Fénelon, Traité de Vexistence de Dieu, part. II, chap. v
sont-elles pas des perfections? l'imprudence, rinjustice, la méchanceté, des imperfections ? Connaissons - nous en ce monde quelque chose de plus excellent que la sagesse, la justice et la bonté ? Y a-t-il des attributs plus parfaitement positifs plus parfaitement dégagés de toute limitation, de toute négation? S'il en est ainsi, et s'il est légitime et même nécessaire de ne refuser à Dieu aucune perfection, d'exclure toute imperfection de son essence et de concevoir en lui, sous le caractère de la plénitude infinie, tout ce qui se rencontre de positif, d'efTectif, d'excellent dans les êtres de la nature, n'est-ce pas une conséquence rigoureuse de dire que Dieu est infiniment sage, juste et bon, et que toute injustice, toute imprévoyance, toute malice, répugnent essentiellement à sa perfection?
Dieu est bon, non-seulement parce que son activité est toujours réglée par une raison parfaite, mais aussi, parce qu'il aime infiniment ses créatures et répand en elles, autant que sa sagesse le permet et que leur nécessaire fragilité le comporte, le plaisir et la félicité. Il peut sembler, au premier abord, que les idées d'amour et de joie rabaissent la perfection divine et ne peuvent s'accorder avec elle. Loin de là ; elles en sont des éléments nécessaires, et au lieu de diminuer la majesté de l'Être parfait, elles nous la rendent plus touchante et plus adorable. Qu'y a-t-il de meilleur que d'aimer? qu'y a4-il de plus divin qu'une pure joie? L'amour, dit-on, suppose le besoin de l'objet aimé; la joie suppose la souffrance. Il n'en est rien ; tout cela n'est vrai que dans ce monde misérable où tout amour est plus ou moins séparé de son objet, où toute joie est mêlée de douleur. Mais la joie et l'amour, en soi, sont choses parfaites et positives. Aimer en efiet et posséder, pour Dieu, c'est tout un. Il s'aime et se possède soimême ; il aime et possède toutes ses créatures, il les aime et les possède à proportion de leur bonté, c'est-à-dire selon qu'elles sont plus ou moins dignes d'être possédées et aimées. Par suite, Dieu jouit d'une félicité parfaite, fruit sublime d'un désir de perfection et de bonheur éternellement rassasié. Et non-seulement Dieu aime infiniment et jouit d'un bonheur infini ; mais il a voulu
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être aimé de quelques-unes de ses créatures, se donner à elles en leur donnant la faculté de le connaître et de l'aimer, et déposer ainsi dans leur nature le germe d'une félicité immortelle, image de sa propre félicité.
Telle est la portée de cet attribut divin de la bonté, le plus élevé peut-être où nous puissions atteindre, celui qui nous fait toucher, pour ainsi dire, Dieu par ce qu'il y a dans notre propre nature de plus intime, et par ce qu'il y a dans la sienne de plus profond. Dieu en effet n'est pas seulement bon; mais, comme déjà Platon l'avait vu*, il est en toutes choses et en soi, le Bien même.
Rien de plus lumineux que ces attributs divins de la sagesse, de la justice et de la bonté, quand on les considère dans leur principe. Mais dès que l'on descend de cette haute région pour abaisser ses regards vers cet imparfait et changeant univers, il faut Tavouer, la lumière s'obscurcit, les ténèbres s'amassent, et si vaste, si harmonieuse, si imposante que soit l'œuvre de Dieu, on a souvent bien de la peine à y reconnaître la marque de Touvrier. Est-ce à dire qu'il y ait contradiction entre l'expérience et la raison, entre Dieu et le monde? Non certes. Hais ce monde ou semblent entrer le hasard et le mal, c'est le monde tel qu'il se montre à nos faibles yeux, dans un point de l'espace, dans un moment fugitif du temps. Nul doute que si nous pouvions un instant déchirer le voile que les limites de notre nature opposent à notre intelligence, le monde nous apparaîtrait alors tel qu'il est pour Dieu même; le désordre, le hasard et le mal, détruits avec notre ignorance, laisseraient éclater dans l'univers toute la perfection de son auteur. Ainsi donc, l'origine de toutes les difficultés qui s'élèvent contre la sagesse, la justice et la bonté divines, c'est l'imperfection de notre être, ce sont les bornes étroites de l'expérience. Or, comment les données incomplètes d'une observation nécessairement bornée prévaudraient- elles contre les clartés de l'évidence rationnelle? Assurons-nous donc à l'avance