Fénelon, Lettres sur la métaphysique^ lettre n, chap. ii
tie^au casque Dieu le veuille; il est«Qanifeste qu'elle peut Tôtre, et il ne s'agit que de la volonté de Dieu à cet égard.
U s*agit de savoir si l'âme a en soi des causes naturelles de destruction qui fassent finir son existence après un certain temps , et si on peut démontrer philosophiquement que l'âme n'a point en soi de telles causes. En voici la preuve négative. Dès qu'on a supposé la distinction très-réelle du corps et de l'âme, on est tout étonné de leur union, et ce n'est que par la seule puissance de Dieu qu'on peut concevoir comment il a pu unir et faire opérer de concert ces deux natures si dissemblables. Les corps ne pensent point; les ânies ne sont ni divisibles, ni étendues, ni figurées, ni revêtues des propriétés corporelles. Demandez à toute personne sensée, si la pensée qui est en elle est ronde ou carrée, blanche ou jaune, chaude ou froide, divisible en six ou en douze morceaux : cette personne, au lieu de vous répondre sérieusement, se mettra à rire. Demandez-lui si les atomes dont son corps est composé sont sages ou fous, s'ils se connaissent, s'ils sont vertueux, s'ils ont de l'amitié les uns pour les autres, si les atomes ronds ont plus d'esprit et de vertu que les atomes carrés : cette personne rira encore et ne pourra pas croire que vous lui parliez sérieusement.
La distinction réelle et l'entière dissemblance de nature de ces deux êtres étant ainsi établie, on ne doit nuUemenf s'étonner que leur union, qui ne consiste que dans une espèce de concert ou de rapport mutuel entre les pensées de l'un ou les mouvements de l'autre, puisse cesser sans qu'aucun de ces êtres cesse d'exister; il faut au contraire s'étonner comment deux êtres de nature si dissemblable peuvent demeurer quelque temps dans ce concert d'opérations. A quel propos conclurait-on donc que l'un de ces deux êtres serait anéanti, dès que leur union, qui leur est si peu naturelle, viendrait à cesser? Représentons-nous deux corps qui sont absolument de même nature; séparez-les, vous ne détruisez ni l'un ni l'autre. Bien plus l'existence de l'un ne peut jamais prouver l'existence de l'autre, et l'anéantissement de Tautre ne peut jamais prouver l'anéantissement du premier. Quoiqu'on les suppose semblables en tout, leur distinction réelle
486 THÉODIGÉE.
Buflit pour démontrer qu'ils ne sont jamais l'un à l'autre une cause d'existence ou d'anéantissement , par la raison que l'un n'étant pas l'autre, il peut exister ou être anéanti sans cet autre corps. Leur distinction fkit leur indépendance mutuelle. Que si l'on doit raisonner ainsi de deux corps qu'on sépare et qui sont entièrement de même nature, à combien plus forte raison doiton raisonner de même d'un esprit et d'un corps dont l'union n'a rien de naturel, tant leurs natures sont dissemblables en tout ! D'un côté, la cessation d'une union si accidentelle à ces deux natures ne peut être ni à l'une ni à l'autre une cause d'anéantissement; de l'autre, l'anéantissement même de l'un de ces deux êtres ne serait en aucune façon une raison ou cause d'anéantissement pour l'autre. Un être qui n'est nullement la cause de l'existence de l'autre ne peut pas être la cause de son anéantissement. Il est donc clair comme le jour que la désunion du corps et de rflme ne peut opérer l'anéantissement ni de l'âme ni du corps, et que l'anéantissement même du corps n'opérerait rien pour faire cesser l'existence de l'&me.
De son côté le corps n'est point anéanti. Il n'y a pas le moindre atome qui périsse. Il n'arrive dans ce qu'on appelle la mort qu'un simple dérangement d'organes ; les corpuscules les plus subtils s'exhalent ; la machine se dissout et se démonte : mais en quelque endroit que la corruption ou le hasard en écarte les débriSy aucune parcelle ne cesse jamais d'exister, et tous les philosophes sont d'accord pour supposer qu'il n'arrive jamais dans l'univers l'anéantissement du plus vil et du plus Imperceptible atome. A quel propos craindrait-on l'anéantissement de cette autre substance très-noble et très-puissante que nous appelons Ydme? Gomment pourrait-on s'imaginer que le corps, qui ne s'anéantit nullement, anéantisse l'Ame, qui est plus noble que lui, qui lui est étrangère, et qui en est absolument indépendanteT La désunion de ces deux êtres ne peut pas plus opérer l'anéantissement de l'un que de l'autre. On suppose sans doute que nui atome du corps n'est anéanti dans le moment de cette désunion des deux parties : pourquoi donc cherehe-t-on avec tant d'em« pressement des prétextes pour croire que l'ftme, qui est ineompa-
rablement plus parfaite, est anéantie? Il est vrai qu'en tout temps Dieu est tout-puissant pour l'anéantir, s'il le veut, mais il n'y a aucune raison de croire qu'il le veuille faire dans le temps de la désunion du corps plutôt que dans le temps deFunion. Ce qu'on appelle la mort n'étant qu'un simple dérangement des corpuscules qui composent les organes, on ne peut pas dire que ce dérangement arrive dans Tâme comme dans le corps. L'Ame, étant un être pensant, n'a aucune des propriétés corporelles : elle n'a ni parties, ni figure, ni situation des parties entre elles, ni mouvement ou changement de situation. Ainsi, nul dérangement ne peut lui arriver. »
Cette preuve en elle-même est assurément invincible; mais elle ne suffit pas. Elle établit parfaitement en effet ce qu'on peut appeler l'immortalité métaphysique de l'Ame ; mais, sur son immortalité morale, elle ne nous apprend rien. En d'autres termes, je m'assure ainsi que la substance, l'être de mon &me ne sera point anéanti, quand mon corps viendra à se dissoudre.; mais que deviendra ma personne, ma conscience d'être moral, ma vie? Voilà ce qu'elles ne me disent pas, et voilà cependant ce que je veux savoir. Que m'importe que mon Ame survive, si elle doit s'endormir pour toujours de ce lourd sommeil qui dès cette vie m'arrache par instants à moi-même? Encore i un sommeil passager, ce n'est que le repos ; mais un sommeil éternel, c'est le néant. Qu'importe même que mon Ame renouvelée par la mort passe à des destinées nouvelles ? Si brillantes que l'imagination les rêve, dès que ma personne y doit être étrangère, elles cessent de m'intéresser. Consultez le genre humain ; l'immortalité dont il nourrit la sainte espérance, celle que l'Ame religieuse demande à la divine bonté, celle qui relève le faible, l'opprimé, en Jetant sur leur misère présente le reflet consolateur d'une meilleure destinée, c'est l'immortalité de la personne. L'immortalité métaphysique de l'Ame est un problème & occuper les philosophes ; le genre humain ne le connaît pas, et pour lui, mourir à la conscience, c'est mourir tout entier.
La seconde preuve n'a point l'inconvénient que nous venons de
438 THËODIGÉE.
signaler. Fondée sur des idées morales, c'est le sujet même de la moralité, la personne intelligente et libre dont elle prouve la permanence.
Cette preuve est trop simple pour que nous ayons besoin d'y insister. Qu'il nous suffise d'en rappeler avec précision les éléments constitutifs : c'est un principe solidement établi plus haut, que la loi morale doit avoir une sanction; une sanction, dis-je, qui soit parfaitement juste, parfaitement proportionnée, parfaitement efficace. Or, on peut réduire à quatre espèces les différentes sanctions dont la loi morale est susceptible ici-bas, savoir : la sanction naturelle, la sanction légale, la sanction de l'opinion publique, enfin celle de la conscience ou sanction intérieure. Examinons tour à tour chacune d'elles, et nous n'aurons aucune peine, soit qu'on les isole, soit qu'on les réunisse, à les convaincre d'insuffisance.
J'appelle sanction naturelle cette loi en vertu de laquelle l'être moral trouve la punition ou la récompense de son action dans les suites naturelles qu'elle entraîne. Ainsi, la débauche ruine la santé et abrutit l'intelligence; une vie tempérante, au contraire, affermit et conserve toutes nos facultés. Cette sanction est assurément très-juste; mais elle manque de proportion et d'universalité. Par exemple, l'influence du libertinage sur la santé dépend de la force de la constitution et de la nature du tempérament. Combien d'hommes aux mœurs déréglées ont conservé, jusque dans les dernières années d'une vieillesse dissolue, toute la force et toute la grâce de leur esprit 1 que de fois le travail le plus obstiné est resté stérile pour une intelligence mal douée, tandis que des natures d'élite produisent sans effort les fruits les plus merveilleux 1
La sanction des lois est essentiellement incomplète, puisqu'elle se borne à punir et ne récompense pas. De plus, elle ne punit que l'infraction d'une seule espèce de devoirs, ceux de Thomme envers ses semblables. Et même parmi ces devoirs , elle n*atteint que la violation des devoirs de justice, laissant les hommes fouler aux pieds sans châtiment les devoirs d'amour et de charité. En outre elle frappe quelquefois l'innocent, et très-souvent
ignore ou épargne le coupable. Enfin, appliquée par des hommes et procédant par catégories générales, elle ne saurait être exactement proportionnée à la gravité des infractions.
La sanction de Topinion publique est plus incomplète encore ; quoi de plus changeant et de plus téméraire que les jugements d*un public frivole, distrait, passionné, variable? Que de crimes restent cachés ! Que d'hypocrites sont honorés I Que de nobles actions tirent tout leur prix de leur obscurité!
Reste la sanction du remords et de la satisfaction morale. Cellelà ne manque jamais, et elle est toujours juste. Mais d'abord, elle dépend de la sensibilité de chacun, et par là porte un caractère variable et relatif; ensuite, elle manque, en certains cas, de proportion, puisqu'on voit les coupables s'endurcir à mesure qu'ils s'enfoncent plus profondément dans le crime. Sans doute, cet endurcissement est lui même une punition, et Platon a pu soutenir dans le Gorgias^ avec une admirable profondeur, que le plus grand mal qu'on puisse infliger à un homme coupable, c'est l'impunité ; mais quel est le sens de cette pensée ? Pourquoi l'impunité est-elle un mal si terrible, sinon parce qu'elle sépare l'homme de l'ordre moral, et le livre sans excuse, au sortir de ce monde, aux rigueurs de la justice divine? Concluons donc que la sanction terrestre de la loi morale est insuffisante et incomplète, et que la vie présente fait contracter en quelque sorte à la Providence la dette d'une vie à venir.
Que sera cette vie? Aura-t-elle ou non un terme? Problèmes, ou plutôt mystères pleins d'attraits pour noire curiosité et peutêtre impénétrables à notre faible raison 1 II est cependant un ordre sérieux et élevé de considérations qui peuvent autoriser l'homme à croire que la Providence n'a voulu mettre aucune borne à son développement moral.
L'homme en effet a reçu de la Providence des facultés merveilleuses, dont la nature est telle que non-seulement la vie présente ne suffit pas à les satisfaire, ce qui déjà prouve une vie à venir, mais qu'elles ne peuvent trouver leur destination légitime que dans la possession ou plutôt dans la poursuite éternelle de
490 THËODICâE.
leurs objets, par conséquent, dans une vie qui ne saurait avoir de terme. Lors donc qu'on prouve, en s'appuyant sur la force naturelle de ces nobles instincts du cœur et de Tesprit de l'homnie que la condition terrestre n'est que le prélude d'une autre existence, on démontre par là même que cette seconde existence ne finira pas. Tel est le caractère particulier de cette dernière preuve de l'immortalité de l'Ame, à laquelle s'attachait sans cesse un moraliste contemporain, et qui était comme le but le plus élevé de tous ses travaux.
« La fin de l'homme, dit M. Jouffroy \ telle qu'elle résulte de sa nature, telle que l'implique sa nature, ne s'accomplit paspar» faitement dans cette vie, et ne peut pas s'accomplir parfaitement dans cette vie. Prenez une tendance quelconque de notre nature, et voyez si cette tendance est dans aucun individu humain, je dis plus, est dans l'espèce humaine tout entière, complètement satisfaite. Il est évident qu'elle n'est complètement satisfaite ni dans l'individu, ni dans l'espèce. Il est évident de plus que, tant que le monde sera organisé comme il l'est, et il ne peut pas l'être autrement, il y a impossibilité à ce qu'aucune tendance de notre nature soit complètement satisfaite, soit dans l'individu, soit dans l'espèce. Savez-vous ce que c'est que la satisfaction d'une tendance de notre nature? G'esf, pour l'intelligence, la connaissance absolue ; pour la sympathie, l'union absolue et l'harmonie corn* plète des êtres entre eux. Or, il est très-évident, pour m'arréter à ces deux exemples, que la science absolue, et cette harmonie et cette union parfaite des êtres entre eux, sont absolument irréalisables dans l'organisation de ce monde, tel qu'il est. Et que l'on ne dise pas que cela tient à l'organisation de la société, et qu'en organisant autrement la société, on arriverait à la parfaite et complète satisfaction des tendances de notre nature, comme le prétend une secte très-moderne. Il n'y a pas d'organisation de la société qui puisse aboutir à la science absolue ; il n'y a pas d'organisation de la société qui puisse aboutir à l'union complète des êtres entre eux dans ce monde. Assurément, par des organisa-
1 • Cavrs de dfoit noftifai, leçon xxx.
ATTRIBUTS DE DJEU. 491
tionB plus ou moins habiles de la société, on peut augmenter la somme des satisfactions des différentes tendances de notre nature, et peut-être de toutes. C'est en cela que consiste le progrès de la science sociale. Ainsi, dans le temps présent, la sympathie de chaque individu est infiniment plus satisfaite qu'elle ne l'est à l'état barbare, à l'état pastoral, à l'état de peuple chasseur, dans les différentes situations où nous avons vu l'espèce humaine arriver successivement dans la carrière de la civilisation. Sans aucun doute, la curiosité, la sympathie sont infiniment mieux satisfaites dans l'ordre de choses actuel, que dans les ordres de choses précédents; mais mesurez cette réalisation partielle avec la satisfaction complète de nos tendances, et TOUS comprendrez qu'il n'y a pas d'organisation sociale qui puisse porter remède à ce mal inévitable qui est attaché k la condition d'ici-bas.
On peut donc avancer par la civilisation vers la fin pour laquelle notre nature a été faite, mais on ne peut pas l'atteindre dans le monde organisé comme il est.
Tout le travail de l'humaniié tend vers cette fin et vers ces différents élémr nts; mais il y tend avec une éternelle résistance de la part des choses. Il avance, mais ce but est impossible & atteindre; le but est au delà de toute la portée de ses efforts. Sans doute, dans le temps présent, nous pouvons nous féliciter d'être arrivés, dans la carrière de l'humanité, à un certain degré où la vie est assez douce; mais elle est douce relativement, et quand vous êtes arrivé au terme de la connaissance humaine telle qu'elle existe, les problèmes qui vous intéressaient le plus sont souvent encore insolubles, et non-seulement ceux que vous concevez, mais ceux que vous ne concevez pas; car vous savez que, dans cette carrière de la connaissance humaine, une foule de problèmes se posent, se détaillent; la carrière s'étend à mesure qu'elle se développe. Ainsi, l'obstacle est le caractère de la condition humaine; l'obstacle rencontré par toutes nos facultés travaillant toutes à la satisfaction de nos tendances, l'obstacle est là, il est dans la condition de ce monde. Cet univers, organisé comme il l'est, est, pour me servir de ma formule, la mise en
492 THÉODIGÉE.
opposition des différentes destinées, des différents développements ici-bas. Tout être en borne un autre, et est borné par tous les autres ; nous ne faisons que nous borner mutuellement, et tout Fart de la civilisation, ne consiste qu'à mettre en harmonie, à rendre parallèles les forces qui naturellement ne l'étaient pas du tout. Chaque découverte nouvelle dans la civilisation sociale tend à rendre parallèles des forces qui étaient en opposition, et toutes nos découvertes des sciences naturelles ou physiques sur la nature, ne tendent qu'à mettre en parallèle avec notre force, des forces aveugles qui étaienf en lutte avec elle. Ainsi, toutes les fois que Ton découvre la loi d'une force naturelle, de la vapeur, de l'air, qu'advient-il? C'est que, connaissant la loi de cette force aveugle, vous dirigez cette force dans le sens de vos desseins : d'opposée qu'elle était à vous, elle devient parallèle à vous, elle devient un instrument entre vos mains. La civilisation tend à mettre en harmonie toutes les forces qui l'animent, particulièrement les forces humaines; car, avant la civilisation, ces forces étaient plus ou moins en opposition. Mais entre Tharmonie complète et le degré d'harmonie que la puissance humaine peut à la longue établir entre les forces qui animent ce monde, il restera toujours un espace incommensurable.
Il résulte de là que la fin absolue de l'homme, telle qu'elle résulte de sa nature, n'est pas réalisable dans ce monde, par conséquent que l'homme et Tespèce humaine n*ont pas été mis en ce monde pour arriver à la réalisation de cette fin ; car s'ils y avaient été mis pour cela, le monde aurait été organisé pour que cela fût possible. Or cela ne l'est pas, donc ce n'est pas pour cela qu'ils y ont été mis. »
On aperçoit aisément l'infinie portée de cette preuve. Pourquoi la vie présente ne suffit-elle pas aux facultés de l'homme? C'est que la vie présente est bornée, tandis que les objets où tendent les facultés de l'homme sont infinis. Voilà ce qui fait de l'homme un être à part dans la création, un être dont la nature diffère infiniment de tout ce qui l'entoure, et dont la destinée, par conséquent, doit répondre à la sublimité de sa nature. Rien de borné, rien de fini ne sufBt au cœur et à l'esprit de l'homme;
rien ne pourrait épuiser ses désirs que la possession même de FinGni ; et comme il est et sera toujours infiniment éloigné de ce terme inaccessible, tout porte à croire que la Providence a voulu l'en rapprocher sans cesse dans une série de perfectionnements sans fin.