DE CETTE SCIENCE
Tout Atre a une fin ; la plus humble des créatures conspire pour sa part, comme la plus relevée, à l'ordre universel. Dans ce vaste ensemble d'ôlres divers qui remplissent de leurs mouvements l'espace et la durée, les uns vont à leur fin sans le savoir, sans le vouloir, sans même le sentir, instruments aveugles et muets d'un dessein qui les surpasse ; les autres ont un sentiment plus ou moins confus de leur destinée, et s'y intéressent pour ainsi dire par le plaisir et par la souffrance, mais dans une impuissance absolue de la comprendre et d'y concourir. Un seul être a reçu de Fauteur de la nature ce haut privilège de connaître sa fin et de la réaliser, au moins en partie : cet être unique et supérieur, c'est l'homme.
L'homme possède en propre deux dons qui ont été refusés au reste des créatures, la raison et la liberté. Être raisonnable, il peut connaître sa destinée; être libre, il peut y participer efficacement. :De là un problème qui est celui même de la vie : quelle est la fin de l'homme, et quels sont les moyens de la remplir ? Résoudre ce problème, tel est l'objet que se propose la morale. Elle prescrit, au nom de la raison^ des lois à la liberté ; elle gouverne la conduite humaine; elle règle les mœurs; elle nous fait connaître notre destinée ; elle nous enseigne nos devoirs
et nos droits ; elle nous donne la science du bien et du mal, du vice et de la vertu ; expressions diverses qui se laissent aisément ramener à la même idée fondamentale.
Si l'homme n'avait point une fin déterminée, ses actions n'auraient pas de loi ; elles ne seraient ni bonnes ni mauvaises ; les mots de devoir et de droit, de vice et de vertu, n'auraient aucun sens. Or tous les hommes distinguent le bien du mal, reconnaissent des devoirs, invoquent des droits; tous les hommes savent donc, au moins par un sentiment confus, qu'ils ont une fin, quelle est cette fin, quelles sont les actions qui s'en écartent ou qui y concourent. Ce que le genre humain connaît ainsi, sans bien s'en rendre compte, la science aspire à le connaître d'une façon claire et distincte : elle reçoit du sens commun l'idée de la destinée humaine, et elle la lui rend, non pas plus certaine, mais plus précise et plus pure.
Le problème de la science morale se divise très-simplement en deux parties :* déterminer la fin de l'homme, ou, ce qui est la même chose, sa loi, c'est l'objet de la morale générale , qu'on peut aussi appeler morale spéculative; régler les actions de' rhomnie en vue de cette fin, conformément à cette loi, c'est l'objet de la moraie spiciaky laquelle a, comme on voit, un carac* tère plus immédiatement pratique. Gomment détermineronsnous la fin de l'homme ou sa loi î comment formerons-nous ensuite, à l'aide de cette loi, le système de ses devoirs?
La question de savoir si l'homme a une loi et quelle est cette loi est évidemment une question de fait : c*est à la conscience de la résoudre. Or une exploration attentive de la conscience nous apprend que l'homme peut, dans sa conduite, être déterminé par des motifs essentiellement difiérents, en d'autres termes, se proposer des fins parfaitement distinctes, et que l'activité humaine revêt des caractères divers, suivant qu'elle est sollicitée par tel ou tel de ces motifs, qu'elle se dirige vers telle ou telle de ces fins. Supposez que ces motifs fussent également légitimes, ces fins également bonnes, il est clair que les actions des hommes seraient parfaitement indifférentes ; la vie humaine n'aurait plus de loi, la liberté plus d'objet ; notre destinée tout entière serait
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une énigme indéchiffrable. Dans cette étrange hypothèse, on pourrait bien comprendre encore que l'homme eût une fin» comme tout être a nécessairement la sienne ; mais il n'en serait plus en aucune façon le dépositaire et l'arbitre; il ne serait plus l'homme, il serait l'animal ou la plante. II est donc clair que les motifs qui sollicitent Tactivité humaine ne sont pas également légitimes, que les fins qu'elle poursuit ne sont pas également bonnes. Quel est parmi ces motifs celui qui porte le caractère de la légitimité morale? quelle est parmi ces fins celle que la raison recon* naît comme essentiellement bonne? voilà ce que nous demanderons d'abord à la conscience.
Elle nous dira qu'il y a pour l'activité humaine trois modes essantiellement distincts de développement, celui qui s'accomplit sous l'empire des mouvements de la passion, celui qui est dirigé par les calculs de l'intérêt, celui enfin qui se caractérise par l'idée d'une obligation universelle imposée à Tagent moral. C'est au sein de ce triple développement de l'activité humaine que nous irons chercher la loi qui la doit gouverner. Nous prouverons successivement qu'il est absolument impossible de découvrir dans les mouvements de la sensibilité ou dans les combinaisons de l'égoïsme aucun principe qui ait le caractère d'une véritable loi. L'histoire viendra ici au secours de l'analyse psychologique; elle nous montrera l'impuissance radicale de tous les systèmes qui ont tenté de régler la conduite humaine par des sentiments ou par des intérêts. Épicure et Hobbes, Aristippe et Adam Smith, tour à tour convaincus d'erreur, nous apprendront à chercher dans les idées universelles de la raison le principe régulateur de la conduite humaine. L'exploration approfondie de ce mode sublime de l'activité, où désormais affranchie de tout mobile personnel, elle ne prend conseil que de l'ordre éternel des choses et n'aspire qu'à y concourir librement, nous éclaircira tout le mystère de notre destinée ; les idées d'obligation morale, de devoir et de droit, de mérite et de démérite, la nature du bien et du mal, rapport de notre bien avec le bien universel et absolu, le rôle de la raison dans l'homme, celui de l'instinct, celui de l'égo'isme, le juste rapport de la vertu et du bonheur, en un mot, toute l'éco-
nomie de notre natui^e morale nous apparaîtra dans une pleine lumière.
Le moment viendra alors d'appliquer la loi morale à Tlnfinie diversité des actions liumaines. Nous ramènerons aisément toutes les relations possibles de l'homme à trois relations essentielles, savoir : avec lui-même» avec ses semblables et avec Dieu. Dans chacun de ces ordres divers, nous tracerons les lignes générales suivant lesquelles la conduite humaine se doit diriger. Les principes généraux une fois bien établis, les caractères de la loi morale nettement tracés, le but de Texistence humaine marqué, nous pourrons sans crainte laisser à la conscience le soin de démêler, dans ce nombre infini de situations diverses et compliquées que la vie amène avec soi, la route de la sagesse et du devoir.
DES DlfTÉRSNTS MOTIFS BT DES DIFFBRIlfTES FINS DES ACTIONS