‹ Manuel de philosophieChapitre 47 sur 129 · Jouffroy, Cours de droit naturel j xvi* leçon · texte numérisé non relu

Jouffroy, Cours de droit naturel j xvi* leçon

gui l'a reçu. Ceux qpi voient danser un bateleur sur une corde lâche, imitent tous ses mouvenients, et balancent eux-mêmes leur corps de même que s'ils voltigeaient. Les personnes qui ont les fibres délicates, et qui sont d'un tempérament faible, assurent qu'en voyant les plaies et les ulcères des mendiants qu'ils rencontrent dans les rues, ils sentent une douleur et une démangeaison dans les mêmes parties de leur corps. L'horreur que leur inspire la misère de ces malheureux affecte ces parties plutôt que d'autres, et cette horreur naît en eux de l'idée qu'ils se forment des souffrances qu'ils endureraient eux-mêmes, s*ils étaient effectivement à leur place et si cette partie de leur corps était réellement affectée. Cette idée est assez forte, vu la faiblesse de leur constitution, pour produire la douleur ou la démangeaison dont ils se plaignent. Les personnes les plus robustes ont observé plusieurs fois qu*en voyant un homme qui a mal aux yeux, ils y sentent pareillement du mal, ce qui provient de la même cause, cet organe dans les hommes les mieux constitués étant infiniment plus délicat qu'aucune autre partie de l'homme le plus faible.

< Nous sympathisons même avec les morts, et sans faire attention à ce qu'il y a d'important dans leur situation, à cet avenir formidable qui les attend, nous ne sommes affectés que par les circonstances qui frappent nos sens, mais qui ne peuvent influer sur leur bonheur. Nous pensons qu'on est malheureux d'être privé de la lumière du soleil, de la vie et du commerce des hommes, d'être enfermé dans un tombeau pour servir de pâture à la corruption et aux reptiles, d'être entièrement oublié dans le monde, de n'avoir plus de part à l'amitié ni au souvenir de nos parents et de nos plus chers amis. Nous croyons ne pouvoir trop nous intéresser pour ceux qui ont siîbi une calamité aussi effrayante, ni témoigner trop de compassion à des gens que tout le monde est sur le point d'oublier; et parles vains honneurs que nous rendons à leur mémoire, nous tâchons, malheureusement pour nous, de perpétuer par le secours de l'art le triste souvenir de leur malheur. Ce qui nous paraît encore augmenter leur calamité est que leur compassion ne peut servir à les consoler, que tout ce que nous faisons leur est inutile, et que ce qui adoucit les

autres chagrins^ les regrets, l'amour et les pleurs de leurs amis» ne servent qu'à aigrir le sentiment que nous avons de leur misère et sont entièrement infructueux pour eux. Toutes ces cir« constances ne font sûrement rien au bonheur du mort, et l'idée que nous en avons ne saurait troubler leur repos. L'idée de cette affreuse et éternelle mélancolie que notre imagination attache naturellement à leur état, natt de ce qu'au changement qu'ils ont^BOuffert nous joignons le sentiment intérieur que nous en avons y nous mettant nous-mêmes à leur place, et logeant pour ainsi dire nos ftmes toutes vivantes dans leurs corps inanimés ^ »

Adam Smith, après avoir reconnu et décrit, on voit avec quelle finesse et quelle pénétration, le phénomène de la sympathie, porte dans la découverte de ses lois la même analyse exacte et déliée, puis il s'efforce d'en déduire une explication complète de toutes les notions morales et des principes mêmes sur lesquels reposent tous nos devoirs, ^oici le fond de cette remarquable théorie, réduite à ses éléments les plus essentiels.

Toute action a pour mobile un sentiment de l'&me, et elle est appréciée non en elle-même, mais par le sentiment qui l'a inspirée. Or celui qui est témoin de l'action sympathise à tel ou tel degré ou ne sympathise pas avec le sentiment d*où elle dérive, et il juge l'action bonne ou mauvaise en conséquence. Voilà l'idée du bien et du maL

Quand l'action a pour origine un sentiment bienveillanti elle excite la gratitude de celui qui en est l'objet. Le témoin de l'action, sympathisant avec cette gratitude, désire du bien à l'agent moral et, par suite, l'en juge digne. Voilà l'idée de mérite. Celle de démérite s'explique d'une manière analogue.

Jusqu'à présent, Adam Smith n'a donné que le moyen de qualifier les actions d'autrui. Hais il remarque que pour qualifier ses propres actions, il suffit de se mettre à la place d'un spectateur impartial, ce qui est toujours possible, à son avis.

Le remords et la satisfaction morale s'expliquent dans cette

1< Adam Smith, Théorie des tmtimmUt moraux y part* I, stot. i.

théorie par la tristesse et la joie que nous ressentons naturellement, quand nous nous savons en harmonie ou en désaccord de sentiment avec nos semblables. G*est là une loi générale de la sympathie qu*Âdam Smith a souvent décrite, et il s*en sert d'une manière assurément très- ingénieuse pour expliquer le remords et la satisfaction morale. Celui qui agit mal, c'est celui qui obéit à des sentiments avec lesquels les autres hommes ne peuvent sympathiser; il se sent donc en rapport d'antipathie avec ses semblables, et il souffre. Au contraire, celui qui fait le bien, c'est-à-dire celui qui soumet sa conduite à l'empire de cet ordre de sentiments dont la nature est d'exciter une sympathie universelle, celui-là sent son âme en harmonie avec celle de ses semblables, et il éprouve le plus pur et le plus délicieux de tous les plaisirs.

Précisons maintenant la réponse d'Adam Smith à ces questions essentielles qu'on a le droit d'adresser à quiconque fait un système de morale : Quel est le principe de qualification des actions humaines? C'est le degré d'émotion sympathique ou antipathique d'un spectateur impartial. Quel est le mobile légitime de l'activité? C'est l'amour de la sympathie avec la haine de l'antipathie, amour et haine qui sont du reste parfaitement désintéressés. Ce mobile engendre, suivant Adam Smith, quatre vertus distinctes dont l'ensemble constitue la perfection de la vertu. Deux de ces vertus, l'une positive, l'autre négative, se rapportent à la manifestation de nos sentiments : ce sont l'empire de soi et la bienveillance; les deux autres, dont l'une encore est positive, et l'autre négative, se rapportent à l'action même et à la conduite ; ce sont la justice et la bienfaisance.

L'effort par lequel nous retenons dans le degré où elle est convenable, la manifestation de chacune de nos affections constitue l'empire de soi, source de toutes les vertus respectables. L'effort par lequel, au contraire, nous élevons notre émotion sympathique pour la rapprocher autant que possible de l'affection originale d'autrui, constitue la bienveillance, principe de toutes les vertus aimables. Ces deux vertus ont la même fin, qui est Tharmonie des affections. En diminuant par la première, la vivacité

de nos affections originales, en exaltant par la seconde celle de nos affections sympathiques, nous aspirons au même résultat, qui est de mettre notre sensibilité à l'unisson de celles de nos semblables ; dans les deux cas, nous allons au-devant de leur émotion, et dans le rapprochement auquel leur sensibilité aspire comme la nôtre, nous leur épargnons, si je puis parler ainsi, la moitié du chemin. Empire sur soi et bienveillance, telles sont donc les deux vertus par la pratique desquelles, dans notre double rôle de spectateur et d*agent, nous imprimons à nos affections et à nos actes le caractère de la convenance et réalisons entre nos semblables et nous la plus haute harmonie de sentiments.

A la seconde qualité morale d'une affection, le mérite, se rattachent également deux vertus, la bienfaisance et la justice. La répression de toutes les affections qui tendent au mal des autres, le ressentiment légitime excepté, constitue la justice; le développement de toutes les affections qui tendent au bien des autres constitue la bienfaisance. La bienfaisance est le principe de toutes les vertus méritantes, la justice est celui de toutes les vertus estimables ; car la justice ayant pour unique effet d'empêcher le mal, n'engendre aucun mérite, tandis que la bienfaisance, produisant le bien, nous rend l'objet propre de la gratitude et par conséquent nous fait mériter.

Si l'on demande enfin à Adam Smith quelle est la fin de la vie humaine, il répond que c'est pour chacun de se mettre le plus possible en rapport sympathique avec le plus grand nombre de ses semblables, et qu'en général, c'est la réalisation progressive de la sympathie universelle, idéal de l'humanité. Cet idéal est en même temps celui du bonheur suprême et de la suprême beauté.

Tels sont les traits les plus généraux du système d'Adam Smith. Nous allons maintenant l'apprécier et apprécier en lui la morale du sentiment dont il est sans contredit Texpression la plus forte et la plus parfaite :

P Je dis en premier lieu qu'Adam Smith altère et défigure, au lieu de les expliquer, toutes les notions morales, les notions

de bien et de mal, de mérite et de démérite, de remords et de satisfaction, de désintéressement et de sacrifice ; la notion du bien et du mal, car chacun sait que pour juger avec sûreté une action morale, il faut étouffer ses sympathies ou ses antipathies, au lieu de les prendre pour mesure ; la notion de mérite et de démérite, car beaucoup d'actions moralement bonnes ou mauvaises sont de nature à ne pas exciter de gratitude ou de ressentiment; de désintéressement et de sacrifice, parce que la sympathie, si elle est purement instinctive, exclut toute idée de réflexion, et si elle est raisonnée, ne peut manquer d'être égoïste; enfin, les idées de remords et de satisfaction morale, puisqu'on mille rencontres, nous nous applaudissons d'avoir accompli une action qui nous attire les plus violentes antipathies, tandis qu'au contraire, il nous arrive, au milieu des applaudissements de l'opinion publi* que, de ne pouvoir nous satisfaire nous-mêmes.

Ce qui explique les erreurs du système de la sympathie, c'est que les jugements que porte la raison sur la moralité des actes, sont accompagnés de certains phénomènes sensibles qui, ayant ei^clusivement frappé l'attention d'Adam Smith, l'ont détournée de tout le reste. Ainsi, il est très-vrai que lorsqu'une action a été jugée moralement bonne par la raison, notre sensibilité s'éveille et sympathise avec l'auteur de l'action. Dans le cas contraire, elle éprouve et manifeste de la répugnance, et suivant que sont excitées des émotions sympathiques ou antipathiques, elle jouit ou elle soufi're. Voilà des phénomènes d'une certitude incontestable; mais loin d'être le principe des qualifications morales, ils en sont une suite et une conséquence.

2* Je dis en second lieu que la règle fournie par le système d'Adam Smith, pour apprécier les actions humaines, est une règle équivoque, une règle arbitraire, une règle dépourvue de toute fixité et de toute généralité. Cette règle est équivoque. Qu'est-ce, en effet, dans un pareil système, qu'un spectateur impartial? De quelle impartialité s'agit-il ici? Est'^oe d'une im*partialité de raison? mais alors, c'est la raison qui juge, ce n'est plus la sympathie. Est-ce d'une impartialité de jugement t mais ' cela ne peut se comprendre. La passion est essentiellement par«

tiale. Un homme est impartial, quand il juge sans passion, c'està-dire quand il juge avec sa raison et non avec ses sentiments, Pourquoi un ennemi est-il un juge partial? c'est qu'il ne juge pas de sang-froid. A quelle condition un ami serait-il impartial pour un ami? à condition de faire taire son cœur. Ainsi donc, ridée de prendre pour règle d'une action l'émotion sympathique d'un spectateur impartial, ou n'a pas de sens précis, ou renferme une insoluble contradiction.

La règle d'Adam Smith est en outre parfaitement arbitraire. Qu'est-ce en effet que l'instinct sympathique? est-ce tout l'instinct? Non, c'est un certain instinct entre un grand nombre qui sont en nous. Ce sont donc les impulsions d'un certain instinct que le système érige en lois de la morale. Mais qu'a donc de merveilleux cet instinct, qui communique à ses impulsions le caractère de loi, et toute l'autorité, toute la suprématie qui s'attache à ce caractère.

< J'interroge le livre de Smith, et le livre de Smith ne me répond pas. Je cherche dans la nature humaine, et la nature hu<maine ne m'explique pas ce merveilleux privilège. Que j'aie l'instinct de sympathie, je le reconnais; que cet instinct de sympathie se développe selon certaines lois, j'en tombe d'accord ; qu'il agisse enGn comme mobile sur ma volonté, je ne le nie pas; mais j'ai une foule d'autres instincts, j'ai des instincts purement personnels; j'ai l'instinct d*ain^er, j'ai l'instinct d'imiter, j'ai l'instinct de connaître, j'ai l'instinct d'agir, et tous ces instincts sont des phénomènes de même nature. Où donc est le droit de la sympathie, où donc est son titre? Comment ses impulsions deviennent-elles des règles au nom desquelles doivent être jugées, approuvées, condamnées, les impulsions de tous les autres instincts , et non-seulement les impulsions des autres instincts, mais les actes de toutes les autres facultés de notre nature, et ceux-là même de l'intelligence et de la raison? Et si on ne peut expliquer cet occulte privilège, je demande si tout au moins on le sent, si la conscience en témoigne, si ces règles de la sympathie nous imposent, et si, sans savoir pourquoi elles nous obligent, nous savons du moins qu'elles le font, »

La règle d*Adam Smith est donc parfaitement arbitraire; il est tout aussi aisé de la convaincre d'être absolument dépourvue de toute fixité et de toute universalité.

Je me suppose en présence d'un grand nombre de personnes de tout âge, de tout sexe, de toutes professions, et, pour remplir autant que possible la condition d*impartialité voulue par Smith, je suppose de plus qu'aucune de ces personnes ne me connaisse, qu*il n'y ait entre elles et moi aucun lien d'amitié ni d'intérêt, en un mot, aucun rapport d'aucune espèce; admettez que j'éprouve devant tous ces spectateurs une certaine émotion? Je dis que toutes ces sensibilités vont sympathiser avec mon émotion à des degrés essentiellement différents. N'est-il pas évident, en effet, que les sensibilités vives la partageront vivement, et les sensibilités froides, froidement; que telle personne préoccupée ne ressentira rien, tandis que telle autre qui se rendra attentive, pourra être profondément touchée; qu'entre l'émotion des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, de l'homme du monde et du paysan, du marchand et du soldat, de l'homme qui aura l'humeur triste et de celui qui l'aura joyeuse, il y aura infailliblement des différences très-grandes ; en un mot, qu'une foule de circonstances, dont le nombre est aussi impossible à fixer que l'influence à calculer modifieront à des degrés infinis la sympathie qu'excitera mon affection ? De tant de sympathies, laquelle sera ma règle, laquelle choisirai-je, pour décider de la convenance de mon émotion ? Sera-ce la vôtre, ou celle de votre voisin, ou celle d'une troisième personne? où faudra-t-il que je cherche la moyenne de ces sympathies? Mais pourquoi la moyenne, et comment la trouverai-je entre tant de quantités que je ne puis connaître ni apprécier? Et si je ne la trouve pas, que faudra-t-il que je pense de mon émotion, comment saurai-je, dans l'hypothèse de Smith, si elle est ou si elle n'est pas convenante?

Mais changeons les rôles; à mon tour je me fais spectateur; à mon tour, je me mets en présence de l'émotion d'une autre personne. Ce matin, je l'aurais partagée à un certain degré ; ce soir, je la partagerai à un autre; si je suis à jeun, me voilà froid; si

j'ai bien dîné, me voilà tendre: si je rêve philosophie ou affaires, je demeure insensible ; si je suis d'humeur à laisser mon imagination s'exalter, ma sympathie s'anime , je suis profondément ému, je verse des larmes. Entre toutes ces sympathies, laquelle choîsirai-jeî Jugerai-je de la convenance des affections, d'après ma sympathie du matin ou d'après ma sympathie du soir, d'après ma sympathie affamée ou d'après ma sympathie rassasiée, d'après ma sympathie excitée par l'imagination, ou d'après ma sympathie préoccupée ou affairée? Et quand j'aurais choisi, l'âge, la maladie, mille circonstances , viendraient changer ma règle et me replonger dans l'incertitude. Et si moi, spectateur unique, et qui ai une conscience précise de ce que j'éprouve, je suis embar* rassé, pour juger les autres, de trouver dans mon impartiale sympathie le règle que je cherche, comment voudriez-vous que je ne fusse pas, quand il me faut, pour me juger moi-même, la tirer de la diversité infinie des sympathies impartiales de la société qui m'entoure , et non-seulement de la société qui m'entoure, mais, comme Smith l'exige, de l'humanité tout entière? Comment veut-on que je me mette à la place des hommes de tous les lieux et de tous les temps , et que , tirant une moyenne entre tant de qualités, non-seulement diverses, mais mobiles, et que, de plus, il est impossible que je connaisse , j'arrive par là à la règle dont j'ai besoin pour apprécier mes sentiments et mes actions? Assurément, mettre de telles conditions la possession d'une règle de jugement et de conduite , c'est faire de la moralité une chose absolument impossible S

Il semble qu'Adam Smith ait senti lui-même toutes les difficultés de son système. Il a la bonne foi de convenir qu'en certains cas , sa règle est inapplicable , et que la sympathie de son semblable serait alors mauvaise conseillère; mais s'il en est ainsi , que devient sa règle d'appréciation ? Smith a cru se tirer de ce pas difficile par l'idée d'un spectateur intime , qui n'est ni telle personne, ni telle autre, mais pour ainsi dire un autre moimême, un moi impartial et infaillible détaché du moi passionné

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