Des sophismes
« Quoique sachant les règles des boas raisonnements, il ne soit pas difficile de reconnaître ceux qui sont mauvais, néanmoins, comme les exemples à fuir frappent souvent davantage que les exemples à imiter, il ne sera pas inutile de représenter les principales sources des mauvais raisonnements que Ton appelle sophismes ou foraiogismes^ parce que cela donnera encore plus de facilité à les éviter.
Je ne les réduirai qu'à sept ou huit, y en ayant quelques-uns de si grossiers qu'ils ne méritent pas d'être remarqués.
mais à soabaHer. Ce raisonnement est donc un enthymème , et le syllogisme complet doit être rétabli de la façon suivante :
Ce qui est suivi d'un juste repentir n*est jamais à souhaiter ;
Or, il y a des plaisirs qui sont suivis d'un juste repentir. Donc, etc.
On commencera par reconnaître les trois termes de ce syllogisme. Après les avoir trouvés, il faut chercher quelle est la majeure; la majeure est celle des prémisses qui contient le grand terme.
Donc ici la majeure est : Ce qui est suivi d'un juste repentir n'est jamais à souhaiter.
On vérifiera ensuite si les huit règles générales sont bien observées ; elles le sont en effet, car : 1* le syllogisme a trois termes, et n'en a que trois ; 2* l'un des termes (il y a des plaisirs) est pris particulièrement dans les prémisses, et il est également pris particulièrement dans la conclusion ; 3* le moyen terme ( suivi d'un juste repentir) ne se trouve pas dans la conclusion ; 4* le moyen terme est pris universellement dans la majeure ; 5* la majeure est négative, mais la mineure est affirmative ; 6* la conclusion étant négative» l'une des prémisses (la mineure) est également négative ; 7* la majeure étant négative et la mineure particulière, la conclusion est particulière négative ; 8* la mineure est particulière, mais la majeure est universelle.
Cette vérification faite, on s'occupera de déterminer la figure de ce syllogisme.
Dans ce syllogisme, le moyen terme (suivi d'un juste repentir) est sujet dans la majeure et attribut dans la mineure. C'est un syllogisme de la première figure.
Il ne reste plus qu'à déterminer le mode. Pour le faire, on cherchera d'abord quelle est la qualité, puis quelle est la quantité de la majeure : ici, la majeure est universelle néjgative; ensuite, quelles sont la qualité et la quantité de la mineure; la mineure est particulière affirmative. La conclusion, en vertu de la septième règle, ne peut être que particulière négative, et elle l'est en effet. Le syllogisme est au quatrième mode de la première figure.
Enfin, on s'assurera que, conformément aux règles particulières à la première figure, la mineure est affirmative et la majeure universelle : mais ce dernier examen est superflu dès qu'on a constaté le mode du syllogisme.
1. Ce chapitre est extrait de la Luffiqu» de Por^Ro^, III* partie, ehap. xix.
I. Prouver autre chose que ce qui est en question. Ce sophisme est appelé iqnoratio elenchi^ c*est--à-dire l'ignorance de ce que Ton doit prouver contre son adversaire. C'est un vice très-ordiuaire dans les contestations des hommes. On dispute avec chaleur, et souvent on ne s'entend pas l'un l'autre. La passion ou la mauvaise foi font qu'on attribue à son adversaire ce qui est éloigné de son sentiment, pour le combattre avec plus d'avantage, ou qu'on lui impute les conséquences qu'on s'imagine pouvoir tirer de sa doctrine, quoiqu'il les désavoue et qu^il les nie. Tout cela peut se rapporter à cette première espèce de sophisme qu'un homme de bien et sincère doit éviter sur toutes choses.
II. Supposer pour vrai ce qui est en question. C'est ce que l'École appelle pétition de principe, ce qu'on voit assez être entièrement contraire à la vraie raison; puisque, dans tout raisonnement, ce qui sert de preuve doit être plus clair et plus connu que ce qu'on veut prouver.
On peut rapporter encore à cette sorte de sophisme» la preuve que l'on tire d'un principe différent de ce qui est en question, mais que l'on sait n'être pas moins contesté par celui contre lequel on dispute.
Enfin, on peut rapporter à ce sophisme tous les raisonnements où l'on prouve une chose inconnue par une qui est autant ou plus inconnue, ou une diose incertaine par une autre qui est autant ou plus incertaine.
ni. Prendre pour cause ce qui n'est point cause. Ce sophisme s'appelle non causa pro causa. Il est très -ordinaire parmi les hommes, et on y tombe en plusieurs manières : l'une est par la simple ignorance des véritables causes des choses. C'est ainsi que les philosophes ont attribué mille effets à la crainte du vide. Les mêmes jrfiilosophes enseignent ordinairement que les vases pleins d'eau se fendent à la gelée, parce que Teau se resserre, et ainsi laisse du vide que la nature ne peut souffrir, et néanmoios on a reconnu qu'ils ne se rompent que parce qu'au contraire, l'eau étant gelée occupe plus de place qu'avant d'être gelée, ce qui fait aussi que la g^ace nage sur l'eau.
LOIS FORMELLES DB LA CONNAISSANCE. fiSd
On peut rapporter au même sophisme, quand on se sert de causes éloignées et qui ne prouvent rien, pour prouver des choses, ou assez claires d'elles-mêmes, ou fausses, ou au moins douteuses.
L'autre cause qui fait tomber les hommes dans ce sophisme est la fausse vanité qui nous ikit avoir honte de reconnaître notre ignorance ; car c'est de là qu'il arrive que nous aimons mieux nous forger des causes imaginaires des choses dont on nous demande raison, que d'avouer que nous n'en savons pas la cause.
C'est encore à cette sorte de sot^sme qu'on doit rapporter cette tromperie ordinaire de l'esprit humain post hoc ergo praptet hoc. Gela est arrivé ensuite de telle chose : il faut donc que cette chose en soit la cause. C'est par là que l'on a conclu que c'était une étoile nommée Canicule qui était la cause de la chaleur ei« traordinaire que l'on sent durant les jours que l'on appelle cani* culaires.
lY. Dénombrement imparfait. Il n'y a guère de défaut de rai-» sonnement où les personnes habiles tombent plus facilement qu'en celui de faire des dénombrements imparfaits, et de ne considérer pas assez toutes les manières dont une chose peut être, ou peut arriva; ce qui leur fait conclure témérairement qu'elle n'est pas, parce qu'elle n'est pas d'une certaine manière, quoiqu'elle puisse être encors d'une autre manière qu'ils n'ont pas considérée.
V. Juger d'uns ^chosê par e$ qiri ne M isonvient qae par aoci^ déni. Ce sophisme est appelé dans i'école fitilada (wMêMis^ qui est lorsqu'on tire une conclusion absolue, simple et sans res'» triction de ce qui n'est vrai que par accident. C'est ce que font tant de gens qui réclament centime l'antinioîne, parce qu'étant mal appliqué, il produit de mauvais effets ; et d'autres qui attri* buent à l'éloquence tous les mauvais t^ets qu'elle produit quand on en abuse; ou à la médecine, tes foutes de quelques médecins ignorants.
On voit un exemple considérable de ce sophisme dans le rai* sonnement ridicule des Épicuriens, qui concluaient que les dieux
devaient avoir une fonne humaine, parce qae dans toutes les choses du monde, il n*y avait que l'homme qui eût l'usage de la raison. Les dieux ^ disaient-ils, som très-heureux : md ne peut être heureux sans la vertu : U riy a point de vertu sans la raison ; et la raison ne se trouve nuUe part ailleurs qu'en ce qui a la forme humaine : U faut donc avouer que les dieux sont en forme humaine. Mais ils étaient bien aveugles de ne pas voir que, quoique dans l'homme la substance qui pense et qui raisonne soit jointe à un corps humain , ce n'est pas néanmoins la figure humaine qui fait que l'homme pense et raisonne, étant ridicule de s'imaginer que la raison et la pensée dépendent de ce qu'il a un nez, une bouche, des joues, deux bras, deux mains, deux pieds; et ainsi, c'était un sophisme puéril à ces philosophes, de conclure qu'il ne pouvait y avoir de raison que dans la forme humaine, parce que dans l'homme, elle se trouvait jointe par accident à la forme humaine.
yi. Passer du sens divisé au sens composé, ou du sens composé au sens divisé. L'un de ces sophismes s'appelle fallacia compositionis, et l'autre fàUacia divisionis. On les comprendra mieux par des exemples.
Jésus-Christ dit, dans l'Évangile, en parlant de ses miracles : Les aveugles voient^ les boiteux marchent droit, les sourds entendent. Cela ne peut être vrai qu'en prenant les choses séparément, et non conjointement, c'est-à-dire dans le sens divisé, et non dans le sens composé; car les aveugles ne voyaient pas demeurant aveugles, et les sourds n'entendaient pas demeurant sourds; mais ceux qui avaient été aveugles auparavant et ne l'étaient plus voyaient, et de même des sourds.
Il y a, au contraire, des propositions qui ne sont véritables qu'en un sens opposé à celui-là, qui est le sens composé, comme quand saint Paul dit que les mendiants, les fornicateurs, les avares n'entreront point dans le royaume des deux ; car cela ne veut pas dire que nul de ceux qui auront eu ces vices ne seront sauvés; mais seulement, que ceux qui y demeureront attachés, et qui ne les auront point quittés en se convertissant à Dieu, n'auront point de part au royaume du ciel.
VIL Passer de ce qui est vrai à quelqiie égard à ce qui est vrai simplement. C'est ce qu*on appelle dans l'école a dicto secundum quid ad dictum simpliciter. En yoici un exemple : les ÉpicurieDS prouvaient que les dieux devaient avoir la forme humaine, parce qu*il n'y en a point de plus belle que celle-là, et que tout ce qui est beau doit être en Dieu. C'était mal raisonner ; car la forme humaine n'est point absolument une beauté, mais seulement au regard des corps ; et ainsi , n'étant une perfection qu'à quelque égard et non simplement, il ne s'ensuit pas qu'elle doive être en Dieu parce que toutes les perfections sont en Dieu, n'y ayant que celles qui sont simplement perfections , c'est-à-dire qui n'enferment aucune imperfection, qui soient nécessairement en Dieu.
Vni. Abuser de rambigutté des mots, ce qui peut se faire en diverses manières. On peut rapporter à cette espèce de sophisme tous les syllogismes qui sont vicieux parce qu'il s'y trouve quatre termes ; soit parce que le milieu y est pris deux fois particulièrement ; ou parce qu'il est pris en un sens dans la première proposition^ et en un autre sens dans la seconde ; ou enfin parce que les termes de la conclusion ne sont pas pris dans le même sens dans les prémisses que dans la conclusion : car nous ne restreignons pas le mot d'ambiguïté aux seuls mots qui sont grossièrement équivoques , ce qui ne trompe presque jamais ; mais nous comprenons par là tout ce qui peut faire changer de sens à un mot, surtout lorsque les hommes ne s'aperçoivent pas aisément de ce changement, parce que diverses choses étant signifiées par le même son , ils les prennent pour la même
chose.
Ainsi, je me contenterai d'apporter quelques exemples de cette ambiguïté qui trompe quelquefois d'habiles gens. Telle est celle qui se trouve dans les mots qui signifient quelque tout , qui peut se prendre ou collectivement pour toutes ses parties ensemble , ou distributivement pour chacune de ses parties. C'est par là qu'on doit résoudre ce sophisme des stoïciens qui concluaient que le monde était un animal doué de raison, « parce que ce qui a l'usage de la raison est meilleur que ce qui ne l'a point. Or, il n'y arien, disaient-ils , qui soit meilleur que le monde:
donc le monde a l'usage d$ 1^ raison. » L^ Qiineqre de cet argument est fausse, parce qu'ils attribuaient au monde cç qui ne convient qu*à Dieu, qui est d'être tel qu'on ne puisse rien concevoir de meilleur et de plus parfait. Mais , en se bornant dans les créatures, quoique l'on puisse dire qu'il n'y a rien de meilleur que le monde, en le prenant collectivement pour l'universalité de tous les êtres que Dieu a créés , tout ce qu'on en peut conclure «tu plus, est que le monde a l'usage de la raison selon quelquesunes de ses parties , telles que sont les anges et les hommes » et non pas que le tout ensemble soit un animal qui ait l'usage de la raison.
Ce serait de même mal raisonner que dire : Thomme pense ; or y l'homme est composé de corps et d'âme; donc le corps et l'âme pensent; car il suffit, afin que l'on puisse distribuer la pensée à l'homme entier, qu'il pense selon uoe de ses parties ; d'où il ne s'ensuit nullement qu'il pense selon l'autre.
IX. Tirer une camlu$ion générale d'um inductian déf^msuse. On appelle induction , lorsque la recherche de plusieurs choses particulières nous mène à la connaissance d'une vérité générale. Ainsi y lorsqu'on a éprouvé sur beaucoup de mers que l'eau en est salée, et sur beaucoup de rivières que l'eau en est douce, on conclut généralement que l'eau de la mer est salée , et celle des rivières douce ; les diverses épreuves qu'on a faites que l'or ne diminua point au feu, a fait juger que cela est vrai dç tour or : et comme on n'a point trouvé de peuple qui ne parle, on croit pour très-certidn que tous les hommes parlent, c'est-à-dire se servent de sons pour signifier leur pensée.
C'est même par là que toutes nos connaissances commencent , parée que les choses singulières se présentent avant les universelles, quoique ensuite les universelles servent à eomnitre les singulières.