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Voy. ci-dessus, première partie de la Logique, chap. m

supposé. Les règles de la déduction sont les mêmes dans tous les cas; mais nous avons à nous expliquer ici sur la valeur propre de la méthode hypothétique, sur son usage en philosophie, et sur les conditions dans lesquelles Thypothèse même qui sert de principe doit être choisie.

Avant tout, nous ferons observer que l'usage des hypothèses comme procédé scientifique, ne peut être considéré que comme une dérogation aux règles les plus nécessaires de la méthode, et par conséquent, ne peut être autorisé qu'avec la plus extrême réserve, et seulement lorsque les procédés plus sûrs et plus réguliers font défaut. En effet, la méthode hypothétique est évi* demment une méthode de t&tonnement, dans laquelle on essaye d'abord un principe, sauf à le rejeter ensuite pour tenter une nouvelle épreuve, s'il ne remplit pas les conditions voulues ; et ensuite, lors même que ce principe, avancé d'abord sans preuve, se trouve avoir pour conséquences légitimes les faits dont on cherche l'explication, il ne résulte rien de ce rapport bien constaté, sinon que ce principe est l'explication possible de ces faits; il ne s'ensuit pas qu'il en soit l'explication réelle.

Ce n'est pas là seulement une objection grave, c'est une objection radicale, à laquelle il n'y a point de réponse, et dont on doit conclure, premièrement, que la méthode hypothétique ne doit être employée que par nécessité ; secondement, que ses résultats ne sont jamais que problématiques, et, par conséquent, ne peuvent entrer dans le corps de la science proprement dite.

Cependant, quand on a vainement interrogé l'induction, ou quand l'induction est inapplicable, il n'est pas défendu, sous toutes réserves, de faire un appel à l'imagination, et de créer ce qu'on ne saurait découvrir ; mais alors il faut se conformer aux prescriptions suivantes :

l"" L'hypothèse doit être possible, c'est-à-dire qu'elle ne doit renfermer eiî soi rien de contradictoire ;

9!^ Elle doit être vraisemblable, c'est-à-dire analogue aux lois de la nature;

d* Elle doit engendrer les conséquences qu'on veut lui attribuer, avec facilité et solidité;

H ^ Elle doit suffire à l'explication de ces conséquences, attendu que la nature procède toujours par des moyens simples et uniformes, d'où il suit que les hypothèses bizarres ou compliquées sont condamnées par leur forme même ;

Et h"" elle doit expliquer non^seulement tous les faits connus et qui existent, mais tous les faits de même nature qu'on viendrait à découvrir, ou dont l'esprit concevrait la possibilité.

Mais les hypothèses, quelle que soit d'ailleurs leur perfection, ne perdent jamais leur caractère propre, et ne peuvent être admises comme vérités scientifiques qu'après avoir été démontrées en elles-mêmes, et non plus par leurs conséquences, c'est-à-dire, après avoir perdu leur caractère.

On peut faire de deux manières la démonstration qui ôte aux hypothèses leur caractère hypothétique : ou directement, ou en établissant qu'il est impossible de supposer un autre principe aux faits dont il s'agit. Jusqu'à ce que cette démonstration soit faite, c'est-à-dire tant que l'hypothèse n'est qu'une hypothèse, elle a beau être simple, analogue aux lois de la nature, féconde, elle n'engendre que des probabilités, et ne s'élève pas à la certitude.

Dans la pratique de la vie, nous avons besoin de nous fier au témoignage des autres hommes ; et dans la science, le témoignage joue aussi un grand rôle, non-seulement à cause de l'histoire, mais parce qu'il nous est impossible d'étudier directement et par nous-mêmes tout ce que nous avons besoin de connaître. On dit, il est vrai, que le caractère propre de la philosophie est de remonter à la source de toutes les croyances ; mais il n'en résulte pas que le philosophe fasse profession de ne rien croire sur le témoignage et l'autorité des autres hommes, dans les matières étrangères à la philosophie, ni que dans ces matières mêmes, il refuse de connaître l'opinion des personnes considér râbles et d'en tenir compte. Ce ne serait pas être philosophe que de croire à l'existence de Dieu, à l'immortalité de l'àme, à la vie future par cette unique raison que les grands hommes dans

tous les temps y ont cru ; mais ce serait aussi méconnattre le véritable esprit philosophique que de ne pas se sentir engagé i croire par des témoignages si unanimes et si éclatants. Si le témoignage des hommes n'était pas pour nous une source légitime de la connaissance, nous perdrions à la fois, avec les leçons et Texpérience du passé, tout le fruit des observations qui ont été faites par nos prédécesseurs sur les matières qui nous occupent, et l'avantage de comparer le résultat de nos recherches avec les découvertes qui s'accomplissent loin de nous, dans des pays qui nous demeureront toujours inconnus, et au milieu de circonstances qui ne se présentent jamais dans les lieux que nouf habitons.

Il faut distinguer l'autorité du témoignage proprement dit. Le témoignage, lors même qu'il roule sur des matières scientifiques, a pour objet des faits, et pour garant la fidélité, la véracité, la compétence du témoin. L'autorité a pour objet, non des faits, mais des croyances, et ce que nous admettons en vertu de l'autorité, nous ne l'admettons pas comme démontré, mais malgré l'absence de toute démonstration.

Je suppose que Newton raconte une expérience qu'il a faite, et en donne une explication que je ne puis comprendre. J'admets le fait sur son témoignage ; j'adhère à l'explication sur son autorité.

Quel est en philosophie le râle de l'autoritéf

Il est évident d'abord que la philosophie ayant pour caractère essentiel de rechercher la vérité par les lumières naturelles^ il n'y a de croyances philosophiques que celles que nous avons acquises ou vérifiées par nous«-mémes. Ce que nous croyons sans vérification, et par cette unique raison que d'autres l'ont cru, ne peut donc constituer une croyance philosophique.

Cependant, l'autorité ne doit pas être bannie de la philosophie. Elle ne fonde pas une conviction, mais elle incline et elle dispose à croire. II ne me suffit pas sans doute, pour croire à l'existence de Dieu, que Descartes y ait cru ; mais qu'il y ait cru, que Platon, Aristote, Leibnitz y aient cru, c'est déjà peur moi avant toute démonstration un fait considérable, qui rend probable la vérité

d'une croyance 9 et me tient en garde contre toute opinion contraire. Le principe de rautorité, admis dans cette mesure, n'ôte rien à Tindépendance de la raison. Il est d'ailleurs fondé sur le sens commun, et d'une application évidemment utile, souvent même nécessaire.

Si l'on démontre qu'un être intelligent ne peut ni ne veut nous tromper, il est évident qu'après une telle démonstration , son affirmation sera une raison suffisante et légitime de croire. Mais il est évident aussi qu'une telle croyance, que nous n'aurons ni acquise, ni vérifiée par nou8«mémes, sera légitime sans être philosophique. La méthode de la philosophie lui est aussi essentielle que son objet , et ce que l'on apprendrait sur l'objet de la philosophie par un autre procédé que par l'application libre de notre raison ne serait plus de la philosophie.

Quant au témoignage proprement dit, on doit distinguer le té^ moignage qui roule sur des matières scientifiques, et celui qui a pour objet des faits de la vie commune. Dans les matières scientifiques, l'habileté du témoin, son talent, sa connaissance spéciale du sujet sur lequel il témoigne, doivent être surtout considérés. Il faut craindre de se laisser entraîner par le rang qu'il occupe, ou par le seul éclat de son nom , ou par des qualités qui n'ont aucun rapport avec la découverte dont il s'agit , ou enfin , par une de ces prédilections aveugles pour le héros d'un pays, ou le chtf d'une école , ou le défenseur d'une opinion fovorite. Quoique Descartes soit à mes yeux un plus grand philosophe que Newton, c'est Newton que je devrai croire, s'il s'agit d'astronomie. •

U faut aussi distinguer le témoignage oral et le témoignage écrit, et enfin le témoignage volontaire et réfléchi, du monument et de la preuve matérielle, qui sont aussi des témoins.

1. Qaand il s'agit du témoignage oral et direct, on recommande ordinairement de s'assurer : l"" si le témoin n'est pas imposteur, fi^ s'il n'est pas dupe.

Pour ssfToir si la témoin est de bonne foi , il faut considérer

principalement son caractère , tel qu'il résulte de sa conduite. Si Ton n'a pas lieu de douter que le témoin est homme d'honneur, son témoignage est irrécusable. Lorsqu'il y a plusieurs témoins , il faut songer beaucoup plus à leur moralité qu'à leur nombre. 1 On trouvera plus facilement une troupe d'imposteurs qui s'accordent dans leurs mensonges » qu'un honnête homme qui s'oublie jusqu'à donner un faux témoignage. La position particulière du témoin doit être aussi d'un grand poids. S'il porte témoignage contre lui-même , il est difficile de le suspecter ; s'il a intérêt à mentir, toute l'autorité de sa parole est compromise. Enfin, lors«* qu'on interroge séparément plusieurs témoins qui n'ont pu se concerter , s'ils tombent d'accord sur des circonstances bizarres et multipliées , il en résulte une démonstration solide de la vérité des faits qu'ils rapportent. S'ils se coupent, s'ils se contredisent, il y a lieu de craindre que quelques-uns d'entre eux au moins ne cherchent k tromper celui qui les interroge.

Il y a encore une sorte d'habileté qui consiste à tenir compte de la contenance du témoin, de son accent, de l'air de son visage, de l'émotion qui se trahit dans ses paroles. 11 faut néanmoins se tenir en garde contre ces motifs d'admettre ou de rejeter un témoignage ; car la ruse et la dissimulation peuvent faire des prodiges, tandis que la honte et l'indignation se produisent, suivant les tempéraments et les caractères, sous des formes très-diverses. On doit aussi ne recourir qu'avec une extrême prudence à l'art de poser des questions captieuses, pour embarrasser le témoin et lui opposer ensuite ses propres réponses; lorsque cet art s'exerce dans une matière grave , il est contraire à la loyauté et à la droiture ; et s'il s'agit d'un accusé dont l'esprit est abattu et troublé par la nouveauté et le péril de sa situation , il est contraire & l'humanité et à la justice.

Pour savoir si le témoin n'est pas lui-même trompé , il faut tenir compte de son éducation et de ses lumières ; il faut s'enquérir de toutes les circonstances du fait pour reconnaître si ses hiformations ont été suffisantes, s'il n'a pas eu contre lui quelque chance d'erreur. Certains préjugés ont tant de force, même sur des esprits cultivés, qu'ils pervertissent jusqu'au témoignage des

sens et nous foot voir et entendre ce qui en réalité n'existe pas. Sous rinfluence de l'admiration ou de la colère, nous perdons la perspicacité de notre jugement. Enfin, et c'est un point d'une importance capitale et qu'on ne saurait trop méditer, il y a pour l'esprit comme pour le corps des maladies contagieuses, et Ton voit des esprits, sains d'ailleurs et ordinairement réservés, devenir tout à coup, par engouement, par imitation, d'une crédu* lité excessive. C'est ce qui explique les succès de Mesmer et de tant d'autres imposteurs.

La plupart de ces remarques s'appliquent également au témoignage oral et au témoignage écrit. Nous «goûterons cependant quelques réflexions sur cette seconde espèce de témoignage.

2. Lorsqu'il s'agit d'un livre ou d'un manuscrit, avant de chercher si l'auteur est de bonne foi, et s'il est suffisamment in-> struit de ce qu'il raconte, il faut constater en quelque sorte l'identité du témoin, en s'assurant que l'ouvrage est véritablement, et dans toutes ses parties, de l'auteur auquel on l'attribue. Le nombre des ouvrages apocryphes, et, parmi les ouvrages authentiques, le nombre des interpolations et des altérations de toutes sortes est incalculable. Voici quelques règles de critique dont on ne doit pas manquer de faire usage, toutes les fois qu'on s'appuie sur un ouvrage dont l'authenticité n'est pas évidente.

Les preuves de l'authenticité d'un écrit sont intrinsèques ou extrinsèques.

Preuves intrinsèques. Le style est-il bien celui de Tauteur auquel on attribue l'ouvrage? Les réflexions, les jugements, le plan, la disposition des parties, rappellent-ils ses habitudes de composition et l'allure ordinaire de son esprit? Les événements et les hommes contemporains dont il était naturel de parler, sont-ils mentionnés en efl'et? N'y a-t-il dans tout l'ouvrage ni une expression dont l'usage soit postérieur, ni une allusion à des coutumes qui n'existaient pas encore, ou à des événements qui n'étaient pas arrivés et qu'on ne pouvait prévoir?

Preuves extrinsèques. L'ouvrage est-il cité par les historiens ou les biographes anciens qui ont donné la liste des écrits de Tau-

teurî Est-îl cité par les écrivains postérieurs qui ont écrit sur le même sujet? N'est-il cité par aycun écrivain d'une époque antérieure?

3: Une espèce de témoignage qui tient le milieu entre le témoignage oral et le témoignage écrit, c'est la tradition. Il y a des traditions dont Torigine est connue et respectable, et qui se transmettent avec respect et fidélité, de génération en génération. Il y en a d'autres dont l'origine est inconnue, la transmission incertaine ; traditions altérées par la superstition, et qui n'ont pu être propagées que parmi des ignorants et des esprits grossiers. Certaines traditions portent sur des faits vagues, lointains, invraisemblables, sans importance réelle, ou dont l'importance est depuis longtemps détruite; d'autres ont pour objet des faits graves, attestés d'ailleurs dans leurs circonstances principales, dont les conséquences subsistent, et qui sont de nature à ne pas être oubliés, à ne pas être altérés. Il est également contraire à une saine critique de dédaigner toutes les traditions, ou de les accueillir avec une confiance aveugle.

4. Enfin, l'on peut tirer des inductions historiques souvent très-puissantes d'un monument, d'une ruine, d'une statue ; ou encore d'une ancienne coutume, d'une ballade, d'une légende, de certaines expressions passées en usage. H faut beaucoup de sagacité et de discernement pour employer cette sorte de preuves. Ce monument a-t-il bien les caractères de l'architecture de cette époque? Ne serait-ce pas une imitation tentée à une époque moins reculée? La civilisation de l'époque et du pays comportait-elle la construction d'un tel édifice, etc.?

On demande si le témoignage des hommes peut produire la certitude. Il faut répondre en demandant tout simplement s'il est douteux que Pékin existe, même pour un homme qui n'y est jamais allé. J'ai beau interroger mon esprit, l'exciter à la défiance, je n'y trouve rien qui ressemble à un doute sur ce fait. II existe en Chine une ville que l'on appelle Pékin, Louis XIV a existé,

César a existé, voilà des propositions qui m'inspirent assurément une GonGance pleine et entière.

L'aveugle-né n'a jamais vu les couleurs, il ne s'en forme au» cune idée. S'il s'en rapporte à lui-même, tout se réduit dans le monde au toucher, au son, au goût, à l'odorat. Cependant, sur le témoignage unanime de ceux qui l'entourent, il est convaincu qu'il existe un autre ordre de phénomènes, il se regarde conmie un être maltraité par la nature, il ne suppose pas une seule fois que tous les autres hommes lui ressemblent et se réunissent pour le tromper.

Bien plus, dans un ordre de faits tout différents, quoique je n'aie jamais étudié l'astronomie, et que, sur le témoignage de mes sens, je sois porté à juger que la terre est immobile, je n'hésite pas & croire qu'elle tourne autour du soleil, parce que je sais que cette opinion est adoptée sans réserve depuis longtemps par des savants en qui j'ai pleine confiance, et qui tous déclarent que le fait est indubitable, et qu'ils en connaissent des preuves démonstratives.

Il n'y a donc pas lieu d'en douter, à moins de sa mettre en contradiction avec le sens commun et avec sa propre conscience; il existe des faits, qui nous sont exclusivement attestés par le témoignage, et à la réalité desquels nous croyons sans hésiter. Le témoignage peut donc engendrer la certitude.

On fait l'objeclion suivante : Si un fait dont nous serions certains en vertu du témoignage, était irrésistiblement démenti par notre raison ou par notre expérience personnelle, ne donnerionsnous pas tort au témoignage, et, par conséquent, n'existe-t-il pas contre lui une cause de suspicion, qui le réduit à n'être qu'une source de probabilité et non pas de certitude?

La réponse est très-simple. La certitude est cet état de l'esprit qui affirme la vérité d'une proposition ou la réalité d'un être, sans concevoir actuellement aucun doute sur cette vérité ou cette réalité. Or, lorsque je pense à la ville de Pékin, je n'éprouve évidemment aucun doute sur son existence; J'en suis donc trèsréellement certain. La véritable question n'est donc pu de savoir si le témoignage produit en moi la certitude ; mais bien si la

certitude, qui a pour origine le témoignage, me trompe ou ne me trompe pas. Ainsi transformée, la question n'est plus qu'une des formes, ou si Ton veut, une des applications de l'objection générale du scepticisme contre la connaissance humaine.

Quant au fait allégué dans l'objection, savoir que l'évidence du témoignage des hommes doit céder à l'évidence de la raison, il est incontestable. Mais ne peut-on pas dire aussi que l'évidence du témoignage des sens doit céder à l'évidence de la raison; et sur ce fondement réduirons-nous les sens à n'engendrer que des probabilités?

L'homme a le pouvoir d'exprimer sa pensée par des signes, soit pour la transmettre, soit pour la fixer, soit pour en faciliter ou en régler le mouvement.

L'expression de la pensée par des signes est le langage. D y en a de deux sortes : le langage naturel et le langage artificiel.

l. Du langage naturel. G*est un fait qu'il existe un langage naturel, c'est-à-dire des signes dont je sais faire usage et que je sais interpréter, par cela seul que je suis un homme. Si je me trouve transporté tout à coup au milieu d'un peuple dont le langage m'est inconnu, je ne suis pas pour cela privé de toute communication avec lui. Que je fasse le geste d'un homme qui mange, et l'on comprendra que j'ai besoin de nourriture; que je me mette à genoux, que je croise les mains, que je les élève vers le ciel, et l'on comprendra que je demande protection et secours. On peut dire de ces deux actions qu'elles ont pour but d'exprimer ma pensée par le moyen d'un signe ; de plus elles me sont l'une et l'autre enseignées par la nature; il existe néanmoins entre elles une différence capitale.

En effet, dans le premier cas, je me suis borné à suggérer une pensée dans l'esprit des autres, par la représentation exacte de l'objet de cette pensée, me confiant ensuite pour obtenir l'objet de mon désir aux réflexions que cette première pensée doit faire nattre. Il n'y a pas là, à proprement parler, de signe. Il n'y en a

pas plus que si , voulant ikire nattre dans Tesprit de quelqu'un ridée d'une rose, je lui présentais une rose véritable. Il est vrai que, dans le cas dont.il s'agit, je ne mange pas réellement, j'imite l'action de manger plutôt que je ne la fais: en ce sens, mon action peut être considérée comme un signe , et de la même espèce seront toutes les représentations qui rappelleront un objet à l'esprit en en reproduisant l'image exacte, quoique incomplète. Ainsi , l'imitation du cri d'un oiseau fera penser non-seulement à ce cri , mais à l'oiseau lui-même. Le langage naturel sous cette forme est très-facile à expliquer; il se rapporte aux lois les plus' générales de la pensée, à la perception, à la mémoire, à l'abstraction; et il est en effet nécessaire qu'une image rappelle l'objet auquel elle ressemble, que la partie rappelle le tout, qu'un caractère important rappelle les autres caractères auxquels il a coutume d'être joint.

Mais dans le second cas que nous avons supposé, le langage naturel aune origine toute différente. Tout le monde croit, sans l'avoir appris, que l'action de se mettre à genoux et de lever les mains vers le ciel exprime une prière ; mais si Ton dierche à se rendre raison de cette croyance , on ne trouve aucune analogie d'aucune sorte entre ce geste et Tidée de prière. C'est une association que la nature nous enseigne à faire , et dont nous n'avons pas le secret. En un mot , le signe naturel , dans ce cas , ne ressemble en rien à la chose signiGée.

*I1 en est de même dans une foule d'autres circonstances. Par exemple , certaines dispositions des muscles de la face sont considérées par tous les hommes comme l'expression de la joie , ou de la colère, ou de la peur, sans qu'il y ait, entre le signe et la chose signifiée , aucune ressemblance ou analogie. On ne peut même pas dire que nous soyons guidés par le rapport de cause à effet, et que nous apprenions à reconnaître les passions par leurs signes en nous souvenant que les mêmes passions ont produit en nous des effets semblables ; car il n'est pas nécessaire que j'aie été moi*même en colère ou que je me sois vu en cet état, pour reconnaître l'aspect d'un homme irrité.

Ou peut supposer que le rapport que nous établissons entre

nos sentiments, nos passions, nos désirs et leurs signes naturels, tient \ quelque analogie mystérieuse entre les lois qui gouvernent l'esprit et les lois qui gouvernent la matière; mais il est évident que cette analogie nous demeure inconnue , et quUl faut compter parmi les penchants primitifs de notre nature cette faculté qui nous est donnée de percevoir certains rapports , d'ailleurs inex^ plicablesy entre une chose et son signe naturel.

Le langage naturel ne nous a pas été donné uniquement pour tenir la place du langage artificiel, soit avant la formation du 'langage artificiel, soit dans les cas oii le langage artificiel ne peut nous être d'aucun secours. Il y a dans le langage naturel une énergie qui le rend plus propre que tout autre à exprimer la passion ; et d'ailleurs, malgré l'habitude acquise de nous servir avec facilité et promptitude , pour tous les usages de la vie, d'une langue artificielle, nous ne manquons jamais, sous l'influetace d'une passion forte, de revenir, sans réflexion, au langage de la nature. Nous retiendrons des paroles de douleur plus aisément que nos larmes; des larmes nous soulageront mieux que toutes les plaintes; elles seront plus puissantes pour émouvoir la pitié.

Le langage naturel est donc presque toujours employé concurremment avec le langage artificiel; et il y a là une source féconde de préceptes pour l'art oratoire. Qui ne sait ce que prête de magie à l'éloquence, un débit animé, l'accent de la voix, un geste y un cri où le cœur se reconnaît ?

La sculpture, la peinture, la musique sont aussi des formes dli langage naturel, qui répondent à des besoins plus élevés.

Il est vrai qu'on les perfectionne par l'étude , parce qu'il y a une éducation de la sensibilité , qui la développe ,. l'élève et la règle , sans la transformer, et aussi parce qu'elles emploient des moyens matériels dont on apprend à centupler la puissance, par des combinaisons savantes; mais il n'y a rien de conventionnel, rien d'artificiel dans la manière dont les arts expriment nos sentiments ; c'est une langue universellement intelligible pour toutes les natures généreuses. La décadence des arts arrive sans doute lorsqu'il n'y a plus d'âmes pour sentir les chefs-d'œuvre, ou de génie, pour les créer; ou, dans un ordre très-inférieur, quand

les moyeai matériels font défaut; mais on peut aussi détruire les arts en faussant leur nature, soit qu'on y introduise la convention, soit que, par une erreur opposée, on ne regarde plus comme lan«gage vraiment naturel que le langage de Timitation.

En résumé , voici les caractères les plus généraux du langage naturel : !<" tous les hommes savent s'en servir; tous les hommes le comprennent ; 2"* tantôt il est fondé sur un rapport de ressemblance entre le signe et la chose signiGée, ou sur un rapport de cause à effet ; tantôt il n'est fondé sur aucun autre rapport , et n*est explicable par aucune analogie ; 3* il exprime les passions de l'âme avec plus d'énergie que le langage artificiel.

Mais si le langage naturel est énergique dans la peinture des passions, il est évident qu'il ne peut exprimer les idées abstraites et générales, ni les êtres immatériels, ni les mouvements de la pensée. Rien n'est plus facile que de le constater par les faits ; et Ton peut aussi s'en rendre compte par le raisonnement. En effet, le langage naturel ne peut pas être analytique. Il exprime un être ou un sentiment tel qu'il est, il ne peut en exprimer séparément les diverses parties ou les divers caractères ; et s'il les exprimait séparément, il ne pourrait ensuite exprimer l'unité de l'être qui est déterminé par de tels caractères, ni le rapport de ces caractères entre eux et avec l'être qu'ils déterminent. Ne pouvant exprimer les abstractions, comment pourrait-il exprimer les idées générales, ou le mouvemeht de la pensée, c'est-à-dire le rapport de la pensée avec une autre pensée, ou avec le sujet pensant et les diflérentes phases de la durée?

f . Du langage arlifUiel. Le langage artificiel a des caractères tout opposés à ceux du langage naturel, l"* Nul ne sait l'employer ou le comprendre , sans l'avoir appris d'un maître ; 2* quoiqu'il puisse accidentellement employer des signes analogues par quelque côté à la chose signifiée, le rapport qu'il établit entre le signe et son objet ne tient ni à cette analogie , ni à aucun rapport d'aucune sorte , mais uniquement à la résolution arbitrairement prise de considérer tel objet comme le signe de tel autre ; V" enfin, pon-seulement le langage artificiel est analytique ;

mais il ne peut exister qu'à cette condition. Ce troisième caractère est le seul qui ait besoin d'être expliqué ; car les deux autres sont évidents par eux-mêmes , et résultent de la définition du langage artificiel.

Or, en premier lieu , il est clair que le langage artificiel peut être analytique, car, puisqu'il n'y a aucun rapport d'aucune sorte entre l'objet et le signe , il suffît qu'une idée puisse être conçue séparément , pour que je puisse lui attribuer un signe spécial; et secondement, il n'est pas moins évident que le langage artificiel doit être analytique, car, s'il ne l'était pas, il serait impossible, incomplet et inutile; imposssible, parce qu'il n'y a pas de mémoire qui pût suffire à retenir autant de signes qu'il y a d'idées; incomplet, parce qu'il ne s'appliquerait , comme le langage naturel, qu'aux unités perçues et aux passions; inutile, parce qu'il n'aurait pas d'autre râle que le langage naturel , et qu'un signe difl'érent ajouté à chaque idée ne ferait que surcharger l'esprit sans simplifier les opérations.

De ces différents caractères du langage artificiel, on a conclu qu'il ne pouvait pas être d'invention humaine.

En effet , puisqu'il n'y a aucun rapport naturel entre le signe et la chose signifiée , on soutient qu aucun homme n'aurait pu créer un système de signes; qu'aucun homme, après l'avoir créé, n'aurait pu le faire comprendre aux autres; enfin, qu'aucun homme n'aurait pu l'imposer aux autres. Et puisque le langage artificiel est nécessairement analytique , on soutient que chaque terme concret étant déterminé par plusieurs caractères, chaque unité concrète peut enfanter plusieurs unités abstraites ; qu'avant la production et la promulgation des termes , il n'existe aucun moyen d'indiquer le choix que l'on fait entre les diverses abstractions auxquelles une môme unité concrète peut donner naissance, et que, la nature nécessairement matérielle des signes condamnant toutes les langues à exprimer métaphoriquement les objets incorporels , il n'existe aucun moyen d'exprimer la diflerecce du sens littéral d'un signe et de son sens métaphorique.

Enfin , pour démontrer de plus en plus que l'homme n'a pu

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créer le langage, on a prétendu que Thomme ne pouvait penser sans la parole, et que la parole étant le lien nécessaire de toule société y supposer qu'il a été un temps où Thomme ne parlait pas, c*est supposer que la société n'a pas commencé avec Thumanité, et que l'état sauvage est l'état de nature.

Cette doctrine a pour conséquence nécessaire le dogme de la révélation du langage, et la révélation du langage une fois admise, elle devient une preuve évidente et sans réplique de l'existence de Dieu et de la divine providence.

Il n'est pas surprenant que de pareils résultats aient tenté plusieurs esprits; et quelques écrivains du commencement de ce siècle se sont sentis y sur ce point, si fermement convaincus ^ qu'ils n'ont pas craint d'appuyer sur cette opinion la philosophie tout entière, et de déclarer explicitement que toutes les preuves de l'existence de Dieu, excepté celle-là, pouvaient être réfutées.

Nous insisterons avant tout sur la témérité d'une assertion pareiile. Tout esprit impartial et éclairé qui pèsera les preuves de l'existence de Dieu fournies par Descartes, Leibnitz, Malebranche, Bossuet, Fénelon, pour ne citer que ces noms parmi tant d'autres, se sentira pleinement et irrésistiblement convaincu, et il y a au moins de la légèreté à soutenir qu'un dogme de cette importance, auquel la philosophie, toute la science humaine et la vie elle-même sont attachées, dépende d'une démonstration unique et d'une démonstration inconnue jusqu'à ces derniers temps.

Il y a plus : cette doctrine, sur laquelle on veut appuyer toutes choses, est loin d'être aussi évidente qu'on le prétend ; nous tâ*cherons de le montrer en peu de mots.

Distinguons d'abord deux questions fort distinctes et que l'on a trop souvent confondues. L'homme a-t-il inventé le langage, ou Dieu le lui a-t-il révélé? C'est une question défait, qui doit être résolue historiquement. L'invention du langage par l'homme est-elle possible ou impossible? Là est la seule question qui soit du domaine de la philosophie.

Il est vrai que si l'on prouve une fois que Thomme est inca-

pable d'inventer le langage, il en résultera qu'il ne l'a pas inventé ; mais, si l'on prouve qu'il pouvait l'inventer, H n'en résultera pas qu'il l'ait inventé en effet, et réciproquement, si l'on prouve qu'il ne l'a pas inventé, il n'en résultera pas qu'il eût été incapable de le faire. C'est donc l'impossibilité de créer le langage qu'il faut démontrer, et il faut la démontrer par des raisons ptiiiosophiques, et non par des faits historiques.

Cette distinction siifût pour écarter tous les arguments qu'on pourrait tirer de l'histoire, et ceux que l'on tire de l'état de nature. D'ailleurs, il n'est pas jusqu'ici établi que les hommes doivent nécessairement faire toujours ce qu'ils ont été destinés à faire; et de ce que nous avons été créés pour vivre en société, il ne s'ensuit pas que nous ayons toujours vécu en société.

L'objection tirée de ce qu'aucun homme n'aurait pu inventer un système de signes est sans valeur; car cette invention ne saurait être en effet Tœuvre d'un homme, ni même d*une génération. Pour établir que le travail des siècles n'a pu sufflre à construire un système aussi compliqué que celui des langues même les plus savantes, il faudrait autre chose qu'une assertion gratuite; et l'on ne peut, sans démonstration, convertir ainsi une difficulté en impossibilité. La transmission du langage est assurément une objection plus embarrassante; cependant « lors même qu'on ne pourrait l'expliquer, il n'en résulterait pas qu'elle soit impossible , à moins qu'on ne démontre directement cette impossibilité. Or, cette démonstration ne peut être faite, et . ceux qui ont tenté de la faire se sont contentés d'insister sur la difficulté qu'on ne leur contestait pas. Il faut songer d'ailleurs que cette transmission n'a pas été instantanée, mais partielle et successive; c'est se donner le change à soi-même que de se représenter une intelligence pourvue d'une langue toute faite, au milieu d'autres intelligences qui n'en ont pas même la pensée. En vain nous dit-on qu'un langage était nécessaire pour inventer et promulguer le langage ; les hommes possédaient un langage -en effet, avant le langage artificiel ; ils exprimaient par des signes leurs sentiments, et une partie de leurs peûséés ; ils étaient donc en échange dMdées ; ils avaient donc les notions du signe ; il ne

s'agissait pas d'introduire dans le monde le rapport de signe à chose signifiée, mais de passer peu à peu , pour un petit nombre de faits, du signe naturel à un signe analogue, et de ce signe à un autre ; et enfin , d'établir par des transformations successives un rapport nouveau et arbitraire qui ne réveillât plus I.e souvenir du rapport naturel, d*où il tirait son origine. Lorsqu'on tient compte ainsi de l'existence du langage naturel , et surtout de la nature de ce langage qui, loin d'être exclusivement fondé sur des analogies , suppose en nous une faculté d'expression et d'interprétation, lorsqu'on se souvient que les premières langues sont les moins compliquées, les moins abstraites, les plus métapho* riques, et que le langage, s*il e&t dorigine humaine, s'est formé lentement, pendant un long cours de siècles, on ne voit plus comment il peut être évident a priori , que le langage n'a pu être ni transmis ni imposé, ni comment il a été impossible de passer du concret à Fabstrait, et du sens littéral au sens figuré.

Quant à Timpossibilité prétendue de penser sans la parole, c'est une erreur manifeste. Il est vrai que la parole est d'un merveil* leux secours pour la pensée, mais la pensée sans la parole se conçoit, la parole sans la pensée n*est rien. Il ne faut pas, dans un raisonnement, s'appuyer tantôt sur le caractère arbitraire du lan** gage artificiel, et tantôt oublier ce caractère. Il n'y a aucun autre lien entre le signe conventionnel et la chose que celui que nous établissons; d'où il suit que la possession du signe, sans la notion du rapport, et par conséquent sans la pensée, est parfaitement stérile et insignifiante. De même que dans les raisonnements dont nous parlions tout à Theure, on mettait des difficultés seulement dans les prémisses, et des impossibilités dans la conséquence, on établit ici, sans contestation, qu'il est très*utile de parler pour penser, et on en conclut que cela est nécessaire.

En supposant qu'on puisse admettr e qu'un enfant n'a pas d'idées, admettra-t-on également qu'un sourd-muet ne commence à en avoir qu'au moment où l'on s'est mis en communication avec lui parle moyen des signes conventioimels?

Il ne servira de rien de prendre un exemple compliqué, et de soutenir que l'homme ne saurait, sans les signes , accomplir un

raisonnement abstrait; car on ne nie pas la nécessité des signes pour pousser un peu loin la pensée scientifique, mais on nie absolument que le signe soit nécessaire pour concevoir une pensée quelconque.

Nous parlions tout à l'heure de Tenfant et du sourd*muet. Si la thèse que nous combattons était vraie, et que la pensée ne pût lui venir que par la transmission des signes, il ne penserait ja* mais. En effet, le signe est arbitraire et n'a aucun rapport naturel avec l'idée ; il ne peut donc l'engendrer , ni même la susciter. Pour que Tenfdnt comprenne le signe, il faut d'abord qu'il pense ; il faut de plus que la nature lui fasse connaître le rapport de signe à ehose signifiée ; il faut qu'il ressente le besoin de signes nombreux, intelligibles pour autrui; sans cette disposition intérieure, sans ce travail spontané de l'enfant , les sons ou les signes manuels qu'on répète en sa présence ne frapperaient que ses yeux et ses oreilles, et ne diraient rien à son esprit.

«On a exagéré l'influence du langage sur la pensée, dit M. Cousin, dans un morceau plein de force qui nous servira de résumé, jusqu'à réduire toute science à n'être qu'une langue bien faite. 11 est absurde de dire que l'homme ne pense qu'au moyen de signes, si l'on n'ajoute qu'il n'a des signes que parce qu*il pense. Les signes ne créent point de facultés ; ils supposent une activité intentionnelle antérieure qui a pu les créer parce qu'elle l'a voulu, et c'est de cette volonté productrice qu*il faut nous relever, non des signes qui n'en sont que les produits.

< Pourquoi l'animal ne pense-t-il pas? parce qu'il n'a pas de signes, dit-on; mais pourquoi n'a-t-il pas de signes? parce qu'il ne pense pas , et il ne pense pas parce qu'il ne veut pas ; c*està-dire qu'il ne produit pas volontairement, et que par conséquent ce qu'il fait n'étant pas un effet qu'il puisse distinguer de sa cause, il est toujours sous la loi de l'affection passive; il n'a pas, et par conséquent il ne conçoit pas l'intention , et ne peut attacher une intention métaphysique à un son matériel.

« L'homme est essentiellement une force libre; là est le titre de sa dignité» l'origine ou du moins la condition de toutes ses connaissances. Il y a de l'action dans toute connaissance et toute

DU LAKGAGË. 881

action est essentiellement libre; le resie n'est point de l'action, mais du mouvement; notre vraie puissance est notre volonté; si rhomme ne voulait pas, il ne pourrait rien ; il ne pourrait que ce que peut Tanimal, c'est-à-dire que la force universelle de la nature» à Taide de circonstances extérieures et de ressorts externes, déterminerait en lui des impressions et des mouvements purement organiques. Parmi ces mouvements il faut compter le langage primitif, tout signe involontaire et irréfléchi. Quand ces signes irréfléchis et involontaires seraient aussi riches qu'ils le sont peu, quand l'imagination systématique leur prêterait les caractères dont ils sont absolument dépourvus, si parfaits qu'on les suppose, considérés isolément en eux-mêmes, ils ne pourraient jamais ser* vir de moyen de rappel ou de communication à la pensée ; ils ne seraient même jamais des signes, ils seraient exactement comme s'ils n'étaient pas, si, comme on le dit ordinairement avec assez de justesse, l'homme n'avait quelque pensée à leur donner à signifier, ou plutôt s'il n'avait le pouvoir de se les approprier et de les apercevoir ; car tout ce qui est inaperçu est insignifiant et mil. Or, la condition essentielle de toute aperception est l'action intérieure, cette action personnelle et fondamentale que les scolastiques appelaient la forme substantielle de l'existence. Ce n'est pas Taperception qui nous constitue, c'est bien plutôt nous qui constituons Taperception. Où manquerait Taperception intérieure, s'éteindrait l'aperception, et il n'y aurait rien pour nous, £n vain l'animal en nous pousserait des cris, exécuterait mille mouvements; ne sachant rien parce qu'il ne se saurait pas, ne se sachant pas parce qu'il n'aurait jamais ni agi, ni voulu, il ne saurait jamais ni que lui, ni à plus forte raison qu'un autre que lui eût exécuté un mouvement extérieur, encore moins qu'il eût voulu l'exécuter et que ce mouvement réfléchit un sentiment, une idée. Ce n'est donc pas la puissance de la parole et du signe considérés en euxmêmes qui produit les miracles qui nous accablent aujourd'hui et dans l'éclat desquels le signe et la parole cachent leur origine. Car ôtez l'activité humaine, et cette puissance mystérieuse se réduit à rien. Laissez l'activité au contraire ; laissez-lui apercevoir ces cris, ces gestes qui, tant qu'ils lui sont étrangers, sont

insigniflants en eux-mêmes. Elle les aperçoit bientôt, elle va les répéter librement, et par là se les approprier, les rendre signifia califs pour elle qui les comprend parce qu'elle les produit, qui les produit puisqu'elle les répète librement ; car toute répétition volontaire est une véritable production. Voilà les signes inventés; l'activité n'a plus qu'à les perfectionner, à les modiUery à les varier, à les unir, à en faire à la longue par la pensée ces moyens de rappel, de communication, ou même de production ultérieure , si actifs et si puissants, puisqu'ils sont dépositaires de toute l'activité et de toute la puissance de Fintelligence volontaire et libre, dont ils sont à la fois les effets et les instruments. Les signes, la parole ne sont donc rien en eux-mêmes; ils ne sont que ce que la volonté les fait être ; et, en ceci comme en beaucoup d'autres choses, il est dur d'entendre partout célébrer les effets, quand la cause est ou négligée, ou méconnue, ou re« poussée'. »

Que concluons-nous? que les hommes ne sont pas nés pour la société? qu'ils n'ont pas toujours été eh société? qu'ils n'ont pas toujours parlé? qu'ils ont inventé le langage? Non; nous ne concluons rien de tout cela. Nous ne concluons même pas qu'ils soient capables de l'inventer. Nous nous bornons à conclure qu'il n'est pas démontré qu'ils en soient incapables ; et cette conclu*sion, toute modeste qu'elle est, sufflt pour renverser les prétentions de nos adversaires.

3. Des divers emplois du langage. Le langage, comme ûous l'avons vu, sert à penser, et à transmettre la pensée. Gomme transmission de la pensée, le langage a un double objet à remplir, car il doit exprimer non-seulement l'idée, mais le sentiment.

Le rêle du langage comme auxiliaire de la pensée estd'une importance capitale. Nous nous y arrêterons un instant. Remarquons d'abord que cette proposition : le langage nous sert à

M. Cousin, Fragm, phiL, Du langage. Voy. aussi, à&nslm Nouveaux Mélang9$ de M. /oufflroy , le morceau intitulé : Faittêtpentéet sur les tignst.

penser^ est très-différente de celle que nous venons de combattre» et qui consiste à soutenir que nous ne pourrions penser sans le langage. Nous pouvons penser sans le langage, mais nous ne le pouvons qu'avec une difliculté extrême ; et les opérations intellectuelles un peu compliquées deviennent impossibles sans le secours de la parole. Quelle que soit, en effet, celle de nos trois opérations fondamentales que Ton considère, l'idée, le jugement, le raisonnement ont également besoin du langage. Toutes nos idées ne sont pas des idées singulières; car si nous ne concevions que des individus, non-seulement il nous faudrait acquérir longuement et péniblement toutes nos idées, non-seulement la mémoire perdrait les anciennas idées à mesure que nous lui en confierions de nouvelles, mais les idées singulières n'auraient elles-mêmes aucune précision, aucune netteté. En effet aucune idée n'est claire dans notre esprit, si elle n'est distincte, ni distincte si elle n'est définie, ou tout au moins si elle n'emporte avec soi les éléments de sa définition. Or, toute définition se fait par le genre et la différence, et suppose par conséquent la classification, qui suppose à son tour des termes généraux. Outre qu'il faut définir une idée pour la rendre claire, il faut aussi en étudier la compréhension, pour la connaître d'abord, et aussi pour voir si elle ne contient pas de contradiction. Hais les prédicats d'une idée, ses caractères, dont l'ensemble constitue sa compréhension, pris séparément, sont des idées abstraites et communes. Nous concluons qu'on ne peut se passer des universaux, parce qu'ils sont nécessaires en eux-mêmes, et parce que sans eux, les idées singulières manquent de précision et de netteté. Gomment s'engendrent les universaux, nous le savons^ nous l'avons précédemment exposé ; l'esprit compare plusieurs idées singulières, il fait abstraction de ce qui est particulier à chacune, et forme de la partie commune qui lui reste, une idée générale ou supérieure, qui contient les idées singulières à l'aide desquelles on l'a formée. L'idée générale à son tour soutient un double rapport, Tun avec les idées inférieures qu'elle contient, l'autre avec l'idée supérieure ou plus générale dans laquelle elle est contenue. Elle-même par conséquent a besoin

d'être éclaircie par l'étude de sa compréhension; et elle peut l'être en outre par la détermination exacte de son extension, c'est-à-dire de la quantité des individus qu'elle contient L'acquisition d'idées générales d'une part, et de l'autre la connaissance des rapports de coordination et de subordination des idées sont donc les deux conditions nécessaires, pour que nos conceptions embrassent la totalité des objets que nous avons besoin de concevoir, et pour qu'elles soient nettes et bien déterminées. Supposons maintenant que nous soyons réduits, pour chaque idée, à faire toutes ces comparaisons, ces abstractions, ces généralisatiens : ce sera un long et difficile travail que d'acquérir une seule idée précise. De plus, dans la durée de ces opérations si complexes, comment n'oublierons-nous pas les bases d'où nous somn^es partis à mesure que nous nous élèverons plus haut? Comment serons«nous certains de donner toujours, à la même idée, la même compréhension, la même extension? Le langage supprime toutes ces dirfîcultés. De même qu'un géomètre qui veut lever un plan pose des jalons de distance en distance, et proportionne ainsi les objets à ce qu'il peut embrasser d'un coup d'œil, l'esprit attache un mot à chaque évolution régulière de sa pensée, et par ce secours, monte ou descend l'échelle de la généralisation, abandonne une id^e pour un temps, y revient ensuite sans courir le risque de comprendre dans une même unité tantôt une compréhension plus large et tantôt une compréhension plus étroite. Les mots une fois construits, lui suggèrent par leurs rapports constants les éléments de la définition. La pensée, matérialisée en quelque sorte dans l'expression, reste fixe et ne dépend plus des variations de la mémoire; et le souvenir d'un mot rappelant invariablement une série d'idées, et même les rapports de coordination et de subordination de ces idées, le nombre des opérations intellectuelles diminue dans une proportion considérable.

Il en e:t de même du jugement et du raisonnement. Notre vie se passe à af&rmer des existences, à tirer des conséquences. Le langage est là un élément indispensable, car il nous donne pour nos comparaisons des termes fixes; il détermine aussi d'une façon

précise les rapports d'un terme général avec les idées particulières qu'il exprime. Mais en outre, qui pourrait suffire à répéter tous les jugements et tous les raisonnements pour chaque terme individuel? Ce qui est vrai de l'idée supérieure étant nécessairement vrai de toutes les idées inférieures, l'opération faite sur les termes généraux me dispense de toutes les autres. Ainsi en mathématiques, tous les rapports étant réduits à un certain nombre de rapports possibles, plus les termes dont je me sers sont abstraits, plus ils me permettent de réunir dans un seul calcul un grand nombre d'opérations diverses.

Non-seulement une langue bien faite facilite la plupart des opérations intellectuelles, et dispense d'un grand nombre d'autres; mais si elle est fondée sur les meilleurs éléments de comparaison, si les classifications sont en général exactes, si de plus elle reproduit bien le mouvement de la pensée, elle devient pour l'esprit un véritable guide; elle rend impossible certaines erreurs bizarres, et en même temps qu'elle pénètre dans un esprit, elle y fait pénétrer le bon sens.

4. Cotiditians nécessaires du langage ^ d'après sa nature et celle de Fesprit humain. Du double usage de la langue que nous venons de constater, nous pouvons déduire successivement les conditions nécessaires qu'elle doit remplir pour répondre à son double but, et les caractères qu'elle doit posséder pour être à^ la fois l'instrument fécond, et l'expression fidèle et puissante de la pensée.

On peut considérer une langue sous deux points de vue r d'abord dans son élément matériel, dans le signe qu'elle emploie; ensuite dans le rapport du signe avec les idées.

Le signe est nécessairement matériel, puisque c'est une des conditions de notre nature de ne connaître directement sans l'intermédiaire des organes, que Dieu, et nous-mêmes. Mais tous les phénomènes matériels sur lesquels notre volonté exerce son influence peuvent devenir les éléments d'un langage. Le langage naturel en emploie plusieurs ; et l'histoire nous montre par divers exemples que les sons articulés et l'écriture proprement dite ne

S86 LOaiQUf:.

sont pa$ les seuls instruments dont le lugage artiflciel peut se servir. Ainsi Ton conçoit qu'on puisse employer des notes au lieu de mots, ou des couleurs au lieu de caractères* Nous dirons ici seulement que le meilleur système de signes est celui qui ne suppose pas l'usage d'instruments étrangers, qui est toujours et facilement à notre portée, qui se prête à un grand nombre de transformations diverses, et à des transformations aisément discernables et gouvernées par une loi simple; un système enfin qui permet au langage naturel d'accompagner constamment le langage artificiel. Ajoutons que la voix, de tous les signes naturels le plus expressif et celui qui nous est le plus familier, réunit au plus haut degré tous ces caractères. La nature inspire à tous les hommes de la prendre pour élément des langues conventionnelles, et la réflexion la plus éclairée ne ferait pas un autre choix.

Les conditions nécessaires du langage artificiel, lorsqu'on l'en* visage dans son rapport avec la pensée, sont d'être métaphorique, abstrait, analytique, de correspondre à tous les éléments de la pensée, d'en reproduire le mouvement, d'être soumis k une loi simple.

La grammaire ne donne le nom de métaphores qu'à des expressions détournées accidentellement de leur sens ordinaire ; mais si l'on examine les mots par lesquels on désigne, dans toutes les langues, les objets que les sens ne perçoivent pas, on se convaincra qu'ils sont de véritables métaphores, tellement consacrées par l'usage que leur sens détourné est devenu leur sens propre. Ainsi les mots dme ou esprit^ qui désignent les objets les plus incorporels, ramenés à leur racine étymologique, sont des métaphores; et certaines qualités positives, mais inaccessibles aux sens, sont exprimées dans la langue par des termes négatifs; par exemple, l'incorporel, l'infini. L*incorporéité est une qualité tout aussi positive que son contraire; nous ne la formons pas en con» cevant la privation de la corporéité; mais cette idée, toute pré«* cise et toute formelle qu'elle soit, n'a pu être directement trans* mise d'une intelligence à une. autre, parce que les intelligences ne communiquent entre elles que par le moyen des organes. Or de cette nécessité il ne résulte pas seulement que tout signe est

matériel, mais que toute détermination de la signification d'un terme doit se faire par analogie, par abstraction, en partant d'objets perceptibles aux sens, les seuls qui puissent être directement indiqués, et les seuls, par conséquent, qui puissent être interpré* tés sans le secours d'une circonlocution.

Un autre caractère nécessaire du langage artificiel, c'est d'être abstrait; on peut même dire que c'est là son caractère essentiel, sans lequel il ne répondrait pas à sa destination. Mais il faut s'entendre; on distingue souvent entre elles les langues artificielles par ce signe, que les unes sont abstraites tandis que les autres ne le sont point; et il est vrai en général que les langues primitives ne sont point abstraites. Nous serons les premiers à reconnaître que plus un peuple est civilisé, plus sa langue contient d'abstractions, et qu'il y a, sous ce rapport, entre les langues des différences immenses. Cela posé, on nous accordera bien les deux faits suivants : le premier, c'est que le langage naturel est absolument impuissant pour exprimer une idée abstraite; le second, c'est que le plus simple développement de la pensée suppose et exige de nombreuses abstractions. Il en est, jusqu'à un certain point, des termes abstraits comme des termes métaphoriques. On réserve ce nom pour quelques expressions d*un usage moins ordinaire, ou pour les abstractions d*origine scientifique, et l'on ne remarque pas le caractère d'une foule de termes abstraits, sans lesquels il ne serait guère possible ni de raisonner, ni de communiquer sa pensée, ni d'en conserver pour soi-même le souvenir. Il suffira, pour s'en convaincre, de méditer ce que nous avons eiposé ci*4[essus sur l'impossibilité de concevoir nettement une idée sans le secours des universaux. Et cette circonstance, déjà mentionnée, que les langues en se perfectionnant et en suivant le progrès des civilisations, deviennent de plus en plus abstraites, est une preuve de plus que le caractère des langues conventionnelles est d'employer un grand nombre de termes abstraits.

Le troisième caractère que nous avons indiqué peut être considéré comme une conséquence du précédent ; car de ce que la langue est abstraite^ on en peut conclure qu'elle est propre à l'analyse. Mais elle n'y est pas seulement propre, elle est analytique

nécessairement en vertu de sa nature. La raison en est toute simple; c'est la même raison qui fait qu'il n*y a pas de science des particuliers, mais seulement des universaux. L'esprit ne suffirait pas à retenir une langue synthétique, qui exprimerait toute idée, tout jugement par un signe spécial, ou nom propre; et, de plus, une telle langue, si elle était possible, serait inutile; loin d'aider la mémoire, elle la surchargerait d'un double fardeau ; elle n'ajouterait rien à la netteté des conceptions ; elle ne faciliterait ni la comparaison, ni l'abstraction, ni la généralisation, ni le raisonnement; elle ne diminuerait pas le nombre des opérations intellectuelles. C'est ici le cas de remarquer en même temps que, s'il y a une analyse savante, qui suppose la réflexion et n'appartient qu'aux esprits cultivés, l'analyse en elle-même, loin d'appartenir exclusivement à la science, est une opération intellectuelle d'un usage incessant, dont la nécessité découle de la disproportion évidente de nos facultés et de leurs objets, et que la nature nous inspire à chaque instant d'employer, bien avant que nous en puissions connaître l'origine, l'efficacité et les règles. Remarquons encore que les langues primitives sont moins * propres aux analyses savantes, parce qu'elles ont moins de termes abstraits.

Tous ces divers caractères des langues artificielles sont relatifs aux signes par lesquels on exprime les objets ou les phénomènes. Ce sont ces signes qu'en grammaire on appelle proprement des noms ou des adjectifs, savoir : des noms, lorsqu'ils désignent un être concret ou abstrait, des adjectifs lorsqu'ils désignent un mode. Mais les conceptions, ou idées, qui ont pour objets les êtres séparés ou leurs modes, ne sont pas les seules que nous puissions former; nous concevons aussi les relations de ces idées entre elles; de là ce caractère important des langues, que nous avons appelé la nécessité de correspondre à tous les éléments de la pensée.

Lorsque nous disons qu'une langue artificielle doit nécessairement correspondre à tous les éléments de la pensée, nous n'entendons pas assurément qu'une langue n'est constituée que quand elle a assigné un nom à chaque idée particulière. Par les éléments

de la pensée, nous n'entendons pas les différents objets qui peuvent être pensés, mais les différentes relations que Tesprit peut concevoir entre ces objets, c'est-à-dire, si l'on veut, les conceptions complexes, ou bien encore les diverses idées réunies dans une conception unique par la conception du rapport qui les joint. Nous pourrions demander à la psychologie Fénumération complète de ces rapports ; il nous suffira de dire ici qu'on peut les classer en rapports de génération, de succession, de coexistence, de subordination et de gradation. Nous concevons un rapport de génération entre deux objets, lorsque l'un est conçu comme la cause de l'autre ; les rapports de succession et de coexistence résultent de la disposition des objets dans le temps et dans l'espace ; le rapport de subordination résulte de ce que tout être fini est nécessairement conçu comme le tout des parties, ou comme la partie du tout ; entin, le rapport de gradation s'établit entre deux conceptions dont les objets sont identiques par leur nature et ne diffèrent que par la quantité. Ces divers rapports sont exprimés le plus souvent par des termes qui ont reçu des grammairiens les noms de prépositions, d'adverbes, etc. Ces termes peuvent être en nombre très-restreint, parce que toutes les relations possibles entre les idées se réduisent aussi, comme nous venons de le voir, à un petit nombre. Il est nécessaire que ces relations soient exprimées ; il ne l'est pas qu'elles soient exprimées par des mots spéciaux. On se fait l'idée d'une langue qui n'aurait ni préposition, ni adverbe, et qui déterminerait les rapports par certaines transformations de noms ; ainsi les déclinaisons^ en usage dans beaucoup de langues, remplacent les prépositions. L'expression, par un signe unique, d'un objet et de son rapport, est une véritable synthèse ; une langue analytique exprime ordinairement les idées et leurs rapports par des signes distincts. On conçoit les inconvénients qui pourraient nattre, par l'abus des expressions synthétiques, de la nécessité de combiner dans un même mot plusieurs modifications destinées à exprimer divers rapports. *

Jusqu'ici nous n'avons parlé que des conceptions simples ou complexes ; le caractère que nous allons signaler à présent nous

aW LOGIQUE.

montrera la constitution du langaf|;e sons un aspect tout différent. Les conceptions ne sont pas des pensées ; elles n'en sont que les éléments. Qu'y a-t-il de plus dans la pensée? Le jugement. Le jugement est en quelque sorte la prise de possession des idées ; les idées en elles-mêmes ne sont que de pures appréhensions ou de pures formes de mon activité intellectuelle. Les juger, c*est affirmer leur réalité comme idées, ou leur possibilité, ou la réalité, de leurs objets, ou la réalité de leurs rapports; c'est discerner les idées vraies des idées fausses, accepter les unes comme analogues à mon inteliigence, repousser les autres comme de vains rêves qui n'ont pas de place dans ma vie.

Tant que cette prise de possession des idées par l'intelligence ne sera pas exprimée, nous n'aurons que les éléments du langage, et pas de langage. Elle s'exprime par le verbe. De même que le jugement fait la vie de l'intelligence, c'est le verbe qui anime la phrase et la fait vivre. La langue, issue de la pensée, expression et instrument de la pensée, en reproduit tous les éléments, tous les caractères ; et l'étude des conditions nécessaires du langage est une contre-épreuve de l'étude des conditions nécessaires de la pensée.

La fonction propre du verbe est donc d'exprimer l'afOrmation d'existence, soit qu'il s'agisse de l'existence pure et simple, ou de l'existence d'un rapport. Un seul verbe est donc nécessaire, et ddns ce verbe un^^ seule forme ; car les diverses personnes, les divers temps et les divers modes employés dans la plupart des langues, et qui constituent ce que les grammairiens appellent la conjugaison, ainsi que les verbes, qui joignent en un seul mot l'affirmation du mode d'existence à l'affirmation de l'existence, ne sont que des formes abréviatives et synthétiques, que la nature même suggère, et qui sont d'une utilité évidente, mais qui ne résultent pas nécessairement de la nature du lau'p^age, attendu que les divers rapports qu*on exprime pourraient être exprimés analytiquement par des mots séparés.

Au reste, soit que Ton emploie des mots diOérents ou que l'on coi^uguet le verbe, comme expression du jugement, soutient des rapports de deux sortes. Il exprime une affirmation d'exis*

DU LANGAGE. Ml

tenoe : or, l'existence et Taffirmation, prises l'une et l'autre en elles-mémeSy ont plusieurs modes : Texistence est antérieure ou postérieure, passée ou future, successive ou simultanée; on peut dire aussi qu'elle est infinie (c'est-à-dire complète), ou finie (c'est-à-dire imparfaite et dérivée) ; mais la langue emploie le même terme pour désigner Texistence infinie et l'existence finie, parce que la pensée peut affirmer l'existence infinie, et non la comprendre. L'affirmation est positive ou subordonnée, certaine ou probable, vraie ou fausse. Le dernier caractère ne peut évidemment être contenu dans l'expression même de la pensée, puisqu'il est relatif à cette expression prise dans son ensemble. Les autres caractères servent de principes à la coi\jugaison.

Le langage artificiel devient, par le verbe, l'expression du mouvement de la pensée ; car c'est le verbe qui imprime à un ensemble de mots l'unité qui répond, dans le langage, à cette unité de conscience dans laquelle plusieurs idées diverses, comparées et rapprochées, deviennent une seule et unique pensée'. Ces mots divers réunis par le verbe dans un sens unique, s'appellent une proposition^ comme les diverses conceptions dont la conscience fait un tout par l'affirmation d'un rapport s'appellent un jugement. La proposition, expression du jugement, a les mêmes éléments, les mêmes caractères. Le petit terme, celui dont on développe (proposition analytique) ou dont on augmente (proposition synthétique) la compréhension, s'appelle le sujet de la proposition; le grand terme (le prédicat) en est l'attribut, hb verbe, qui de ces deux éléments fait un tout, s'appelle la copule. Ainsi tout jugement a deux termes, et toute proposition en a trois; c est que le verbe exprime proprement l'acte de juger. Le verbe est la caractérisque du jugement.

La proposition n'a quelquefois que deux termes ; c'est quand le verbe est synthétique; mais dans un tel verbe, l'analyse retrouve immédiatement deux choses, savoir : le verbe et Yàirtribut,

t. Voy. la Piychclogfe» aiticla CwueiMee*

Voilà donc tous les éléments de la proposition : des noms de choses et des noms de modes, le verbe ; des mots séparés, ou des modifications régulières qui expriment toutes les relations possibles. La proposition, à son tour, est l'élément dont le discours se compose. Le rapport des propositions entre elles est un rapport de succession, ou un rapport de dépendance. Quelquefois la place seule des propositions indique ce rapport, quelquefois on l'exprime par des mots destinés à marquer les rapports de succession ou de dépendance.

Si nous comptons au nombre des conditions nécessaires du langage qu'il doit être soumis à des lois simples et régulières, c'est qu'étant très-multiple pour exprimer toutes les formes de la pensée, il ne remplira pas son objet, s'il n'est pas d'une application facile, s'il ne découle pas d'un petit nombre de principes, en un mot s'il n'est pas méthodique.

Tout ce que nous avons dit jusqu'ici a été déduit a priori de la nature même du langage, et doit par conséquent se retrouver dans toutes les langues, quelle que soit d'ailleurs la diversité de leurs formes et de leurs origines. On pourrait le constater aposterioriy en étudiant les langues diverses, et en séparant dans chacune ce qui provient de causes accidentelles de ce qui tient à la nature même du langage. Ces deux manières opposées, quoique également philosophiques, d'approfondir la même question, sont moins l'étude des langues que l'étude de l'esprit humain ; car, encore une fois, les formes nécessaires du langage sont les formes nécessaires de la pensée.

5. Du projet de langue unioersMe^ ou de cette doctrine^ qu'une science achevée rCest qu'une langue bien faite. De ce principe que le langage, fruit et expression de la pensée, en reproduit nécessairement les lois, nous avons tiré cette conclusion que malgré la diversité des idiomes, et les règles particulières que l'usage a introduites dans chacun d'eux, il existe un certain nombre de lois générales qui gouvernent également toutes les langues, et qui seules sont nécessaires, parce que seules elles reposent sur la nature même de l'esprit. On peut donc distinguer

dans une langue les mots eux-mêmes , et les règles suivant les* quelles on les emploie; et parmi ces règles, celles qui n*ont d'autre raison que l'usage , et celles qui , dérivant de l'essence des choses , sont communes à toutes les langues. Il n'y a d'arbitraire que le choix des mots et ces règles particulières qui constituent les idiotismes. Les mots sont en quelque sorte la matière de la langue ; les règles en sont la forme. Si l'on apprend les mots sans les règles, on n'exerce que sa mémoire ; mais on exerce son jugement, et on étudie une langue dans ce qu'elle a d'essentiel, si l'on s'attache aux règles plutôt qu'aux mots , à la forme plutôt qu'à son contenu. Or, si parmi les règles du langage on parvient à distinguer nettement, par le secours de la psychologie, celles qui tiennent aux choses , et celles qui n'ont pas logiquement de raison d'être, on construit ainsi la grammaire de toutes les langues , ou grammaire générale ; et une fois en possession de la grammaire générale, on a la forme nécessaire de toutes les langues, c'est-à-dire une langue véritablement universelle, mais abstraite ; les lois de la pensée, traduites dans les lois nécessaires de l'expression de la pensée ; une algèbre qui ne se borne pas aux grandeurs et embrasse toutes les applications de l'esprit humain. Cette langue universelle n'a pas, comme les autres langues, des exceptions ; elle ne s'appuie pas tantôt sur un principe, et tantôt sur un principe contradictoire; elle n'établit pas de ces oppositions si fréquentes entre le mot et le sens, qui proviennent ailleurs de l'altération du sens primitif. Elle a , comme méthode de classification et d'analyse , toute l'importance qu'une langue peut avoir, et elle ne la rachète par aucun des inconvénients inévitables dans les langues faites peu à peu, par le vulgaire, avant l'établissement des sciences, et où la tradition la plupart du temps gêne ou contredit la logique.

En un mot, une langue systématique, parce qu'elle serait faite d'un seul coup , très-simple , parce qu'elle reposerait sur la nature même, très-fidèle, puisqu'elle exprimerait les formes nécessaires de la pensée , contiendrait en elle-même une analyse exacte et précise de l'entendement , et serait déjà , à elle seule , une philosophie.

On peut renfermer tout ce qui concerne la possibilité de la langue universelle , ses caractères et son usage, dans les cinq propositions suivantes:

l*" La pensée comprend la conception ou l'idée, le jugement, le raisonnement. La langue répond à ces diverses fonctions de l'intelligence. Les idées particulières adventices ne sont que la matière, et non la forme du travail intellectuel; les mots ne sont que la matière du langage.

2* Toutes les formes générales de la pensée et tous les rapports possibles des idées entre elles et avec l'esprit peuvent être déterminées par la psychologie et par la métaphysique.

y" En les exprimant systématiquement , on aurait une langue philosophique qui serait entièrement abstraite, s'appliquerait indépendamment des individus, et s'entendrait indépendamment des mots , comme on fait les opérations sur les nombres en arithmétique et sur les grandeurs en algèbre , sans tenir compte du concret.

4^ L'avantage d'une telle langue serait de rendre les opérations de la pensée précises comme le calcul ; de fournir le moyen de les juger en elles-mêmes , abstraction faite de leur contenu ; de servir, par la possession d'une table des catégories et par la connaissance des lois de la génération des idées , à dégager les inconnues ; de rendre l'esprit indépendant des idiomes et de le mettre à même de discerner dans chacun ce qu'il a de contraire à la logique S

5* On pourrait icrire cette langue, et la rendre universellement intelligible sans le secours d'aucune interprétation , en affectant , comme les Chinois, un caractère uniqiib à l'expression de chaque mot', et en exprimant les idées abstraites par des métaphores •.

Il est sans doute inutile de dire que si , par l'usage d'une telle langue, l'esprit, au lieu de juger la vérité *des choses, n'avait plus

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