LOGIQUE APPLIQUÉE
$ 1. 1)« la méthode en général et des différentes sortes de méthodff.
Les procédés dont on se sert pour arriver régulièrement à la coDoaissaBce de la vérité s'appellent des méthodes.
fi est inutile d'insister sur l'utilité des méthodes. Marcher au hasard, c'est le moyen de ne pas arriver. Celui qui s'aventura rait dans une étude , sans savoir conament il doit la diriger pour la mener à bien , s'exposerait à revenir sans cesse sur ses pas, à tourner le dos au but qu'il poursuit, à épuiser son activité dans des recherches inutiles , à oublier des circonstances dont l'omission change entièrement le caractère de l'objet qu'il étudie, à laisser de côté, sans s'en douter, la plus grande partie de sa tâche. Ce n'est pas tout ; si par hasard il découvre une vérité, il se peut qu'il en perde tout le bénéfice ; car une vérité , appuyée sur de mauvaises raisons, est rarement d'un grand secours dans la science. Avant que Galilée eût démontré que la terre tourne, beaucoup de philosophes lui avaient aussi attribué un mouvenoent circulaire; mais quelle pouvait être Taulprité et la valeur de ce principe , lorsqu'il était établi sur des raisons de la nature de cdkhci : « le soleil est plus noble que la terre, et le r^M>s est plus noble que le mouvement ; donc le soleil est en repos et la terre se meut. Mais de tous les corps mobiles , le plus noble , c'est la terre , et le mouvement circulaire est le fixxs noble de
tous les mouvements ; donc la terre se meut d*un mouvement circulaire. >
Yeut-on des exemples de l'utilité des méthodes? Que Ton compare les progrès actuels de la chimie avec ceux qu'elle faisait sous le nom d'alchimie dans le moyen âge. Veut-on voir quels sont les effets de la substitution d*une bonne méthode à une méthode défectueuse? Que l'on compare l'œuvre de Descartes ou de Leibnitz à celle de saint Thomas.
Depuis que l'esprit humain s'applique à connaître la vérité, que de méthodes essayées et abandonnées ! Que de perfectionnements et de raffinements dans les méthodes I Chacun apporte son expérience ; on s'instruit par ses fautes comme par ses découvertes. Répudierons-nous cet héritage? Le plus clair profit de l'histoire est peut-être de nous montrer en chaque chose la route que nous devons suivre.
Les méthodes diffèrent selon les objets que l'on étudie et le but que Ton se propose. Il y a une méthode pour construire la science, et une autre pour l'exposer. La méthode par laquelle on étudie la nature diffère essentiellement de celle par laquelle, en partant de certains principes donnés , on se rend compte de toutes les propriétés des nombres.
La première règle de la méthode > et l'une des plus importantes, est de choisir pour chaque étude la méthode qui lui est propre.
Parmi les sciences, les unes portent sur des êtres, sur des phénomènes réellement existants , et dont on veut connaître la nature et les lois ; les autres sur des principes, dont on veut découvrir les applications possibles. De là une première distinction entre les méthodes; les sciences qui possèdent les principes, et ne songent plus qu'à les employer , forment une classe à part sous le nom de sciences déductives: les sciences qui, au contraire, ont pour but principal d'arriver à connaître les principes, ne peuvent être faites que par l'une de ces deux méthodes : ou Ton supposera les principes, sauf à les vérifier plus tard par l'application à la réalité , ou l'on étudiera la réalité dans l'espoir d'y
découvrir, par voie d'induction, la nature des principes qui la gouvernent. La première de ces deux méthodes est appelée mé* thode a priori, ou méthode de construction, ou encore méthode hypothétique; la seconde, méthode expérimentale. Il y a donc en tout trois méthodes : la méthode déductive, pour les sciences qui possèdent les principes et cherchent les conséquences, comme, par exemple, la géométrie ; la méthode de construction et la méthode expérimentale, pour les sciences qui partent des faits et aspirent à la connaissance des principes. Enfin, il y a des sciences mixtes qui tour à tour découvrent un principe, le démontrent et en déroulent les applications, et Ton peut même dire que toutes les fois qu'un principe est établi, il donne naissance à une science déductive, soit que la même science qui a fait la découverte se charge de l'appliquer, soit qu'elle livre à une science inférieure le principe qu'elle a conquis.
La méthode déductive est la plus infaillible, et l'on en comprend facilement la raison en étudiant la théorie du syllogisme. Bacon a accusé cette méthode de stérilité; et il est très-vrai que celui qui possède le principe, possède implicitement la conséquence; mais Bacon aurait dû songer qu'une richesse que l'on possède sans le savoir demeure inutile ; et d'ailleurs, la méthode déductive peut aussi, quoi qu'il en dise, être employée comme procédé de vérification. Cependant, si son utilité est grande en philosophie, elle n*y doit venir qu'à la suite de la découverte des principes; et Bacon a eu raison, en ce sens, de s'insurger contre l'emploi d'une méthode qui, en imposant à la philosophie des principes pris pour accordés, lui ôtait le caractère de science première et détruisait son essence même, qui est une entière et absolue indépendance.
La philosophie doit donc se faire principalement à l'aide de la méthode de construction ou à Taide de la méthode expérimentale. Comment choisir entre ces deux méthodes?
La méthode de construction est séduisante et hardie ; la mé* thode expérimentale, lente, difficile; et l'on peut craindre, avant de l'avoir éprouvée, qu'elle ne soit impuissante. La première établit d'abord les vérités que l'autre s'épuisera peut-être à chercher
sans jamais les découvrir. Mais que Ton mesure la différence qui existe entre iine vérité supposée sans preuve et une vérité constatée, et Ton saura la distance qui sépare la méthode hypothétique de la méthode expérimentale.
Ce n'est pas que la méthode de construction n'ait sa place légitime dans les sciences de raisonnement, ni même qu'elle doive être absolument bannie de la philosophie. Pourvu qu'on né s'en âèrve qu'après avoir épuisé les ressources de l'expérience, et qu'on ait soin de ne pas confondre une hypothèse, qui ne peut jamais être qu'une conjecture ou une espérance, avec une vérité démontrée, la spéculation a priori peut être utile pour étendre l'horizon et faire entrevoir d'avance des conclusions que la science expérimentale et sagement inductîve pourra plus tard conquérir légitimement.
11 y a d'ailleurs des sciences, telles que la science logique et les mathématiques, qui ne pourraient évidemment être trouvées par l'expérience. Elles se déduisent de principes pris pour accordés ; aussi ne sont-elles pas des sciences premières. La philosophie qui fournit à ces sciences leurs axiomes, aux sciences de faits, leurs objets, à toutes, leurs règles, leurs procédés et leurs instruments, ne peut débuter que par l'observation.
M. Cousin a exposé en ces termes les raisons pour lesquelles la méthode expérimentale doit être préférée : « La nouvelle philosophie allemande, dit-il dans la préface de la seconde édition de ses Fragments ^ aspirant à reproduire dans ses conceptions l'ordre même des choses, débute par l'être des êtres, pour descendre ensuite partons les degrés del'existencejusqu'Arhommeet aux diverses facultés dont il est pourvu ; elle arrive à la psychologie par l'ontologie, par la métaphysique et la physique réunies. Et certes, moi aussi je suis convaincu que, dans l'ordre universel, l'homme n'est qu'un résultat, le résumé de tout ce qui précède, et que la racine de la psychologie est au fond dans l'ontologie; mais comment sais-je cela? comment l'ai-je appris? Parce que ayant étudié l'homme et y ayant discerné certaine éléments, j'ai rétrouvé, avec des conditions ou àous des formés différentes, ces mêmes éléments dans la nature extérieure, et que d'indue-
tions en inductions, de raisonnements en raisonnements, il m'a bien fallu rattacher ces éléments, ceux de Thumanité et ceut de la nature, au principe invisible de l'une et de l'autre. Mais je n'ai pas commencé par ce principe, et je n'y ai pas placé d*abord certaines puissances, certains attributs ; car à l'aide de quoi l'aurais-je fait? Ce n'eût pas été là une induction, puisque je ne connaissais encore ni l'homme, lii la nature ; c'eût donc été ce qu'oU appelle en Allemagne une construction, et chez nous uiie bjrpd* thèse. Cette hypothèse, fût-elle une vérité, comme je le crois, dllé n'en est pas moins nulle scientifiquement. La première chose sul" laquelle je tombe nécessairement en essayant à connaître, c'eit moi-même ; c'est moi qui suis l'instrument avec lequel je connais toute chose ; il faut donc que j'apprécie cet instrument avant de l'employer, sanâ quoi je ne sais, à proprement parler, ni ce que je fais, ni de quel droit je le fais. Sans doute maintenant je sais que le petit monde de l'humanité n'est qu'un reflet d'un plus grand monde ; mais c'est par ce petit monde que je suis arrivé au grand, et Je n'ai compris l'un qu'à l'aide de l'autre. Me voici aujourd'hui sur le haut de la montagne, d'où se découvre à mes yeux un horizon immense, mais je viens du fond d'une vallée obscure, et je puis encore apercevoir et montrer aux autres le sentier qui m'a conduit jusqu'où je suis parvenu, pour les aider et les encourager à s'y élever comme moi, au lieu de leur laisser croire et de mé persuader à moi-même que je suis tombé là du haut des deux. En un mot, je veux que l'on suive, dans l'exposition des idées, la même marche que dans leur invention. Je préfère l'analyse à la synthèse, parce qu'elle reproduit l'ordre d'invention qui est le vrai, tandis que la synthèse, en prétendant reproduire Tordre ûé* cessaire des choses, court le risque de n'engendrer que des abstractions hypothétiques. Où en serions-nous, je vous prie, si l'auteur lui-même n'avait plus ou moins pratiqué cette humble méthode qu'il dissimule ou qu'il dédaigne après l'avoir suivie ; si en l'écoutant ou en le lisant, on ne vérifiait tacitement ses assertions âur les connaissance^ métnes qu'on a acquises par une autre voie, et si, finalement, on û'arrivait pas à une partie du âyâtèmè, savoir, la psychologie, dont la lumière se réfléchit sur
toutes les autres parties et dont la vérité devient pour nous la mesure de la vérité du système entier ? «