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DU LANGAGE. â95

qu'à juger l'exacte application des règles, cette substitution d'une machine à la liberté ne serait qu'un progrès à rebours. Elle ferait pour toutes les formes de la pensée ce que le moyen âge voulait faire pour le raisonnement par les règles du syllogisme. Mais cette langue universelle , ou cette caractéristique universelle y car on lui a donné ce nom» employée comme les règles du syllogisme, pour régler et vérifier au besoin le jugement, et non pour Tétouffer, ce serait en même temps une belle et exacte théorie, et un instrument inutile.

Quant à construire une langue universelle qui dispenserait des idiomes particuliers et ferait de l'espèce une seule famille, c'est une chimère comme la paix universelle. Une telle langue, toute créée dans le cerveau d'un philosophe, n'en pourrait jamais sortir, ou du moins n'arriverait jamais à être acceptée. L'autorité publique, dans un État restreint, ne parvient qu'à grand'peine k changer l'usage de quelques mots. La différence des climats, des lois, des croyances, des goûts, des habitudes, rend l'uniformité de langage impossible. Celte uniformité établie, ou ne subsisterait pas» ou contribuerait à eiSacer des différences qui font partie du plan de cet univers. On ne fait pas table rase avec Thumanité. Un peuple qui renonce à sa langue renonce k son caractère , h son histoire. La science et la civilisation détruisent peu à peu les traditions funestes ; mais ce serait un triste progrès que celui qui, en quelque ordre que ce soit, ôterait d'un seul coup à l'humanité toutes ses traditions.

Dans toutes ces questions de linguistique générale, il ne faut ni se laisser entraîner à des espérances chimériques , ni s'exagérer l'influence des progrès du langage sur Us progrès de la pensée, ni confondre une méthode (et le langage, dans les sciences, n'est que cela) avec le résultat de la méthode, ou la science elle-même. Il est très*vrai, nous l'avons montré surabondamment, que le langage est nécessaire au développement de la pensée, et qu'une langue bien faite favorite ce développement; mais en conclure qu'une langue bien faite est toute la science, c*est oublier que tout ce qui est nommé et déOni n'est pas connu pour cela, que la science humaine ne se réduit pas à des clas-

siiications, et que la précision du langage, signe ordinaire de la précision des idées, en est bien plutôt le résultat que la cause. Ce paradoxe , qui , à force de s'exagérer l'importance du signe le substitue en quelque sorte à la chose signifiée , était à sa place dans l'école de Gondillac, où tout se réduisait à l'expérience, et il est la véritable origine de cette opinion réfutée plus haut, qui fait de la parole la condition nécessaire de toute pensée , et veut démontrer par là l'impuissance radicale de la raison réduite à elle-même.

6. Des caractères d'um langue bien faite. Nous avons répondu en partie à cette question en exposant les conditions nécessaires du langage. Hais il y a quelques caractères qui ressortent moins rigoureusement de la nature des langues , et qui concourent à les rendre plus propres à leur double destination de féconder et d'exprimer la pensée. C'est à la grammaire , à la rhétorique , à la poétique de décrire avec détail ces caractères , et d'indiquer les moyens les plus sûrs pour améliorer une langue, ou tirer un bon parti de celle dont on se sert. Contentons-nous d'indiquer ce que les diverses questions renferment de plus général. La logique n*a plus ici d'autre tâche que de faire la part de ces études nouvelles.

Il est clair que , pour déterminer les conditions d'une langue bien faite, il faut tenir compte des différents usages de la langue. Nous avons considéré le langage comme méthode de classification et d'invention , et comme moyen de communication entre deux intelligences. Sous ce dernier rapport , on peut encore distinguer entre l'expression des idées et celle des sentiments. Les caractères propres à la langue des idées doivent évidemment convenir h la langue, prise comme secours et instrument de la pensée. La langue des idées et la langue du sentiment, voilà donc la division capitale dont nous devons ici nous préoccuper.

Qu'il s'agisse du sentiment ou de la pensée, le premier caractère d'une langue bien faite est la clarté ; et l'on pourrait dire, en un sens très-véritable , que c'est le seul. La clarté est en effet, dans le langage , la qualité qui résulte de l'appropriation exacte

du signe à la chose signifiée. Lorsque le langage, intermédiaire obligé des Ames, s'efface, et les met, pour ainsi dire, en contact immédiat, c'est le comble de l'art. Une expression claire est celle qui rend la pensée sans équivoque, dans toutes ses nuances, dans toute sa délicatesse, dans toute sa force, sans y rien ajouter, et sans occuper l'esprit d'autre chose que de la pensée ellemême.

Mais quels sont les moyens d'obtenir cette clarté? Là se manifestent les différences. La langue la plus abstraite rendra mieux les idées, et celle qui l'est le moins rendra mieux les sentiments. L'algèbre et la musique sont les deux langues les plus claires , et par conséquent les plus parfaites, et elles le sont par des caractères contradictoires. Dire que la musique est une langue claire, précisément parce qu'elle ouvre une vaste carrière à l'imagination, cela ne paratt-il pas un paradoxe au premier coup d'œil? Et pourtant rien n'est plus vrai. C'est le rêve, en effet, qui est dans Tâme du poète; et c'est à rêver aussi qu'il nous entraîne. Si la langue est précise, déterminée , je m'instruis avec lui, je ne sens pas ; son but est manqué. Il y a des sentiments qui ne sont doux que par le mystère qui les environne ; si la lumière se fait , le mystère s'évanouit et le sentiment n'a plus de charme. Des mots et des tours harmonieux , qui séduisent l'oreille, parce que la musique des sens éveille aussi la musique de l'âme, des termes nombreux pour rendre la variété presque infinie des sensations et des passions , une nature libre et indépendante pour ôter la monotonie et ménager des surprises et des contrastes , des comparaisons et des images pour rendre la pensée plus vive et plus présente, des expressions voilées, qui la laissent deviner plutôt que comprendre: le poète emploie tout, unit tout, sans autre maître que la fantaisie, sans autres règles que celles du goût. Exposer les règles du goût et recueillir dans l'exemple des maîtres les meilleurs procédés pour rendre l'expression digne de la pensée ou du sentiment, tel est^ dans chaque art, le double objet de sa poétique. Il y a une poétique générale, commune à la poésie, à l'éloquence et à tous les arts, qui approfondit Tidée et le sentiment du beau, et montre ce qu'il y a dans le goût d'étemel, d'u-

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niversely de divin, ce qu'il y a d'individuel, de libre^ de ransitoire : cette poétique est une science, c'est une des sciences secondaires qu'embrasse la philosophie : on l'appelle VesûUHque. Il y a des poétiques spéciales qui ne considèrent plus la beauté en ellemême, mais dans les formes diverses qu'elle peut revêtir. Tout ce qui est beau, en effet, est beau, comme le dit Platon, par sa participation à la beauté éternelle. Nous savons que la beauté existe,, mais sur cette terre , nous n'en voyons que des images. Apprendre à les reconnaître, apprendre à les reproduire, tel est le dou* ble objet des poétiques particulières, qui se divisent, comme on le voit, en deux parties distinctes, l'une critique, l'autre pratique, pour chacune des formes possibles de la beauté ici-bas, c'est-àdire pour chacun des beaux-arts, ces langues diverses d'une même poésie.

La clarté, dans l'expression des idées ou dans la langue philosophique, s'obtient, comme nous l'avons dit, par des moyens tout opposés. L*idéal de cette langue est la langue du calcul. La clarté résulte, dans la langue philosophique , non de la richesse ou de la variété des termes, mais de leur précision, de leur netteté, de leur rigoureuse application ; non de l'indépendance et de l'imprévu du mouvement, mais de la reproduction fidèle du mouvement de la pensée par la disposition des mots. Une langue philosophique irréprochable ne doit avoir qu'un terme pour rendre chaque idée, afin de ne pas surcharger la mémoire et de rendre les équivoques impossibles. Elle n'a qu'une même forme pour toutes les propositions ; car elle doit indiquer d'abord l'objet qu'elle veut déterminer, et le déterminer ensuite. Elle n'a aussi qu'une même forme pour tous ses discours ; car elle doit poser d'abord le principe, et arriver, par la mineure, à la conséquence. Cette langue, essentiellement méthodique, doit faire h l'arbitraire la plus petite place possible ; elle doit donc employer le plus petit nombre possible de signes primitifs, et les faire servir à toutes les combinaisons nécessaires au moyen d'un principe de transformation simple et régulier. Enfin, comme elle est analytique, elle emploie nécessairement un grand nombre de termes abstraits.

Mais la langue des idées n'ezprime-t-elle que les formes de la pensée spéculative, et la langue du sentiment que les mouvements de la sensibilité? Tel n'est pas le sens de la division que nous venons d'établir; elle est moins fondée sur Tobjet dont on parle que sur le but qu'on se propose. C'est dans la langue des idées qu'on doit décrire les sentiments, lorsqu'il ne s'agit que de les étudier et non de les produire; c'est dans la langue du sentiment que s'expriment les idées, lorsqu'on s'adresse à l'amour du beau et qu'on vise à susciter l'enthousiasme. . L'éloquence a presque toujours un double but, convaincre et persuader. Elle s'efforce d'éclairer le jugement , de toucher les cœurs ; elle parle à la raison , à l'imagination ; elle emploie toutes les ressources et réunit tous les caractères. En général , nos idées et nos sentiments coulent pour ainsi dire ensemble ; et la vie se passe tout entière h sentir et à penser. La philosophie elle-même n^est pas toujours un enchainement de déductions arides ou de froides observations. Aussitôt que l'Unité se manifeste, et que Fftme, d'échelon en échelon, s'est élevée à Dieu et commence à le voir de plus près, la science, en restant elle-même, en restant fidèle à sa mâle discipline, remplit tout à coup rimagination et le cœur. C'est que la science et la poésie ont les mêmes aspirations; ce que l'une démontre et établit, l'autre l'entrevoit, ou le rêve. On peut donc placer aux deux extrémités de la chaîne, la langue de la philosophie ^ abstraite et régulière, et celle de la poésie» libre, féconde » emportée, puissante, pourvu qu'on se souvienne que, pour la parole comme pour la pensée, il y a des points où viennent se confondre le cœur, l'imagination, la raison, et que, si tout a son commencement dans l'analyse, c'est à l'unité que tout doit tendre et que tout vient aboutir.

S 2. Des causes de nos erreurs et des moyens d'y remédier.

Avant de chercher quelle est l'origine commune de nos erreurs, il peut être utile d'en énumérer les différentes causes. Nous diviserons d'abord nos erreurs en deux classes, celles que

nous avons reçues par rautorité d'autnii, et celles qui résultent du mauvais usage de nos facultés.

La première classe est fort nombreuse. Il est dans la nature de l'homme d'être crédule. Cette crédulité est nécessaire à notre conservation et h notre développement pendant l'enfance. Nous recevons alors pour vraies, sans examen, sans contrôle, des opinions qui jettent dans notre esprit de profondes racines, et qui plus tard nous gouvernent tyranniquement, sans que nous puissions nous rappeler leur origine. A l'égard de tout ce qui dépasse les besoins ordinaires de la vie, les ignorants (c^est-à-dica l'immense majorité du genre humain) vivent dans une sorte de tutelle; et comme il est rare et presque impossible que la science se mette directement en communication avec eux, ils acceptent comme ses oracles les préjugés les plus bizarres et les plus funestes. Il suffit, pour maîtriser les opinions de la foule, d*une position élevée, de quelque don extraordinaire ; quelquefois même elle croit par l'unique raison que les autres ont cru ; soit instinct, soit calcul, en matière d*opinion comme en matière de conduite, la plupart des hommes né veulent voir de sécurité que du côté où se porte la multitude. Même dans les classes élevées de la société, il y a des préjugés qu'on ne secoue pas. Tantôt on est retenu par l'intérêt ou l'amour-propre ; tantôt par une sorte d'indolence naturelle ; quelquefois aussi par la crainte de se singulariser et de rompre en visière h tout le genre humain. Les préjugés les plus forts sont ceux auxquels se rattachent quelques idées d'honneur ou de devoir, et qu'on se reprocherait comme un crime de soumettre à la discussion et à l'examen. Bacon a fait de tous ces préjugés une classification savante ^ Sans entrer dans tant de détails, il suffit d'indiquer les préjugés nationaux , de caste , de profession , de secte , etc. Rien n'est plus contraire au véritable esprit philosophique que ces opinions pré* conçues, qui se placent pour ainsi dire entre nous et la vérité, pour nous empêcher de l'apercevoir. Une opinion dont on n'a pas par soi-même vérifié l'exactitude, et dont on ignore l'origine, n'est

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