Platon K
Socrate est le maître véritable de Platon; mais, avant d'entendre Socrate, Platon avait appris deCratyle la philosophie ionienne : il étudia pluÉ tard les pythagoriciens et les ëléates. La substanc e élémentaire de l'école ionienne, l'être et l'unité de Pythagore e t de Parménlde, le Dieu d*Empédocle, touâ ces principes se re trouvent dans son système, mais conciliés, agrandis, développés, et la sage influence de Socrate^ qui se fait partout sentir, donne à l'ensemble de sa philosophie un caratère profondément humain et psychologique.
Le point de départ de la philosophie de Platon, c'est l'observation des faits; son objet, ce Sont les idées, c'est-à-dli*e les universaux, les lois ; sa méthode, c'est la dialectique.
Quel est le caractère du monde, tel que noua le connaissons par nos facultés expérimentales? Y a-t-il dans ces apparences qui nous frappent j quelque chose qui dure, qui persiste? ou ne sont-
1. Ariàtlppe de Cyréne, en Afrique (fl. 380 a^. J.-C.). — Aristîppô Metrodidàcte ^ son petit-fiU^ réduisit le premier en corps de système, la philosophie cyrénalquè. On peut citer encore dans cette école Théodore V Athée et Annicéris, tous deux de Cyrène.
Phédon d'Êlis et Ménèdème d'Êrôtrie , 'disciples de Socrate, fondèrefat aussi deux écoles, qui n'exercèrent point d'influence et périrent presque aussitôt.
2. Platon naquit dans Tile d'Ëgine, en 430 av. J.-C.|I1 eut pour père Ariston, qui descendait de Gadmus, et pour mère Périctyone, qui descendait d'un frère de Selon. Son véritable nom était Aristoclès. Il se livra aux arts et à la poésie dans sa jeunesse, et il avait même composé des tragédies, qu'il brûla lorsqu'il eut entendu Socrate. Son premier maître fut Gratyle, disciple d'Heraclite ; mais il se donna de bonne heure à Socrate, et suivit ses leçons pendant huit ans. A la mort de son maître, il se rendit d'abord à Mégare, et de là en Italie, où il fréquenta les plus illustres pythagoriciens; puis à Cyrène, où Théodore le perfectionna dans la géométrie, et enfin en Egypte, où il apprit l'astronomie. Il fit trois voyages en Sicile, où il se lia intimement avec Dion, et essaya inutilement d'enseigner la justice aux deux Denys. C'est au retour du premier de ces voyages qu'il fut, diton, vendu comme esclave, par une vengeance de Denys l'Ancien, et racheté par
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elles pa4, au contraire, etnportéeft aussitôt avant que l'esprit ae soit appliqué à les connaître î S'il les connaît, ellea n'existent déjà plus, et il n'en reste rien qu'un souvenir, La science, ce n'est pas la connaissance de ce qui se passe et ne revient plus; son objet, c'est l'être, mais non le paraître. Elle étudie le phénomène sans doute, mais parce qu'il conduit à la loi ; elle s'occupe des individus, mais pour parvenir aux uaiversaux. Au sein de cette multiplicité, dans cette variété infinie, dans cette succession dont chaque terme est emporté aussitôt et disparait pour jamais , la science découvre des rapports, des analogies, des ressemblances. Alors, notre esprit entrevoit confusément une réalité qui n'est pas dans les phénomènes, mais qu'imitent et rappellent les lois auxquelles les phénomènes sont soumis. Cette réalité est la loi elle-même, la forme essentielle et subsistante de chacune des espèces de l'être, ce que Platon appelle ïidée. Les choses ne contiennent pas l'idée , elles n'en contiennent que l'image ; l'esprit ne perçoit pas l'idée dans les choses où elle n'est pas , il s'élève par sa propre force à la conception de l'idée è mesure que les choses lui en offrent la ressemblance. Qui joie reconnaîtrait là la distinction de l'expérience sensible et de la raison , avec une juste appréciation de leurs rapports ? Seulement Platon ne se contente pas de cette raison qui s'éveille à l'aspect de Tharmonie que recèle le monde des sens, ni de ces lois dont elle y
le philosophe cyrénaïque Annicéris. Plusieurs Etats lui demandèrent des lois. Il accorda son amitié à Archélaûs, roi de Macédoine ; mais soit ressentiment de la mort de Socrate, soit qu'il désespérât du salut d'Athènes, il refusa de prendre part au gouvernement de sa patrie. Il mourut Tan 347 av. J.-C. On lui a attribué un petit nombre de dialog.ues qui ne sont pas de lui, et quelques autres dont Tautheniicité est douteuse ; mais les dialogues nombreux qui sont certainement de lui) et ^i nous ont été conservés sans altération, forment) par la profondeur et le charme des pensées, par la grâce et la sublimité du style, l'un des monuments qui honorent le plus l'histoire de la philosophie et des lettres. L'édition grecque prineeps des œuvres de Platon est celle d*Alde , en 1513. Les plus récentes sont «elles de M. Bekker et de M. Stalbaum. La plus ancienne traduction latine est celle de Marsife Ficin, reproduite dans la plupart des éditions postérieures. Cependant l'un des derniers éditeurs de Platon, M. Ast, a donné une traduction nouvelle en latin. Platon a été traduit en allemand par Schleiermacher, et en français, avec des arguments et des notes, par M. V. Cousin ; Paris^ 1822-1840, 13 vol. in-8. Le nombre des commentateurs est presque infini, et la série n'en est pas «n6ore épuisée.
découvre la trace, et qu'elle saisit en elles-mêmes dans leur nature, au delà du temps et de l'expérience. Il veut expliquer l'existence de la raison, et il l'explique par une hypothèse plus brillante que solide ; il veut approfondir la nature des lois , ou idées, et leurs rapports avec les êtres sensibles, et il construit un système où des erreurs et des invraisemblances se mêlent à des vues d'un ordre élevé. Son hypothèse sur la nature de la raison, c'est l'existence de nos âmes dans une vie antérieure , où elles ont perçu les idées directement. La raison devient ainsi un souvenir, une réminiscence; et la dialectique, en dégageant ce qu'il y a de général dans les phénomènes n'aspire pas à une abstraction, mais à la conception claire et complète de la vérité autrefois perçue que la réminiscence ne fait qu'entrevoir. Quant au système des idées , Platon , dans son mépris pour le monde sensible, leur donne une existence absolument indépendante de lui ; et quoiqu'on puisse disputer pour savoir s'il les fait subsister à part , ou s'il les conçoit comme les pensées éternelles et nécessaires de rintelligence de Dieu, il est certain que son langage est équivoque, et cette obscurité tient vraisemblablement à l'incertitude même de ses conceptions.
Mais si on laisse de côté les hypothèses de Platon , et ses vues systématiques, il reste que par le fondement même de sa doctrine la philosophie rationaliste se trouve constituée. Toute la suite des conceptions de Platon répond à la grandeur de ce début.
Une doctrine philosophique doit rendre raison de tout ce qui est. La philosophie recherche les causes et les principes. Sa tâche est d'expliquer le monde ; et quoique le monde sensible occupe le dernier rang dans l'échelle des êtres, s'il n'est pas un pur néant, il a une cause; il faut la trouver. La méthode de Platon, qui n'est autre que la dialectique, nous apprend à rapporter le monde sensible au monde idéal , comme une copie à son modèle. C'est avoir fait beaucoup, sans doute; mais qu'est-ce que le modèle sans Touvrier? Que les idées, qui sont des essences éternelles , existent à part en dehors du monde sensible, ou qu'elles sgient, comme Platon le croyait très-probablement , les formes
de la pensée divine, comment pourraient- elles produire ellesmêmes leur propre image? Les idées ne sont pas des forces, elles ne sauraient être des causes ; immobiles, comment auraientelles produit le mouvement et la vie ? S'il faut des causes pour les phénomènes et les individus, il en faut aussi pour les universaux et pour les lois. Le monde entier est plein d'harmonie ; si chaque genre a son principe séparé, et que, au-dessus de ce principe, il n'y ait pas une intelligence unique, une puissance unique, d'où vient cet accord de toutes les parties de l'univers qui conspirent ensemble à un but commun ? La méthode dialectique qui a ramené chaque classe à l'unité par le moyen de l'idée, n'a pas achevé sa tâche tant qu'il reste quelque multiplicité dans l'objet de nos conceptions. Le doute reste, l'inquiétude subsiste, l'esprit ne sent pas cette sécurité parfaite qu'il éprouve quand sa curiosité sur un point est assouvie, et que de cause en cause, de principe en principe, il est arrivé à la raison dernière, sur laquelle tout le reste repose, et qui, se suffisant à elle-même, ne repose plus sur rien. C'est à l'unité et à la perfection absolue, c'est à l'être qui existe par lui-même, et par lequel existent l'être, le mouvement et la vie, c'est à Dieu que notre raison aspire et que la dialectique nous conduit.
Le Dieu de Platon est à la fois l'ouvrier qui a fait le monde, et la Providence qui le gouverne. Dieu est Têtre nécessaire ; il possède la plénitude de l'être ; il est la cause première, et Tintelligence parfaite.
Il y a pourtant dans le système de Platon une limite à la perfection et à la puissance de Dieu. Certes, on ne peut pas dire que Platon admette deux principes; car une de ses plus grandes gloires est d*avoir démontré la parfaite unité du monde, qui prouve invinciblement l'unité absolue de Dieu. Hais tout en proclamant une cause unique, il admet quelque chose que cette cause n'a point produit : la matière ; et pour lui, la matière ce n'est pas le corps, c'est ce quelque chose qui ne peut être nommé, qui n'a point de forme, mais qui est susceptible d'en recevoir; c'est le siyet d'inhérence auquel appartiennent les essences et les qualités. Il faut au sculpteur un modèle et un bloc de marbre ;
il faut au Dieu de Platon outre les idées, qui sont le modèle du monde, la matière qu'il façonne à l'image des idées. Il est Tarw tisan et l'ouvrier du monde ; il en est le roi, le père et la provi-^ dence ; il n*en est pas le créateur.
Dieu, les idées, la matière, c'est de là que le monde doit sortir. L'ouvrier, l'œil ûxé sur son modèle, façonne la substance et produit le monde sensible, à l'image de ce monde idéal qu'il contemple au dedans de lui. Le monde est un, puisqii'il n*y a qu'un modèle et qu'un ouvrier ; de tous les êtres qui ont pris i^aissance, il est le meilleur, puisqu^l est le produit de l'ouvrier le plus parfait, et la copie du modèle le plus beau. Si la perfection absolue réside dans Tunité absolue, la beauté du monde qui, par ça nature, est multiple et divers, consiste à participer autant que possible à l'unité : c'est ainsi que tout est produit suivant des lois cûn3tantes ; non-*seulement tous les genres se rapportent à une idée, mais les idées entre elles sont analogues, sinon semblables; il y a harmonie entre les individus dans un genre, entre les genres dans le monde ; Dieu est un et simple, et son action est une, et conforme aux lois de la proportion et de l'harmonie. Le monde des idées et le monde des sens, le ciel et la terre, les animaux et les plantes, Thomme qui est à lui seul un petit monde, tout est soumis à des lois analogues ; et tous ces systèmes divers, gouvernés au dedans par des lois semblables, forment le grand «système dont Dieu est le centre, et concourent ensemble à l'harmonie universelle.
Platon , l'élève de Socrate, ne pouvait oublier le principe de son maître : ConnaU-toi toinmime ; et c'est en effet par une étude attentive de l'intelligence humaine qu'il arrive à distinguer, comme nous l'avons vu, la science de l'opinion et les idées, seul objet de la science, des êtres sensibles que l'expérience nous fait connaître.
Il voyait dans l'homme, comme dans le monde, comme dans l'État, un principe supérieur, l'esprit, la raison, qui rattache la nature de l'homme à celle de Dieu , et nous rend capables de eonnatlre les idées, de comprendre le plan de l'univers, et de conformer notre conduite à cette harmonie que nous y voyons
régner. Au-dessous deFeaprit immortel, conune un intermédiaire entre l'esprit et le corps , il mettait l'âme , avec deux parties distinctes : l'une noble et généreuse, qui nous inspire le courage et nous donne la force, et que les dieux ont placée daps la poitrine, siège des passions héroïques ; l'autre pleine d'afiections violentes et fatales, que les dieux ont étendue entre le diaphragme et le nombril comme dans un rfttelier où le corps pût trouver sa nourriture , et qu'ils y ont attachée comme une bète féroce , qu'il est pourtant nécessaire de nourrir pour que la race humaine subsiste.
Cette philosophie est toute morale, car elle fait tout dépendre de Inintelligence et de la liberté. Platon n'est pas n^oins grand dans la morale et dans la politique , qni ne sont que les applications et les conséquences de toute la doctrine.
Puisque l'homme est un petit monde, et qu'il trouve en lui les mêmes éléments dont le monde est formé , que peut*il faire , sinon d'établir en lui les mêmes lois qui gouvernent le reste du monde, et de se conformer en cela à la volonté de Dieu? Appliquer sa pensée à la contemplation des idées , aspirer à Dieu qui est la perfection môme, l'aimer, c'est-à-dire aimer le bien, dompter les passions , faire taire les sens , n'est-ce pas là la règle du philosophe? L'État, car pour les anciens et surtout pour Platon, rhomme est avant tout citoyen, l'État, formé des mêmes éléments, est soumis aux mêmes lois. La doctrine de Platon ne tend pas à isoler, mais à réunir ; c'est l'humanité , c'est la cité qui l'occupe: l'homme n'est rien. Il faut que l'État soit un. Mais là où se rencontre le multiple, l'unité n'est pas le produit de l'égalité radicale et absolue; elle résulte de l'unité de la volonté, et a pour condition un pouvoir souverain qui s'exerce au nom de la justice, et n'a d'autre règle que le droit. Ici, comme partout, le meilleur doit gouverner; la république de Platon est une aristocratie; non pas l'aristocratie de naissance ou de fortune , mais cette noble et philosophique aristocratie, l'application la plus rigoureuse du principe de l'égalité, l'aristocratie de l'intelligence et de la vertu.
Personne n'ignore que, fidèle à sa méthode, Platon avait tracé
le tableau de deux républiques, l'une purement idéale, daos laquelle , à côté de ce principe libéral qui appelle les plus dignes au pouvoir, il plaçait deux institutions qui anéantissent la liberté puisqu'elles en détruisent Tusage : la communauté des biens et la communauté des femmes ; l'autre dans laquelle la liberté reparaissait avec la famille et la propriété. Dans cette cité plus conforme au réel y plus rapprochée de la nature humaine, le pouvoir était électif, et le droit accordé à chaque citoyen de participer aux élections assurait la liberté politique; mais sous prétexte de donner une garantie aux principes conservateurs, le cens entrait pour quelque chose dans la constitution. Platon , du reste» avait créé un devoir plutôt qu'un droit, et le peuple restait maître de ressaisir la majorité, en exerçant le droit, facultatif pour lui, obligatoire pour les riches , de voter dans les élections. Ainsi , le peuple gouvernait, quand il était assez éclairé pour le désirer et le vouloir. L'amélioration de l'État obtenue par l'éducation plutôt que par des lois pénales, les lois imposées au peuple au nom de la justice et de la raison, et précédées de l'exposé des motifs; l'élection des juges, le jury, les trois degrés dejuridiction;le grand principe que la peine a pour origine la justice et non la vengeance, et que son but, outre l'exemple, est l'amélioration du coupable; tous les citoyens libres égaux devant la loi , et la position plus élevée du coupable, position qui aggrave son crime, considérée seulement pour aggraver aussi la peine; dans l'ordre politique, un premier essai de pondération et d'équilibre entre les trois éléments de la cité, et le bien de l'État cherché dans le jeu régulier des différents pouvoirs, et non, comme dans le Traité de la république ^ dans une unité contraire à la nature et à la raison; ce sont là des points qui appellent sur la politique de Platon une attention sérieuse, et qui prouvent qu'en politique comme en métaphysique il a été un penseur profond ; et qu'enfin , la doctrine de Platon , dont toutes les parties s'enchaînent, et qui ne fait qu'un seul tout, n'est pas, comme on l'a dit, une magnifique hypothèse, mais une philosophie pleine de raison et de sagesse , qui contient des erreurs sans doute, mais renferme encore plus de vérités, et qui, loin de se perdre dans l'idéal, a partout ses racines dans la nature humaine.
Platon eut pour successeurs Speusippe d'AthènesS son neveu, mort en 339» Xénocrate de Chalcédoine*, mort 314 ans avant .J.-C.»et ensuite, successivement, Polémon', Cratès^ etCrantor*. Nous retrouverons plus tard la nouvelle académie, qui transforma la doctrine de Platon en une sorte de probabilisme.
' On oppose ordinairement l'un à l'autre Platon et Aristote, comme ayant été dans le développement général de l'école socratique.l'un le chef de l'idéalisme, et Tautre le chef de la philosophie expérimentale. Cette opinion n'est pas absolument fausse, mais il faut se garder de l'exagérer. Si l'on venait à penser que Platon n'a tenu aucun compte des données expérimentales, ou qu'Aristote