‹ Manuel de philosophieChapitre 3 sur 129 · THÉORIE DES FACULT^^ DE L'AME · texte numérisé non relu

THÉORIE DES FACULT^^ DE L'AME

I . Toutes les fois que je suis témoin d'un phénomène, je ne puis m*empécher de lui supposer une cause. Je crois de plus que cette cause préexistait au phénomène et lui doit survivre. L'effet passe, la cause demeure. Tout à l'heure elle n'agissait pas, et maintenant elle n'agit plus; mais» inactive, je n'en pense pas moins qu'elle persiste, capable de produire à l'infini des effets pareils, que j'attends avec confiance du retour des occasions. Or, la cause ainsi conçue d'un phénomène, considérée comme indépendante de ses effets, puisqu'elle était avant et sera encore après, c'est ce qu'on nomme en général une propriété, une vertu, une puissance, une faculté.

L'emploi de Tun de ces mots, par préférence aux autres, dépend des caractères que l'on reconnaît, selon les cas, à la cause qu'il s'agit de désigner. N'est-elle dans l'être, où le phénomène est apparu, qu'une simple prédisposition à le subir, que la pure capacité d'en devenir le sujet; on la nomme alors propriété; c'est ainsi que les corps ont la propriété de se mouvoir, de se fondre, de rendre des sons. Au contraire, pense-t-on que la catse supposée, au lieu d'être une aptitude passive, incapable de se déterminer elle-même, possède une énergie propre par laquelle elle commence, ou du moins continue l'opération une fois commencée, c'est déjà une puissance, une vertu, une faculté. Par exemple, l'aimant a une puissance attractive; certaines plantes ont des vertus médicinales ; l'estomac a la faculté de digérer» A cette activité encore aveugle et fatale, ajoutez dans l'être qui en est doué la conscience de son action ; faites de plus qu'il en ait, avec la conscience, l'initiative et le gouvernement, le titre de fa-

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culte conviendra mieux encore à cette puissance éclairée et libre. En ce sens, Tâme seule a de véritables facultés, Tàroe humaine surtout qui produit librement certaines de ses opérations, et peut intervenir dans toutes.

Ce sont ces facultés de l'Ame humaine qu'il s'agit ici de décrire et de compter. La méthode est pour cela simple et sûre. Les facultés de l'âme nous sont connues par leurs produits, comme les agents physiques par leurs effets. Les créant en quelque sorte pour l'explication des phénomènes, nous devons en reconnaître tout juste autant qu'il y a de classes de ceux-ci. J'entends par classes des genres bien profondément distincts, ne comprenant que des phénomènes réunis par d'essentiels rapports, et se séparant à raison des différences aperçues dans la nature intime, dans les caractères constitutifs, dans l'objet, le but et la loi des opérations. Chaque groupe ainsi formé dénote une fonction de la vie psychologique, une faculté de l'âme humaine. C'est donc de l'observation, de la description et de la classification des faits qu'il faut partir; la conclusion sera une théorie des facultés de l'âme.

2. Je l'ai déjà dit, la nature humaine est tout entière dans chaque individu de l'espèce. Entre un homme et un autre homme, entre un pâtre et Leibnitz, il n'y a de différences que de degré. Dans le même homme, entre une certaine disposition d'âme et celle qui paraît s'en distinguer le plus, le contraste ne vient que de la prédominance accidentelle de l'une de hos facultés, et tantôt de celle-ci, tantôt de celle-là, au milieu de ce développement constant et modéré de toutes, qui fait le fonds commun de la vie humaine. Je n'irai donc pas chercher loin les exemples que je veux proposer comme modèles d'expérience, et par lesquels j'essayerai de faire voir à l'œuvre et de prendre sur le fait les facultés de l'âme. Ces exemples, je les puiserai en moi-même et dans la situation où je me trouve présentement.

A l'heure qu'il est, je suis tout occupé à former les pensées que je dépose dans ces lignes. Je conçois chacune d'elles séparément, et j'en comprends aussi les rapports. D'après ces rapports

bien appréciés, je les assemble en jugements qui s'enchaînent à leur tour en raisonnements. Je sais ce que j'éprouve et ce que je fais. Je me souviens d'avoir expérimenté plus d'une fois en moi un état semblable; j'en infère qu'il se représentera dans l'avenir, et qu'à ma place tout autre que moi sentirait ce que je sens, verrait ce que je vois, ferait comme je fais. Or, concevoir des idées et leurs rapports, connaître ou croire, juger ou raisonner, se souvenir, expérimenter ou induire, tout cela s'syppelle d'un seul mot, penser^ et ce qui fait tout cela, c'est une seule chose, Yesprit. Il y a sans doute entre toutes ces opérations, simultanées ou succès* sives, de mon esprit, des différences réelles et profondes, qui seront marquées plus tard; mais il y a aussi quelque chose de commun à toutes, un certain caractère, indéfinissable peut-être, mais clair pourtant, qui m'autorise à les envelopper sous le même titre de pensées, d'actes intellectuels, de connaissances, et à les attribuer ensemble à une seule faculté de ma nature, l'intelligence, l'esprit l'entendement.

Je pense, voilà un fait ; il n'est pas seul. Tout le temps que mes idées se déroulent à mon esprit, je m'intéresse à elles; j'en suis le cours avec plaisir, s'il est facile et libre, avec peine, s'il est embarrassé et lent. La pensée se présente-t-elle lumineuse et vive, les mots pour la dire m'arrivent-ils aisément, j'en ressens une joie véritable, qui m*anime et me retient au travail. Au contraire, mes conceptions, confuses et indécises, refusent-elles de se laisser fixer, l'expression échappe-t-elle à ma plume hésitante, je souffre intérieurement du combat qu'il me faut alors livrer en moi-même contre cette intelligence rebelle, contre les distractions qui l'assiègent, contre les nuages qui l'offusquent. Telle ligne que je relis, m'agrée ; telle autre me choque et me déplaît. J'étais allègre et dispos quand je commençai à écrire ; après quelques heures du même effort, ce premier contentement fait place à un pénible sentiment de fatigue et d'ennui. Je passe ainsi par des alternatives de peine et de plaisir, de satisfaction et de mécontentement, de sentiments agréables ou désagréables, et par bien des degrés divers de chacun de ces sentiments. Je jouis et je souffre ; d'un seul mot, je sens. Sentir est autre chose que penser.

Ce n'est pas tout. Ce travail qui occupe mon esprit et qui émeut mon&me si diversement^ je l'ai entrepris sachant que je pouvais m*en abstenir; je le poursuis sachant que je pourrais l'interrompre. Il m'a fallu une résolution pour le commencer; il faut que cette résolution persiste pour que je le continue. Fatigué , je le suspends; reposé, je le reprends; tout cela librement et à mon gré. Je fais effort pour éclaircir l'idée obscure, pour saisir l'expression qui me fiiit, pour résister à l'ennui qui me gagne. Je donne toute mon attention k mon sujet, ou je la partage, ou je la retire entièrement; je la soutiens avec persévérance, ou je la relâche par intervalles. Ce libre effort, qui part de moi, dont j'ai rinitiative et la direction , ce n'est ni une pensée, puisque ma pensée ne lui obéit pas toujours, ni un sentiment, puisque mes sentiments le contrarient quelquefois; je TappelleDou/otr. A mon gré, je veux ou je m'abstiens ; mais s'abstenir, c'est vouloir encore, c'est vouloir ne pas agir.

Je fais donc ou j'éprouve en ce moment trois choses : je pense, je sens et je veux. Et j'ai beau chercher, je n'aperçois rien de plus dans ma façon d'être actuelle; je n'y découvre rien qui ne soit ou un certain degré soit de la peine, soit du plaisir, ou une certaine forme de la pensée, ou une intention quelconque de ma volonté. Qu'il y ait un quatrième phénomène, cela n'est pas impossible ; tout ce que je puis dire, c'est que je l'ignore.

Le lecteur pourra répéter sur lui-môme l'expérience que je viens de faire sous ses yeux; je m'assure qu'en examinant bien il retrouvera en lui, sans aucun mécompte , et seulement sous d'autres formes, les phénomènes que je viens de remarquer en moi^ et de plus, qu'il n'en rencontrera pas d'autres. Il me comprend et me juge, c'est-à-dire il pense; il goûte mon langage ou il y répugne, c'est-à-dire il sent; il y prête ou il y refuse librement son attention, c'est-à-dire il veut. Tout cela se passe successivement ou ensemble, et ces éléments divers composent par leur union toute sa manière d'être présente.

Maintenant, variez à l'in&ni l'expérience; changez les circonstances et multipliez les incidents. Au lieu d'un cas simple et ordinaire, imaginez-en de singuliers et d'étranges; reportez- vous

parla mémoire aux événements les plus frappants et les plus rares de votre vie passée; à défaut de situations réelles, forgez-en de possibles^ vous démêlerez toujours, au fond de tous ces états, vrais ou imaginaires, éprouvés ou seulement conçus, la pensée, le sentiment et l'action; cela, et rien de plus. Vous ne ferez pas que dans les occasions les plus imprévues, au milieu des influences les plus opposées, Thomme n*en revienne toujours et ne se réduise absolument ^ penser, à sentir et à vouloir. Selon les cas, la forme de chacun de ces faits, la direction et le degré de son développement, le mode et la proportion de leur mélange, la prédominance de Tun d*eux sur les autres, et par suite, l'aspect total du phénomène complexe pourra varier beaucoup. Cette variété fait le mouvement de la vie intérieure. Elle dissimule, mais sans la détruire, la simplicité des ressorts qui produisent celle-ci ; elle se dessine sur le fond immuable de notre nature. Ainsi, c'est tantôt le présent, et tantôt le passé qui occupe l'esprit; quelquefois encore, c'est l'avenir qu'il conjecture ; il conçoit ou il expérimente ; il connatt l'être contingent ou pense l'être nécessaire ; il réfléchit, il généralise, il raisonne; et la diversité de ces procédés s'accroit encore de la dissemblance des mille objets de chacun ; sans compter le nombre inflni de degrés que peut parcourir une même pensée, depuis l'obscurité d'une première et vague appréhension jusqu'à la plus entière clarté et la plus extrême profondeur. A son tour, le sentiment se transforme selon ses objets et la passion a des nuances infiniment mobiles; noble, quand c'est le vrai ou le bien qui l'excite, vile, quand c'est le gain ou la matière; s'attachant tour à tour aux personnes et aux choses, à l'enfant dans le cœur de la mère, au pouvoir dans celui de l'ambitieux, à l'or dans les âmes avares, et encore, sous chacune de ces formes, elle est vive et emportée, ou faible et languissante, modérée quelquefois. La volonté elle-même change inépuisablement l'énergie et le sens de son efi'ort. Mais, et celle-ci reste constante à soi, simple et une, et Tintelligence est dans toutes les manifestations de la pensée, comme la peine ou le plaisir dans toutes les nuances du sentiment. Ainsi encore, dans le travail de la méditation solitaire, la pensée pourra prendre par-

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fois un tel essor spontané, que la volonté dès lors inutile demeure inactive, et que la passion calmée n'agite plus l'Ame de ses mouvements, ou bien, dans le paroxysme d'une violente passion, de la colère ou de la terreur par exemple, l'intelligence obscurcie paraîtra s'abolir, et la volonté, impuissante à contenir cet emportement, semblera succomber. Mais ici, comme partout et toujours, l'homme ne fera encore que sentir, et seulement avec excès, que penser, mais exclusivement, que vouloir, quoique sans succès.

Nos pensées, sous leurs formes diverses, constituent une classe de phénomènes humains; nos sentiments, appropriés chacun à leur objet, en sont une autre ; une troisième comprend toutes nos résolutions volontaires. Tous les faits de conscience entrent dans cette classification. Donc, il y a trois grandes fonctions de la vie psychologique, trois principales facultés de l'âme humaine, et il n'y en a que trois, l'intelligence, la sensibilité et la volonté. Elles remplissent toute la vie de l'inépuisable fécondité de leurs déreloppemen ts; et ce sont leurs produits divers, diversement associés et combinés, qui composent le tissu, à la fois uniforme et varié, de toute existence humaine.

3. Jusqu'ici, j'ai exposé des faits, et de ces faits, simplement observés, j'ai conCiU à leurs causes, qui sont les facultés de l'âme. C'est bien ainsi, je veux dire par la description sincère des phénomènes, que doit commencer toute science expérimentale. Mais les faits connus et décrits, il reste encore au delà quelque chose à faire à la fois de plus malaisé et de plus instructif, c'est de les expliquer; les fonctions de la vie psychologique déterminées, il faut encore en assigner le but et la raison finale. On en sait le commerUy il s'agit d'en chercher le pourquoi. Les physiologistes nous donnent ici l'exemple; ils ne se contentent pas, en efiet, de décrire les opérations de chaque fonction de l'organisme ; ils en veulent encore pénétrer le sens et découvrir la fin, en elle-même d'abord, et aussi dans son rapport avec la fin totale et dernière de l'être vivant. Tant qu'ils n'y sont pas parvenus encore, leur curiosité incomplètement satisfaite y aspire sans relâche. C'est

qu'en efiet Tambition de connaître la destination de chaque chose est innée à l'esprit humain, qui ne peut ni ne doit s'y soustraire. Toute science est pour lui vaine, si elle ne va pas jusqu'à contenter ce désir. Et cela est vrai de la science psychologique, comme des sciences naturelles.

L'homme a une fin, comme toutes les autres créatures, et, à la différence de toutes les autres, il sait qu'il en a une. Quelle est cette fin, c'est ce qu'il ne s'agit pas de déterminer ici. Il suffit maintenant que l'on reconnaisse cette vérité évidente, à savoir que l'homme, comprenant qu'il a une fin, est par cela même chargé, sous sa responsabilité personnelle, de la poursuivre, et qu'il y tend par lui-même à ses risques et périls. Les animaux et les plantes, qui accomplissent leuif destinée sans le vouloir et par la force des lois fatales de leur nature, l'accomplissent aussi sans le savoir, sans soupçonner même qu'ils en aient une. A quoi leur servirait, en effet, d'avoir Tintelligence d'un rôle que la nature leur impose, et qu'ils jouent comme en dépit d'eux ? Réciproquement, pourquoi Thomme serait-il, par privilège, dans le secret de ses destinées, s'il n'était appelé à y coopérer tout au moins?

L'homme ayant une destination, et sachant, à la charge d'y travailler, qu'il en a une, je demande quelle devait être, en conséquence de cela, sa constitution. Il fallait d'abord qu'il connût cette fin, et non-seulement qu'elle est, mais ce qu'elle est; il fallait qu'il comprit, avec sa fin dernière et suprême, l'infinie diversité des fins particulières et subordonnées dont elle suppose l'accomplissement, et encore la multiplicité innombrable des moyens par lesquels il peut atteindre et à celles-ci et à celles-là. Il fallait de plus qu'il se persuadât que cette fin est sacrée, que la poursuite en est pour lui obligatoire, et qu'il ne lai est permis ni de la négliger, ni surtout d'aller contre; il devait, en d'autres termes, savoir qu'un être tout-puissant, juste et bon, la lui a marquée, en le créant, non par un caprice arbitraire de sa volonté, mais par une décision éclairée de son infinie sagesse. Placé, pour l'accomplir, dans ce monde comme sur un théâtre, dans ce monde où il trouve d'une part le soutien de sa vie et les indispensables auxiliaires de sa puissance, d'autre part des résistances

et des obstacles, il devait en eonnattre les lois, y discerner les objets utiles et les nuisibles, pour s'approprier les uns, pour combattre et repousser les autres. Il fallait avant tout qu'il ne s'ignorât pas lui-même, lui acteur responsable dans le drame de la création. C'est à ce but que va rintelligence, par diverses facultés merveilleusement bien appropriées à chacune de ces nécessités, par la conscience qui est ce sentiment continu que l'homme a de lui-même, par les sens qui lui découvrent le monde matériel, par la raison qui l'élève à Dieu, source de toute justice, providence du monde moral, législateur de toute la création.

La volonté n'était pas moins essentielle à la constitution humaine que l'intelligence. Connaissant par celle-ci sa destinée obligatoire, il était nécessaire que l'homme fût par celle-là capable d'y atteindre, ou du moins de s'y efforcer. Il devait être une force, une force libre et éclairée, une force ayant conscience de soi, se possédant et disposant d'elle-même, vis sut consciay sut potensj sut motrix. J'ajoute que cette force ne pouvait demeurer tout à fait en elle-même, réduite, faute d'instruments pour agir au dehors, au trop facile mérite de ses résolutions intérieures. Il lui fallait des organes tantôt dociles et tantôt rebelles à ses ordres, toujours limités dans leur puissance, pour lutter avec d'égales chances de succès et de revers contre les forces ennemies de la nature. Voilà la raison finale de la volonté et des organes du mouvement, qui lui obéissent.

L'homme est donc, et il ne pouvait pas ne pas être, une volonté libre et intelligente, servie par des organes. Ces attributs de sa nature étaient nécessaires, et il semble, au premier abord, qu'ils soient sufBsants. Connaissant sa fin, et libre de s'y diriger, que faut-il de plus à l'homme ? rien, s'il ne s'agit que de former l'être moral et responsable que Dieu, en créant l'homme, voulait mettre sur cette terre. Mais, suffisante à cela, notre double qualité d'agents libres et intelligents assure-t-elle assez notre existence ? Suffit-elle à garantir l'homme des mille causes de destruction qui le menacent à chaque instant, et à le conserver icii>as dans les conditions de la vie actuelle? En effet, de ce que l'homme est capable de discerner sa fin et son bien, de ce qu'il

est libre de chercher celui-ci et de poursuivre celle-li, il ne s'ensuit pas que ce discernement soit toujours assez sûr, ni que cette liberté soit toujours assex puissante pour qu'il atteigne infailliblement, de son bien actuel, ce qu'il faut absolument qu'il en possède, de sa destination présente, ce qu'il faut nécessairement qu'il en remplisse pour ne pas cesser d*étre.

Loin de là, Tintelligence est très-lente à se développer; elle n'arrive que par degrés insensibles, dans l'individu, de la nuit du premier âge à la clarté de l'Age mûr, dans les sociétés, des ténèbres de l'état sauvage aux lumières de la civilisation, et à la science, qui en est le fruit tardif. Enfant, je sais à peine que je suis; j'ignore le monde qui m'entoure, et les mille qualités, utiles ou nuisibles, des objets dont je suis condamné à subir la bonne ou la mauvaise influence. Je ne commencerai que tard à soupçonner le devoir et à entrevoir Dieu, qui me l'impose. Je ne sais ni ce qu'il faut craindre, ni ce qu'il faut éviter. Homme fait, le saurai-je assez bien? non; la raison la plus haute et la mieux cultivée est encore une sagesse si bornée et si imparfaite, qu'elle ne suffit pas même à la satisfaction des premiers et des plus urgents besoins de la vie. Que Ton songe un instant à la prodigieuse multitude de connaissances qu'exigerait, pour Thomme, le seul soin de se nourrir. Il faut qu'il connaisse la loi de l'épuisement continuel et insensible de la matière corporelle, pour comprendre la nécessité de l'acte réparateur, c'est-à-dire de l'alimentation périodique; il faut qu'il puisse mesurer la quantité de la dépense, pour y proportionner l'alimentation; qu'il sache reconnaître les substances nutritives, et discerner les aliments des poisons; qu'il démêle les organes spéciaux appropriés par la nature au travail de la nutrition, et les mouvements que doivent exécuter ces organes pour s'emparer et se servir des aliments. Or, tout cela est au-dessus de la science humaine la plus consommée, de la plus haute prévoyance et de la plus minutieuse attention. Que sera-ce si l'on ayoute au soin du corps celui de l'Âme; à la nécessité de se nourrir, de s'abriter, d'assurer la vie dans le présent et contre les chances de l'avenir, le devoir de s'instruire, d'apprendre, de respecter autrui, de servir la famille et

la patrie? D'ailleurs tous ces actes doivent être accomplis ensemble : or, notre intelligence est facilement distraite; elle s'occupe d'un acte utile, et elle oublie le soin des autres. Puis elle est sujette à s*égarer, à prendre le faux pour le vrai, le mal pour leJ>ien, le nuisible pour l'utile. Mille causes la pervertissent et la faussent.

La volonté est de son côté très-bornée dans sa puissance. Les organes s'épuisent vite dans l'action. D'ailleurs l'homme est libre par sa volonté; libre, il peut s'abstenir toujours, et s'abstiendra peut-être trop souvent. Réunissez toutes ces causes : du côté de l'intelligence, ignorance, oubli, distraction ou égarement; du côté de la volonté, négligence, paresse ou impuissance; et dites si l'homme n'est pas fort exposé à périr, pour avoir manqué au moins à quelques-uns de ces actes nécessaires de la vie organique, intellectuelle et morale?

Je conclus qu'il doit se rencontrer dans l'homme, avec la volonté et l'intelligence, quelque chose qui subvienne à la faiblesse de l'une et à l'insuffisance de l'autre, et qui, les prévenant et les secondant toutes deux, nous conserve comme malgré nous et nous conduise à notre bien, au défaut d'une volonté trop paresseuse ou d'une intelligence trop bornée, au besoin contre les illusions de celle-ci et dans les défaillances de celle-là.

Ce supplément, ce secours, c'est précisément la sensibilité. Efi effet, c'est par le plaisir, que la nature nous avertit de l'utilité, ignorée de nous, d'un objet ou d'une action ; par la peine, du mal qu'il peut nous causer. C'est par le malaise du besoin qu'elle nous révèle la nécessité d'un acte trop longtemps omis; et elle fixe la mesure de l'acte, par le déplaisir de la satiété, s'il se prolonge au delà du terme convenable. Le plaisir et la peine, se diversifiant suivant les cas, préviennent Tintelligence, et déterminent déjà un commencement d'action qui devance la volonté. Par exemple, mon corps épuisé a-t-il besoin de nourriture, et ai-je oublié trop longtemps, dans le souci des affaires et emporté à la poursuite de quelque autre but, d'en réparer les forces, aussitôt je ressens, au milieu même des préoccupations les plus TiYes, une douleur, celle de la faim, qui se proportionne en

vivacité à l'urgence du péril, qui s*accroft par degrés jusqu'à devenir une insupportable angoisse, à mesure que l'acte réparateur est plus longtemps différé. Cet acte commencé, le plaisir Taccompagne et m'y retient tout le temps qu'il est utile. Devient*il nuisible en se prolongeant, le plaisir fait place à la satiété et au dégoût, qui m'en détournent. Quant à l'espèce des substances convenables à la nutrition, la nature me l'enseigne encore par les plaisirs et les peines de l'odorat et du goût ; en thèse générale, ce qui agrée à ces deux sens, et par là nous attire, est aliment ; ce qui les blesse et nous répugne, est poison. L'ignorance, pour l'esprit, est un tourment comme la faim, la science un plaisir, qui mettent en jeu l'intelligence et l'animent à la recherche de l'inconnu. Que dirai-je? tout ce qui, à notre insu, nous est utile, devient aimable, et source de souffrance, tout ce qui nous est nuisible. Chaque espèce de peines et de plaisirs détermine d'ailleurs en réagissant sur la force motrice, quelquefois un simple commencement d'action, quelquefois des actions promptes, éner- . giques, et dirigées fatalement avec une précision admirable, au but marqué par la nature. Et de là vient le nom d'instincts^ de penchants^ de tendances et d'inclinations donné aux mêmes phénomènes envisagés sous cet autre point de vue.

Tel est le rôle de la sensibilité dans la vie* humaine. Elle nous aide dans l'accomplissement de notre destination, en nous prémunissant contre l'ignorance ou les méprises de notre intelligence, en subvenant à la paresse ou à l'impuissance de notre volonté.

n faut l'avouer pourtant, le spectacle de la vie humaine semble démentir ces assertions. Au dedans de nous, il se Uvre un continuel combat de* nos passions entre elles et de toutes avec la volonté intelligente. Cette lutte incessante est même comme le. fond de notre condition actuelle. C'est que la passion est par sa nature quelque chose d'intempérant, d'exclusif et d'insatiable ; chacune veut être satisfaite toute seule, et elle ne peut l'être qu'aux dépens des autres ; plus elle obtient, plus elle exige. De là cette guerre intestine où la raison succombe bien souvent; mais il n'y a rien là de contradictoire avec ce que j'ai dit ci-dessus. L'homme est

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trop faible pour aller de lui-même à sa un, il fallait qu'il fût secouru ; mais aussi il fallait qu'il y travaillAt, non-seulement avec liberté, mais encore en s'évertuant contre des obstacles^ en se débattant contre des ennemis, car il est créé pour mériter, et la condition du mérite, c'est la lutte* Admirons seulement la sagesse et l'économie, si l'on peut dire, de la Providence, qui a su trouver dans le même principe de notre nature, à la fois, cet auxiliaire indispensable, en réglant les mouvements (jLe la passion, et cet indispensable ennemi en l'abandonnant à une .intempérance sans bornes.

Ainsi les attributs ou les facultés de notre nature, déjà, constatés comme réels, sont maintenant expliqués comme nécessaires. La théorie qui les réduit à trois se trouve avoir force démonstrative : une faculté de plus, on n'en comprend pas l'utilité; une de moins, l'homme périt.

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