CARACTÈRES DB LA SBNSIBIUTÉ
}€cHf. Je pote bien, en même temps que je souffre, avoir la connaissance de l'objet qui me fait souffrir; mais cette connaissance s'ajoute à la douleur, elle ne la constitue ni ne la produit; elle n'y est pas indispensable; que je l'aie ou non, je n'en souffre ni plus ni moins. La doideur est un état de moi-même, où je ne m'oppose aucun autre terme distinct de moi ; en sorte qu'un être qui serait, conformément à une fiction célèbre de Gondillac, exclusivement doué de la capacité de sentir, cet être ne soupçonnerait rien hors de lui ; il deviendrait successivement toutes ses sensations. Op voit par là où peut conduire la confusion de la perception avec la sensation; celle-ci est subjective, et par elle-même ne donne pas le dehors; si celle-là n'en diffière pas, nous voilà réduits à l'idéalisme.
Enfin, parce que c'est une propriété de la peine et du plaisir de nous exciter à l'action, et de déterminer en nous des mouvements dont l'énergie égale et souvent surpasse celle de nos actes libres, on a cru pouvoir envelopper sous la domination commune de volonté ou de facultés actives le principe de nos mouvements passionnés et celui de nos libres résolutions. De toutes les confusions possibles, c'est ici la plus dangereuse ; car elle va à dépouiller l'homme de toute liberté, en autorisant ou tout au moins en motivant le transport illégitime des caractères de l'activité instinctive, qui est fatale^ à Tactivité volontaire qui ne dépend que de nous. Descartes y a donné lieu, en ne fixant pas d'une manière assez précise la distinction du désir et de la volonté ; il a introduit par là une tendance au fatalisme, qui a été comme la plaie de son école.
Ces préliminaires posés, il faut entreprendre la description des mille variétés de la peine et du plaisir, de toutes les espèces infiment diverses des sensations et des sentiments humains, des modes innombrables que notre sensibilité affecte. Mais, parce que le détail en est inépuisable, nous devons, pour Tabréger, proposer d'abord ou plutôt rappeler, en la complétant, la description et l'explication générales, données plus haut, de cette grande fonction de l'âme humaine. En effet, chaque fonction de la vie psychologique se distingue de toute autre par certains
caractères constitutifs et essentiels, qui se retrouvent toi^ours sous la variété de ses manifestations diverses ; et de plus, chacune a un but propre et spécial, une raison finale. Assigner ces caractères, c'est décrire la fonction; déterminer ce but, c'est l'expliquer. Cela fait, le reste est relativement sans importance, d'abord parce que le général, et non le particulier, est le véritable objet de la science; ensuite, parce que, s'il y a dans l'exposition du détail d'inévitables lacunes, le lecteur intelligent, une fois en possession du type commun de tous les faits de cet ordre, s'en servira aisément comme d'une règle pour combler ces vides. Cette méthode qui, avant de constater les faits, les explique en les caractérisant par leurs communs côtés et leur commune fin, n*est pas la méthode d'invention, qui procède au contraire du particulier au général ; mais c'est la plus favorable à renseignement, en ce qu'elle éclaire d'avance la route.
L'homme a une fin ; pour la connaître, l'intelligence; pour la poursuivre, la volonté. Mais ni le discernement de l'intelligence n'est assez sûr, ni la puissance de la volonté n'est assez grande, pour qu'il atteigne infailliblement, de sa fin et de son bien, ce qu'il est absolument indispensable qu'il atteigne, sous peine de cesser d'être ou de sortir au moins de la vie actuelle. L'intelligence est tardive, oublieuse, faillible; elle soupçonne notre fin; mais elle ne démêle pas avec assez d'exactitude et de sagacité l'infinie diversité des moyens qu'il faut employer et des soins qu'il y faut prendre. La volonté est bornée dans sa puissance, paresseuse d'ailleurs, et souvent trahie dans l'accomplissement de ses meilleures résolutions par la faiblesse ou la fatigue des organes. Oubli ou ignorance, distraction ou égarement, impuissance ou paresse, Thomme manquera, s'il n'est secouru, à quelqu'un de ces soins impérieux que réclament à chaque instant son corps ou son &me, et périra certainement, s'il est laissé tout à fait à lui-même. Il fallait donc à l'intelligence et à la volonté un supplément, et ce supplément, c'est la sensibilité, c'est la peine et le plaisir, avec l'activité instinctive qu'ils développent en nous.
Voici en effet la description du procédé uniforme que suit la
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naturel pour venir en aide à la faiblesse humaine, dans l'accomplissement de notre destination. Un objets quelle que soit sa nature, objet des sens ou de Tintelligence » matière ou esprit, m*est-il bon et utile, je ressens à son approche et en sa présence une émotion agréable, du plaisir, de la joie; cela, sans me douter de son utilité, quoique je l'ignore, ou plutôt précisément parce que je Tignore, et que je ne la découvrirai point ou la découvrirai trop tard. M'est-il au contraire, et toujours à mon insu, nuisible et dangereux, je souffre de sa présence, et une peine, vive ou faible selon le cas, m'avertit d'un péril inconnu. Il en est de même quand j'ai négligé ou différé trop longtemps d'accomplir un acte nécessaire, de près ou de loin, à la conservation de mon être ; il s'élève alors en moi un sentiment de déplaisir, qui commence par une inquiétude vague, continue par un malaise de plus en plus prononcé, et dégénère enfin en tourment. Que si, stimulé par la peine, j'exécute cet acte, aussitôt le plaisir succède à la peine. Je m'y complais tout le temps qu^il est utile ; dès qu'il se prolonge au delà du nécessaire et menace, en se répétant, de devenir nuisible, la satiété, le dégoût, c'est-à-dire encore la peine arrive pour m'en détourner. D'un seul mot, le bon état et la direction convenable de mes facultés, soit dans le repos, soit dans l'action, en elles-mêmes ou dans leurs rapports avec les objets et les circonstances extérieures sont invariablement accompagnées de plaisir. {It de même, tout désordre en moi, tout emploi vicieux de mon activité , tout péril qui me menace me sont dénoncés par la souffrance. La peine et le plaisir, voilà le moyen employé par la Providence pour nous secourir dans notre faiblesse, et nous prémunir contre nos distractions et nos erreurs. Et remarquez l'excellence de ce moyen ; un conseil, un ordre, même clair et impérieux, n'auraient point fait l'affaire, on peut toujours négliger un conseil, dédaigner un ordre et y résister. Mais la douleur, c'est quelque chose d'importun qui nous obsède, il faut à tout prix s'en délivrer ; mais le plaisir, c'est un attrait doux et puissant à la fois, auquel toute la force de la plus énergique volonté succombe bien souvent.
La peine et le plaisir, avec leurs différentes espèces et leurs in-
nombrables degrés^ c*est le fond de la sensibilité, le signe commun de tous les développements, l'élément simple que l'analyse retrouve toujours sous ses modes les plus complexes. A ce produit propre de la faculté de sentir, s'ajoutent, dans le cours ordinaire de la vie, des composants variables qui en diversiflent les aspects à Tinfirii, sans que le composé lui*méme cesse d*étre et de s'appeler un s«[itiment, parce que Télément affectif persiste au fond et prédomine. Les langues ont pour nommer toutes ces complications du sentiment une multitude de mots, dont le sens n'est pas toujours très-rigoureusement délimité, et qui peuvent quelquefois s'échanger les uns pour les autres, justement à cause du trait commun qui se remarque dans tous les états divers qu'ils désignent. Ainsi, l'objet agréable, quand il est non-seulement senti mais connu, provoque en nous un sentiment de bienveillance, très-variable lui-même selon la nature des êtres auxquels il s'attache et dont le nom général est Yanwwr; nous aimons les choses ou les personnes, nos biens ou nos parents, l'argent ou le pouvoir, et que signifie ce mot, sinon que nous trouvons du plaisir à tout cela? Une personne ou une chose nous agrée ; présente, nous l'aimons ; absente, nous la désirons ; le désir a donc sa source aussi dans le plaisir. Jugeons-nous que l'objet de nos désirs nous sera rendu, c'est alors le sentiment de Yespérancef et du regret si nous pensons au contraire qu'il y faut renoncer. Compliquez ainsi et successivement la peine des mêmes. éléments accessoires, vous obtiendrez une série parallèle de sentiments composés, contraires aux précédents; jointe à la connaissance de l'objet qui la cause, la douleur devient haine; h l'absence de cet objet, aversion ; à la croyance de son retour, crainte ; à la pensée qu'il ne peut revenir, sécurité. Ces sentiments complexes varient autant en degré que le phénomène simple dont ils dérivent, et quelquefois la langue fournit des mots pour en désigner les nuances; par exemple, l'excès de la crainte est la terreur^ celui du regret est le désespoir. Tous, convertis en habitudes et devenus des états permanents de nous-mêmes^ se nomment des passions.
Le plaisir et la peine préviennent l'intelligence; cela Mt, la