‹ Manuel de philosophieChapitre 50 sur 129 · I. Id. ib.f obap. zn · texte numérisé non relu

I. Id. ib.f obap. zn

Son principe une fois posé, Hobbes en déduit les conséquences avec cette rigueur de logique, cette netteté et cette intrépidité d'analyse que bien peu de philosophes ont portées aussi loin que lui. Parmi ces conséquences, nous signalerons d*abord les quatre suivantes :

l*" Toute action qui n'a pas de suites pour le bien-être est ab* solument indifférente.

â*" La vie étant la condition essentielle du bien-être, la conser« vation de l'individu est pour lui le premier des biens, et, si Ton peut employer ici ces paroles, le plus impérieux et le plus sacré des devoirs. Nous rappellerons ici que ce même moraliste à qui nous venons d'emprunter quelques articles de son catéchisme» a entrepris de déduire tous les devoirs de l'homme du principe de la conservation individuelle. Volney s'est montré en cela disciple très-conséquent de Hobbes. Et il ne faut pas croire qu'il se soit fait aucune illusion sur la nature de son principe fondamental et qu'il ait essayé d'en dissimuler la grossièreté :

— « D. Est-ce que la vertu et le vice n'ont pas un objet purement spirituel et abstrait des sens ?

— < R. Non : c'est toujours à ce but physique qu*ils se rapportent en dernière analyse, et ce but est toujours de détruire ou de conserver le corps". »

C'est par suite de ce principe véritablement brutal que Volney a été conduit à mettre à côté de la science, de la tempérance et du courage, une quatrième vertu que Platon avait oubliée dans la République : la propreté *. Cette ridicule opinion n'en est pas moins une suite très-rigoureuse du principe fondamental de la morale de l'intérêt, et, par cet endroit, elle méritait d'être signalée.

S"" La troisième conséquence à laquelle Hobbes aboutit, c'est que le bien-être étant de sa nature personnel, chacun est le juge né et le seul juge de la moralité de ses actes.

4<' Tout homme a naturellement droit à tout ce qui peut contribuer à son bien-être.

1. Volney» £a loi naturelle f chap. iv. 3. Id. , Â. , chap. v.

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Ces quatre oonfléquences en amèdent ellecHiiémea une foule d'autres qui eussent effrayé les raisonneurs les plus hardis, mais que Hobbes semble se complaire à déyelopper avec une précision et un sang*froid eitraordinaires^

n déclare expressément que, dans l'état de nature, il est permis à chacun de faire tout ce qu'il lui plait% que rien de ce que l'homme peut faire n'est injuste en soi*, et que ni celui qui fait du mal à un autre» ne se rend coupable d'injustice, ni celui à qui le mal est fait n'a aucune juste raison de se plaindre :

« Si une personne, dit^^il, vient à nuire aune autre, du moment qu'il n'existe entre elles aucun pacte, on peut bien dire que cellelà fait tort à celle-ci, mais non qu'elle lui fasse une injustice. Et en effet, que la personne lésée s'avise de demander réparation, l'autre lui dira : « Que me demandez-vous 7 pourquoi aurais-je agi à votre gré de préférence au mien ? ^ Pour moi, je ne voie rien à répliquer à cette réponse'. «

On se demande, en lisant de tels passages, comment celui qui les a écrits a pu croire à la possibilité d'une morale et entreprendre lui-même d'expliquer à l'homme ses devoirs et ses droits. Voici par quel détour Hobbes a essayé de résoudre cette insurmontable difficulté.

Nous avons vu que dans son système, tout individu a naturellement droit à tout. S'il en est ainsi, et. s'il est vrai en outre que rhomme soit un être foncièrement égoïste, incapable de poursuivre un autre but que son intérêt propre et personnel, il est clair que tout homme trouve dans son semblable un ennemi, et que l'état naturel de l'humanité est un état de guerre. Il faut voir le sombre tableau que nous trace Hobbes de la nattire humaine

t. c Unîcuique licebat facere quagcumque libebat. » (De cive^ cap. i, 10.) 3. « Conwquens est, ut nihil diccndum ait iDJustûm ; nomina jusli €t injimti « locum in hac conditione non babent. * {Leviathanj cap. xiix.)

3. c Ex bis sequitur, injuriam nemini fieri posse, nisi ei quocam interpactum. • —SI qais alicui noceat, quocura nibll pactus est, damntim eî Jnfert, non injuriam. « Etenim si is qui damnum recipit, injuriam expostulartt, if qui fecit sic aic^ret : a Quid tu mihi? Quare faeerem ego potius tuo lubitu quam meo? In qna oratione « ubi nulia intercesserunt pacta, non vidoQ q«ià tit qood powit ra^eboMli > (De cive^ cap. m, 4.)

Utrée à Mi tendances primitives^ avant rétablissement de la so'^ ciété:

« La volonté de nuire^ dit^il, est innée chez tous les hdmmes dans l'état de naturel » ^ • Rien n'est plus agréable^ dans la possession de nos biens propres, que de penser qu'ils sont supérieurs à ceux d'autrui'. » «^ « Les brutes, quand elles ont atteint leur bien-^tre» ne portent point envie aux êtres de leur espace ; l'honune au contraire n'est jamais plus nuisible à autrui que lorsqu'il possède abondamment le loisir et les richesses'. >

On conçoit à merveille que l'état de nature ainsi codçu soit pour Hobbes un état de guerre et, en même temps, le pire état de l'humanité ; on conçoit très^bien aussi que les hommes s'efforcent d'en sortir, et que « la première et fondamentale loi de la na-ture, comme dit le philosophe anglais, ce soit de se procurer là paix, à quelque prix que ce puisse ètre\ » Or quel sera l'état pa^ cifique par eicellence et, conséquemment, le meilleur état possible pour rhumaoitéî Assurément ce sera Tétat le plus éloigné de l'état de guerre, c'est-à-dire de l'état de nature. Gela posé, il n'est pas diifidile à Hobbes de démontrer que l'état social, et, parmi les différentes formes de l'état social, le gouvernement despotique, est la plus parfaite condition de l'humanité i L'état de nature est la liberté absolue» et par suite la lutte de toutes les forces individuelles ; l'état despotique est, au contraire, la compression absolue de toutes les forces individuelles par le pouvoir sociaL L'état de nature, c'est la guerre et le désordre ; l'état despotique, c'est l'ordre et la paix. L'état de nature est celui où les hommes sont le plus misérables, parce que la propriété et la vie n'y ont aucune garantie assurée» tandis que l'état despotique, offrant aux citoyens

1. • VoIuDtas lœdend! omnibus Inest în statu naturae. > (De cive, cap. x, 4.)

2. tt Inter animalia illa (apes at formicas), bonum ptibUcum et prhatam idem « est. » HomJni autem in bonis propriis, nihil tam jucundum est quam quod alia- « nis sunt majora. > {Leviatharif cap. xvn.)

3. c Animalia bruta, quamdiu bene sibi est, non inyident Cftterls; homo autem « tum maxime molestus est quando otio opibusque maxime abundat. » (Leciaihian, cap. xvn.)

k» « Prima tt ftixMUiMntalis Itx nàtiir» etl^ qv^màftiB tam ptMm, ubi habiri «potest. » (De ewe, cap. n, 2.)

les plus fortes garanties possibles de sécurité, est le plus heureux qui se puisse concevoir, celui qui satisfait le plus complètement le désir de bien-être qui est le fond de la nature humaine.

A quelle condition le despotisme réalisera-t-il cet idéal de tran* quillité et de bonheur? A condition d'être lui-même parfaitement fidèle à son idéal, qui est la compression absolue des forces individuelles, seule barrière efficace pour empêcher le retour de la société à l'état de nature, c'est-à-dire à l'anarchie, à la guerre, à tous les maux. Il suit de là que non-seulement le gouvernement des affaires publiques appartient au souverain, sans contrôle et sans limites, mais que la propriété, la vie, l'honneur des citoyens doivent être à sa discrétion. C'est le souverain, c'est la loi écrite par lui qui foit le juste et l'injuste, le bien et le mal. Hobbes le déclare en propres termes : < Ce que le souverain ordonne doit être réputé bon : ce qu'il défend, mal'. »

Ce principe est sans aucune restriction. Si abominable ou si extravagant que puisse être le décret du souverain, le devoir est de s'y conformer. Le souverain donnât-il des ordres contraires à sa propre autorité, c'est-à-dire à l'intérêt suprême de l'État, il faudrait encore lui obéir, parce que son autorité serait bien plus affaiblie et le dommage de la société bien plus grand, si, à cêté de la puissance du souverain, des puissances rivales venaient à se constituer.

On voit avec quelle inexorable rigueur raisonne Hobbes. On ne peut donc plus s'étonner de rien avec lui ; et on est disposé d'avance à le voir livrer au souverain, avec la propriété et la vie des sujets, leur esprit et leur conscience. La religion, la philosophie, les lettres deviennent partie intégrante du gouvernement. Hobbes était, en effet, un trop pénétrant génie pour ne pas comprendre qu'il n'y a point dans la société de forces plus grandes que celle de la religion et celle de la philosophie. Il était donc plus nécessaire encore d'asservir ces deux forces qu'aucune autre

la force suprême, à la force du souverain. Voilà donc le sou-

1. I>« etve, cap. xn : « Régulas boni el mali» Justi e injusti, honesti et inho- • neski, esM legea oiiiles, etc. »

verain chargé, par une suite nécessaire du système, de régler à son gré les croyances de ses si:ûets. Hobbes dit expressément que ces commandements de Dieu : « Tu ne tueras point, — honore ton père et ta mère, » n'obligent qu'autant que la puissance civile le juge convenable'. II ^oute que, dans les lieux où le souverain ordonne d'adorer Dieu sous une forme corporelle, il faut obéir*. Enfin, les idées, comme les croyances, dépendent du souverain, et la logique de Hobbes ne s'arrête pas même devant une dernière conséquence, au delà de laquelle on ne peut aller, savoir : qu'il appartient au souverain de résoudre les questions de physique et de mathématiques, de régler le langage et de décider si on dira que deux et deux font quatre ou si on ne le dira pas*.

On reconnaîtra, par cette exposition, que loin d*avoir forcé les conséquences du principe égoïste, nous les avions plutôt adoucies. La logique de Hobbes vient donc au secours de la nôtre, et la morale de l'intérêt succombe, plus encore, s'il est possible, par les aveux de son plus illustre promoteur que par les attaques de ses adversaires .

1. cSequitur ergolegibus illis, non occides, non mœchaberis, non furaberis, «parentes honorabis, nihil aliud prscepisse Christum, quam ut cives et subditi « suis principibus et summis imperatoribus in quaestionîbus omnibus circa meum, «tuum, suum, alienum, absolute obedirent. » (De ctve, cap. zyu» 18.)

2. « Si quseratur, an obediendum civitati sit, si imperetur Deum colère sub c imagine, coram ils qui id fieri honorificum esse putant, certe faciendum est » (De cive, cap. xv, 18.)

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