènes de conscience, en un mot, ne seraient-ils pas, bien qu'inappréciables aux sens, un produit spécial de l'organisme, un résultat supérieur de la vie qui anime le corps, et, comme on l'a prétendu quelquefois, une sécrétion du cerveau? L'homme est-il double, ainsi que le disaient les anciens, c'est-à-dire sa nature est-elle formée de deux principes unis, mais distincts , ou n'est-il qu'une matière organisée en laquelle Dieu a déposé une étincelle de vie qui s'éteindra lorsque cette matière viendra à se dissoudre? Si l'&me n'est pas distinguée ni séparable du corps, il est clair que celui-ci périssant par dissolution, et ses éléments se dispersant à la mort, Tftme ne saurait lui survivjne. Si, au contraire, le principe qui veut, sent et pense en nous, est en dehors de tout organe corporel, s'il est immatériel dans son fond , ce sera là une présomption , sinon une preuve de son immortalité; car, tandis qu'il est dans la condition des choses composées de se détruire d'elles-mêmes, par la séparation toiyours possible et têt ou tard inévitable des éléments, les substances simples, au contraire, n'ont en elles aucune cause naturelle de dépérissement, et elles doivent
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persister, à moins qu'un acte exprès de la volonté de Dieu ne les anéantisse.
Au reste^ quelque parti que l'on prenne sur cette questioUy la vérité des faits qui ont été décrits n'en saurait être infirmée le moins du monde. Que la pensée et le sentiment résultent d'un principe spirituel ou matériel,. il est toujours sûr que l'homme pense et qu'il sent. C'est d'ailleurs au nom des faits, c'est en les rappelant et en les présentant, au besoin, sous un jour nouveau, que nous allons tenter la réponse.
1. Je suis avant tout, essentiellement et toujours une force, et une force simple et une, d'une véritable unité et d'une simplicité parfaite, identique d'une identité rigoureuse et absolument inaltérable. Même, ces mots de simple, d'un et d'identique ne s'appliquent bien et dans leur sens propre qu'à moi-même, parmi les êtres que je connais directement; mais de moi, ils sont vrais dans toute la rigueur de leur acception. Et comment en serait-il autrement, si c'est précisément de la connaissance de moi-même que j'ai pris originairement les idées qu'ils expriment. Et, que je possède ces qualités, je le sais, non pas par un raisonnement et par un détour, mais par le témoignage clair, direct, immédiat, intime et profond de la conscience. J'ai de mon unité et de mon identité personnelles une conscience permanente, tout le temps que je veille.
Que faut-il de plus, pour établir solidement la spiritualité de l'âme, que ce simple et décisif témoignage de la conscience, auquel d'ailleurs rien ne supplée, dont aucun raisonnement ne saurait augmenter l'évidence , ni aucun sophisme ébranler la certitude? Il ne s'agit donc que de se recueillir au dedans de soi, et s'abstrayant pour un instant du tumulte des sens, écartant les fausses lueurs de l'imagination qui obscurcissent cet esprit de vérité qui intérieurement nous éclaire, de le consulter avec sincérité. Quiconque sera capable de cet effort, sentira bientôt se dissiper le nuage qui lui voilait sa propre nature, et au sentiment confus qu'il en avait d'abord, se substituera par degrés un sentiment de plus en plus distinct de la simplicité de ce qu'il appelle
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mot; et ce sentiment prendra enfln tonte la force pmrsnasiTO et toute la clarté d'une aperception vive et lumineuse. Alors, il aura retrouvé par la réflexion le vrai sens du mot j0, le sens dans lequel remploie le vulgaire, chez qui une demi-science n'a pas corrompu ou effacé les notions primitives du sens commun. En effet, ce qu'un homme du vulgaire appelle moi^ ce n'est ni son corps, ni même son intelligence ou ses passions, mais quelque chose de distinct de tout cela, qui garde son unité quand on mutile le corps, qui ne se sentirait pas diminué d'un atome, quand on lui retran-~ cherait la moitié de toute cette matière , qui reste le même pendant que la passion s'exalte ou languit, et que l'intelligence croit ou décline. Mais une réflexion trop peu attentive pour nous éle« ver Jusqu'à la vraie science et assez forte pour étouffer le sens commun, mais surtout les séductions des sens et l'obsession des Images couvrent d'une ombre importune cette inspiration de la conscience. Pour faire revivre cependant l'aperception interne dans sa pureté naturelle et dans sa vivacité primitive^ il ne faut qu'un peu de volonté et un instant de calme et de silence. Ne raisonnez pas; regardez, et vous sentirez vivre en vous une force simple et une, qui ne s'identifiera avec aucun de vos organes. Cette force, c'est l'âme; l'ftme est donc spirituelle, puisque spiri* tualité et simplicité sont termes rigoureusement synonymes.
On peut d'ailleurs établir l'identité de la personne humaine par raisonnement. On peut alléguer en preuve le fait de la mé«moire qui serait impossible, celui du remords qui serait absurde, la punition des crimes passés qui serait barbare, si l'homme n'était pas certainement et rigoureusement identique à lui-môme. Or, l'identité suppose l'unité; il n'y a que ce qui est un qui ne change pas. Voilà donc prouvées du même coup, Tunité et l'identité, c'est-à-dire, encore une fois, la spiritualité de l'âme.
Et ce n'est pas à notre corps qu'appartiennent ces attributs, ou évidents ou démonstratîvement prouvés, de l'être humain. L'unité du corps est une unité de composition; l'unité de l'âme est la véritable unité, l'unité métaphysique que l'école opposait à l'unité physique, celle-ci collective et partant fausse. La matière de l'organisme s'écoule et se renouvelle à chaque instant ; elle n*est pas
SPIRITUALITÉ DE L*AME. lâS
la même denz minutes de suite ; au bout d'un intervalle da qwU
ques années, elle a été changée tout entière. Le corps ne fait
donc que simuler de loin l'identité par une constance seulement
apparente dans les mêmes formes, et le continuel changement
qui s'opère en lui, s'il nous échappe dans sa marche insensible,
nous frappe du moins assez clairement dans la comparaison du
présent avec un passé quelque peu reculé. J)ira-t-on que l'unité
et l'identité aperçues en nous«mémes, ce n'est pas de la matière
du corpst mais de la force qui l'organise et l'anime, du principe
YÎtal qu'elles sont les attributs? A la bonne heure ; il se peut, si
ce principe existe, qu'il soit simple ; mais s'il est, je ne puis l'ai^
firmer avec assurance; ce qu'il est, je le sais encore moins;
j'ignore s'il y a plusieurs forces vitales ou une seule. Comment
donc ces claires qualités de moi-même seraient-elles ]es tôributs
d'un être mystérieux, dont je conjecture seulement la probléma-*
tique existence? Yeut-^on que, ne le voyant pas lui-même, j'aper*»
çoive cependant ses caractères!
Ainsi, la spiritualité de l'flme est un fait, rien de plus. Mais que peut-on souhaiter de plus incontestable qu'un fait? Où est l'argument dont la force persuasive surpasse l'évidence d'une immédiate intuition? La conscience, bien consultée, décide; cela suffit. Tout au plus est-il permis et utile de montrer sous ses aspects divers, pour le faire mieux ressortir, ce fait qu'elle atteste et prouve sans appel; et cela même n'est pas argumenter; c'est observer encore, en ne changeant rien que le point de vue.
2. L'indépendance de l'âme, la supériorité de sa nature ne parait jamais mieux que dans les luttes si souvent engagées et si souvent décrites qu'elle soutient avec le corps et avec les passions qui le dominent, que par l'empire qu'elle sait prendre sur celui*ci ; ou encore, s'il est tout à fait asservi à la force brutale des instincts, par la puissance qu'elle a de résister, fût-ce vainement, de s'abstenir et de se retirer pour ainsi dire en elle-même, se créant comme une vie intérieure dont le calme inaltérable ne souffre plus rien des agitations de la partie inférieure de notre être. Je donne un ordre à mon corps, et, comme s'il était capable de
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3. Je trouve une autre preuve encore de la simplicité de TAme dans cette puissance merveilleuse dont elle est douée, de saisir au-dessus de la multitude des choses contingentes et variables, un être immuable et absolu, et de s'élancer par delà les limites de ce monde jusqu'à la raison suprême de toutes choses. L'âme humaine pense l'immuable, l'éternel, le divin ; ce n'est ni par l'imagination, ni parles sens, ce n'est pas du corps qu'elle obtient cette pensée. Au contraire, le corps ne sert qu'à l'obscurcir, et elle ne se prononce vivement que dans le silence des sens et lorsque l'imagination ne nous importune pas trop de ses fantômes. Comment d'ailleurs ce qui est composé pourrait-il comprendre le simple et le pur? L'être qui n'a rien de Tunité ne peut recevoir l'intelligence de l'unité. C'est id qu'il est vrai de dire que le rapport de connaissance suppose une analogie de nature. « Quand l'âme, dit Socrate dans le Phédon^ parvient à s'affranchir des sens et qu'elle examine les choses par elle-même, alors elle se porte à ce qui est pur, étemel, immortel, immuable; elle y est attachée, comme étant de même nature, aussi longtemps du moins qu'elle a la force de demeurer en elle-même ; ses égarements cessent, et, en relation avec des choses qui sont toujours les mêmes, elle est toujours la même et participe en quelque sorte de la nature de son objet. Cet état de l'Ame est ce qu'on appelle sagesse, » Et plus loin il ajoute : « En se rendant indépendante des passions, en suivant la raison pour guide, en ne se départant jamais de la contemplation de ce qui est vrai et divin, l'âme acquiert la conviction qu'elle doit vivre ainsi tant qu'elle est dans cette vie, et qu'après la mort elle ira se réunir à ce qui lui est semblable et conforme à sa nature et sera délivrée des maux de l'humanité. »
4. Enfin, je ne veux pas oublier l'argument célèbre qui se tire de la comparaison. Nos pensées sont très-diverses entre elles, nos sentiments varient sans cesse et rien n'est plus changeant que nos résolutions. Cependant, toutes ces pensées, de quelque part qu'elles viennent, tous ces sentiments, quels qu'en soient la tendance et le degré, toutes ces résolutions, quel qu'en soit le sens, se réunissent comme en un centre commun où sont appré*