DES CAUSES DB NOS ERREURS
peu de chose, parce que je suis moi-même un être limité et incomplet.
Mais reprenons suceessivenient toutes les sources d'erreur que nous venons d'examiner. Qui m*obIige à conserver précieusement dans mon esprit des opinions absurdes ou invraisemblables, ou méme^es opinions vraisemblables dont la vérité ne m'est pas démontrée? Admettons qu'à une certaine époque de ma vie, j'aie été invinciblement poussé à les admettre ; cette crédulité ne dure pas toujours; il y a pour tout homme un moment où il s*éveille, où il peut choisir entre la croyance implicite et le libre examen. La philosophie n'a pas d'autre origine. SI donc je subis ce joug des préjugés, c'est que j'y consens, c'est que je renonce à faire usage de ma raison : c'est par ma ikute, en un mot. Voilà donc toute une classe d'erreurs à laquelle j'échapperai, si je le veux ; et même pour y échapper, il suffira de le vouloir. La liberté, en matière d'opinion, est si près de moi qu'il me sufSt de vouloir être libre pour l'être en effet.
Quant aux erreurs qui ont leur cause dans la confusion des facultés et des méthodes, il est également clair que je ne puis en accuser que moi-même. Mes facultés sont saines et exactes; chacune à sa place remplira comme il faut son office; c'est à moi de m'en servir selon le vœu de la nature, et non autrement Je ne dois pas ressembler, avec les facultés que Dieu m'a données, à un musicien placé devant un clavier dont toutes les notes seraient justes, et qui s'obstinerait à frapper toujours une touche au lieu d'une autre.
Mais les sens me trompent, même sur les objets qui leur sont propres ; la vue me montre carré ce qu'ensuite je reconnais être rond. — Je réponds avec tous les dogmatiques, et avec l'expérience : Ce n'est pas la vue qui me trompe. La vue me montre ce qu'elle doit me montrer en effet, mais je tire de ce qu'elle me montre une conclusion qui n'est pas juste. Je sais à n'en pas douter que le soleil est plus grand que la terre ; cependant la vue me le montre avec un diamètre de deux pieds : donc elle me trompe? Tant s'en faut ; elle me tromperait, si elle me le montrait plus grand ; car alors, elle serait en contradiction avec les lois de la
perspective, qui sont ses propres lois. Veut-on que la vue ne soit véridique que si elle me montre ce qui est tel qu'il est, sans tenir compte des distances, des intermédiaires? On veut donc que la vue me soit inutile, ou plutôt qu'elle me soit nuisible. Une erreur qui tient à l'ignorance ou à l'oubli d'une loi constante, et facile à connaître, n'est pas l'erreur de la faculté, c'est la mienne.'
Ce que l'on établit pour les sens, on rétablirait de même pour toutes les autres facultés. J'en conclus qu'il ne dépend pas de moi de tout connaître, car il ne dépend pas de moi d*étre plus parfait que je ne le suis; mais qu'il dépend de moi de ne pas me tromper, car je suis toujours libre de recourir à de meilleurs procédés, ou de reconnaître mon impuissance, ou de suspendre mon jugement.
Il ne faudrait pas donner h cette conclusion une rigueur trop absolue ; car il est certain qu'on est naturellement poussé vers la connaissance avec une ardeur, qui ne permet pas toujours de prendre toutes ses précautions contre les chances d'erreur, et que quelques erreurs ressemblent tellement à des vérités qu'à moins d'une sagacité extrême, on est porté à les adopter pour des vérités, et à s'y établir sans remords ni scrupule. Ce sont là des conséquences, non de la constitution de nos facultés, mais de leur limitation qui les empêche de tout connaître à la fois ; mais il suffît que, les circonstances mieux éclaircies, la vérité nous apparaisse, et qu'en la retrouvant, nous connaissions aussi les causes de notre erreur. Cela suffit pour établir qu'en réalité, et dans la stricte rigueur, l'erreur provient de la disproportion qui existe entre la volonté et l'intelligence, et que par conséquent nous sommes nous-mêmes les seules causes de toutes nos erreurs.
Quels sont donc les remèdes de l'erreur? le premier évidemment, c'est la résolution prise de ne rien croire sans vérilication et sans preuve. Le second, c'est une attention constante à étudier chaque objet par la faculté que la nature a destinée à cette étude, à ne pas confondre les méthodes, à bien distinguer, dans la connaissance qu'une faculté nous apporte, ce qui est