Platon, trad. de M. Cousin, t. XI, p
ATTRIBnTS DE DIEU. 451
identité absolue • Quel abîme pour notre raison i II faut bien cependant que l'esprit humaiu accepte ces deux Térités également bien démontrées, que Dieu est vivant et qu'il est immuable. C*est la faiblesse de Thomme de ne pouvoir les concilier; mais c'est sa grandeur de concevoir clairement Tune et l'autre , et c*est sa sagesse et son salut de les embrasser ensemble^ quoiqu'il ne puisse pas saisir le nceud qui les unit.
De téUmiU de Dmt. — Cet attribut , quand on sait l'entendre , se déduit de l'immutabilité et se confond presque avec elle. Dire que Dieu est éternel, ce n'est pas dire qu'il dure toujours; car cela seul dure qui change, et Dieu est inaccessible à tout change-? ment; c'est dire que pendant que tout s'écoule dans le temps. Dieu seul ne s'écoule pas et reste lui-môme. A proprement par^ 1er, Dieu ne tombe en aucune façon dans le temps; il est en dehors et au-dessus de lui. Concevoir qu'il est en tout temps , c'est donc rester infiniment au-dessous de la perfection de son essence , c^est presque la dégrader, car c'est confondre la vie étemelle de Dieu, toujours une et toujours la même dans son incompréhensible fécondité, avec la vie fugitive et changeante des créatures. C'est ce que Platon a compris et exprimé d'une ma-* nière merveilleuse dans ce passage célèbre du Timée , où il nous fait assister à l'origine même de l'univers , du changement et du temps .
« L'auteur et le père du monde voyant cette image des dieux éternels (le monde, image des idées) en mouvement et vivante , se réjouit, et dans sa joie , il pensa à la rendre encore plus semblable à son modèle ; et celui-ci étant un animal étemel , il chercha à donner à l'univers toute la perfection possible. La nature du modèle était éternelle, et le caractère d'éternité ne pouvait s'adapter entièrement à ce qui a commencé , Dieu résolut donc de faire une image mobile del'étemité ; et par la disposition qu'il Dût entre toutes les parties de l'univers, il fit de l'éternité qui repose dans l'unité cette image étemelle, mais divisible, qm nous appelons le temps. Avec le monde naquirent les jours, les nuits, les mois et les années, qui n'existaient point auparavant.
452 THËODIGËE.
Ce ne sont là que des parties du temps ; le passée le futur en sont des formes passagères que, dans notre ignorance, nous transportons mal à propos à la substance étemelle; car nous avons rhabitude de dire : elle fut, elle est et sera ; elle est, voilà ce qu*il faut dire en vérité. Le passé et le futur ne conviennent qu'à la génération qui se succède dans le temps, car ce sont là des mouvements. Mais la substance éternelle, toujours la même et immuable, ne peut devenir ni plus vieille, ni plus jeune, de même qu'elle n'est, ni ne fut, ni ne sera jamais dans le temps. Elle n'est sujette à aucun des accidents que la génération impose aux choses sensibles , à ces formes du temps qui imite l'éternité et se meut dans un cercle mesuré par le nombre ^ »
Fénelon s'est montré le digne interprète de cette doctrine platonicienne dans les beaux développements qu'il a donnés à Tidée de l'éternité divinité :
c La parfaite et absolue permanence de l'être nécessaire et immuable, dit-il, est ce que je dois nommer l'éternité. Dieu ne peut changer de modifications, puisqu'il n'en peut jamais avoir aucune ; le vrai infini ne souffrant point de bornes dans son être, ne peut avoir aucune borne dans son existence ; par conséquent , il ne peut avoir aucun temps ni durée; car ce que j'appelle durée, c'est une existence divisible et bornée , c'est ce qui est précisément opposé à la permanence.il est donc permanent et fixe dans son existence.
< C'est donc retomber dans l'idée du temps et confondre tout , que de vouloir encore imaginer en Dieu rien qui ait rapport à aucune succession : en lui rien ne dure parce que rien ne passe ; tout est fixe , tout est à la fois , tout est immobile : en Dieu rien n'a été, rien ne sera, mais tout est. Supprimons donc pour lui toutes questions que l'habitude et la faiblesse de l'esprit fini qui veut embrasser l'igfini à sa mode étroite et raccourcie , me tenteraient de faire.
c Dirai-je, 6 mon Dieu 1 que vous aviez déjà une éternité d'existence en vous-même avant que vous m'eussiez créé, et qu'il
L Platon, Timée, trad. franc, t. X, p. 129 et suiv.
VOUS reste encore uoe éternité après ma création, où vous existez toujours! Ces mots de déjà et d'aprèf sont indignes de celui qui est. Vous ne pouvez souffrir aucun passé et aucun avenir en vous. C'est une folie que de vouloir diviser votre éternité, qui est une permanence indivisible : c*est vouloir que le rivage s'enfuie, parce qu'en descendant le long d'un fleuve je m'éloigne toiyours de ce rivage qui est immobile.
c Hais il est faux que la création de votre ouvrage partage votre éternité en deux éternités. Deux éternités ne feraient pas plus qu'une seule : une éternité partagée qui aurait une partie antérieure et une partie postérieure ne serait plus une véritable éternité; en voulant la multiplier, on la détruirait, parce qu'une partie serait nécessairement la borne de l'autre par le bout où elles se toucheraient. Qui dit éternité, s'il entend ce qu'il dit, ne dit que ce qui* est, et rien au delà; car tout ce qu'on ajoute à cette infinie simplicité, l'anéantit ; qui dit éternité, ne souffre plus le langage du temps. Le temps et l'éternité sont incommensurables, ils ne peuvent être comparés ; et on est séduit par sa propre faiblesse toutes les fois qu'on imagine quelque rapport entre des choses si disproportionnées.
« Ce qui passe a été et sera, et passe du prétérit au futur par un présent imperceptible qu'on ne peut jamais assigner. Mais ce qui ne passe point existe absolument, et n'a qu'un présent infini ; il est, et c'est tout ce qu'il est permis d'en dire; il est sans temps dans tous les temps de la création. Quiconque sort de cette simplicité tombe de l'éternité dans le temps. »
De FimmensiU de Dieu. — Les explications étendues qu'on vient de lire sur l'éternité divine, nous dispensent d'insister sur un attribut tout analogue , celui de l'immensité. La plupart des points de ressemblance que l'analyse découvre entre les notions d'espace et de temps, on les retrouve entre les idées d'éternité et d'immensité.
De même que l'éternité de Dieu n'est au fond que son immutabilité opposée aux variations du temps, de même l'immensité de Dieu n'est que son unité opposée aux limitations de l'espace.
454 THÉODIGÉE,
Dieu est en dehors et au-dessus de l'espace, comme il est en dehors et au-dessus du temps. Dire qu'il est immense, ce n'est pas dire qu'il est en tout lieu ; car cela seul occupe un lieu qui est capable de limites, et Dieu n'en peut souffrir aucune. On ne doit pas plus concevoir l'essence divine comme répandue dans l'espace, que se la représenter comme s'écoulant dans le temps ; ce serait la dégrader et l'assimiler à l'essence imparfaite des créatures.
Newton et Glarke sont certainement tombés dans Terreur, quand ils ont fait de l'espace une propriété de Dieu, surtout quand ils sont allés jusqu'à dire que l'espace est pour Dieu un^ sorte de sensorium, un organe à l'aide duquel il perçoit les choses. C'est ici le moment de rappeler la réfutation décisive que Leibnitz a donnée de cette doctrine ; nous avons déjà reproduit les parties les plus importantes de cette réfutation, dont nous citerons encore un dernier passage :
« Dire que Dieu discerne les choses qui se passent, parce qu'il est présent aux substances, et non pas par la dépendance que la continuation de leur existence a de lui, et qu'on peut dire envelopper une production continuelle, c'est dire des choses non intelligibles. La simple présence, ou la proximité de coexistence, ne suffit point pour entendre comment ce qui se passe dans un être, doit répondre à ce qui se passe dans un autre être.
« Par après, c'est donner justement dans la doctrine qui fait de Dieu l'Ame du monde, puisqu'on le fait sentir les choses, non pas par la dépendance qu'elles ont de lui, c'est-à-dire par la produc» tion continuelle de ce qu'il y a de bon et de parfait en elles, mais par une manière de sentiment, comme l'on s'imagine que notre ftme sent ce qui se passe /dans le corps. C'est bien dégrader la connaissance divine K •
Par la méditation attentive des attributs qui ont été exposés jusqu'à ce moment, nous avons appris à séparer profondément la nature divine de celle des êtres finis. Nous avons opposé à la