Traité de Vê»i*tetieê «f âet attritmU de Dieu , ehap. iv
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sûlument nécessaire : en effet, la production d'une cause , c'est-à-dire d'un être, est une véritable création. Or, créer est un acte qui surpasse la puissance d'une cause finie et requiert absolument une puissance inGnie. Par conséquent , dès que la pensée humaine s'est élevée des phénomènes visibles et passagers de l'univers aux causes invisibles et durables qui les produisent y U faut de deux choses l'une, ou qu'elle s'arrête là, ce qui est impossible, ou qu'elle franchisse d'un seul bond l'intervalle du fini à rinfini et conçoive par delà toutes les causes limitées et imparfaites, analogues à elle-même, la cause des causes, la cause première et infinie qui produit toutes les autres et ne relève que de soi. On remarquera que , dans l'argumentation qui précède, nous avons généralement fait usage de la notion de cause et du principe de causalité. Il est aisé de comprendre qu'on peut fonder sur la notion et le principe de substance une démonstration parfaitement analogue et qui conduit l'esprit des substances contingentes de ce monde à l'être en soi et par soi où elles trouvent leur dernier fondement. C'est pourquoi l'argument qui vient d'être développé est coonu dans l'école sous le nom de Argvmenlvm a contingentia muiidi.
Preuve platonicienne fondée sur l'existence des idées universelles et nécessaires. — Cette preuve , une des plus sublimes et des plus simples que la philosophie ait recueillies dans la conscience du genre humain, a été développée tour à tour par les philosophes spiritualistes des temps anciens et modernes, qui se la sont transmise comme un précieux héritage. Bossuet, Malebranche et Fénelon l'ont trouvée dans saint Anselme et dans saint Augustin , qui eux-mêmes 'l'avaient puisée dans la tradition platonicienne. C'est l'éternel honneur de Platon d'avoir établi le premier que le véritable objet de la science , ce ne sont pas ces phénomènes fugitifs qui paraissent et disparaissent sur la scène du monde, mais les idées éternelles et nécessaires qui font participer l'esprit qui les atteint et s'y attache avec amour de leur plénitude et de leur immobilité. Ces idées du beau, du juste, du vrai » une fois saisies par Tinte! ligence, elle les rattache irrésis-
tiblement à un principe unique^ idéal suprême de Tintelligence, dernier terme de toute pensée , de toute aspiration , de tout amour.
Ce n'est point ici un argument d'école, un syllogisme plus ou moins ingénieux , fruit d*une de ces combinaisons d'idées abs-> traites que la mémoire peut oublier, c'est le mouvement même de l'intelligence de l'homme , s'élevant sans cesse d'elle-même à son principe, je veux dire à cette raison éternelle qui illumine la nôtre et nous sert d'intermédiaire pour atteindre jusqu'au principe même de l'existence. Aussi, les géùies les plus divers se sont-ils accordés à admettre cette preuve. Saint Thomas Ta adoptée comme saint Anselme, Bossuet conmie Féneloo. Empruntons à ces deux derniers écrivains les développements qu'ils lui ont donnés et où chacun a mis l'empreinte particulière de son génie :
< Rien, dit Bossuet, ne sert tant à l'âme pour s'élever à son auteur que la connaissance qu'elle a d'elle-même et de ses sublimes opérations que nous avons appelées intellectuelles.
< Nous avons déjà remarqué que l'entendement a pour objet des vérités étemelles. Les règles des proportions par lesquelles nous mesurons toutes choses sont étemelles et invariables.... Tout ce qui se démontre en mathématiques et en quelque autre science que ce soit est éternel et immuable ; puisque l'effet de la démonstration est de faire voir que la chose ne peut être autrement qu'elle est démontrée.... Et pour venir à quelque chose qui nous touche de plus près, j'entends par ces principes de vérité éternelle que, quand aucun autre être que l'homme et moi-même ne serions pas naturellement, quand Dieu aurait résolu de n'en créer aucun autre, le devoir essentiel de l'homme, dès là qu'il est capable de raisonner, est de vivre selon la raison , et de chercher son auteur, de peur de lui manquer de reconnaissance, si, faute de le chercher, il l'ignorait.
< Toutes ces vérités , et toutes celles que j'en déduis par un raisonnement certain, subsistent indépendamment de tous les temps; en quelque temps que je mette un entendement humain, il les connaîtra ; mais en les connaissant , il les trouvera vérités ^
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il ne les fera pas tellee; car ce ûe sont pas nos connaissances qui font leurs objets» elles les supposent. Ainsi^ ces vérités subsistent devant tous les siècles et devant qu'il y ait eu un entendement humain ; et quand tout ce qui se fait par les règles des proportions, c'est-à-dire tout ce que je vois dans la nature^ serait détruit excepté moi, ces règles se conserveraient dans ma pensée; et je verrais clairement qu'elles seraient toujours bonnes et toujours véritables, quand moi-même je serais détruit ^ et quand il n'y aurait personne qui fût capable de les comprendre.
« Si je cherche maiûtenant oi!i et en quel sujet elles subsistent éternelles et immuables, comme elles sont Je suis obligé d'avouer un être où la vérité est éternellement subsistante et où elle est toujours entendue ; et cet être doit être la vérité même , et doit être toute vérité ; et c'est de lui que la vérité dérive dans tout ce qui est et ce qui s'entend hors de lui.
c C'est donc en lui d'une certaine manière qui m'est incompréhrasible» c'est en lui, dis-je , que je vois ces vérités éternelles; et les voir, c'est me tourner à celui qui est immuablement toute vérité et recevoir ses lumières. Getolget éternel, c'est Dieu, éternellement subsistant » éternellement véritable , ét^nellement la vérité même «
« Et en effet, parmi ces vérités étemelles que je connais, une des plus certaines est celle-ci, qu'il y a quelque chose au monde qui existe d'eUe-méme y par conséquent qui est éternelle et im« muable.
« Qu'il y ait un seul moment où rien ne soit, éternellement rien ne sera. Ainsi, le néant sera à jamais toute vérité, et rien ne sera vrai que le néant; chose absurde et contradictoire. Il y a donc nécessairement quelque chose qui est avant tous les temps , et de toute éternité ; et c'est dans cet étemel que les vérités éternelles subsistent.
« C'est là aussi que je les vois. Tous les autres hommes les voient) eooime moi, ces vérités étemelles; et tous, nous les voyons toujours les mêmes , et nous les voyons être devant nous ; car nous avons commencé, et nous le savons ^ et nous savons que ces vérités ont toiyours été.
« Ainsi nous les voyons dans une lumière supérieure à nousmêmes , et c'est dans cette lumière supérieure que nous voyons aussi si nous faisons bien ou mal, c'est-à-dire si nous agissons ou non selon ces principes constitutifs de notre être. Là donc, nous voyons y avec toutes les autres vérités , les règles invariables de nos mœurs ; et nous voyons qu'il y a des choses d'un devoir indispensable, et que dans celles qui sont naturellement indifférentes , le vrai devoir est de s'accommoder au plus grand bien de la société humaine.
c Ces vérités éternelles, que tout entendement aperçoit toujours les mêmes, par lesquelles tout entendement est réglé , sont quelque chose de Dieu, ou plutôt sont Dieu même.
« Car toutes ces vérités étemelles ne sont au fond qu'une vérité. En effet , je m'aperçois en raisonnant que ces vérités sont suivies. La même vérité qui me fait voir que les mouvements ont certaines règles me fait voir que les actions de ma volonté doivent aussi avoir les leurs. Et je vois ces deux vérités dans cette vérité commune, qui me dit que tout a sa loi, que tout a son ordre: ainsi la vérité est une de soi ; qui la connaît en partie en voit plusieurs; qui les verrait parfaitement , n*en verrait qu'une.
« Et il faut nécessairement que la vérité soit quelque part trèsparfaitement entendue, et l'homme en est à lui-même une preuve indubitable. Car, soit qu'il la considère lui-même ou qu'il étende sa vue sur tous les êtres qui l'environnent , il voit tout soumis à des lois certaines et aux règles immuables de la vérité. Il voit qu'il entend ces lois du moins en partie, lui qui n'a iait ni luimême, ni aucune autre partie de l'univers, si petite qu'elle soit; il voit bien que rien n'aurait été fait, si ces lois n'étaient ailleurs parfaitement entendues , et il voit qu'il faut reconnaître une sagesse étemelle, où toute loi, tout ordre, toute proportion ait sa raison primitive.
« Car il est absurde qu'il y ait tant de suite dans les vérités , tant de proportion dans les choses , tant d'économie dans leur assemblage , Cest-à-dire dans le monde , et que cette suite , cette proportion , cette économie ne soit nulle part bien entendue ; et rhomme, qui n'a rien fait, la connaissant véritablement, quoique
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non pas pleinement , doit juger qu'il y a quelqu'un qui la connaît dans sa perfection, et que ce sera celui-là même qui aura tout fidt.
< Nous n'avons donc , conclut Bossuet j qu'à réfléchir sur nos propres opérations pour entendre que pous venons d'un plus haut principe*. »
Écoutons maintenant Fénelon exposant ces mêmes pensées dans son TraUé de l'existence de Dieu avec une force et un éclat incomparables :
< A la vérité, ma raison est en moi; car il faut que je rentre sans cesse en moi-même pour la trouver : mais la raison supérieure qui me corrige dans le besoin, et que je consulte , n'est point à moi, et elle ne fait point partie de moi-même. Cette règle est parfaite et immuable : je suis changeant et imparfait. Quand je me trompe , elle ne perd pas sa droiture ; quand je me détrompe y ce n'est pas elle qui revient au but. ; c'est elle qui , sans s'être jamais écartée, a l'autorité sur moi de m'y rappeler et de m'y faire revenir ; c'est un mattre intérieur qui me fait taire , qui me fait parler, qui me fait avouer mes erreurs et conflrmer mes jugements; enl'écoutant, je m'instruis; en m'écoutant moi-même, je m'égare. Ce mattre est partout, et sa voix se fait entendre d'un bout de l'univers à Tautre à tous les hommes comme à moi. Pendant qu'il me corrige en France , il corrige d'autres hommes à la Chine, au Japon, dans le Mexique et dans le Pérou, par les mêmes principes....
« Ainsi, ce qui parait le plus à nous, et être le fond de nousmêmes, je veux dire notre raison, est ce qui nous est le moins propre et ce qu'on doit croire le plus emprunté. Nous recevons sans cesse et à tout moment une raison supérieure à nous, comme nous respirons sans cesse l'air, qui est un corps étranger, ou comme nous voyons sans cesse tous les objets voisins de nous à la lumière du soleil , dont les rayons sont des corps étrangers à nos veux.
< Cette raison supérieure domine jusqu'à un certain point, avec
1. Bossuet, TVaitéde Vexùtence de Dieu et de sot-même , chap. iv, v, vi, vn.
un empire absolu , tous les hommes les moins raisonnables , et fait qu'ils sont toujours d'accord, malgré eux, sur ces points. G^est elle qui fait qu'un sauvage du Canada pense beaucoup de choses comme les philosophes grecs et romains les ont pensées. C'est elle qui fait que les géomètres chinois ont trouvé à peu près les mêmes vérités que les Européens, pendant que ces peuples si éloignés étaient inconnus les uns aux autres. C'est elle qui fait qu'on juge au Japon comme en France que deux et deux font quatre ; et il ne faut pas craindre qu'aucun peuple change d*opinion là-dessus. C'est elle qui fait que les hommes pensent encore aujourd'hui sur divers points conune on pensait il y a quatre mille ans....
< En toutes choses nous trouvons comme divers principes au dedans de nous ; l'un donne, l'autre reçoit ; l'un manque, l'autre supplée ; l'un se trompe, l'autre corrige ; l'un va de travers par sa pente, l'autre le redresse : c'est cette expérience mal prise et mal entendue qui avait fait tomber dans l'erreur les marcionites et les manichéens. Chacun sent en soi une raison bornée et subalterne, qui s'égare dès qu'elle échappe à une entière subordination, et qui ne se corrige qu'en rentrant sous le joug d'une autre raison supérieure, universelle et immuable. Ainsi, tout porte en nous la marque d'une raison subalterne, bornée, participée, empruntée, et qui a besoin qu'une autre la redresse à chaque moment. Tous les hommes sont raisonnables de la môme raison qui se communique à eux selon divers degrés ; il y a un certain nombre de sages, mais la sagesse où ils puisent, comme dans leur source, et qui les fait ce qu'ils sont, est unique.
« Où est-elle cette sagesse ? où est-elle cette raison commune et supérieure tout ensemble à toutes les raisons bornées et imparfaites du genre humain ? où est-il donc cet oracle qui ne se tait jamais, et contre lequel ne peuvent jamais rien tous les préjugés des peuples? où est-elle cetle raison qu'on a sans cesse besoin de consulter, et qui nous prévient pour nous inspirer d'entendre sa voix? où est-elle cette vive lumière qui illumine tout homme venant en ce monde? où est-elle cette pure et douce
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lumière qui , non-seulement éclaire les yeux ouverts , mais qui ouvre les yeux fermés , qui guérit les yeux malades , qui donne des yeux à ceux qui n'en ont pas pour la voir, enfin» qui inspire le désir d'être éclairé par elle, et qui se fait aimer par ceux mêmes qui craignent de la voir !...
« Il y a un soleil des esprits , qui les éclaire beaucoup mieux que le soleil visible n'éclaire les corps : ce soleil des esprits nous donne tout ensemble et sa lumière et l'amour de sa lumière pour la chercher. Ce soleil de vérité ne laisse aucune ombre, et il luit en même temps dans les deux hémisphères : il brille autant sur nous la nuit que le jour : ce n'est point au dehors qu'il répand ses rayons ; il habite en chacun de nous. Un homme ne peut jamais dérober ses rayons à un autre homme : on le voit également en quelque coin de l'univers qu'on soit caché. Un homme n'a jamais besoin de dire à un autre : Retirez-vous, pour me laisser voir ce soleil ; vous me dérobez ses rayons ; vous enlevez la part qui m'est due.
« Ce soleil ne se couche jamais, et ne souffre aucun nuage que ceux qui sont formés par nos passions : c'est un jour sans ombre : il éclaire les sauvages mêmes dans leurs antres les plus profonds et les plus obscurs ; il n'y a que les yeux malades qui se ferment à sa lumière , et encore même n'y a-t-il point d'homme si malade et si aveugle qui ne marche encore à la lueur de quelque lumière sombre qui lui reste de ce soleil intérieur des consciences. Cette lumière universelle découvre et représente à nos esprits tous les objets; et nous ne pouvons rien juger que par elle, comme nous ne pouvons discerner aucun corps qu'aux rayons du soleil....
« Voilà donc deux raisons que je trouve en moi ; l'une est en moi, l'autre est au-^dessus de moi. Celle qui est en moi est trèsimparfaite, prévenue, précipitée, sujette à s'égarer, changeante, opiniâtre, ignorante et bornée ; enfin, elle ne possède jamais rien que d'emprunt. L'autre est commune à tous les hommes, supérieure à eux; elle est parfaite, éternelle, immuable, toujours prête à se communiquer en tous lieux, et à redresser tous les esprits qui se trompent, enfin, incapable d'être jamais ni épuisée.
EXISTJBftCE û£ DIEU. 483
ni partagée, quoiqu'elle se donne à tous ceux qui la veulent. Où est^elle cette raison parfaite qui est si près de moi , et si différente de moi Y Où est-telle? 11 faut qu'elle soit quelque chose de réel ; car le néant ne peut être parfait , ni perfectionner les natures imparfiiitea* Où est-elle cette raison suprême? N'est-elle pas le Dieu que je cherche^? *
Preuve de Descartes fondée sur Vidée de Fêtre parfait, — Cette preuve, très-simple au fond, revient à ceci : Je suis un être imparfait entouré de choses imparfaites ; et toutefois du sein de cette imperfection, je m*élève par rirrésistible élan de ma pensée et de mon cœur à l'idée d'une perfection souveraine qui possède dans leur plénitude et unit en soi l'intelligence, la puissance, la sagesse, tous ces attributs en un mot dont je n'aperçois qu'une ombre en moi-même et autour de moi. D'où me vient cette idée sublime? Elle ne peut sortir de mon fonds imparfait et misérable, et je ne puis pas davantage en avoir trouvé le modèle dans cet imparfait univers; il reste que cette idée de la perfection me vienne de Tétre parfait lui-même, qui l'a mise en moi pour être comme la marque de l'ouvrier empreinte sur son ouvrage ••
Cette preuve est d'une solidité invincible. Pour comprendre la forme que Descartes lui a donnée et les objections que Gassendi et Hobbes ont élevées contre elle, il faut distinguer entre la réalité objective d'une idée et sa réalité formelle. Éclaircissons cette distinction à l'aide d'une comparaison qui nous est fournie par un philosophe contemporain*: < Une lettre de change ne contient pas la réalité de la somme qu'elle représente ; cette somme n'est réellement que dans la caisse du banquier. Toutefois, la lettre de change contient la somme d'une certaine manière, puisqu'elle en tient lieu. Cette somme est encore contenue ailleurs d'une autre façon : elle est virtuellement dans le crédit du banquier qui
1. Fénelon, Traité de VexisUneê de Dieu, part. I, chap. nr, $ 3.