Socrate
Pour bien comprendre le rôle de Socrate et le caractère de la révolution dont il est l'auteur, il faut avoir présents à la pensée les résultats les plus généraux du développement philosophique antérieur. Une école de physiciens qui arrive à mépriser la réa* lité même des phénomènes dans l'observation desquels elle s'est absorbée, une école d'idéalistes qui, après avoir sacrifié la réalité sensible à la forme abstraite des lois qui régissent les phéno-
1. Gorgias, Protagoras, Prodicus, Polua, Euthydème,* Thrasymaque, Calliclès, Hippias, Critias.
2. Socrate, fils de Sophronisque et de Phénarète , naquit à Athènes , le 6 du mois de tbargélion de Tan 470 avant J. C. Nous connaissons sa vie et sa doctrine par les Mémoires de Xénophon et les Dialoguet de Platon ; mais comme ces deiix écrivains ne représentent pas Socrate de la même façon , leur témoignage doit être contrôlé Tun par Tautre. Diogène de Laèrte et Athénée ont aussi raconté sur Socrate beaucoup de détails empruntés pour la plupart aux livres de ses ennemis, et qui doivent, pour cette raison^ inspirer une extrême défiance. On peut aussi lire avec fruit le Traité du génie dé Socrate, par Plutarque.
La biographie de Socrate contient peu d'événements; toute sa vie se passa à
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mènes» s'isole de plus an plu^ du monde d^ la sensation, et pnit par se conoçntrep 4^ns la contemplation de ^i9tb^olu : ^iifln, toute une génération de sophistes, saps doctrines, Qu du moins n'ay^qt que des doctrines pégatives ^t par conséquent pernicieuses» âpres au g^in, saps considération, sans mœurs, mais nop sans talents; faisapt de la philosophie un métier, employant les plus précieuses facultés de l'intelligence à soutenir tour à tour indifTéremmept la vérité et l'erreuri voilà ce que Sociale trouvait devant lui. La science périssait, si Ton n'y portait remède; là, par excès de témérité dans l'application d'un principe trop absolu, ici, par un usage dégradant des méthodes philosophiques. Le premier^ }e plus évident caractère de Socrate, celui qui du premier coup le sépare de ses devanciers, c'est la mesure, la prudence, lamo4estie. l\ ne s'annonce pas, comme les Ioniens ou les
philosopher en public. D'abord sculpteur comme son père, il put, grâce aux conseils et aux secours de Criton, riche Athénien, se livrer sans réserve k son goût pour la philosophie. Ce génie de Socrate, qui ne le quittait jamais^ et l'avertissait toujours quand il était si^r le point de mal faire, n'était sans doute dans sa pensée que la voix plus présente de la coascience, et peut-être cédait-il un peu à l'influence des idées mythologiques en le personnifiant. On sait que le physionomiste Zopyre lui ayant attribué les penchants les plus vicieux, Socrate déclara qu'en effet il était né avec de n^auvaises inclinations qu'il avait vaincues à force d'attention sur lui-même. On sait aussi tous les chagrins que lui causa l'humeur de sa femme Xantippe. Les accusations élevées contre ses mœurs ne peuvent être que des calomnies. Sa vie tout entière, sa doctrine, celle de Platon, son disciple, le mettent hors d'atteinte. Appelé par les lois à combattre pour le pays, à Potidée il sauva Àlcibiade, à Délium il sauva Xénophon. Membre du sénat élu par le sort, sous la tyrannie des Trente, il s'opposa seul i un jugement inique, et résista à la colère aveugle de la multitude. 11 avait contre lui les sophistes qu'il avait démasqués; les prêtres, qui considéraient comme une impiété ce culte de la Providence divine qui appreDait*aux hommes à mépriser leurs faux dieux; les politiques, aux yeux desquels la religion établie était une institution nécessaire au maintien de r£tat. I^a comédie des Nuées f antérieure d'environ vingt-quatre ans au procès de Socrate, ne fit qu'exprimer les haines et les défiances qu'il excitait, et en les exprimant, leur donna une nouvelle force. Socrate, qui avait toujours été partisan de l'aristocratie, eut contre lui les événements qui firent peser sur ses concitoyens une aristocratie tyrannique, et rendirent sa doctrine politique impopulaire. Anytus, homme infiuent du parti démocratique, le fit dénoncer par Mêlions, poète obscur, comme coupable d'in^piété; et Socrate, condamné à mort, refusa de s'échapper de sa prison et but la ciguë à l'âge de soixante-dix ans. — Rien ne peut dispenser de lire, au moins dans l& traduction de M. Cousin , trois dialogues de Platon qui contiennent le récit de cette fin héroïque : V Apologie de Socrate, le Criton et le Phédon.
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pythagoriciens, pour le philosophe qui va donner }e secret de tout; encore moins se vante-t-^il comnie les sophiste^ de posséder la science universelle. Suivez-le dans ses conversations 4vec les représentants des diverses écoles, il est plein d'admiration pour leur savoir; quant à lui, il ne sait rien; c'est toujours par là qu'il commence. Mais cette admiratioii dont il se vante, prenez-y garde, elle cache l'ironie socratique. Il se présente commue un humble disciple, et peu h peu le disciple embarrasse le maître, le confond, le réduit au silence; et il se trouve que le philosophe présomptueux de tout à l'heure ton^be au niveau de Socrate, ou plutôt tombe encore plus bas ; car ils ne savent rien ni l'un ni l'autre, mais Socrate a la conscience de son ignorance ; et n'est-ce rien que de connaître son mal?
Ce premier caractère de la révolution socratique a une importance extrême. Au lieu de se précipiter ardemment vers les solutions, la philosophie, avertie par ses chutes, se recueille désormais , s'examine, pèse sçs forces, compare les facultés dont elle dispose avec le but vers lequel elle tend ; c'est-à-dire qu'elle passe de la témérité de l'enfance à la sagesse de Tâge mûr, qu'elle étudie l'instrument avant de l'employer, qu'elle éclaire et assure sa marche, qu'elle passe du connu à l'inconnu, et qu'au lieu d'écouter les chimères de l'imagination, elle reste fidèle au bon sens, et aime mieux avouer son ignorance que de la déguiser par un mensonge, lorsque les moyens de connaître la vérité viennent à lui faire défaut.
C'est dans ce sens qu'il faut interpréter cette science de l'ignorance dont Socrate fait tant de bruit. Socrate est très-éloigné d'être un sceptique. De cet état d'humiliation où il réduit les sophistes, il ne tire rien contre la possibilité de connaître; sa conclusion ne porte que sur la témérité des sophistes, sur leur ambition irréfléchie. Pour lui, loin de se montrer indifférent à la vérité, au milieu de toutes ces disputes, il montre pour elle l'amour le plus persévérant et le plus sincère. Il faut chercher la vérité avec plus de sincérité que les sophistes, avec moins de témérité que leurs devanciers. Il faut porter en tout du calme, de la modération, de la prudence.
Un autre caractère de la révolution socratique, qui se lie intimement au premier^ c'est la pure et sereine morale dont Socrate donne en même temps le précepte et l'exemple. 11 ne fallait rien moins que ces belles maximes, enseignées avec tant de simplicité, de noblesse et de douceur, et cette vie, passée tout entière sur la place publique, sous les yeux du peuple, dans la pratique de toutes les vertus, couronnée par une fin héroïque, pour rendre à la philosophie la dignité qui lui%ppartient, et la sauver du décri où elle commençait à tomber. Socrate réussit sur les deux points si complètement, qu'après sa mort les sophistes disparaissent entièrement et laissent la place à des écoles entourées de respect, qui, par l'emploi réfléchi et attentif des méthodes, marchent à la conquête de la vérité.
Pour lui, son influence s'était surtout concentrée sur les méthodes, et il avait marqué moins profondément sa trace dans les doctrines. Chercher la vérité avec ardeur et sincérité; faire de cette profession, déshonorée par les sophistes, la profession la plus noble et la plus respectée ; ôter à la philosophie le caractère poétique et aventureux que les premiers penseurs lui avaient donné pour en faire une science proprement dite ; appeler l'attention des philosophes sur les méthodes, et, parmi les méthodes, signaler avant tout celle qui consiste à connaître les facultés dont on va se servir, à en constater la légitimité, à en mesurer la force, voilà toute la révolution de Socrate.
Ce n'est pas cependant qu'il n'ait eu aucune doctrine. Socrate avait une doctrine, s'il n'avait pas de système. Il suivait avec intérêt les recherches des physiciens sur la nature, se séparant d'eux au moment où ils prenaient des résultats pour des causes, et refusaient de rien admettre de plus durable, de plus étemel que le monde visible ; il prenait aux idéalistes leur croyance à des lois supérieures qui gouvernent le monde, à un Dieu parfait qui fonde ces lois et les applique; il ne leur laissait que leurs chimères sur les rapports numériques, toute cette géométrie que le bon sens ne pouvait accepter. Il était peut-être moins près que les Éléates de la notion métaphysique de la perfection divine; mais il comprenait et il sentait bien mieux la Providence. Sa
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morale n'avait pas l'austérité de la morale de Pythagope; mais pour être plus douce et plus praticable, elle n'était ni moins sainte, ni moins pure.
Les moyens que Socrate employait pour répandre ses idées variaient selon le but qu'il se proposait. Il ne faisait jamais de longs discours; tout se passait en conversations; mais s*il avait devant lui un sophiste qu'il s'agissait de confondre, il le conduisait tout doucement à avouer sa défaite par une suite d'objections où la raillerie et la vigueur dialectique se cachaient sous une apparente bonhomie; c'est ce qu'on a appelle Yironie de Socrate. S'il voulait au contraire établir quelque principe, au lieu de montrer la vanité de ceux qui avaient cours dans les écoles, et qu'il eût affaire à quelque jeune homme épris de la philosophie, il dirigeait la conversation de manière à le mettre sur la voie, et à lui faire en quelque sorte trouver lui-même ce que Socrate voulait lui ap<* prendre. C'est la méthode que lui-même appelait la mayeutique^ c'est-à-dire l'art d'accoucher les esprits.
De l'enseignement de Socrate sortirent diverses écoles peu connues pour la plupart, parce qu'elles ont laissé peu de monuments, et parce que l'éclat jeté par Platon a rejeté dans l'ombre tous les autres disciples de Socrate. Ce sont la philosophie Mégarique, fondée par Euclide % qui emprunte surtout à Socrate sa redoutable dialectique, et aboutit promptement au scepticisme ; le scepticisme de Pyrrhon *, qui se développa un peu plus tard ; et deux écoles de philosophie morale, l'école cynique, fondée par Antisthène % et à laquelle se rattache Diogène de Synope ^ école oix l'imitation mal entendue de la nature conduisait à tra-
1. Euclide, de Kégare (fi. vers 400), d'abord disciple de VÊcole d*£lée, puis de Socrate. Stilpon de Mégare (fl. vers 300) appartie&t à Técole fondée par Euclide.
2. Pyrrhon d'Êlis (fl. vers 340, m. vers 288, av. J. C), d'abord peintre, accompagna Alexandre dans ses campagnes, et devint ensuite prôtre à £lis. — Timon de Phliunte (fl. vers 272), médecin, d'abord disciple de Stilpon, à Mégare, puia de Pyrrhon, exagéra encore le scepticisme de Pyrrhon, et le réduisit en système.
3. Antisthène, Athénien (fl. vers 380), d'abord disciple de Gorgias, puis do Socrate.
4. Diogène, de Sinope, né en 414, mort en 324 av. J. G. Les Lettres que l'on a sous son nom, et qui se trouvent dans le recueil des lettres publiées par Aide Ha* nuce, réimprimées à Genève en 1806, sont très- probablement apocryphes.
vers une apparente austérité , aux vices les plus grossiers, et l'école cyrénaîque, dont le chef était Aristippe S ^t qui etlâeighait, au contraire, une morale relâchée , sous prétette de n'exagérer aucun principe» La vraie postérité de Socrate , d*est Platon, et Aristote qui sortit de l'école de Platon.