RiHer, Eût, de la phil, onc, liv. II, chap. m
L'histoire de la philosophie grecque se divise elle-même en trois parties bien distinctes; la curiosité humaine, éveillée sur la question de la nature et de l'origine des choses, aspire à tout expliquer et à tout connaître^ invente prématurément des hypothèses qui ne peuvent reposer sur aucun fondement solide, et vient se perdre dans le scepticisme ; c'est la première période de la philosophie grecque, elle s'étend de Thaïes et Pythagore à Socrate pendant une durée de deux siècles. Socrate s'élève avec force contre le scepticisme frivole qui envahit la philosophie, et remontant à la source du mal, il la trouve dans une ambition démesurée, dans l'absence de méthodes, dans l'ignorance absolue des conditions de la philosophie. La science, remise par lui dans sa voie, a désormais tous les caractères delà maturité ; deux écoles se fondent sur deux principes également vrais, elles se développent, se combattent, et arrivant l'une et Vautre à l'exagération de la vérité, elles donnent enfin naissance à un scepticisme, qui, précédé d'une philosophie plus profonde, au lieu d'aboutir comme le premier scepticisme à une révolution, doit être suivi d'un éclectisme : c*est la seconde période de la philosophie grecque ; elle commence avec Socrate, et parcourt, jusqu'à la fondation de l'école d'Alexandrie, un espace de six siècles. Enfin, l'école d'Alexandrie, à la fois éclectique et mystique, clôt la carrière de la philosophie grecque, et s'éteint sous Justinien, au sixième siècle après J.-G.
S 1. De Thaïes à Socrate.
La pensée humaine, au début de la philosophie, enfante deux écoles rivales, une école de physiciens, une école de rationalistes.
La raison de celte double tendance est la lutte du corps contre Tesprit et des sens contre la raison, dont les anciens sont trèsvivement préoccupés , et que les physiciens expliquent aux dépens de l'esprit, par les propriétés générales de la matière, et les pythagoriciens en exaltant l'élément idéaliste, et en atténuant, au delà du vrai et du possible, la réalité et la force active des corps.
On peut résumer cette opposition des deux écoles primitives en disant quelles physiciens cherchent l'origine du monde dans le monde, et que les spéculatifs la cherchent hors du monde.
Cette origine , ce principe, est nécessairement, pour les physiciens comme pour les rationalistes , quelque chose d'un et de persistant; aucune école ne peut s'arrêter aux phénomènes. Or, il y a, au-dessus des phénomènes ou sous les phénomènes, deux unités différentes : l'unité de la substance, et l'unité de la loi.
Les physiciens, qui s'attachent au monde, trouvent en luimême sa substance ; et les lois qu'ils aspirent à déterminer, ne sont que les preuves, différentes selon la différence des espèces, de l'identité du principe substantiel malgré la diversité des effets.
Les spéculatifs, qui s'élèvent au delà du monde, découvrent au-dessus de lui les lois qui le régissent, et, au-dessus de ces Lois, l'unité de Dieu, qui explique les lois et fonde l'unité de tout le système.
1. Physiciens. École d'Ionie, fondée par Thaïes *. Devenue plus profonde et plus sûre d'elle-même, elle aboutit à l'école atomistique, dont les chefs sont Leucippe et Démocrite '.
1. Philosophes de TËcole d'Ionie : Thaïes, de Milet, 600 ans av. J. C. L'eau est le principe de tout; — Anaximandre, Itussi de Milet, vers 610 av. J. C, ami de Thaïes : Le principe des choses, ou la substance première, est ITnfini (l'indéfini, Timmense); — Phérécyde, de Syros, son contemporain, un peu plus jeune que lui, reconnaît pour principes des choses Pair (qu'il appelle aussi Jupiter), le temps et la matière ou le chaos : Anaximandre et Phérécyde sont les deux premiers philosophes qui aient écrit; — Anaximène, de Milet (vers 557 av. J. C), et plus lard, Diogène d'ApoUonie, prennent aussi Pair pour le premier principe, ou Télément infini et primitif des choses.
Pherycidis utriusque fragnieniaj éd. Fr. Guill. Sturz, Géra, 1789, in-8; 2" édition, 1798.
3. Leucippe (de Milet T) florissait vers 500 av. J. C. — Démocrite d'Abdère, né vers 490, disciple de Leucippe.
582 mSTOIRB DE LA î>HILOSOPHIB.
Le problème tpxe les physiciens se proposent de i'éâôitdre étant d'expliquer Tetistence des phénomènes par la nattire de la substance, la substance doit être cohçue comme tapàble de produire les phénomène^. De là la division de Técole en détit classes ; les uns, s'arrêtànt aut etpérlences les pltis immédiates, donnent à la substance élénlefltairé lé caractère d'un germe, d'une semence, d'une séVe; les autres recourent aux atomeiâ. Lorsque les Ioniens, dans l'insuffisance de la langue et de robsertatiori, parlent d'un élément, comme l'eau, ou l'air ou le feu, il ne s'agit au fond que de l'idée de substance , enyîsagée comme un germe. L'introduction des atomes est un progrès, car les atomes rendent raison deâ éléments priinitifs, comme les éléments primitifs rendent raison des phénomènes. Il reste toujours, dans l'un et l'autre cas, à expliquer la force expansive de la semence, ou le mouvement et la diversité de mouvement des atomes. C'est à ce besoiii que répond la détermiiiation des deux loiâ de répulsion et d'afSnité, quoiqu'elles aient d'abord à leur apparition dans l'école, le caractère de résultats généraux de l'expérience, plutôt que celui de principes. Enfin, la personnification de ces lois, qui deviennent l'amour et la haine, conduisit Heraclite à reconnaître un principe sensible, Anaxagore Un principe intelligent. C'est déjà balbutier le nom de Dieu, et s'élever au-dessus de la sphère de l'observation sensible '. L*empirisme des physiciens de la première période s'arrête à ce dernier effort, qui est comme une sorte de conciliation incomplète entre leur principe et celui de l'école rivale.