Kant, L c, p
DEVOIRS DE L'HOMME ENVERS SOI-MÊME. 37f
Il est inutile de multiplier ces indications. Nous signalerons en terminant une pratique qui nous semble éminemment propre à fortifier en nous le sentiment de nos devoirs envers nousmêmes ; cette pratique, la morale chrétienne nous la fournit, c'est l'examen de conscience.
Voici quelques-uns des principaux avantages de cette admirable habitude qui doit être celle de tout honnête homme : 1* Elle supplée à la sanction extérieure de la loi morale, je veux dire à l'action de l'opinion publique et des lois positives ; 2<' elle noud fait suivre avec i^incérité, sans illusion possible, les progrès ou Tabâidâernent de notre valeur morale; 3« elle dbnne plus de vivacité au renlords ou à W satisfaction de soi-même ; 4» elle prépaie rhomhie à pai*attre un jour au tribunal de celui qui lit au plus profond de nos conscience^ et à lui rendre compte de toute notre Vie.
DEVOIRS DE l'homme ENVERS SES SEMBLABLES.
Pour reconnaître que les hommes sont liés les uns aux autres par des devoirs, il n*est point nécessaire de les considérer comme vivant en société. S'il en-était ainsi, en effet» je serais dégagé de toute obligation à l'égard des hommes qui ne sont pas mes parents ou mes concitoyens: Or ma conscience me dit, au contraire, que tout homme, par cela seul qu'il est homme, est pour moi un être sacré/qui a des droits que je dois respecter, une destinée à laquelle je dois m'intéresser, comme il doit, lui aussi, s'intéresser à la mienne et en respecter l'accomplissement. Audessus des devoirs de Thomme en société, il y a donc des devoirs plus généraux, et ce sont ceux que nous avons surtout ici à considérer.
Ce n'est pas que nous admettions le moins du monde ce chimérique état de l'homme qu'on appelait, au dix-huitième siècle, rétat de nature; nous croyons la société aussi ancienne que l'homme lui-»méme, et nous disons avec Montesquieu : l'homme natt dans la société, et il y reste. Mais il n'en est pas moins possible et légitime de faire abstraction du lien social, et de considérer les hommes dans cet ordre de relations qui ne dépendent que de la communauté de leur nature. Les devoirs qui naissent des rapports particuliers que la société crée entre les hommes viennent ensuite s'ajouter à ces premiers devoirs généraux, mais sans les détruire ; et c'est ainsi qu'on parvient à déterminer successivement ce vaste ensemble d'obligations qui se distinguent et se multiplient avec les relations des hommes, mais ne se confondent et ne se contredisent jamais. De là, dans le droit naturel (car on donne quelquefois ce nom à la morale), toutes ces branches di-
verses : droit politique, droit civil, droit domestique, droit des gens, lesquelles ont leurs analogues dans les institutions politiques, civiles, internationales des peuples.
Nous devons nous borner ici à cette branche du droit naturel, qu'on appelle droit de nature, et qui ne comprend que les devoirs généraux des hommes les uns envers les autres, des hommes, dis-je, considérés en tant qu'hommes et abstraction faite des rapports de famille et de société. Toutefois, pour que cette partie de nos études, en restant circonscrite dans le cadre qui lui convient, ne soit pas trop incomplète, nous esquisserons aussi le droit politique; nous marquerons les devoirs réciproques les plus essen-* tiels qui lient ensemble l'État et les citoyens.
Les devoirs de l'homme envers ses semblables en général sont compris dans ces deux formules : N*empêche pas tes semblables (TaUer à leur fin; formule négative, d'obligation stricte. Aide tes semblables à aller à leur fin ; formule positive, d'obligation large ou imparfaite.
Il est aisé de rattacher ces deux formules aux principes généraux qui ont été établis dans la morale générale. Nous savons que tout être a une fin, et qu'il est bon pour tout être d^aller à sa fin : mais ce qui distingue l'homme des autres êtres, c'est que l'accomplissement de sa fin n'est pas seulement un fait, une loi, un bien : c'est un droit, un devoir, un bien moral. Dès lors, la fin de mes semblables, êtres libres et moraux comme moi, me devient respectable et sacrée comme la mienne propre, et il y aurait crime à y mettre obstacle. Ce n'est pas, du reste, qu'il faille croire que nous soyons affranchis de toute obligation à l'égard des êtres d'une autre espèce que la nôtre, à l'égard des animaux par exemple; nous croyons, au contraire, qu'une morale complète devrait embrasser et régler cet ordre de relations, par conséquent, nous imposer des devoirs envers tous les êtres de la nature ; mais il est incontestable que la qualité d'être libre et moral, dans l'homme, marque ses relations et ses obligations envers ses semblables d'un caractère qui n'appartient qu'à elles.
La conscience universelle a dès longtemps exprimé les princi-
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paux devoirs des hommes les uns à Fégard des autres par deux antiques maximes que le christianisme a fait passer dans les mœurs des peuples modernes : Ne fais poifU à autrui ce que tu ne voudrais pas qui fût faU à toi-même; voilà la traduction expressive et populaire de notre formule négative, qui renferme tous les devoirs qu'on nomme proprement devoirs de respect ou de jus-« tice. Fais pow autrui ce que tu voudrais qui fut faitptmr toi-^mime; on reeonnatt là notre seconde formule, celle qui est positive et qui comprend les devoirs d'amour ou de charité.
Justice et charité, tous les devoirs de l'homme envers sçs semblables sont renfermés dans ces deux vertus ; il n'y a plusqu'i^ en développer successivement les applications.
La première évidemment et la plus essentielle, c'est le devoir de respecter la vie de ses semblables. Tu ne tueras point, dit le Décalogue, et la conscience universelle confirme cette haute prescription. Dans un seul cas, Thomiclde a pu paraître légitime ou excusable ; nous ne parlons pas du cas de défense personnelle, où il noua semt>le évident que celui qui porte atteinte à la vie d'autrui, perd tout droit au respect de la sienne ; nous voulons parler du duel.
Pour apprécier le vrai caractère et la légitimité prétendue du duel, il est bon d'en éclaircir l'origine. Nous emprunterons ici à Montesquieu quelques passager de V Esprit des Uns :
« La loi Salique ^ ne permettait point la preuve par le combat singulier ; la loi des Ripuaires et presque toutes celles des peuples barbares la recevaient. Il me parait que la loi du combat était une suite naturelle et le remède de la loi qui établissait les preuves négatives. Quand on faisait une demande, et qu'on voyait qu'elle allait être injustement éludée par un serment, que restait-il à un guerrier qui se voyait sur le point d'être confondu, qu'à deman* der raison du tort qu'on lui faisait et de l'offre même du parjure ? La loi Salique, qui n'admettait point l'usage des preuves
1. Cette loi portait que celui contre qui on formait une demande ou une accusation pourrait se justifier en jurant avec un certain nombre de témoins qu'il nV ▼ait point fait ce qu'on lui imputait. Le nombre des témoins qui devaient jurer augmentait selon l'importance de la chose; il allait quelquefois jusqu'à soixantedouze. Voy. Montesquieu I StpriS éêg foit, M?. XXVItl, ebap. xiu.
négativea^ n'avait pas besoin de la preuve par le combat et ne la recevait pas; p^aia la loi des Rîpuaires et celle des autres peuples barbares qui admettaient l'usage des preuves négatives furent
forcés d'établir la preuve par le combat. . . .
La preuve par le combat singulier avait quelque raison fondée sur re^^périeqee. Dans une nation éminemment guerrière, la poltronnerie suppose d'autres vices : elle prouve qu'on a résisté à l'éducation qu'on a reçue, et que l'on n'a pas été sensible à l'honneur, ni conduit par les principes qui ont gouverné les autres hommes; elle fait voir qu'on ne craint point leur mépris, et qu'on ne £ût point cas de leur estime : pour peu qu'on soit bien né, on n'y manquera pas ordinairement de l'adresse qui doit s'allier avec la force, ni de la force qui doit concourir avec le courage ; parce que, fsusant cas de l'honneur, on se sera toute sa vie exercé à des choses sans lesquelles on ne peut l'obtenir. De plus, dans une nation guerrière où la force, le courage et la prouesse sont en honneur, les crimes véritablement odieux sont ceux qui naissent de la fourberie, de la finesse et de la rqse, c'est-à-dire de la poltronnerie.
Je disi donc que dans les circonstances du temps où la preuve par le combat et la preuve par le fer chaud et l'e^u bouillante ^ furent en usage, il y eut un tel accord de ces lois avec les mœurs, ^e ce$ lois produisirent moins d'injustices qu'elles ne furent iiyustes ; que les effets furent plus innocenta que leurs causes ; qu'elles choquèrent plus l'équité qu'elles n'en violèrent les droits; qu'elles furent plus déraisonnables que tyranniques....
Déjà, je vois naître et se former les articles particuliers de notre point d'honneur. L'accusateur commençait par déclarer devant le juge qu'un tel avait commis yne telle action; et celui-ci répondait qu'il en avait menti ; sur cela, le juge ordonnait le duel. La maxime s'établit dope que lorsqu'on avait reçu un démenti , il fallait se battre.
Quand un homme avait déclaré qu'il combattrait, il ne pouvait plus s'en départir; et s'il 1q faisait, il était eondamné k une