DES CAUSES DE NOS ERREURS
évidemment qu'un danger, et ne saurait être un secours pour Tintelligence.
Parmi les erreurs qui tiennent au mauvais usage de nos facultés, il faut d'abord mettre à part celles qui consistent à se tromper sur l'objet propre d'une faculté, ou, pour parler plus généralement, sur la véritable destination d'une méthode. Telle est l'erreur dans laquelle on tombe lorsqu'on veut étudier à l'aide des organes les phénomènes de l'âme humaine que les sens ne sauraient atteindre. C'est par une erreur tout à fait semblable que, supposant l'identité des causes inconnues avec celles que nous connaissons, on établit, par exemple, qUe toute communication entre deux êtres a lieu par contact, et que par conséquent l'âme est matérielle. Nous rapprochons aussi de ces erreurs celles qui consistent à appliquer à une science un genre de méthode qui ne lui est pas propre, ou à en exiger des démonstrations qu'elle ne saurait donner. Ainsi la psychologie, science expérimentale, ne saurait être traitée par la méthode des géomètres, et il n'est ni juste, ni raisonnable, ni possible de lui refuser toute autorité parce qu'elle n'emploie pas les sens pour instruments, et n'est pas appuyée sur des axiomes et des raisonnements déductifs.
Enfin, il est constant que nos facultés, même quand on les applique à leur objet propre, ne sont pas à l'abri de l'erreurl Nous avons trois facultés intuitives : la conscience, la perception extérieure, la raison ; une faculté qu'on pourrait appeler créatrice, l'imagination ; toutes les autres sont destinées à réagir sur les éléments fournis par nos facultés intuitives. Or, il n*est pas une seule de ces sources de la connaissance qui ne puisse être et ne soit très-souvent la source d'une erreur. Les erreurs des sens sont journalières; c'est le plus ancien thème du scepticisme. Un argument qui parait sans réplique pour prouver que la conscience est faillible, c'est la diversité des systèmes psychologiques fondés sur l'observation de conscience. La raison elle-même, que l'on proclame impersonnelle, peut être infaillible en soi, et ne plus l'être dans l'application que nous en ikisons. Il n'est pas un de ses axiomes qui n'ait fourni des armes au scepticisme. Les erreurs
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du raisonnement sont si connues, qu'on a fait presque de leur énumération l'objet d'une science.
L'induction, sans laquelle la plupart des sciences sont impossibles, ne donne guère que des probabilités ; c'est dire qu'on doit toujours dans ses résultats faire la part delà possibilité de l'erreur.
Ainsi y dans les opinions venues du dehors, dans celles que nous formons nous-mêmes, l'erreur peut toujours être supposée, et nous n'avons rien en nous d'infaillible.
C'est précisément sur cette proposition que s'appuient les sceptiques. Leur sophisme ordinaire consiste à étaler sans cesse cette infirmité de notre nature ; leur éloquence se déploie sur cette unique thèse, et ils semblent si convaincus que chaque nouvel argument par lequel ils l'établissent est un nouveau triomphe remporté sur le dogmatisme, qu'on se laisse aller quelquefois, si on n'y prend garde, à le croire avec eux.
Mais c'est une illusion dont il faut se défendre. Il est très-vrai que les causes d'erreur énumérées par les sceptiques existent; nous pouvons et nous devons même le reconnaître avec eux ; car ce qu'ils font pour démontrer l'impuissance de la raison, nous le faisons pour apprendre à mieux la connaître et à mieux l'employer. Le véritable dissentiment entre eux et nous consiste en ce point qu'ils attribuent au vice radical de nos facultés ce que nous attribuons à un mauvais usage de nos facultés. L'erreur, pour eux, est invincible ; elle ne l'est pas pour nous : voilà toute la différence.
Il y a donc peu d'intérêt, malgré tout le bruit qu'ils font, à énumérer les causes de nos erreurs ; mais il y en a un immense à rechercher la commune origine de ces erreurs; car si elles ne viennent pas du vice radical de nos facultés, si elles ont ailleurs une cause qui dépend de nous, il en résulte d'abord que* le scepticisme est vaincu, et ensuite, que l'erreur peut l'être.
Repoussons d'abord toute argumentation qui tendrait à établir a priori que l'erreur est la conséquence nécessaire de l'imperfection de nos facultés intellectuelles. Il n'en est rien ; il ne résulte rien autre chose de cette imperfection, sinon que notre connaissance est limitée. Ce que je sais, je le sais bien ; mais je sais