LIVRE TROISIEME
PREMIÈRE PÉRIODE DE LA PHILOSOPHIE ANCIENNE. FORMATION SPONTANÉE DE LA PHILOSOPHIE.
ÉCOm EUPII^IQUE. — I" SECTION : UNITÉ UOOltE DE l'ÊTEE. — ANAXIBfàNB, qÉRACLITEi DIOGÈNE P'APOLI^ONIE.
!. Depuis Thaïes et Pythagore Jusqu'à Socrate , la philosophie grecque subit un développement régulier et complet : l'empirisme et le rationalisme s'opposent et s'agrandissent , et les efforts de l'esprit ont leur fin naturelle et prévue dans la critique de So* crate, et plus tard dans le scepticisme rigoureux de Pyrrhon.
Nous commençons par exposer la suite de l'ancienne école empirique , parce que, la première dans l'ordre des temps , elle est la première aussi dans l'ordre logique de l'histoire. On sait en effet que les idéçg commencent par être objectives , et que les créations de l'esprit sont projetées d'abord dans le monde extérieur, en qui il les reconnaît comme propriétés réelles et vitales , indubitablement perceptibles aux sens.
La doctrine empirique d'Anaximène est la plus ancienne après celle de Thaïes, à laquelle elle se rattache par ses principaux caractères et dont elle n'est en quelque sorte qu'une reproduction plus subtile. Anaximène, né à Milet dans la seconde moitié du sixième siècle (4) , c'est-à-dire plusieurs années après la mort de Thaïes et après celle d'Anaximandre , ne peut en aucune manière être considéré comme un disciple de ce dernier, que nous avons vu ne pouvoir être lui-même un disciple de Thaïes. Il faut donc renoncer à l'opinion, communément reçue chez les anciens (2) et
(1) Chroniques d*ÂpolIodore, dans Diogène, Vie d'Anaximène, ii, 3.
(2) Cicéron, Plutarque, Diogène, etc. ; mais Aristote nomme toujours Anaximène après Tlialès, auquel il se lie par les idées sinon par le temps et par renseignement direct. (V.» par exemple, Métaphysique, i, 3.)
reproduite par les modernes, de rexistence d'une tuccesBion fi^ dôle et régulière de philosophes anciens , semblable à ces écoles qui se constituèrent en Grèce durant la seconde période de la philosophie.
II. On sait que la méthode de Thaïes consistait à chercher, parmi les éléments soumis à nos sens, celui que ses qualités rendent le plus propre à passer pour le fondement de tous les autres, pour le substract de leurs modifications et pour la cause de la vie dans l'univers. Ces propriétés que Thaïes avait rapportées à l'eau, Anaximène les rapporta à l'air, et, comme lui, se fondant sur l observation, il bâtit un système assez conséquent et déjà plus élevé, Il assimila l'esprit à l'air, en cela fidèle à sa langue et aux idées qui devinrent et restèrent si long-temps communes dans l'antiquité. De même, disait-il, que l'air qui est notre âme parcourt notre corps et le gouverne , de môme aussi l'air universel parcourt l'univers et lui donne la vie (4). Cet air est infini dans son genre, c'estré-dire qu'il ne reconnaît aucune limite ; mais il est fini quant à sa qualité, différent par conséquent de Vinfini d*Anaxi-> mandre, que nous avons vu être aussi Vindètarmini (2). Il est l'origine de toutes choses, et tçutes choses retournent à lui après certaines évolutions ; ainsi, comprimé, contracté en lui«*méme, Tair se fait terre^ et le principe gooérateur soutient ce qu*il vient d'engendrer; de la terre ensuite naissent les autres éléments, et le ciel et les astres (3).
Anaximène parait être le premier qui ait employé les mots condensation et raréfaction, pour rendre compte des phénomènes de la génération, bien que Thaïes ail dû nécessairement comprendre ces phénomènes d'une manière analogue (4). Quoi qu'il en soit , une fois que la terre est formée , d'après Anaximène , une vapeur s'en exhale ; puis cette vapeur se dilate et engendre le feu , et le feu en se météorisant compose les astres (5). A l'inverse,
(1) PsPlutnrque, Opinion* de* philoêophe*, l. S.
(2) Diogène, Vie d'Anaxitnène; |>lut|irque, dansEoaèbe, Pripifr, éPim§,, I, S; et Simplicius, Physique, l, coinm. 6.
(3) Platarque, ibid.; et Cicéron, Académique», II, 37.
(4) Ârisiote et Théophraste dans Simpliciuà, Phy»., Commeiit., }, ^ et 41.
(5) PfrOrigèoe, PhihMophoutnena, o. 7. C«ttii Tapeur es( é?(4«qriq[ient mi intffmédiaire entre le principe bamide et le principe gazeux, eau sur la terre* Mr ftU« (leasuf et Mtonr. L« t^rme gfo •« prlH 4 cedo^frle «tM (lfl|4«i.
si l'air vient à s'épaissir les nuages se forment ; s'il s'épaissit plus encore, la pluie s'en exprime et l'action du froid et du vent peut ensuite changer la pluie en neige ou en grêle (1). La terre même et les pierres peuvent de nouveau résulter de l'épaississement de l'air parvenu à son dernier degré (2) ; et l'air, ainsi transformé sans cesse, demeure dans un éternel mouvement qui produit la vie , tous les êtres, les dieux eux-mêmes (3). Ce sujet variable, qui^ compose tout de soi et par soi , est ainsi la substance des dieux et des âmes humaines; et les diverses qualités physiques qu'il revêt, le chaud et le froid, l'humide, le mouvement, qualités par lesquelles, d'invisible qu'il était naturellement pour nous , il devient apparent et sensible (4) , ne sont encore que ses divers modes d'être en lui-même : dilaté il est chaud , resserré il est froid ; et de là vient que nous soufflons nous-même l'un ou l'autre suivant que nous tenons la bouche ouverte ou les lèvres à demi serrées (5). En un mot, l'air est l'être unique dont toutes les quahtes naturelles sont des manières d'être continuellement variables qui lui sont inhérentes : il est le vrai dieu d'Anaximène , suivant les interprétations libres d'une philosophie postérieure (6).
111. Nous avons indiqué de quelle manière Anaximène concevait la génération des météores. En général l'idée qu'il se formait du monde était fort élémentaire et assujettie , sans autres recherches, à l'hypothèse générale. Il croyait la terre plate, supportée par l'air comme une feuille, immobile à cause de sa largeur qui ne lui permet pas de diviser l'air et de tomber (7). Il en attribuait les tremblements à des éboulements intérieurs, causés par la chaleur, par la sécheresse , par l'humidité , par les secousses de l'air (8).
(1) Ps-Plutarque, Op, des philos., m, 4.
(2) Simplicius, Phys., i, comm. 6.
(3) Cicéron, de Nat. deor., l, 10; et Aagaatin, Cité de Dieu, viti, 2. Cicéron dit que , suivant Anaximène, Tair est engendré ; ce mot ne peut s'entendre que des tranaformations à la suite desquelles il se trouve reproduit.
(4) Origène, loc. cit.
(5) Flutarque, Du Premier froid, 3,
(6) Cicéron, loc. cit.
(7) Platon, Phédon, p. 280; Aristote, de Cœlo, ii, 18 ; etPs-Pluterque, Op. des phil., III, 15.
(8) Sénèque, Quest. natur., vi, 10 ; et Ps-PIutarquc, Op. des phil. , loc. cit. ♦
EnGn le soleil , terre ignée de forme aplatie, et les astres en général, devaient être supportés, selon lui, par la circonférence solide et terrestre du ciel à travers laquelle se font jour les feux qui les composent (1). Mais tandis que les étoiles sont plantées comme des clous au cristal du ciel , les planètes en sont détachées et se meuvent ; le soleil doit même à son excessive rapi-^ dite la chaleur qu'il a acquise et qu'il nou^ communique (2) ; il est difficile de savoir, en l'absence de témoignages précis, ce qu'Ânaximène pensait de la cause et de la nature de ces mouvements, ou ce qu'il entendait en enseignant que les astres ne se meuvent pas au-dessous de la terre , mais seulement autour (3) ; mais on peut penser que son système du monde ne fut pas en tout inférieur à celui de Thaïes, puisqu'une bonne autorité lui attribue d'avoir enseigné la lumière empruntée de la lune et expliqué les éclipses de cet astre par l'interposition de la terre (4) : admirable découverte qui suppose, une connaissance déjà très-étendue de Tordre réel du monde, et qui ne fut communément reçue que beaucoup plus tard.
La philosophie d'Anaximène, bien qu'exposée dans un ouvrage écrit en prose, avec un style , avec un esprit sévères (5) , ne dut cependant pas atteindre à un degré de précision et de développement qu'on ne rencontre dans les systèmes qu'à ces époques avancées où la langue est faite , où les idées circulent , où toutes les questions sont posées. Ce développement lui fut donné dans le siècle suivant par Diogène d'Apollonie, disciple d'Anaximène, et sans doute aussi auditeur de plusieurs autres maîtres. Mais avant d'aborder cette époque , nous devons présenter Fensembie d'une doctrine empirique plus puissante, et portée tout d'un coup jusqu'à ses plus extrêmes conséquences, dans la philosophie d'un con-
(1) Ps-PIutarque, Opin, de» philos-^ ii, 22, 23, 29 ; ibid., n, Il ; et Stobée^ Belog. phyi.f cap. 25.
(2)Stobée, ibid., ; et Plutarque, dans Eusèbe, Prép, évang., i, S, et Op. de» philos.^ II, 13.
(3) Diogène, Stobée, Origène, etc. Montucla pense qu'Anaximène reponsiait par là l'idée d'un dessous pour la terre, et la croyait sphérique, comme Thaïes (Hist. des Mathém., 1. 1) ; mais ce dernier point est à peine soutenable.
(4) Ettdème, dtépar Théon de Smyme.
(5) Diogène, Vie d'Anazt'rnhtfy ii,3.
idiOt MANUEL
temporain d'Anaxiinène, de la fin du sixièine siècle (4), d'Heraclite d'Éphèse en Âaie-Mineure.
IV. Heraclite se vantait de n'avoir jamais eu de mettre et de ne devoir la philosophie qu'à lui- môme. Cependant une l)onne tradition fait supposer quelques relations entre Xénophane et lui (2). En effet, sa physique et môme ses idées les plus générales offrent des rapports évidents avec celles de ce sage. A l'exemple de Xénophane, Heraclite protestait contre l'esprit d'Homère, qu'il voulait à coups de bâton chasser des gymnases en compagnie d'Ârchiloque, et il manifestait la plus vive antipathie pour la religion vulgaire. « Les hommes, disait-il, font des vœux aux idoles, comme si » quelqu'un parlait aux maisons (3) ; ils se purifient quand ils » sont souillés de sang comme celui qui, taché de boue, se la- » verait dans la fange (4). » Ainsi qu'à Xénophane, le monde des sens ne paraissait à Heraclite qu'une perpétuelle illusion , et il donna tout son développement à cette doctrine de V écoulement perpétuel des choses qui fut dès lors en Grèce immortalisée sous son nom. Suivant lui tout passe et rien ne subsiste, les choses de ce monde coulent comme un fleuve ; et qui pourrait entrer deux fois dans le fleuve, lorsque l'onde chasse l'onde, que Tonde vient chasser à son tour? ainsi les choses naissent et périssent , elles sont et ne sont plus, et tout ce qui est sensible flue, de sorte qu'il ne puisse en exister de science (S). Celte vue du monde qu'il faut regarder comme le point de départ de la philosophie d'Heraclite, nous révèle jusqu'au fond de la pensée du philosophe ; elle nous explique son amère misanthropie et la sombre amertume de ses paroles: « L'homme durant la nuit, dit-il, est bien près de la » lumière, il y touche ; et cependant il est mort, éteint pour lui- » môme ; ainsi , vivant , il touche au mort pendant le sommeil ; » éveillé il touche à celui qui dort (6). » Toujours sous la même
(1) Diogène, Vie d'JTiraclitê^ ix, l.
(8) iotion, d»n« Diogène, Vie d'Hér^cliU, ix, 6.
(3) Clément d'Alex., Admonit. ad gent.^ p. 33.
(i) EUm Cret., ad Greg. Nom. oraL, 33.
(6) Platon, Cratyle, p. 64 1 Artstote, Mitaph,, 1,6, deAnim.f i,2: Plutarqm, du Mot A à Delphe».
(6) Heraclite, dans Clément d'Alex., Stromala, p. 630, en adoptant une correction de Sylburge.
influenoe , il maudit la génération : a Ceux ((lii sont nés veulent » être vivants pour devenir morts et pour se reposer ^ et ils lais'* » sent des fils sur la terre pour devenir des morts à leur » tour (4). » Enfin, suivant lui, dans cet éternel mouvement ddé phénomènes , nous ne faisons à chaque instant que vivre notre mort et que mourir notre vie, tant que nous ne pouvons atteindre à quelque chose de durable et de constant (2).
V. Cette unité, au-dessus de la natunè, Heraclite Tenvisagedit comme Xénophane lorsque la mobilité des choses terrestres lui faisait jeter les yeux vers le ciel. De plus que lui ^ il la r^ardait nettement comme le centre et l'origine de la raison et de toutes les apparences. Il l'appelait raison divine et oommum (3) ; il lui accordait sagesse et beautés disant qu'elle était à l'homme ce que l'homme est au singe (i)[; il voulait enfin que cette unité, fui est sage y ne fût pas nommée seule, mais qu'on l'appelât Zens (6), et qu'on la regardât en même temps comme la nature, idt comme le s^our de Vhomme (6), et comme cette inpeUigence à k^fudte rkn n'est oacké parce qu'elle n'est jnmais morte (7). Ainsi > nous nous expliquons comment Heraclite a pu prétendre enseigner à aos prédécesseurs, à Hésiode, à Pylhagore , à Xénophane et à Hé«* catée, que la seule sagesse consiste à connaître la volonté soi* vaut laquelle les choses se gouvernent dans l'univers (8) « bien que cette volonté ne fût que le loi du destin ou la fotalité (I). H pensait en efiet que l'homme ^ en lant que participant de ta raison commune, n'a qu'à l'écouter parler en lui^ à VaUirerpar inspinUion, pour devenir un être pensant et pour connaftre l« vérité des choses en communiquent avec elle (40)^
Ainsi Heraclite ) qui semble d'abord suivre Xénophane en
(1) HéraiclitB, dans dément d'Alex. StrwtUUa, pi 432»
(2) thilon. Allégories de la loi, i, siib an., eu modifiant riuterpfëtatiOA tyrt-^ crétiste de I^ilon.
(3) Sextufe, Adeenuê îoffieoi^ I4 107, 129»
(4) Platon, ffippias {gratid), p. 121.
^) Clément d* Alexandrie, Slrom., p. 603.
(5) Alescandre d'ApIirod., de Fûto, p. 164, Aide. CI) Clément d'Alexandrie, Pœdagogus, 11, p. 196.
(8) Diogàne, Vie d'HéracliU^ IX, 1.
(9) Id., ibid., iz, 7.
(10) SeztUB, loc. cit.
132 MAr^UEL
s'élevant de Tidée des illusions des sens à celle d'une suprême unité, s'en écarte ensuite d'une manière définitive en déterminant la nature de celte unité, en TidentiBant avec le tout, avec la nature, avec l'intelligence générale. Il y a plus, nous allons voir qu'Heraclite demeure Ionien et naturaliste en donnant à l'unité un fondement matériel qu'il appelle feu , et en la concevant comme le sujet de toutes les modifications et de tous les phénomènes. Ce que Thaïes nommait eau, ce qu'Ânaximène nommait air, et ce qui pour tous deux était le principe et le sujet de la vie , Heraclite le détermine encore plus clairement comme vie, en le caractérisant d'une manière à demi symbolique par l'élément le plus agité, le plus destructeur et le plus excitant pour tous les êtres. Quoique matériel encore ^ cet élément-principe est moins grossier que l'air d'Ânaximène, qui lui-même est moins grossier que l'eau de Thaïes ; mais l'empirisme subsiste , parce que la matière et les organes des sens sont toujours regar-* dés comme voie unique de la connaissance, et seuls moyens de communication avec l'être extérieur, et parce que les phéno^ mènes régnent exclusivement dans le monde sans que la nature de l'esprit soit définie et distinguée. On peut dire même que l'em-* pirisme se précise , et qu'il atteint ses plus extrêmes conséquences par la doctrine de l'instabilité absolue.
VI. Développons et prouvons ces assertions. Et d'abord le critérium de la connaissance est dans les sens, suivant Heraclite. Cette conclusion semble, il est vrai, contraire aux termes employés par le philosophe : « Les yeux, dit-il, et les oreilles sont de » mauvais témoins pour les hommes , quand elles appartiennent 9 à des âmes barbares. » Et ailleurs . « Le critérium de la vérité » est dans la raison , et non dans toute raison , mais dans la » raison divine et commune attirée en nous par inspiration (1). » Mais la première de c^ sentences , qui seule est textuejlement empruntée au philosophe, se borne à faire entendre que les âmes mal faites n'apprennent pas bien par les sens ; ce qui s'accorde très-bien avec le matérialisme, et d'autant mieux que
(l) Sextus, Adversus logicos, i, 126 et 127. Les développements qui suivent sur U nature de la raison et ses rapports avec le tout sont encore empruntés à Sextus, 129-134.
l'âme est conçue comme plus matérielle; la seconde change absolument de sens quand on remarque que l'inspiration par laquelle est attirée la raison du dehors est matérielle et a lieu par la voie des sens. En effet, suivant Heraclite , lorsque les ouvertures de la sensation sont fermées et que nous dormons, Tâme qui est en nous se sépare de cette communauté d'être qu'elle a avec ce qui l'entoure; elle n'y conserve, comme une sorte de racine, que l'adhérence innée qu'elle y a par respiration; elle perd la force de souvenir qu'elle avait auparavant. Ainsi que des charbons, approchés du feu changent de nature et s'allument, éloignés s'éteignent, de même cette partie de ce qui nous entoure, qui habite dans nos corps, devient irraisonnable par le fait de la séparation , tandis que , par sa réunion innée , à travers les ou* verlures , elle est de même espèce que le tout. Celte raison commune et divine, par la participation de laquelle nous sommes doués de pensée, est le critérium du vrai , de sorte que ce qui parait également à tous doit être tenu pour vrai comme lui étant emprunté, et que ce qui n'arrive qu'à quelques-uns doit être réputé, par le moUf contraire , indigne de conGance. « Et cepen- » dant, dit Heraclite, les hommes ne comprennent point, ni avant » d'avoir écouté ni après avoir écouté pour la première fois ; ils » semblent ignorer, même en les sachant bien , ces paroles et ces » faits qui viennent de la raison commune , et que je déduis ici » en les divisant d'après leur nature, et en disant de chacun ce » qu'il est. Mais les autres hommes ne savent ce qu'ils font » pendant la veille , de même qu'ils oublient ce qu'ils ont fait ]> pendant le sommeil... La plupart vivent comme s'ils avaient » une sagesse propre ! Cette sagesse n'est cependant que l'expo-* » silion du mode d'ordination du tout. En ce que nous avons de » commun avec le tout par mémoire, nous sommes dans le vrai ; » et en ce qui nous est propre, nous nous trompons. »
On voit clairement par ce qui précède que la communauté d*étre de la raison humaine et de la raison totale et divine, et leur demi-séparation pendant le sommeil, sont entendues au sens matériel et données comme physiquement réalisées. Si les organes des sens nous abusent, c'est dans leurs témoignages isolés, et non lorsque par eux le sens universel absorbe et envahit le sens indi-
134 MÂNU£I«
viduel et le force de prononcer conformément à lui-^méme et à la vérité. Or» ce sens universel , c'est le feu qui en est le sujet : le feu, o'eât-à-dire une sorte d'air ou de vapeur sèche (4) , âme in-^ corporelle et toujours coulante dont toutes choses sont faites (2) , principe du monde orclonrW et périssable que nous voyons, et ce monde lui-même dans son essence étemelle. Car ee monde dé touUs ks those$y aucun des ditux, aucun des kommee ne l'a fait; il à été, il est et il sera k feu toujours vivant, s'aHumanî et séteignamu avec mesure (3). Il est un et multiple, il se sépare et se réunit sans cesse (4); tout se fait de lui et tout se résout fata^ lement en lui (5) ^ de sorte que toutes les choses soient qudque-*' fois fm (6). Il parait au surplus qu'Héradite ne regardait pas sa détermination de l'être en général comme parfaitement claire, puisqu'il disait que la nature de Tâme est une chose si profonde, qu'on ne peut rien définir, quelque voie que Ton suive (7), et qu'il l'assimilait aussi à une harmonie latente de toutes choses , lyre, arc tendu d'une extrémité du monde à l'autre (8)t il faut donc en conclure que eous toutes les images de sa métaphysique, Hé-^ redite cachait, ou plutôt qu'il révélait par elleS) l'être et Tun, à la fois sujet et objet) matière et connaissance, acteur et phénomène, en ua moi, celui qui est mû et se connaît, paree que ce qui est m4 tonnait ee ^i est mû (9).
VIL Ces étranges paroles montrent dans le panthéisme d*Hé« racUte une plus grande préoccupation des modes de l'être que de l'être luiH&ême. Sans les modes^ il ne concevait pas l'être ; de là ce fieù toujours en mouvement et qui comme tel se connaît lui-même, c'est^-dtrè connaît son mouvement. Effrayant système s'il n'eût été uni à l'idée d'une harmonie générale et d'une sagesse qui
tl) fiftitus^ Ââvents phystCbs, it, 233 et i, 360 ; Stobée, Scîog. physic^ xiii ; tt J) Phtlopali, de Anime^ p. 7.
Ç2) Aristote^ de Animai ij 2. Le sens du mot incorporel dans c% paauge n'exclut que les Ëorps otgahisés et complexes.
(8) BétitelUe, d«ns Clément d'Alex., Strom.<, p. 599.
(4) Platon, Sophiste t p. 241, passage où Heraclite u'ett qu'indiqué, mais tfètclairement.
(5) Dfogèfte, VU d'HérôtUte^ IZ, T.
(6) Aribtote, Physique^ ni, 5.
(7) Diogène, îoc. cit.
V«) Plntarqite, de la Criai, de Vâme, 2f .
(9) AriatoU, d£ Anima, i, 2.
gouverne. Mais sous ces mots encore c'est la fetalité qui se cache. Restaient pour Heraclite, comme pour les autres ioniens , ces divinités temporelles, différentes du dieu de la philosophie, et dont le monde est plein (4). Tous ces petits dieux sont engendrés comme le monde, et voici comment : d*abord , au sein de Tunité , H faut que la multiplicité éclate et qu'il se forme uns opposition , puisque nous avons dit qu'Heraclite ne pouvait concevoir Tôtre sans les modifications , ou « le tout un sans les alternatives du 9 tout > (2). Ainsi donc « il faut dire qu'il existe une sorte de 9 guerre commune et d'opposition, et que toutes choses sont nées 9 de l'opposition » (3). Tout vient de la lutte, et la guerre est le maître du monde , et il n'y aurait pas de génération sans la guerre (4). Mais « ce qui s'oppose tend à l'accord » et « lliar- » monie résulte de l'opposition de l'unité à elle-même » (5) ; l'univers naît ainsi , non selon le temps , mais selon la pensée (6), c'est-à-dire , car cette sentence ne semble pas pouvoir être exprimée autrement, l'unité opposée à elle-même commence à penser, et le temps n'existe que par cette pensée, et suit ainsi la génération au lieu de la précéder comme dans les cosmogonies. Mais ce n'est là que l'énoncé général de la génération ou de l'origine des phénomènes ; voici maintenant comment ils se produisent: du feu, ou de l'air, qui est l'essence primitive, l'ensemble se change en humidité, semence du monde ordonné^ qu'Heraclite appelle la mer ; de la moitié de la mer se fait la terre et de l'autre moitié le Serpent, qu'il faut apparemment regarder comme le type primitif des animaux. En général la terre et le ciel se forment ainsi successivement, et Heraclite appelle ce mouvement de la génération mouvement de haut en bas. Mais un mouvement contraire ei de bas en haut se manifeste aussi : « la mer s'épand et se mesure par une môme » raison qu'avant de devenir terre , les éléments passent par les
(1) Diogène, Vie tTfféracliU; Âristote, Départ, animât,, i, 5.
(2) Phllon, Alligoriee de la Un, n, teit.
(3) Origèiie, Conire CeUe, n, p. 49S, éd. laC.
(4) Plutarqoe, de laid, et Osirid., 25.
(5) Aristote, Slkie, ad Nicom,, vm, 2 ; et Flaten, Banquel, dite, d'iryxtmaqiie.
(6) Stobée, Btlog. phyê., 26 } Cf. Beztui, adv, phye, n, 916.
mômes degrés en sens inverse (4); et dans les deux sens, il» naissent les uns des autres de la mort de ceux qui les ont précédés. Le feu vit ainsi la mort de la terre , l'air la mort du feu , l'eau celle de l'air et la terre celle de l'eau (2) : et voilà comment l'unité s'amuse à faire le monde (3).
Sans s'expliquer sur la nature du ciel , Heraclite imagine en lui de certains bassins dont la partie concave serait tournée de notre côté, et dans lesquels se rassembleraient les évaporatiens pures et ignées de la terre pour former ce que nous appelons les astres; et il explique les éclipses et les phases lunaires par de simples conversions de ces bassins à notre égard. Mais de même que des vapeurs sèches s'exhalent de la terre , de même aussi de la mer s'exhalent des vapeurs humides et ténébreuses. Suivant que les unes ou les autres viennent à remporter, le jour ou la nuit , l'été ou l'hiver régnent sur la terre , et les divers météores se forment (4). Cette théorie , à la fois simple et grossière , rappelle celle de Xénophane et nous fait voir Heraclite bien inférieur sous ce rapport, non-seulement aux philosophes de l'école italique, mais même à ceux de Milet^ Thaïes et Ânaximène (5).
Vni. Il faut savoir maintenant quelle morale Heraclite déduit de sa doctrine; nous avons vu plus haut que l'âme, portion de ce feu universel qui est l'intelligence et la vie, devient irraisonnable par le fait de la séparation qui lui donne une nature propre. Aussi le philosophe dit ouvertement que Vâme n*est p<is raisonnable selon la nature (6), que le s^our humain est privé de la raison , mais que le séjour divin la possède (7); en un mot, bien que divine au fond (8) , l'âme doit s'ignorer et exister à peine tant qu elle croit
(1) Diogène, Vie d'Heraclite; et Clément d'Alex , Strom., p. 699.
(2) Maxime de Tyr, Disaert,^ 26; PhUon, Incorr. du monde; et Clément d'Alex., Strom.f p. 624, vi. Dans ces deux derniers passages, Tâme est nommée pour l'air.
(3) Froclus, in Tim. PZaton., pag. 103. En substituant au mot alexandrin ifémiurge celui d'unité^ qui est plus exact.
(4) Diogène, Vie d^ Heraclite, ix, 10 et 11.
(6) Il ne croyait pas le soleil plus grand qu'il ne parait (V. Théodoret, Thirap., dise. I), et il l'éteignait chaque soir, Y. Platon, République, m, p. 32.
(6) Philosirate, ép. 18.
(7) Origène, Contre Celte, vi. p. 492, éd. lat.
(8) Plutarque, Qneel. Platon, i, et Clément d'Alex., Strom.. m, p. 215.
aux sensations de détail au lieu d'invoquer la raison commune ; el les hommes doivent demeurer morts lorsqu'ils ne savent ni espé^ ver ni attendre (4), et qu'insensé ils écoutent la divinité comme r enfant écoute Vhomme (2). Du reste, toutes âmes n'ont pas absolument la même nature : les unes naissent humides et se réjouissent de ce qui est une mort pour elles (3) ; les autres, d'une lumière sèche, sont les plus sages (4), et de là vient que partout où la terre est sèche ïàme est aussi plus raisonnable et meilleure (5). Cependant il est au pouvoir de tout homme de se connaître luimême et d'être sage (6), parce que , sans doute, la communication avec le dehors demeure toujours ouverte et que la divinité peut toujours être appelée. L'état qui suit dans l'homme cette connaissance et l'acquisition de la philosophie, c'est l'état divin, c'est une stabilité au-dessus des choses variables du monde; par rapport à l'humanité c'est une souveraine quiétude, qui est le bien suprême (7) , et qui se maintient grâce à l'exercice de la vertu , c'est-à-dire, à la tempérance et à la santé de l'âme (8). C'est au fond l'indifférence et la résignation.
On ne saurait autrement interpréter ce qui paraît incertain, à pareille distance, dans la morale d'Heraclite, car le panthéisme n'a jamais produit, même de nos jours, d'autres conséquences. Une tendance politique très-marquée résultait aussi chez Heraclite de son mépris de la vie et des hommes ; il était ennemi de la démocratie, et sa doctrine de l'unité trouvait encore là une application : c'est loi et force que d'obéir à un seul (9). En présence de ces résultats^ et si l'on pense qu'Heraclite ne pouvait attacher qu'à la seule morale, ou science de la vie, une grande importance entre les autres sciences , on ne s'étonnera pas que parmi les titres vulgaires donnés à son livre par la tradition, ceux-ci nous
(1) Clément d^Alex., Strom,, IIT, p. 532.
(2) Origène, loc. cit.
(3) Porphyre, de antro nymph,, 9.
(4) Galien, quod anitn. mor. temper. eorp, seq., I» p. 346, Basil. (6) Philon, dans Eusèb., Prépar. évang.^ vni, U.
(6) Stobée, iermones, v, 119.
{7) Qém. d'Alex., Strom., ii, p. 417.
(8) Stobée, termones^ m, 84.
(9) Ctém. d'Alex., Strom.y p; 603.
soient aussi parvenus : Moyen de bien conduire sa vie et Science
des mœurSy renfermant une règle de conduite universelle (4).
L'obscurité proverbiale de l'ouvrage d'Heraclite, obscurité qui fit le désespoir des grammairiens dans l'antiquité (2), et qu'il faut attribuer à la sombre humeur de l'écrivain, autant qu'à la sublimité du sujet et à Timperfection de la méthode et de la tangue philosophiques, n'en diminua nullement la célébrité. Une école active et nombreuse s'attacha tant à la commenter qu'à en propager la doctrine : des stoïciens qui professaient le panthéisme du feu, des sceptiques qui trouvaient, dans le dogme de l'existence des con— traires au sein de l'unité d'un même sujet, une conséquence de leur propre doctrine (3), avant eux une foule de sophistes d'Ëphèse et même des philosophes sérieux qui soutenaient Topinion de la mobilité universelle (4) , composèrent l'école d'Heraclite dans l'antiquité et la représentèrent à toutes les époques.
IX. Mais ici nous touchons au siècle des sophistes et au commencement du scepticisme; nous nous éloignons de la vraie doctrine d'Heraclite. Il faut se rappeler en effet que dans cette doctrine la thèse de l'instabilité des choses est balanoée par celle d'une raison commune et immuable, et celle de la fatalité par celle de l'ordre, de l'harmonie, de la mesure, suivant lesquels s'allume et s'éteint le feu éternel. Cette raison commune fait déjà penser à la vraie méthode philosophique qui plus tard se fixa comme théorie des idées; et derrière ce feu mesuré c'est Zeus ordonnateur qu'on devine. Voilà ce qu*Ânaximène avait sans doute ignoré et ce que son disciple Diogène envisagea comme Heraclite.
Diogène, né à Apollonie, en Crète, vécut à l'époque où les systèmes, jusque-là constitués dans l'isolement, commençaient à s'enquérir les uns des autres. Il visita Athènes, où l'esprit philosophique tendait à se centraliser (5), et il fut le dernier des na<ii-
(1) Le grammairien Diodote (dans Diogr^ne) regardait même la physique comme la partie accessoire de ce livre. (V. Vie d'Héraclilê^ IX, 12 et 16.)
(2) Diogène, Vie d'Heraclite, ix, 12, et ScKtus, Advertua tfmmmaiicot, 13.
(3) Diogène, ix, 16; Enésidèm« dans Bextut, HypotyposeSy I, 21U.
(4) Platon, Théétète, p. 142. Cratyle, un des maîtres do Platon, poussait si loin cette opinion, qu'il ne croyait pas que Ton pût, même une seule Ma, traverser le même fleuve. Il levait le doigt pour exprimer symboliqueinent sa doetiiiic. V. Aristote, Métaph., m, 5.
|6) Diogène, Vie de Diogène d^ApolUmUt IZ, 67,
DE PHILOSOPHIE ANCIENIŒ. 139
turalistes ioniens, de ceux du moins qui toyaient dans la nature un ôtre unique, matériel et vivant (4). Le sujet qu'il établit pour fondement des phénomènes de la vie c'est Vair d' Anaximène ; sans doute aussi le caractérisa-t-il quelquefois oomme feu pour l'explication de certains phénomènes, à peu près comme Heraclite donnait à son feu les propriétés de l'air; du moins il est des traditions qu'on ne saurait expliquer autrement , et qui nomment le principe de Diogène un intermédiaire entre ces deux éléments (3).
Diogène avait écrit plusieurs ouvrages, un entre autres sur les météores, et sur le principe en général, et sur la nature humaine ; puis un livre qui contenait sa polémique contre les naturaUslei sophistes, c'est-à-dire, apparemment, contre les béraclitéens et contre les paKisans de la pluralité des principes; enfin un traité de la nature, qui se copserva jusqu'au sixième siècle de notre ère (3), et dont quelques firagments nous ont été transmis,
X. Diogène commençait par établir la nécessité de poMr un principe indubitable avant d'entreprendre un discours quekon-que, puis d'en présenUr une interprétation sim^ et grave (4). En effet le philosophe s'efforçait d'abord de prouver l'existence d'un être unique, dont tous les autres seraient des modifications. Cette vérité établie signalait, à la fois, la cause de l'univers et le principe de la science. Diogène démontrait qu'il ne peut exister qu'un seul sujet naturely en faisant voir que si toutes ehoses n'estaient pas d'une seule il n'y aurait ni action ni passion réciproques dans le monde (5) : a II me parait, disaitr-il, que l'univers, pour » appeler ainsi toutes les choses qui sont , se change par lui- » même et demeure le même ; et cela est évident, car s'il y avait » plusieurs êtres en oe monde, ici l'eau, là la terre, et les autres » qui semblent y être, et si chacun d'eux était autre, autre qu'un » autre par sa propre nature, et si jamais il ne se transformait )» et ne se faisait autre, il ne pourrait pas se mêler aux autres, » ni les aider, ni leur nuire. Les plantes ne germeraient pas; les
{l) Rimplicims, Phy$iq%e^ i, 6.
(2) Nicolas de Damas et Porphyre, dans Simpliciuf , Phyêiçue, i, 6 et 92*
(3) SimpliciuB, Phy»iqv,e, i, A.
(4) Diogène de Laërce, loc. cit.
(() Aristote» de Gêner ationê et eorruptUmêf 1, 6,
A animaux et les autres choses ne seraient pas engendrés. Il faut » donc que l'être soit constitué de manière à être le même , et 2> que les autres choses, changées par lui, deviennent autres que D lui, puis retournent en lui (4). »
L'air que nous respirons est la partie la plus subtile, il est aussi le principe de toutes les choses ; et à cause de cela même il connaît et il est le moteur de l'âme : comme le premier des êtres , il doit connaître les autres, et comme le plus subtil , il doit posséder la force motrice (2). Diogène attribuait donc Tintelligence à l'air son principe; il le concevait comme régulateur des choses ; et, sous ce rapport, on peut penser que le philosophe subissait l'inQuence d'Anaxagore , son contemporain , et peut-être l'un do ses maîtres (3). Mais Ànaxagore, nous le verrons plus tard, ouvrit une ère nouvelle en distinguant l'intelligence du sujet matériel. Quoi qu'il en soit, a sans intelligence, disait Diogène, il ne » pourrait pas arriver qu'il y eût une mesure en toutes choses : » hiver et été , nuit et jour , vent , pluie et beau temps ; car si » quelqu'un veut songer à ces choses et a toutes les autres, il » trouvera qu'elles sont avantageusement disposées. Et que ce » soit de l'air que les hommes et les animaux tiennent la vie , » l'âme et la pensée , il en est de grands signes : l'homme et les » animaux qui respirent vivent d'air , et l'air est pour eux l'âme » et la pensée... et quand il se retire, ils périssent et la pensée les » abandonne... Il me semble que ce qui a la pensée , c'est l'air, x> ainsi nommé parmi les hommes, et que toutes choses sont par lui, » et qu'il leur commande ; il me semble que tous les usages viennent D de lui, qu'il se mêle à tout , qu'il dispose tout et qu'il est en tout, D et qu'il n'existe rien de un qui ne participe de lui (4). »
XI. Diogène déduisait des modes de l'air, ou, plus exactement, des tropes, c'est-à-dire des conversions, changements, et transformations intimes qui se réalisent en lui , toutes les variétés du monde : a II existe plusieurs tropes de l'air lui-même et de la » pensée ; car l'air est polytrope , plus chaud et plus froid , plus » sec et plus humide , plus tardif et plus vite ; et il y a en lui
(1) Simplicius, Physique, i, 32.
(2) Aristote, de anima, i, 2.
(3) Simplicius, Physique, i, 6.
14) Id., ibid., i, 32.
» beaucoup d'autres variations infinies d'organisation intérieure » et extérieure (1). » Il est probable que Diogène faisait correspondre comme Anaximène les principaux de ces modes à un état variable de densité ou de dilatation de l'air ; du moins c'est à ces dernières modifications qu'il attribuait la formation du monde physique. Là où l'air , à la suite de son éternel mouvenent , se trouva plus dense, il se fit, selon son opinion, certaines convo/utions , et là où il so trouva plus rare , à la partie supérieure , sa substance plus légère composa le soleil (2). Diogène pensait qu'il existe ainsi des mondes sans nombre et un vide infini (3) ; infidèle en cela à la doctrine ordmaire des Ioniens , et certainement influencé par Leucippe, qu'on lui donne aussi pour maître (4). Il plaçait la terre , ronde et^oblongue , au centre du monde , et , tandis que sa masse a été constituée par la chaleur , il croyait que le froid a déterminé la solidité de sa circonférence (5). Nous devons trouver là , peut-être , une explication plus étendue de la convolutiùn à laquelle Diogène rapportait l'origine de la terre. Un air plus froid pouvait bien avoir, suivant lui , entouré, resserré et maintenu une masse d'air igné; et le feu qui existe encore sous DOS pieds pouvait servir au philosophe , comme à quelques-uns de ses prédécesseurs; à expliquer certains phénomènes terrestres. Diogène regardait enfin les étoiles à la fois comme des pierres spongieuses etcomme les centres des exhalaisons ignées du monde ; il croyait que , en mouvement comme elles autour de la terre , certaines pierres obscures étaient sujettes à rencontrer sa surface, et à la heurter dans le cours de leur révolution ; il fixait ainsi l'origine de ces pierres tombées du ciel , déjà trèti-connues en Grèce à cette époque (6).
XII. Passons maintenant du système du monde à la physiologie. Dj changement continuel de l'être et de l'infinité de ses tropes ,
(I) Id., ibid. Nous rendons ainsi deux mots dont Tun, au sens propre, signifie volupté y et l'autre couleur (i^i^ow,? xal xfoif.îj. Nous croyons cette extension permise; mais nous la signalons à cause de ce que les termes grecs ont d'iiilleurs de caractéristique.
('/) Plutarque, dans Eusèbe, Prépar. évang., i, 8.
(3) Id., ibid., et Diogène Laërce, loc. cit.
(4) Simplicius, Physique^ i, 6.
(6) Diogène de Laërce, loc. cit.
(6) Stobée, Erlng. phyHU'.rt, c. 25, p. 63,
Diogène déduisait Fexistence nécessaire d'une foule d'animaux a qui ne se ressemblent ni par Tespèce , ni par la nourriture , ni » par l'intelligence. » Tous ces animaux participent de l'air, mais d'une manière différente : « Tous , par le même air , vivent , » voient et entendent, et ils tirent de lui leurs pensées propres. » Leur âme est une seule et même chose : « un air plus chaud que » celui du dehors, dans lequel nous sommes, mais beaucoup » plus froid que celui du soleil ; » et cette chaleur diffère de Tun à l'autre sans différer beaucoup ; d'où analogie entre les divers ôtres, sans similitude parfaite (4). Tous les animaux possibles respirent , même les poissons : ceux-ci émettent l'eau par les branchies , et ils attirent , au moyen du vide qui se fait dans leur bouche, Tair contenu dans Teau qui les entoure; s'ils meurent quand on les plonge dans Tair , c'est parce qu'alors ils respirent à iWès (2). En général, rintelligence a lieu chez les animaux , parce que l'air embrasse avec le sang le corps tout entier à Taide des veines qui en parcourent toutes les parties. Ces veines se centralisent dans le ventricule gauche du cœur, organe plein d'esprit et siège principal de l'âme. Lorsque le sang se répand dans le corps et remplit les veines , s'il repousse l'air vera la poitrine et l'estomac, le sommeil commence; mais si l'air vient à manquer partout dans les veines, la mort s'ensuit (3). C'est cet air qui , d'autant qu'il est plus pur et plus sec , possède chez les animaux une intelligence plus grande ; qui humide , au contraire, comme dans la satiété , l'ivresse ou le sommeil , s'endort et s'abrutit (4). Plus l'air se mêle au sang, plus celui^i est léger, et le plaisir résulte de cet état du corps , tandis que la douleur se produit lorsque l'air abandonne le sang qui devient alors plus fai« ble et plus épais (5). L'air, enfin, éprouve seul toutes les sensations, grâce à sa présence dans les organes, c'est-à-dire dans les veines qui les traversent. L'ouïe se produit lorsque Pair de la tète
(1) SimplicittS, Phyr.que^ i, 32.
(2) Ariatote, de Respiratione, c. 2. Comme s'il y avait de Tair dans l'eau, dit Aristote, et comme si un animal terrestre était jamais mort par excès d'air!
(3) Aristote, Hist. des animaux, m, 2, et Ps-Plutarque, Op. des phil., iv, 6, ▼, 33. Diogène avait donné une anatomie des veines, qu'Aristote reproduit au long au passage cité. Cf. Littré, Œuvres d'Hippocrate, introd., p. 204 et 18.
(4) Théophraste, de sensu, 44.
(5) Id.,ib., 42.
est agité par la voix ; Todorat naît de la conformité de l'air autour de rencépbale avec les odeurs qui y parvienoent ; le goât, de la présence de l'air dans les veines qui aboutîsseni à la langue et de l'aspiration qui a lieu à travers elle comme à travers une éponge (4). Aiosi , la sensation et rintellige&ce ont lieu à divers degrés chez les animaux , mais il n'en est pas qui aient l'entendement aussi vif que l'homme, parce que leur tempérament épais les prive de raison et de sentiment, comme il arrive parmi nous aux furieux et aux fous (3).
ioole nationaliste. — premièrb section : unitb immobile db l'Être. — pabménide, mélisse et zénon d'éléb.
I. Ainsi, la plus' ancienne école empirique et la plus ancienne conception du monde, suivant l'ordre des temps et de la pensée, demeurèrent les mêmes à peu près durant un siècle et demi, depuis Thaïes jusqu'à Diogène. Cette école atteignit seulement une précision plus grande quant à la détermination des facultés et des modes de l'être ; elle acquit plus de conscience de sa propre doctrine. Nous verrons la seconde école empirique, issue d'Anaximandre, accomplir son développement original pendant la même période, puis se placer à cêté de la première, et même $e mêler à elle, à Athènes, an milieu du cinquième siècle, au moment de la rencontre de toutes les directions de la pensée grecque et de l'influence réciproque de toutes les doctrines. Avant cette époque, nous devons aborder à son origine chacune des grandes idées qui formèrent ces diverses doctrines. Nous devons nous placer à chaque centre isolé d'ébranlement, et suivre chaque mouvement spontané, sans acception de temps, jusqu'à l'instant de la rencontre et du choc. Ainsi, quoique le rationalisme absolu de l'école d'Élée, tel qu'il se constitua dans l'esprit de Perménide^ à la suite des leçons de Xénophane> soit postérieur à l'empirisme de Thaïes et à celui d'Anaximandre, il ne Test pas ou ne Test
(1) Thëophraste, de Sentth 39, et Ps«PlllUr«iie, Op* dH pkU, , iv, 16 «i 16. (^ Pi-Platarqtia, ibid., v« 20.
que peu à celui de leurs disciples les plus puissants et les plus rigoureux. Dèâ lors, la marche de ces deux doctrines est collatérale, et nous pouvons les opposer sans difficulté l'une à Tautre, comme si leur origine était contemporaine. Nous opposerons donc Parménide à Heraclite, puis Philolalis à Empédocle, et Démocrite à Anaxagore.
Ce qui distingue tout d'abord des autres philosophies de Tantiquité la philosophie de Parménide, c'est qu'elle déclare une guerre ouverte, irréconciliable, entre le témoignage des sens et celui de la raison. Iféraclite et d'autres empiriques avouaient sans doute , et ils exagéraient , les erreurs des sens ; mais leur philosophie restait au fond tributaire de ces illusions, qu'ils croyaient repousser, et ne faisaient que signaler ; ignorants encore dans l'art de consulter la pensée, de l'isoler de toute connaissance antérieure, enfin de dépouiller les idées et de les présenter dans leur immatérielle généralité, ils ne pouvaient s'élever que par le mysticisme, par une croyance sans raison, au-dessus d'un matérialisme dont ils ne se dégageaient même pas alors. Parménide, plein de mépris pour les sens, pour les connaissances particulières et pour les opinions humaines, les attaque et les renverse, armj d'une doctrine purement rationnelle , qui , par sa simplicité toute primitive, a, dans son opposition même, une singulière analogie avec la doctrine de l'unité des plus anciens empiriques. II. Parménide d'Éiée est certainement un disciple de Xénopbane (4). Ses relations à peu près certaines avec les pythagoriciens (2) expliquent chez lui une méthode rationaliste plus marquée que chez son maître, et qu'il porta même à un degré de rigueur inconnu à l'école pythagoricienne. Son âge est fixé par Platon à deux générations avant Socrate (3j ; et, malgré quelques données contraires, il est impossible de le croire plus récent ; il nous suffît, au reste, que Parménide soit étranger à l'Attique et antérieur, au moins par la formation de son esprit, à l'époque de la fusion des idées en philosophie. La méthode de Parménide est
(1) Aristote, Métaphysique^ i, 5, et Sextus, Adversus logicos, i, 1 11.
(2) Sotion dans Diogène, Vie de Parménide, ix, 2i\ Strabon, Géographie^ vi, et Proclos, op. ined.f Cousin, tome IV, p. 6.
|3} Platon, Parménide^ p. 5 et6. Platon confirme ailleurs son propre témoignage.
en quelque sorte gravée dans Tordre même et dans la distributioa de son poème. Ce poème, que les anciens ont sévèrement jugé sous le rapport de sa forme (4), présente en effet an frappant contraste avec les anciens vers héroïques de la Grèce , et ce contraste se marque fortement dans le poème lui-même. En effet, le début tout homérique, ou plutôt les images grossières, quelquefois insignifiantes et plates, on peut le dire, que la tradition poétique de rionie impose, en vertu de Fhabilude, aux premiers vers de Parménide , forment une étrange opposition avec la sévérité dorienne, avec la dialectique aride et serrée qui saisit ensuite et étreiot le lecteur. Les noms des divinités semblent jetés dans ce début comme par manière d'acquit et comme certains poètes d'un autre siècle pourraient le faire encore dans le nôtre . Le fond de la pensée est cependant approprié à Tobjet du poème : des vierges, des filles du soleil, qui ont abandonné la nuit pour la lumière, et rejeté les voiles de leurs têtes, conduisent Tardent poète au milieu du royaume de Télher, à la porte du jour , et jusqu'au sein des secrets divins. Cest là que la déesse Dikè , la fatale Justice, révèle au mortel privilégié et la vérité absolue et les opinions incertaines :
Salut, car ce n*est pas une mauvaise destinée qui t'a poussé à suivre
Cette route, hors des sentiers battus par les hommes ;
Cest Thémis, c'est Dikè ; il faut donc que tu pénètres toutes choses,
Et les immuables entrailles de la vérité qui convainc,
Et les opinions des mortels qui n'enferment pas la vraie conviction (2).
De là la division du poème : une première partie se rapporte aux choses de la vérité , une seconde aux choses de Vopinion. Or, le traité de la vérité s'adresse à la raison ; il condamne le témoignage des sens :
Mais toi, éloigne ta pensée de cette voie de recherche :
Que la eoutnme ne te pousse pas , dans la route aux nombreuses expériences
A te servir de Tceil qui ne voit pas, et de l'oreille retentissante,
Ou de la langue ; examine avec ta raison cette preuve savante
Émanée de moi (8).
Et le traité de l'opinion, quand il arrive à son tour, ne s'annonce lui-même que comme un pur mensonge :
(1) Cicéron, Académiques^ ii, 23 ; Plutarque, D^ la Manière d'entendre lee poètes, 12.
(2) Scxtus, Adveraut logicOSf 1, lll.
(3) Sektus, loc. cit.
Ici se terminent la raison qui convainc et la pensée
Sur la vérité : apprends maintenant les opinions des mortels.
En écoutant l'harmonie trompeuse de mes vers :
Ils ont décidé d'imposer des noms 4 deux formes, etc. (1).
Bt continuant, toujours sur ce ton, Pannénide ne prétend enseigner dans sa physique que la pensée de !*homme et non la vérité. Il descend dans le royaume de Tillusion, il consent même à le faire connaître, mais sans se tromper jamais lui-même et sans oublier où il est, à qui il s'adresse et quelle est la mesure de son nouveau système. Cette mesure est dans les sens, celle du premier était dans la raison.
m. Passons maintenant à Targumentation de Pannénide, c*est^ à-dire à Texposition de la doctrine de la vérité.
Le nœud de cette doctrine est ûamVexistence de Vétre et la nonexistence du non-être ; le principe et la preuve se tirent de la pensée et de la parole, qui en est le signe. Il est impossible, en effet, de concevoir le non-étre ou de Texprimer en paroles, puisque la pensée même et la parole le posent comme n'étant pas ; il n*est donc permis ni de considérer l'être comme n'étant pas et le nonêtre seul comme étant, ni de considérer Têtre et le non-être comme une seule chose et comme une chose différente à la fois. Mais Vétre est et le non-être n'est rien {%). De cette première thèse résulte déjà l'identité de l'être et de l'unité (3); puis l'impossibilité du changement de l'être s'en conclut , et Parménide l'établit ainsi qu'il suit :
Dans cette seule parole, une voie Demeure ouverte lil eiti et dans cette voie sont des signes Très-nombreux que l'être est inengendré, impérissable, Tout entier d'une seule espèce, immobile et égal, Qu'il n'était ni ne sera, puisqu'il est maintenant, à la fois tout, Et un, et continu. Quelle naissance en effet lui cherchera»-tu1 D'où, comment le feras-tu Croître 1 Du non-être 1 Je ne te laisserai Ni le dire, ni le penser; car le non-^tre n'est ni dicible ni pensable. Puisqu'il n'est pas. Et quelle nécessité l'aurait poussé Plus tard ou plus tôt i commencer à naître du néant!...
Et puis comment l'être viendrait-il à exister et comment serait-il engendré ! S'il est engendré, il n'est pas , ni s'il doit commencer i être un jour ; Ainsi s'écroulent et la naissance et la mort inadmissibles.
(1) Simplicius, Physique, i, 6.
(2) Platon, le Sophiste, p. 222, et Simplicius, Physique, l, 26. l3) Simplicius, Physique, i, 26 et 23.
L'être n'est pas diylsible , puisqu'il est semblable toat entier ; ,
Pas de partie meilleure en lui qui empêche sa continuité,
Pas de partie plus mauvaise ; mais 11 est tout plein de Vêtre ;
Et de la sorte il forme un tout continu, parce que l'être touche à Têtre.
Ainsi rêtre est immuable dans les limites de ses grands liens...
11 reste le même dans le même et il demeure en soi ;
Et ainsi il se tient ferme , car une puissante nécessité
L^enferme dans les liens du fini et le presse tout autour ;
Aussi n'est-il pas Juste que l'être soit sans fin,
Car il est ce qui ne manque de rien, et le non-être manquerait de tout tt).
Le fini suprême est donc ainsi accompli.
Semblable i une sphère bien arrondie de toutes parts, [plus grand
Du centre projetant des rayons égaux en tout sens; et que quelque chose de
Ou de plus petit, ici ou là, se trouve, cela n'est pas possible ;
Car le non-être n'est pas, pour l'empêcher de s'unir
En un seul semblable, ni l'être n'est tel qu'il puisse être vide de l'être,
Ici plus et là moins; mais il est tout entier invariable
Et il demeure partout égal dans ses limites (2).
En résumé, partant de l'idée pure et simple de Têtre, affirmant rîmpossibilité de Texistence réelle du principe négatif, Parménide conclut à poser un être unique, partout identique à lui-même, qui ne naît, ni ne meurt, ni ne change , ni ne se divise. Cet être est parfaitement fini , parfaitement déterminé, et par l'idée que ûous en avons et en lui-môme , puisqu'il embrasse tout et que , par sa propre nature , il demeure enfermé dans de symboliques limites. Ainsi la rigueur philosophique fait franchir à Parménide ce pas devant lequel Xénopbane s'était arrêté en refusant de poser l'immobilité de l'être, de peur de l'anéantir, et de l'affirmer comme fini, de peur d'établir par là même un autre être hors 4u premier. Parménide affirme l'immobilité , parce qu'elle résulte de l'idée de l'être absolu, et la finitivité, parce que, hors de l'être, il n'est rien, et que l'être se limite lui-même (3).
IV . Cependant, comme tout philosophe est obligé d'expliquer non-
(1) SimpUdus, Physique, i, 81. Nous ne cherchons pas à suivre l'ordre qu'on a tant bien que mal restauré pour les vers de Parménide, mais seulement l'erdra de la pensée.
(S) Id., ibid. ; et Platon, h Sophiste, p. 248.
[d) La finitivité de l'être, selon Parménide , est prouvée par de nombreux témoignages. Voyez Aristote, Métaph., i, 5. Au surplus l'idée de l'infini comme les anciens l'avaient conçue ne pouvait s'accorder avec l'idée de l'unité rationnelle. Voyez aussi Simplicius, Physique, i, 26. — Le traducteur français des fragments de Parménide, M. Riaux ( Essai sur Parménide, 1840, p. 212 et 218), a commis une erreur considérable à ce sujet. Nous suivons des tefttes meilleurs d'après M. Brandis et MM. Ritter et Preller.
geulement le comment^ mais aiif^si jn'squ'à un certain point le pourquoi de sa doctrine , Parménide en appelle à la nécessité pour expliquer la nature de Têtre et ses limites. Les choses sont telles parce qu'elles sont telles; voilà ce que représente Tantique idée de la fatalité, ainsi mise en œuvre dans un système philosophique, et cette idée a le même sens dans la doctrine de l'unité de Thaïes et dans celle de Parménide. Aussi la nécessité , que nous avons vue signalée comme la puissance qui enserre Vélre et qui Venckaine dam les limites du fini, se représente encore dans d'autres passages du poème ; il est vrai qu'elle n'est pas toujours une force fatale , mais plutôt une justice par laquelle est ce qui doit être. Dikè, dit le poète, a ne relâche pas les liens de l'être » de manière à ce qu'il puisse naître ou périr. » Et ailleurs : « Le » destin a enchaîné le tout dans l'immobilité.» Il nous reste maintenant, pour compléter le système général de Parménide , à expliquer la nature de la pensée et ses rapports avec l'unité, qui en est l'objet. Cette nature est la même que celle de l'unilé, et ces rapports sont ceux de l'identité; sans cela la multiplicité s'imposerait au système. La pensée, dit en effet Parménide, est la même chose que Vétre (1) ; et il développe ainsi son idée :
C'est même chose que penser et ce pour quoi la pensée existe ; Car, sans l'être dans lequel il est énoncé, Tu ne trouveras pas le penser ; et rien n'est ni ne sera Antre que l'être et hors de lui (2).
Ce pourquoi la pensée existe, ou ce dont une pensée est^ c'est l'objet de la pensée, comme nous dirions aujourd'hui ; et, puisque l'être est un et immobile , il faut que la pensée de l'un soit la même que l'un. Ainsi la pensée périt avec tout le reste des phénomènes, en se plongeant dans Tidentité de l'un et de l'être.
V. Forcé, comme le dit Aristote , d'expliquer les apparences et d'admettre la pluralité donnée par les sens en même temps qu'il admet l'unité rationnelle, Parménide concède une physique à l'opinion des hommes, et il établit pour la fonder deux principes sensibles, le chaud et le froid, ou le feu et la terre, dont l'un se
(1) Plotin, Ennéades, v, 1 ; et Clément d'Alexandfie, Slromaia, vi, p. 627. l2 Simplicius, Physiqvej loc. cit.
rapporte à Tètre, Taotre au non-étre (4). Cest Tintervention du noD-ôtre et celle de la dualité qui détruisent à sa base ce sy^vtème de Tillusion. Parménide le déclare lui-même, en commen* çant son traité de l'opinion :
Les hommes ont décidé d^imposer des noms à deux fonnes
Dont Tune n>st pas indispensable, et en nommant celle-ci ils ont ené.
Us ont distingué deux corps opposés et leur ont appliqué des signes .
Séparés les uns des autres : d'une part, le fleu éthéré de la flamme,
Donz, très-léger, partout identique i lui-même.
Et différent de l'autre corps ; d'autre part, en elle-même aussi,
La Nuit qui lui est opposée, corps épais et lourd (2).
et auparavant déjà, en traitant de la vérité il avait protesté contre les noms que porte le tout , noms , dit-il ,
Imposés par les mortels qui regardent comme chones vraies
La naissance et la mort, et l'être et le non-être,
Et te changement de lieu et les yariations brillantes des couleurs (3).
Mais enfin les deux principes énoncés peuvent servir à systématiser toutes les apparences sensibles , et tel était Tobjet de la physique de Parménide. Sous chacune de ces entités , le chaud , le froid, une série de propriétés naturelles venaient se grouper : d'une part, le lumineux, le subtil, le léger et le mou; de Tautre, le ténébreux, le dense, le lourd et le dur (4). L'un pouvait donc être nommé feu, Tautre terre, et ce sont là les noms adoptés par les compilateurs, d'après Aristote. Avec ces deux éléments et par leur mélange, Parménide expliquait les phénomènes (5). Le premier servait particulièrehient de cause et d'agent, le second de matière passive (€i) ; celui-là était conçu comme doué de la vertu de séparer, celui-ci de celle d*unir (7); et, si nous nous rappelons qu'Âristote assimile Tun à l'être , l'autre au non - être , nous penserons que Parménide considérait la matière inerte comme une sorte de fiction , tandis qu'il accordait une réalité phénoménale au feu actif et vivant (8). Ainsi la doctrine de l'opinion se rappro-
(1) Aristote, Mélaphynque, i, 5 , et Physique, i, 5.
(2) Simplidus, Physique, l, 5.
(3) Id., ibid., i, 31.
(4) Id., ibid., I, 6.
(6) Plutarque, Contre Cololès, ZIIT.
(6| Théophraste, dans Alexandre d'Apbrodisée, Commentaire d9 la métaphysique ^ I, 28.
(7) Aristote, de Generatione et corruptione, ii, 9.
(8) Alexandre d'Aphrodisée, Commentaire de la méUqfhysiqne, i, 35.
chait du syâtème d'Heraclite et de celui d'Empédocle, que nous connaîtrons bientôt , c'est-à-dire qu'elle ne différait pas essentiellement du système général des empiriques.
Voici comment Parménide conçoit l'arrangement du monde : au centre il place la terre, sphérique , également éloignée des sphères qui l'entourent, et, par suite, en repos, parce qu'il n'y a pas de raison pour qu'elle chancelle d'un C(Hé plutôt que d'un autre (^). L'air qui entoure la terre a été extrait d'elle par une violente secousse ; la lune, qui est au-dessus, est un mélange d'air et de feu ; puis vient l'étoile du matin , la môme que l'étoile du soir ; puis le soleil , feu moins mélangé , qui , de même que la lune, a été séparé à l'origine du cercle de lait, ou voie lactée, comme d'un mélange de l'élément subtil et de l'élément grossier ; au-dessus du. soleil sont les étoiles, dans ce feu appelé ciel, qui n la solidité d'un mur (2) , et que la nécessité enchaîne afm qu'il maintienne les astres dans leurs limites (3) ; l'éther enfin est audessus de tout (4). Ainsi les deux principes élémentaires sont réunis dans leur pureté aux deux extrémités de l'univers, que l'on peut assimiler dans son ensemble à un système d'orbes ou cou* ronnes qui s'enveloppent les unes les autres. La plus extérieure, qui est le ciel , est faite d'élément subtil ; la plus intérieure, qui est apparemment la terre , est faite de l'élément grossier ; et entre elles sont les couronnes mélangées des deux éléments (5). Cependant l'élément obscur et dense n'étant envisagé que négativement ainsi que nous l'avons vu , le feu doit le traverser et le vivifier par son action divine (6); aussi Parménide dit-il que tout est plein en même temps de lumière et de nuiî (7) ; et quand il parle des orbes les plus étroits, il les peint comme composés d'un feu grossier , tandis que les derniers tout à fait sont compom de nuit avec une flamme de feu qui 4es traverse (8). C'est
(1) Diogène, Vie de Parménide; etPs-PIutarque, Opinions des phitoiophes, m, 15.
(2) Stobée, Eclogte physicœ, c. xxs, p. 51, 64, 66 et 62.
(3) Simplicius, de Cœlo, m.
(41 Stobée, Ecloga physicœ, c. xxv, p. 51. (5)ld., ibid.,p.60.
(6) Cicéron, Académiques^ ii, 37.
(7) Simplicius, Physique^ i, 41.
(81 Td., iWd.. I, 6.
qu'en effet dans tout ce qui a vie, la nuit en qualité d'élément négatif, doit couvrir la place entière , aussi bien que la lumière; mais la terre même, la terre obscure > ne serait rien de ienaible sans ce feu qui la traverse.
YI. Au milieu des couronnes que compose le mélange des deux éléments, il en est une cependant, formée de pure flamme * qui est la mère de toutes les autres , la cause de tout mouvement et de toute génération, la divinité qui gouverne et qui rogne, la ju»« tice et la nécessité (4). C'est dans ce sens que le mond^ eit Jupi^ ter, suivant Parménide (2) ; mais s'il est le dieu supérieur, il n'est pas le seul dieu , car il est constant que » dans sa physique , pro^ bablemeot en grande partie théologique et mêlée de symboles» Parménide faisait intervenir comme principes divins, la guerre, la discorde, la passion ,... et les astres (3) , suivant l'usage antique. On comprend au surplus que le Jupiter d'une théologie reléguée dans le domaine menteur et passionné de Topinion, ne doit être ni un démiurge ni une unité ordonnatrice , mais plutôt une sorte de principe fécondant, avili par une désignation féminine, en un mot la mère de l'amour :
Au tailiétt des orbei est la déesse qnl goa^enie totit. Principe du mélange et de l'enfantemeat odieux; Elle pousse, elle unit la femelle au mftie et de nouTeau Le mâle à la femelle (4).
Elle enianta l'Amour, le premier des dieux (5).
Si nous passons maintenant à l'opinion que se formait Parménide de la génération de l'homme et de la nature des sensations et de la pensée , nous lui trouverons le plus intime rapport avec la doctrine empirique. D'abord Parménide concevait la génération de la vie comme graduelle, et composée d'essais successifs , imparfaits à l'origine, ou plutôt partiels , ensuite réunis et combinés ; la terre et le soleil contribuaient également à cette géné-
(1) Cicéion, de Natura deorum, i ; et Stobée, Seîogà physica, p. 50.
(2) PluUrque , loc. cit.
(3) Cicéron, loc. cit. ^
(4) Simplicius, Physique, i, 6.
(&i Platon, Banquet, pag. 249; Aristote, Métaphysique, i. 4; Sextns, Plutarque, etc., etc.
ration (\). L'âme et rintelligence lui semblaient n'être qu'un seul et même phénomène (î) dont il plaçait le siège dans l'estomac ; et sentir et penser ne lui paraissaient choses distinctes , ni entre elles ni de l'organisation (3). Parménide attribuait toute variation de connaissance aux variations du chaud et du froid dans le corps, chacun de ces éléments étant doué de la faculté de connaître son semblable, et la mémoire ou l'oubli résultant de leurs divers mélanges. La connaissance qui a lieu par la chaleur semblait cependant meilleure et plus pure au philosophe , mais non la seule qui pût exister, car il attribuait la connaissance à tous les êtres et même il accordait aux morts, privés de chaleur, celle du froid et des ténèbres (4). Mais cette théorie ne regarde qu'un monde incertain et mobile ; elle est étrangère au pur intelligible qui réside dans la pensée de l'être et de l'un (5) : a Ainsi ont com- » mencé ces choses suivant l'opinion, disait Parménide en ter- » minant son poème , et ainsi elles sont maintenant , et ensuite celles périront... Et les hommes ont donné des noms à toutes » ces choses (6). »
VIL On peut confirmer l'absolue scission entre la doctrine de l'unité et celle de Tunivers, suivant Parménide , par une circonstance singulière de ses opinions. On ne saurait douter, en effet, que l'infériorité individuelle et sociale de la femme à l'homme ait été reconnue généralement dans la haute antiquité. Cependant le philosophe qui attribue à la chaleur une connaissance plus accomplie qu'à l'élément contraire, ne craint pas ici de considérer la femme comme plus chaude que l'homme (7). A l'origine il fait naître l'homme dans le nord , la femme dans le midi , où l'air est plus rare et plus subtil (8). C'est que le principe de la vitalité et des sensations paraît plus développé dans la femme que dans l'homme, et Parménide, qui nomme l'enfantement
(1) Diogène, Vie de Parménide ; et Censorinus, de Dienatali, c. rv.
(2) Théophraste, Phys. ; dans Diogène, loc. cit.
(3) Ps-PIutarque, Opin, des philos. ^w, 5, et Parménide, dans ArSstote, iv, 5.
(4) Théophraste, de Sensu, 3 ; et Aristote, Métaph.^ i, 5. (6) Plutarque, Contre Colotès, 18.
(6) Simplicius, de Ctflo, m, fol. 138.
(7) Aristote, de Partibus animalium, il, 2.
(8) Pfl-Fhitarque, Opin. des philosophes, v, 7.
odieux^ qui méprise la vie , qui la distingue absolument de l'un et de ridée de Tun , ne doit pas désirer, comme les empiriques, de conserver à l'homme la suprématie vitale et la chaleur.
Il est si étrange à la pensée de scinder sans retour le monde rationnel de l'univers vivant, puis de réduire ce dernier en système, tout en niant son existence, que les anciens ont cru souvent pouvoir considérer Parménide comme un sceptique, a Xénophane et Parménide, dit Cicéron, nient dans leurs vers que l'on puisse rien savoir; ils s'emportent contre l'audace de ceux qui prétendent avoir quelque connaissance (1). » Mais en présence de la doctrine et des vers même de Parménide , on ne peut admettre de scepticisme en lui que dans le règne de l'opinion , et par opposition à la philosophie empirique , qui prenait au sérieux des systèmes dont la pluralité formait la base. La doctrine de l'unité survit à ce scepticisme, et, grâce à elle , Parménide est le créateur d'un système unique en philosophie.
Il faut avouer pourtant que si l'on devait attribuer à Parménide les thèses opposées et les divers systèmes de raisons que Platon a mis dans sa bouche en écrivant le plus profond des dialogues (2) , le scepticisme serait la meilleure conséquence que l'on en pût déduire ; mais alors Parménide aurait créé la théorie des idées tout entière, et non pas seulement la doctrine 4e l'unité, et il serait impossible d'accorder une connaissance aussi étendue ' avec les pensées étroites , quoique fortes , de son poème. D'ailleurs, Platon ne parait pas s'être fait scrupule de violer la pensée de ses prédécesseurs pour rendre ses dialogues plus dramatiques (3), et rien n'est plus conforme à l'usage des anciens avant l'ère de l'érudition, et durant cette ère où la saine critique ne parut qu'un instant.
YIII. La doctrine rationnelle de Parménide fut remarquablement étendue plutôt que modifiée quant à la pensée par un de ses disciples, Mélisse, de Samos. Le principe de l'argumentation de
(1) Cicéron, Académiques, ii.
(2) Platin, Parménide. (V. notre second volume, liv. v, $ i, n»7.)
(3) M Que de choses ce jeune homme me fait dire auxquelles je n*ai jamais pensé ! » dit Socrate, dans Diogène de Laërte, en lisant un des premiers dialogues de Platon, le Lysis; Diogène, TiV.*?, iir, 35. Cf. Athénéo, Banque! des sophistes, XI, p. 248 et 249.
Mélisse est en effet dans les idées générales et dans les plus abstraites que Tesprit humain puisse concevoir. Ses premières conclusions sont les mêmes que celles de Parménide. Voici le commencement de son livre, dans lequel ce philosophe se borne à remplacer par de la prose la poésie dialectique de son maître :
a Si rien n'était, on n'en dirait pas quelque chose comme d'un » être ; mais si quelque chose est, ou elle est engendrée, ou elle » est toujours. D'abord , si elle est engendrée, elle est engendrée » de l'être ou du non*étre ; mais du non-être c'est impossible , » car rien ne peut être fait du non-être, aucun être, et moins » encore l'être absolu ; et de l'être, c'est encore impossible , car «alors l'être serait, et il ne serait pas engendré. L'être n'est » donc pas engendré , l'être est donc toujours. De même aussi » l'être ne sera pas altéré, car l'être ne pourrait se changer en » non-être (les philosophes naturalistes l'avouent eux-mêmes) , et »il ne pourrait pas davantage se changer en être, parce que » l'être demeurerait alors et ne périrait pas. Ainsi l'être n'est pas «engendré, et il ne périra pas; il a donc toujours été, et il » sera (4).»
Jusque-là ce qu'on doit le plus remarquer, c'est la sévérité, c'est l'exactitude du raisonnement fondé sur les idées premières de l'esprit. On voit seulement que Mélisse s'adresse plus particulièrement aux empiriques, et qu'il leur emprunte même quelques-uns de leurs axiomes. C'est maintenant que le point de vue de Parménide va s'étendre : au lieu de cette unité purement idéale, abstraite , que Parménide déclarait finie , déterminée , parce qu'elle est telle dans l'esprit et qu'elle n'a pas une existence distincte de l'idée elle-même, Mélisse envisage l'être objectif dans le temps et dans l'espace; il le déclare infini parce qu'il ne lui conçoit pas de limites, et c'est de cette infinité même qu'il déduit Tunité et l'immutabilité de son objet. Il continue donc ainsi :
« Ce qui est engendré a un commencement, ce qui n'est pas 0 engendré n'en a donc pas. Mais l'être n'est pas engendré , il » n'a donc pas de commencement. De même ce qui périt ou doit )^ périr a une fin ; si donc il est quelque chose d'exempt de corrup-
(1) Mélisse, dans Simplicius, Physique, i, 22.
» tion et de mort, il n'aura pas de fin; mais Tètre est inaltérable, » il n'a donc pas de 6n. Mais ce qui n'a ni commencement ni 6n » est infini , l'être est donc infini. Mais si l'être est infini il est » donc un; car s'il y avait deux êtres ils ne seraient pas infinis et » se limiteraient réciproquement (1); or l'être est infini : donc il » n'y a pas plusieurs êtres, donc l'être est un. Maintenant, si l'être » est un il est immobile, car un seul être est toujours semblable » à lui-même ; et ce qui est semblable ne peut s'altérer, ou devenir B plus grand, ou changer d'ordre, ou souffrir, ou s'attrister, car » s'il supportait quelqu'une de ces choses il ne serait pas un* En- » suite c^ qui est mû d'un certain mouvement change, et passe de B quelque chose à quelque autre chose; et comme rien n'était, » excepté l'être, l'être ne peut être mû. D'ailleurs» rien de l'être 9 n'est vide,car le vide n'est rien et le rien n'est pas. L'être ne D se meut doncpaSf car où pourrait^il se retirer s'il n'y a pas de » vide? Il ne peut pas non plus se resserrer en lui-même, sans » quoi il serait et plus dense et plus rare que lui-même, car le » rare ne peut pas être aussi plein que le dense, mais il est plus j» vide que lui, et le vide n*est pas. On juge si l'être est plein ou ]> s'il ne l'est pas en examinant s'il peut recevoir autre chose que 9 luii ou sinon ; s'il ne peut recevoir il est plein, s'il peut recevoir 9 il n'est pas plein. Si donc le vide n'est pas^ il faut que le plein D soit ; et si le plein est, il ne faut pas qu'il se meuve, car le mou- » vement ne peut avoir lieu à travers le plein ainsi qu'il a été » montré à propos des corps (2) , et que tout l'être ne peut se if mouvoir vers l'être, puisque rien n'est hors de lui ; ni vers le non- » être, puisque le non-être n'est pas. »
Ainsi rêtre est immortel, infini, un, immuable, étendu et plein dans son étendue. C'est cette conception de l'unité nmtérielle, si clairement indiquée dans le dernier passage , qui a permis à
(L) Ici Mélisao pane brusquement de l'iofini selon le temps, qn'U vienX d'éUblir, à l'infini selon l'espace. Y a-t-il une lacune dans le texte ou dans le raisonnement 1 Quoi qu'il en soit, il est clair que Mélisse donne les deux sens & la fois au mot infini, ainsi que nous le faisons quelquefois dans notre langue. Cf. Aristote, Ululations des sophistes^ i, c. 6-8.
(2) Cette impossibilité du mouvement dans rm/crteur duplein^ pour ainsi dire, tient à ce qu'U n'y a pas de corps, pas de division réelle, ainsi que nous 1« verrons plus bas.
Aristote d'opposer Tunité de Mélisse à celle de Parménide comme une unité matérielle infinie à une unité purement rationnelle (4) ; mais l'unité de Mélisse, pour avoir pris cette extension nouvelle, n'a pas entièrement perdu son sens ancien. En effet l'étendue, le plein, suivant le philosophe, sont indivisibles, et les corps n'existent pas : a Si, dit-il, l'être est, il faut qu'il soit un ; et l'être un ne » doit pas avoir de C/Orps, car s'il avait une épaisseur il aurait » des parties et ne serait plus un (2). » Il résulte de là que, bien qu'étendue, l'unité n'est pas à proprement parler corporelle et c'est ce qu'établit contre Aristote un de ses commentateurs, celui de tous qui prend le plus à cœur la cause des anciens (3). Enfin on trouve des passages formels de Mélisse dans lesquels, en excluant de son unité certaines qualités variables qui n'appar-tiennent qu'aux esprits, en même temps qu'il exclut celles qui n'appartiennent qu'aux corps , il indique implicitement qu'il la conçoit sous ces deux faces et qu'il embrasse par la pensée toute la généralité de l'être : « Si l'univers changeait d'un seul cheveu » au bout d'un nombre d'années presque infini, il périrait dans la » totalité du temps... S'il pouvait s'attrister ou souffrir, il chan- » gérait, et de sain deviendrait malade, ce qui est impossible ; ou » bien il souffrirait toujours, ce qui ne se peut pas davantage : il » est donc entier et sain (4). »
IX. Ionien d'origine, illustre dans sa patrie dont il commanda, comme amiral, les forces maritimes, Mélisse parcourut, sans doute, la Grèce et la Grande-Grèce, puisqu'il fut disciple de Parménide et connu des Athéniens. Peut-être même visita-t-il TÂsie- Mineure ; mais l'âge où il vivait est trop récent pour qu'il ait pu voir Heraclite à Ëphèse (5). Quoi qu'il en soit,'ces traditions de voyages prouvent que l'esprit de la Grèce entière fut ouvert à Mélisse, et elles expliquent) ainsi que son origine étrangère à l'Italie, que son ouvrage ait été en partie fondé sur des idées connues des empiriques , en partie dirigé contre eux. La collision des deux
(1) Aristote, Métaphysique^ î, 5 ; et Physique^ l, 2.
(2) SimpUdus, Physique, i. 19.
(3) Id., Ibid., I, 23.
(4) Id., ibid., I, 24.
(5) Diogène, [Vit de Mélisu, uc, 24) fait mention de cette yisite.
grandes écoles de la Grèce commence donc avec ce philosophe. Aussi un vir intérêt s*altache aux arguments qu'il oppose aux partisans de la pluralité sensible. II en appelle à leur propre foi dans le témoignage des selis, et il les oblige à fonder sur elle, pour être conséquents avec eux-mêmes, le système de la stabilité absolue des choses : « Si la pluralité existe , leur dit-il , » il faut que les choses multiples soient telles que je dis qu'est » Tun; car si la terre existe, et Teau, et Tair, et le fer, et le feu, » et Tor, et le vivant, et le mort, et le noir, et le blanc, et toutes » les autres choses que les hommes disent être vraies; si ces » choses sont, et si nous voyons et entendons comme il faut, il » est nécessaire que chacune de ces choses soit telle qu'elle nous » a semblé d'abord, et qu'elle ne change pas pour devenir autre, » mais que chacune soit toujours telle qu'ellef est. Mais mainte-^ » nant nous disons voir , entendre et comprendre comme il faut^ » et voilà cependant qu'il nous semble que le froid devient chaud, » et le chaud froid, et le dur mou, et le mou dur, et que le vivant » meurt, et qu'il natt du non-vivant, et que toutes ces choses se » font autres , et que ce qui est et ce qui était ne sont rien de » semblable... Il arrive donc que nous ne voyons pas et que nous » ne connaissons pas les êtres ;... car ce qui serait vrai ne chan- » gérait pas et chacun serait ce qu'il semblerait être;... et s^il » change, l'être périt et le non-être naît. Si donc il y a plusieurs » choses , elles doivent être de même nature que l'un (4). »
Mais la partie critique de la doctrine de l'unité prit son plus grand développement dans les écrits de Zenon d'Élée, autre dis^ ciple de Parménide, son ami, son favori et peut-être son fils adoptif (%]. Zenon, le grand maître des anciens en fait de dialectique, à qui Âristote fait honneur de l'invention de cet art (3), et que Platon nomme le Palamède d'Élée (4), écrivit trois ouvrages, dont deux au moins sont des écrits de polémique. L'un traitait de la Nature contre les philosophes ; l'autre, intitulé Disputes (8),
(1) SimpUcius, de Calo, m, fol. 137 ; et Hiéroclès, dans Eusèbe, Prép. évang., XIV, 17.
(2) Platon, Parménide^ init.; et Diogène, VU de Zenon d'ÉUe, ix, 25.
(3) Aristote, dans Diogène, Vie d* Ëmpcdocley viii, 57.
(4) Platon, Phèdre, p. 83.
(6) Suidas, Lexique, art. Zenon.
était probablement dialogué; et le disciple de Parménide y rendait avec usure aux partisans de la pluralité les accusations d'absurdité que ceux-ci portaient contre les partisans de Tunité (4). Âgô de quarante ans, Zenon visita Athènes avec son maitre (2). Il fut certainement Tune des principales causes delà rencontre des deux écoles, et par suite de Taxtension de l'esprit philosophique. Ce subtil et profond penseur porta dans la vie Tardeur guerrière qui le distinguait comme philosophe et se rendit immortel par une résistance héroïque à la tyrannie (3).
X. L'unité de l'être étant la thèse adoptée par Técote d*Élée, il était naturel que Zenon cherchât à prouver Timpossibilité de la pluralité. Or ce résultat était atteint si, s'attachant aux deux modes d'existence de l'être, le temps et l'espace , il parvenait à montrer que leur division en fait est une chose impossible. De là résultait aussi que le mouvement n'existe pas, puisqu'il suppose la divisibilité des continus dans lesquels il semble avoir lieu «
Voyons d'abord comment Zenon établissait en général l'impossibilité de la division du continu, a Si l'être est divisible^ disait-il, n il est divisible à l'inûni, et jamais l'unité ne peut être obte- A nue (4), Par conséquent, la pluralité et les choses sont à la fois r> grandes et petites, et infinies, dans l'un et dans Tautre genre. 0 Que l'on suppose j par exemple, un corps divisé en deux parties » égales; que l'on fasse la même supposition sur sa moitié, et t) toujours ainsi de suite : ou il restera finalement un petit indivi- » siblei et le corps se composera de petites parties en nombre h infini, et sera, par conséquent, infini; ou il ne restera rien, et h le corps se composera de rien et ne sera rien (5). La notion dn » point ne peut servir eii aucune manière ô résoudre la question^
(1) tlaton, Parménide, p. 9.
(2) Id., ibid., p. 6.
(8) Soumis à la tortqre, il rtfyéla comme ses complices les amis du tyran , pais le tyran lui-mAme; furieux enfin de Timpassibilité prelopgie de« Mtiitanta, il se coupa la langue avec les dents et la lui cracha à la face ; le tyran fut alors tué. Tel est le récit de Diogène ( Vie de Zenon, ix, 27), d'après les SuGGessions d*Antisthène. On a d'autres versions de cet événement.
(4) Alexandre d'Aphrodisée, dans Simplicius, Phj/siqw^ i, 31.
(6) Endème et Porphyre, dwis Simplicius, Phys.^ i ,31, £udèm«« repris en cela par Simplicius, n'aperçoit pas dans le raisonnement de Zenon uno fifidiictton à l'absurde.
» parce que le point, qui, par son addition ou par sa soustraction, » n'augmente ni ne diminue Tôtre, ne peut être envisagé comme » une unité (1). Ce qui n'a ni grandeur, ni épaisseur, ni aucune » masse, n'est pas ; et si cela se joint à quelque autre chose, cela » ne peut la faire plus grande ; ni la faire plus petite, si cela se j> retire, puisque cela n'est pas (2) . » Ainsi cet argument mène à conclure à la fois que l'ôtre ett infini et qu'il est nul : infini, parce qu'il se forme d'une infinité de parties; nul, parce qu'il se forme d'éléments sans grandeur. Un autre argument permet aussi de regarder l'être a la fois comme fini et infini en nombre, si la pluralité existe. « S'il y a plusieurs choses, dit Zenon, il est né- » cessaire qu'elles soient en certain nombre, ni plus ni moins que » ce nombre, et finies, par conséquent; et cependant, s'il y a plu- » sieurs choses, des êtres différents se présentent toujours entre » elles comme intermédiaires, et entre ceux-ci paraissent des in- » termédiaires nouveaux, et de la sorte il en existe une infinité (3). »
La même impossibilité s'applique évidemment au temps et à toute grandeur continue en général. Il en résulte donc aussi que le mouvement est impossible, puisque le mobile devrait ou de* meurer immobile à sa place, ou parcourir, soit dans le temps, soit dans l'espace, une infinité d'intermédiaires , ce qui est incompréhensible. Les quatre arguments célèbres de Zenon ont pour objet le développement de cette pensée , sauf le quatrième , qui est particulier au mouvement et qui relève dans la notion de ce phénomène un autre genre d'illusion.
XI. Le premier argument établit l'impossibilité du mouvement, par la raison toute simple que le mobile doit parvenir au milieu avant de parvenir à la fin ; or, avant le milieu est le milieu du milieu et ainsi de suite. En d'autres termes, les infinis dont la grandeur se compose ne peuvent pas être parcourus et touchés successivement dans un temps fini, donc il n'y a pas de mouvement (4).
Le second argument ne diffère pas au fond du premier, ainsi qu*Aristote Ta remarqué, mais seulement par la manière tragi-
(1) Eudètne» dans Simpltcias, i, 91.
(2) Zenon d'Élée, dana SlmpHcius, T,3l.
(3) Id., ibid.
(4) Aristote, Phy»., vi, S et 9; et BimpYicius, PAys., vt, 19.
IGO MANUEL
que dont ii est exposé et par le mode de division de la grandeur qui n'a pas lieu en parties égales. Achille, qu'Homère appelle le héros aux pieds légers , non-seulement n'a pu atteindre Hector , disait Zenon ; mais il n'atteindrait pas même une tortue, le plus lent des animaux. En effet, pour que le plus lent puisse être atteint par le plus vite, quelle que soit la distance qui les sépare, il faut que cette distance soit d'abord franchie ; mais, pendant ce temps, le fuyard prend nécessairement une certaine avance, qui doit être de nouveau franchie par le poursuivant, et ainsi de suite à rin6ni, tellement que ce dernier est toujours séparé de son but par un certain espace, et n'arrive jamais (4).
Le troisième argument a pour objet de prouver que tout mobile est en repos en même temps qu'il se meut : la flèche qui vole est immobile. S'il est nécessaire en effet que toute chose se meuve ou se repose tandis qu'elle est étendue sur l'espace qui lui est exactement égal, comme il est certain qu'atout instant indivisible, à tout maintenant, un mobile est étendu sur un pareil espace et qu'il ne peut pas s'y mouvoir , il y sera toujours , et partant il demeurera en repos (2).
Enfin voici le quatrième argument tel qu'il a été restauré d'après les expositions obscures des anciens (3). Représentons-nous une coulisse ou rainure dans laquelle puissent glisser l'une sur l'autre deux règles, égales en longueur, et chacune égale à la longueur même de la rainure. Supposons que chacune de ces règles soit à moitié engagée , et qu'ainsi elles se touchent par leurs extrémités ; enfin qu'elles commencent à se mouvoir l'une vers l'autre de la même manière. Au bout d'un certain temps , les deux règles se trouveront exactement appliquées l^lne sur l'autre, et cependant l'une d'elles, celle qui est inférieure, aura parcouru seulement la moitié de la longueur de la rainure sur le fond de laquelle elle glisse, tandis que l'autre, qui est au-dessus,
(1) Aristote, PAy«., vi, 9; SimpUcius, Phys.j vi, 76; et Thémistius, Physique y VI, 70.
(2) Aristote, vi, 9; et Simplicius, vi, 75.
' (3) Bayle, DùUionn. critique^ art. Zenon, F; Aristot., loc. cit.; Eudème, dans Simplicius, vi, 82 ; et Thémistius, Phys., vi, 73.— Nous dégageons de quelques circonstances indifférentes l'exposition de Bayle, exposition qu'au surpins il ne tarde pas lui-même à présenter pins simplement et plus généralement.
DE PHILOSOPHIE ANCIENNE. iU
aura parcouru, le long de la règle inférieure , la longueur entière de cette règle et de la rainure. Il suit de là que dans le même temps des espaces inégaux auront été franchis , ou , ce qui revient au même, un même espace dans des temps différents; ou encore que l'espace sera égal à sa moitié et le temps à la sienne (\).
Ce n'est pas ici le lieu d'examiner les objections qui ont été opposées aux arguments de Zenon , et moins encore les diverses solutions qui en ont été données; ce serait faire Thistoire même de la physique générale, et, jusqu'à un certain point, de tous les systèmes de philosophie. Remarquons seulement que la réfutation la plus spécieuse qu'on ait donnée des deux premiers, et qui se fonde sur ce que le temps se divise de la même manière que l'espace (2) est absolument sans valeur quand on songe que, suivant l'esprit de l'argumentation de Zenon, le temps devient infini comme l'espace par suite de celte division. Âristote n'avait pas commis cette faute. Quant au troisième , Âristote et ses commentateurs prétendent qu'il cesse d'être probant dès que l'on refuse d'admettre des instants indivisibles ; mais en cela ils ne pénètrent pas au fond même de l'argument, qui consiste à mettre en contradiction les sens, qui témoignent de la réalité du changement de lieu, avec la raison, qui ne peut concevoir le corps que dans un espace ou dans un lieu qui lui est coégal en quelque sorte , et jamais dans un état de passage qui n'aurait rien d'in« teliigible. Le quatrième enGn, le plus méprisé de tous, qu'Eudème séparait des autres comme tout à fait sophistique et que les commentateurs ne comprennent pas , fait ressortir la nature toute relative , et par conséquent illusoire , du mouvement , qui change selon que le mobile est comparé à d'autres mobiles ou à des corps supposés en repos. Celte diversité du point de vue sous lequel Zenon considère le mouvement de son mobile, au lieu d'être le vice de son argument en constitue au contraire toute la vertu, tant qu'on ne peut définir d'une manière absolue le changement de lieu ; or la philosophie en est encore là et y demeurera toujours.
(l) Il est clair aussi que la règle inférieure aura parcouru des espaces dilTërentif dans le même temps, l'un par sa surface de dessus, l'autre par sa surface de dessous; c'est là l'expression la plus simple de la difficulté.
(*2) Simplicius, Phy»., vr, 19, et un grand nombre de modernes, sinon toiM.
ICÎ MANUEL
Xtl. A Texemple de Parménide, leur mnttre, et sans doiite avec la liberté d'esprit concédée pour les choses de l'opinion, Mélisse et Zenon essayèrent de construire un système probable de physique. Zenon écrivit une exposition d'Empédocle (4) destinée sans doute à former une alliance entre la physique pluralitaire et la doctrine de l'unité. Mélisse suivait les mêmes opinions. Tous deux paraissent ainsi avoir transformé leur totit immobile en un principe de nécessité directrice, lui avoir donné une matière formée, soit de quatrCj soit de deux éléments , hypothèses que nous verrons convenir toutes deux à Empédocle , et enfin avoir placé dans ces éléments deux causes immédiates de changement et d action, l'Amitié et la Discorde (2). Le principe mystique de la philosophie d'Empédocle dut se trouver seul exclu de cet accord , il était remplacé dans l'esprit des éléates par l'idée pure et nue de l'unité, tandis qu'Empédocle avait puisé des croyances différentoB à une source pythagoricienne.
La tranchante dialectique de Zenon , terrible instrument de guerre avec lequel il lerra'^sa ses contemporains , fit peur même aux générations qui le suivirent, et mérita les éloges de Timon le sceptique (3). Cette dialectique dut faire croire à son scepticisme bien plus encore qu'à celui de son maître. « Dites-moi ce qu'est l'un , lui reprochait-on d'avoir dit , et je vous apprendrai ce que sont les autres choses (4) ; » mais ce défi était encore un argument par lequel il réduisait les pluralitaires à chercher Funité dans la division de leurs éléments sans pouvoir la rencontrer jamais (5). Sans aucun doute, Zenon avait l'idée de l'un; mais trouver l'un dans la nature, voilà la difficulté; et Zenon, sur ce point , était sceptique comme Mélisse et comme Parménide : il voyait partout des assemblages qui s'agrègent et se désagrègent ; mais l'être , mais l'un, il ne le saisissait nulle part (6); dans l'idée du corps,
. (1) Suidas, Lex.^ art. Zenon.
(2) Stobée, Eclogœ physica, c. i; Philopon, Commentaire delà physique d*A^ rislote; et Diogène, Vie de Zenon,
(3) Timon le Sillographe, dans Diogène, loc. cit., ix, 25. ii) Eudème, dans Simplicius, Physique, i, 21 et 31, (6) Simplicius, loc. cit., i, 31.
(6) De là un système de nihilisme que Zenon opposait aux pluralitain» eomne réduction à Tabsurde, et qui a été pris au sérieux. (V. Aristote. Métaph,, m, 4 ; t'X Bayle, Zenon, E.)
multiple en lui-même, dans celle du temps et de l'espace divisibles, dans celle du mouvement réel , il trouvait des contradictions ou des illusions manifestes et il les relevait par ses quatre arguments. L'existence du lieu, condition nécessaire de celle du corps, il la taxait aussi d*étre incompréhensible, par la raison que, si le lieu est, il doit être quelque part, c'est-à-dire dans un lieu , et ainsi de suite à rinfîni (4 ). Enfin, Zébon ne trouvait pas dans les témoignages des sens cette suite et cet accord , signes indispensables du vrai. « Si un grain de millet qui tombe rend un son , demandait-il , la millième partie de ce grain en rendra-t-elle un? Non, sans doute. Cependant une mesure de mille grains en rend bien un , pourquoi ce défaut de proportion (2) ? » Ajoutons à tout cela le.^ variations continuelles de.la connaissance sensible, si bien relevées par Mélisse , et nous aurons déterminé la sphère où s'exerçait le scepticisme de Zenon d'Êlée. En résumé , trois grande.^ choses naquirent dans cette école , la plus forte de l'antiquité : la méthode dialectique avec Parménide, la doctrine absolue de l'unité et le panthéisme rationnel avec Mélisse, enfin, a^'eo Zenon , le scepticisme par l'analyse des contradictions de l'expérience et de la raison.
§ra.
ÉCOLB EMPIRIQUE. — DEUXIÈME SECTION *. DUALrTÉ DE t'ÉTEE. BMPÉDOCLE.
I. Il nous parait naturel que dans ses premiers efforts l'esprit humain se soit proposé de découvrir le nombre et la nature des êtres et leurs premiers rapports, sources de tous les phénomènes de la vie. La philosophie, dès qu'elle existe, croit atteindre à la raison môme de ce qui est, ou du moins à son essence intime et nécessaire; et l'esprit se repose dans cette connaissance, souvent faible et bornée , sans prévoir le cercle immense qui lui reste à parcourir dans la suite des âges. £n l'absence d'une méthode assurée, nous avons vu les philosophes ioniens s'élever simplement à la notion de l'unité dans le monde, concevoir au sein de
(1) Aristote, Phys., iv, 3 ; et Simplidus, Pkyg,, iv, 28.
(2) Ariitote, Pkys., vit, 6 ; et Slmplidni, Phys., vu, 3T
cette vivante et mobile unité la multiplicité des choses, et fixer à la fois le phénomène , sa nature et sa cause dans un principe matériel et sensible, qui en est l'enveloppe et le sujet. Maintenant la notion de la pluralité va se présenter à Tintelligence avec plus de force; on la réalisera, on lui donnera pour ainsi dire un corps, et le monde sera conçu comme divisé en éléments distincts , de telle sorte que les êtres, dans le règne du temps, se séparent , s^individualisent et parviennent à conquérir une ombre de liberté. On devra rapporter alors aux combinaisons des divers éléments ce qu'auparavant on attribuait à la transformation d'un seul ; alors aussi un grand progrès pourra s'accomplir; et ce qu'Anaximandre, le chef de cette école, n'avait pas aperçu , un siècle après lui, frappera vivement l'esprit de ses disciples. En effet, dès qu'on a reconnu dans l'univers des êtres isolés et doués d'une certaine force et d'une certaine indépendance, l'idée d'une ou de plusieurs causes d'ordre et de mouvement doit se présenter, ou même la conception nette d'un seul être supérieur et distinct, qui règle , ordonne et dirige, et dans la multiplicité crée l'harmonie.
Mais, dans cette branche môme de l'école empirique , il y a lieu d'établir une importante division. En effet, tout en concevant les êtres sous l'idée de matière et d'objet, et tout en admettant leur pluralité , le philosophe peut regarder leur nombre comme fini et déterminé, binaire, par exemple, ou comme mfini ; il peut se représenter la cause du changement et de l'ordre comme in-* hérente aux éléments, ou comme un entendement séparé ; il peut regarder les éléments comme doués en eux-mêmes des qualités que nos sens leur reconnaissent, en réduisant toutefois ces qualités à un petit nombre , et en expliquant les autres par la vertu des combinaisons , ou compter un nombre infini de ces qualités et de ces qualités naturelles. Nous étudierons ces deux systèmes, et d'abord le premier, celui d'EmpédocIe.
II. 11 y a deux hommes à étudier dans Empédocle : le physicien et le mystique. Vivant au cinquième siècle, contemporain des grands pythagoriciens PhilolaUs, Archytas; Sicilien, c'est-à-dire comme eux dorien et de la seconde patrie de Pythagore ; contemporain aussi d'Anaxagore et de Démocrite, et presque do Socrate;
regardé comme un disciple du vieux Xénophane ou de son élève Parménide; imitateur zélé d'Anaximandre (1), il porte en lui quelque chose de Tesprit de tous ces hommes, des anciens et des nouveaux. Les rapports de sa pensée avec la pensée pythagoricienne, rapports d'ailleurs incontestables en présence de sa doctrine, sont confirmés par une fable , d'après laquelle il aurait été chassé de l'institut de Pythagore pour avoir le premier divulgué le dogme secret (2). Mais, poète plus que savant, demeuré étranger aux mathématiques et au système des nombres , et étranger aussi au rationalisme et à la dialectique serrée de Parménide, il ne put emprunter à Pythagore et à Xénophane qu'un mysticisme, qu'il fît servir à corriger les défauts de la doctrine ionienne et empirique. Ainsi, nous chercherons d'abord à connaître dans Empsdocle le physicien et l'élève d'Anaximandre ; puis nous passerons au mystique , et nous envisagerons l'homme en lui-même. Les éléments d'EmpédocIe, au nombre de quatre, sont ceux que la plus simple observation de la nature révèle d'abord à la fois comme les corps primitifs et types des autres, et comme les premiers agents. Ce sont ceux qui ont joué de tout temps un si grand rôle dans la physique. Trois d'entre eux, sous les noms de terre, d'eau et d'air, représentent en réalité les trois états d'agrégation et de consistance de la matière ; le quatrième, envisagé dans ce phénomène qui a semblé si grand aux hommes des premiers temps , dans le feu , est à la fois la chaleur, principe actif et vivifiant, et cet éther qui tient le lieu de l'esprit dans certaines cosmogonies: à l'exemple des auteurs de ces cosmogonies, dont le rapprochent et la pensée et la forme de son poème , Empédocle caractérise les éléments par des symboles. Voici comment il parle :
Entends d'abord les quatre Racines de toutes choses :
Le blanc Zeus, Hérè, qui porte la vie , puis AYdonée,
Et Nestis, qui de ses larmes arrose la source des mortels (3).
(1) Pour toutes ces traditions» dont quelques-unes sont inconciliables à la rigueur, V. Diogène, Vie d*Empédocle \ mais cette rigueur est inutile, et nuit à ceux qui prétendent l'obtenir.
(2)Timée et Néantbes, historiens du pythagorisme, dans Diogène, loc. dt., ur, 54 et 65.
(3) Sextns, AdversvtphysicoSy i, 362 ; Ps-Plutarque, Opin, dêgphilox., i, 8, etc.
Ailleurs il emploie les termes vulgaires :
Entends d'abord leA quatre Bacines de toutes choses : Le Feu, l'Eau et la Terre, et l'Ëther immense, élevë; D'où tout ce qui était, tout ce qui est, tout ce qui sera (l).
Empédocle conçoit les êtres phénoménaux comme les résultats de la composition et de la décomposition de ces quatre éléments , nie la génération à proprement parler, c'e8t*à-dire celle qui a lieu par le changement de quelque chose qui était avant ^ et croit que les choses ne font que sortir , comme d'un vase> et se séparer (2).
Intentés ! ils ne voient pas bien loin dans leurs recherches,
Ceux qui croient que cela peut naître qui auparavant n'était pa«,
Ou quelque chose périr et disparaître entièrement (3) !
Mais je le dirai : il n'est par nature aucune des choses mortelles,
Et ce n'est pas une fin que la mort qui détruit ;
11 n'existe que mélange et séparation de ce qui est mêlé :
Et voilà ce qu'on appelle Nature parmi les hommes (4).
Aux éléments sont attachés certaines qualités qui leur sont inhérentes et que leur reconnaissent nos sens. La terre est pesante et dure :
Le soleil parait blanc et partout chaud,
Et en toutes choses la pluie froide et ténébreuse.
Et ainsi des autres éléments qui se sont trouvés avec leurs qualités propres dés le jour de leur première séparation (5) , et qui ne peuvent en aucune façon se transformer l'un dans Tautre , mais seulement se mêler, chacun avec son espèce (6).
Ces éléments ont de la sorte une propriété commune^ la quantité, qui les rend comparables et leur permet d*eutrer en combinaison les unes avec les autres ; ils sont égaux suivant le vague langage d*Empédocle (7). Il n*y a entre eux aucun vide ni rien
Zeus (Jupiter des Latins) est Téther, Nestis est l'eau ; et les interprètes les plus anciens ont pris Hérè ou Junon pour l'air, Aïdonée ouPluton pour la terre. (V. la note de Fabricius sur Sextus, p. 620.)
(1) Clément d'Alexandrie, Slromata, vi, p. 624
(2) Aristote, de Cœlo, m, 7.
(3) Plutarque, Contre Colotii, 19.
(4) Opin. des philosophé» , il, 30 ; et Arlstdte , de GcnernHonf et torriip' tioney I, l.
(6) Aristote, loe. cit.
(6)Id., ibid.,11,6.
(7) Id., ibid.) lo«. cit.
d'inutile dans le <ou((4]; enfin ils se divisent en menues parcelles aussi petites que les circonstances le veulent, et sans qu'il puisse y avoir de terme à la division (%).
III. Voyons maintenant comment le monde sort des éléments et quelles sont les causes actives des phénomènes. Deux principes dirigent l'univers, TÂmour et la Haine : par Tun les éléments tendent à l'union, par l'autre à la division. De là six entités :
Le Feu, et l'Eau, et la Terre, et TAir immense, élevé,
Et à part de ceox»ci la déteatable Discorde, partout égale,
Et au milieu d'eux l'Amitié aussi longue qu'elle et ausai large (8).
Sous i'inÛuence de ces deux causes, un mouvement périodique produit Tagrégation et la désagrégation des choses :
Je dis deujc choses : tantôt une seule unité se compose
De ce qui est plusieurs^ tantôt la pluralité naît de l'unité.
Double est la naissance dea mortels, double leur mort :
L'une^ la convergence de toutes choses la suscite et la détruit ;
L'autre» les êtres naissant de nouveau, brisée, disparaît,
Et ces choses dans leur perpétuelle alternative ne s'arrêtent jamais*
Tantôt par l'Amitié tout coliVerge en un»
Tantôt tout se sépare et se divise par la haine de la Discorde :
Ainsi en tant que Ton s'est formé à naître de plusieurs ,
Et que de nouVeau; l'un étant né, la pluralité s'accomplit,
Les choses sont engendrées, et il n'est pas d'âge stable pour elles ;
Mais en tant que dans leur perpétuelle alternative elles he s'arrêtent jamais,
Elles deméureiit to^jourt immobiles suivant un Cercle (4).
Le mouvement continuel des phénomènes doit nous rappeler ici celui qu'enseignait Heraclite; A peide l'unité ést^elle formée, l'opposition doit se manifester, et les êtres éphémères trouvent à la fois la mort et la naissance dans l'unité première, qui ne dure qu'un instant et qui est en même temps la fin et le commencement de la vie. Ainsi , tout meurt par l'accomplissement de l'unité et tout renaît en elle ; tout s'engendre par l'opposition , et dans l'opposition le règne de l'identité finit et celui de la mortalité commence. Ce mouvement alternatif est éternel, et, comme le dit Empédocle, il constitue par là mênoe une immobilité circulaire et,
(1) Alexandre d'Aphr., Quest. phys. ii, 2, 3.
(2) Lncrèce.i, V. 747 ; Ps-Plutarque, 0{t. des philos. ^ h 13; ot Stobée, Ecl. phy»; c. 17 et 20. Cf., Aristote, de Gêner, et corrupt., i, 8.
(8) Seztus, Adversus physicos, i, 4 et 10. (4)8impUcius,PAy«., i,Comm.,32; et Aristote, PAys., viii, 1.
pour aÎDsi dire, une immobilité dans le mouvement (1), immobilité des périodes régulières de la vie, qui n'exclut pas Timmobilité absolue au sein de Tunité première :
n se tenait caché dans Timmobile solidité de TÂmour, Sphéros, circulairement éternel dans son repos heureux, Quand de nouveau la Discorde reprit son empire, Et alors le mouvement de nouveau survint à Sphéros (2).
Le monde étant ainsi produit, variable et tel que nous le voyons, par l'intervention de la lutte et du principe de la multiplicité dans l'accord et dans Tunité , les éléments commencent à circuler. Mêlés et démêlés successivement avec leurs qualités diverses en diverses manières, ils composent la nature comme un tableau qui résulterait des couleurs qu'un peintre a broyées sur sa palette ; ainsi naissent toutes choses , arbres et murailles , hommes , femmes et bêtes , et les oiseaux et les poissons et les dieux (3). Pendant le cours de ce mouvement, TAmour et la Haine se balancent et en quelque sorte se neutralisent; si TAmour dominait seul, toutes les choses seraient un , et tout se séparerait à l'infini sous l'influence de la Haine; mais l'une engendre aussi bien que l'autre :
D'elles, toutes les choses qui étaient, sont ou seront;
Les arbres en sont venus , et les hommes et les femmes,
Et les bétes sauvages et les oiseaux, et les poissons nourris dans Teau,
Et aussi les dieux à longue vie (4).
Les composés n'existent cependant pas sans un ordre et une raison; certaines proportions les constituent. L'os, par exemple, est ainsi formé ;
A la Terre agréable, dans ses vastes fournaises,
Il est échu deux des huit parties de la splendide Nestis,
Et quatre de Yulcain, et les os blancs ont été faits (5).
Ëmpédocle n'accordait pas non plus à tous les éléments un
(1) Cette interprétation est celle d'Alexandre d'Aphrodisée contre Aristote luimême, qui veut (loc. cit.), en suivant sa propre doctrine, que le repos sépare comme intermédiaire le règne de l'Amour du règne de la Haine dans le monde d'Empédocle. (Y. Simplicius, Phys.^ viii, U; et Alexandre, dans SimpUcius ibid., VIII, 1.) Simplicius et Thémistius suivent Aristote et l'interprètent.
(5) Ëmpédocle, dans Simplicius, PAy»., viii, U.
(3) Id.^ ibid., 1,32.
(4) Aristote, Métaphysique; m, 4.
(5) Id., de AnimOy i, 5; et de Part, animal.^ i, 1.
même degré de passivité , et il se rapprochait d'Heraclite en faisant jouer au feu un rôle plus actif; il le regardait comme éminemment propre à diviser et à dissiper, et il l'opposait, en qualité de haine à Vamour de Teau, dont la nature est plutôt de joindre et d'agglutiner , et qui est aussi plus particulièrement le siège du froid. Aussi employait-il en général les quatre éléments comme s'ils se fussent réduits à deux, le feu d'un côté, les trois autres de l'autre (4), et qu'ils eussent représenté, l'un la chaleur et l'autre la froideur (2). Bien plus, on lit dans les compilateurs qu'Empédocle annonçait comme Heraclite un embrasement futur du monde et la restauration du feu primitif, essence de l'unité (3). Si l'on veut tenir compte de ces dqnnées un peu entachées de syncrétisme, il faut se rappeler le sens intime de la doctrine d'Heraclite et le mouvement incessant qu'il attribuait au feu : il faut penser que l'embrasement dont parlait Empédocle était pour lui plutôt la suite que l'essentiel résultat du retour à l'unité, le triomphe Bnal de la Haine qui, lorsque tout est réuni, s'élève enfin la dernière (4) , et son retour à une nouvelle puissance après que l'Amour a tout embrassé et confondu (5).
IV. Ainsi tout nous ramène à cette évolution du monde dont nous avons déjà parié, et qui se produit, suivant les termes du poète,
Lorsque la paissante Discorde a été nourrie dans ses membres, Et qu'elle s'est élancée vers les honneurs, le temps s'étant accompli, ( Le temps qui se partage entre elle et l'Amitié altemaUvement , et qui précède l'alliance) (6).
Cette alliance n'est qu'une forme de la nécessité par laquelle toutes les choses se passent éternellement ainsi :
L'oracle de la nécessité est un ancien décret des dieux Éternellement stable et fortifié par de solides serments (7).
(1) Aristote, Mélaph.y l, 4, et Platarque, du Froid ettentiely 5 et 10.
(2) Philopon, Commentaire »wr le de Generalione et corruptione d'Ariêtote.
(3) Clément d'Alexandrie, Stromala, v, pag. &99; et Bi-Origène, PhUosophoumenay c. m.
(4) Aristote, Métdph., m, 4.
(6) Id., ibid., i, 4. « Tous les éléments se réunissent entre eux, le feu avec le feu, l'eau avec l'eau, etc. \ et puis de nouveau ils doivent se séparer, etc. »
(6) Id., ibid., III. 4.
(7) Simplidos, PAy«., vin, 14.
ko
Telle edt l'unique raison qu'Empédocle puisse donner de Tordre général du monde ; quant à Tordre particulier des productions dont nous sommes témoins, il en appelle à la fortune, au hasard des dons de T Amour (4). Cependant une grande loi pré* aide à la fonction de Tunivers : c'est Taltraction des semblables , par laquelle TÂmour contribue comme la Haine à Toi^nisation des choses sensibles (2).
Le doux est pris par le dpaz, et l'amer par Tamer; Bt l*acide va vers l'adde, et le cbaad vers le chaud (3).
Ainsi TAmitié se présente comme une sorte d'attraction physique qui n'a lieu qu'entre les semblables, et qui est remplacée par la répulsion lorsqu'elle a produit tout son effet en rassemblant les éléments entre eui à la fin de Tévolution du monde. Mais cette attraction et cette répulsion ne jouent pas seulement ce rôle dans le système d'EmpédocIe (4); elles représentent aussi les principes du bien et du mal, et servent à rendre compte du désordre et de la laideur qui se révèlent dans la nature à côté de Tordre et de la beauté (5) ; en un mot elles sont employées dans toute l'étendue de leur sens symbolique , et TAmitié est cet amour, cette effrité qui unit (6) et cette grâce persuasive,
Qui hait mortellement Tintolérable nécessité (7).
y. Voyons maintenant quel est cet état passager du monde que la lutte et la concorde ont établi pour nous :
Allons, Je te dirai maintenant le commencement du soleil, Et d'où sont nées toutes les choses que nous voyons, La terre, et la mer avec ses vagues, et l'air humide, Et Titan ou l'Éther qui resserre tout en cercle (8) .
D'abord Empédocle n'admettait pas les racines infinies de la
(1) Simplicius, ibid., ii, 43 ; et Aristbte, de Gêner, et corrup., ii, 6.
(2) Simplicius. Phyt., i, 6.
(3) Aristote, Ethic» ad Nieom., viii, 2.
(i) Fréret (Mém. Acad. des Jnscript., t. XVIII, pag. 101-102) interprète ainsi et trop partiellement la physique d'EmpédocIe, qu'il rapproche de celle de Newton. Même au point de vue purement physique, on voit les différences.
(&) Aristote, Métaph,» i, 4.
(6) Clément d'Alox.» Strom., v, p. 563.
(7) Plutarque, Banquet, IX, 14, 4.
(8) Clément d'Alex., ibid. , p. 670.
terre et rinteroiinable éther, enseignés par Xénophane (1) ; il croyait la terre immobile au centre du monde, vers lequel elle est chassée par le violent tourbillon que forme le ciel en tournant rapidement en cercle autour d'elle (^). Au commencement de rétat actuel des choses, le feu livré à un mouvement terrible, s'est emporté dans l'un des hémisphères du ciel, parce que Tair, le premier sorti de la confusion et de la discorde occupait déjà l'autre ; et le mouvement que l'ardeur du feu donne à ces deux hémisphères autour de nous produit tantôt le jour, tantôt la nuit, selon que passe rhémisphère igné ou Thémisphère d'air tempéré par une légère chaleur (3).
Dans ce système si admirablement ingénieux, le soleil n'est pas un feu lui-même; mais, de nature cristalliae, il réfléchit vers nous les feux originaux de l'hémisphère igné, de même que la lune réfléchit elle-même la lumière du soleil et que l'eau réfléchit quelquefois la lumière de toutes les deux (I). Le soleil est éclipsé lorsque Ut lune pierreuse (5) étend sa surface sur le disque solaire et rompt ainsi les rayons qu'il émet (6), car la lumière se propage dans l'espace comme le son , comme les odeurs , et parvient plus tard à nos yeux qu'aux parties du milieu qui nous entoure, à la manière de tous les corps qui sont transportés (7). Mais si le soleil n'est pas enflammé lui-même et ne nous envoie que la première réflexion du feu premier, il n'en est pas ainsi des étoiles qui sont des concrétions de ce feu formées à l'origine et fixées, si l'on en excepte les planètes, au cristal du ciel (8). Le ciel en effet n'est qu'un air congelé , solide et très-froid (9] comme la lune qui s'est formée d'une partie de cet air séparé du reste (40) ; et,
(1) Empëdocle, ap. Âristote, de Cah, ii, 13.
(2) Âristote, ibid., il, 13, et m, 2.
(3) Plutarque, dans Eusèbe, Pr^. évang.f i, 8. Le passage des Op. des philosophes, II, 6, mêle d'autres idées à celles d'Empédocle.
(4) Plutarque, ibid. ; et Opin. des philos, , il, 20; Qiohéet Métaph,, ZXIII* p. 66.
(5) Plutarque, de la Face de la lune, i.
(6) Id., ibid., i, 6.
(7) Aristote, de Sensu et Sensibili^ vi , et de Animaj il, 7. Ce dernier passage contient la réfutation de cette opinion par Aristot».
(8) Ps-PIutarque, Opin. des philos. ^ ii, 13.
(9) Id., ibid., ii, 11 ; et Plutarque, dans Eusèbe, loc. cit. (V. aussi Laetanee, Divin, instit., xvil, 6.)
(10) Plutarque, dans Eusèbe, loc. cit.
s*il est permis de suppléer aux témoignages qui nous manquent ici, nous penserons que la terre était conçue par Empédocle comme d'une fornialion analogue à celle de la lune, avec laquelle elle a des rapports de nature. Nous trouverons, dans cette hypothèse d'un air solide et froid semblable à la terre, une vérification de la communauté d'essence attribuée par Empédocle à tous les éléments, par rapport au feu et à la chaleur. L'eau en effet, le seul élément qui nous manque encore, est, selon le philosophe , une sueur rendue par la terre violemment poussée par le tourbillon, échauffée par le soleil (4), et sans doute aussi par le feu qu'elle entoure de sa croûte et qu'elle tient dans ses entrailles. C'est ce feu bouillant qui a formé, puis poussé et soulevé au-dessus de sa surface les rochers et les croupes des montagnes (2), et c'est encore au feu qu on doit attribuer la cause des eaux ther« maies échauffées en traversant les terrains qui le couvrent (3).
Quant au système des révolutions propres du soleil et des planètes , si toutefois Empédocle s'en était formé un, on n'en connaît qu'une seule particularité : la surface glacée de la sphère était , suivant lui, l'obstacle matériel qui empêche le soleil de s'éloigner, et il considérait les tropiques comme des obstacles du même genre propres à limiter sa révolution annuelle (4). Au delà de ce monde, dont le cours du soleil forme la circonscription et qui n'est qu'une petite partie du tout, ce n'est, disait-il, qu'une vaine matière (5).
YL II nous reste à assister à l'apparition de la vie dans le monde ; nous savons déjà que les parties des corps oi^anisés , telles que les os, se forment de certaines combinaisons des premiers éléments. Les nombreuses révolutions que ces éléments subissent dans le temps s'étendent aussi à leurs composés :
La terre égale est placée au-dessous d'eux tous, De Vulcain, de la pluie et de Téther tout lumineux. En repos dans les ports accomplis de Cypris,
(1) Ps-Plutarque, Opin, des philos.^ m, 16, et ii, 6.
(2) Plutarque. du Froid essentiel 24.
(3) Sénèque. Quattionet ntUurales, m, 19.
(4) Ps-Plutarque, Opin, des philos., il, 23, contredit à tort par Montncla {Hist. desfnaih„t. I.)
(6) Id., ibid., i, 5, et ii, 1 et 23.
Elle fait da peu davantage, et du plas elle fait moins,
Et de là naissent le sang et les autres formes de la cbair (1).
Cette belle masse da corps, les membres humains qui la forment,
Tantôt par TAmitié sont assemblés en un,
(Les membres qui sont échus au corps dans la vigueur de la vie) ;
Tantôt ils sont séparés par de mauvaises haines ;
Alors ils errent divisés sur les rivages de la vie;
Et la même chose arrive aux fruits, aux poissons cachés dans l'eau,
Aux bétes des montagnes et aux oiseaux (2).
La terre naissante forma d*abord une masse de semence Composée de parties de terre et d*eau ;
Le feu, qui tend à s'élever à son semblable, en fournit une autre ; Et on ne devinait pas encore cette aimable forme des membres, Ni la voix, ni ce langage que les pères transmettent aux ftls ^).
C*est Tamour, c*est la joie, c'est Aphrodite qoi vivifie ainsi la matière ; c'est ce principe que les yeux n'atteignent pas et qu'il faut voir par la pensée, c'est lui qui coule inné dans les membres, et qui, enveloppé dans les choses particulières, les porte à la vie (4). Mais, bien que ces choses soient elles-mêmes égales et contemporaines, cependant elles ne se développèrent pas en un jour, telles que nous les voyons. Les premières générations des animaux et des plantes ne donnèrent lieu qu'à des parties qui ne s'adaptaient pas (5) ; ensuite elles arrivèrent à se joindre, et ce« pendant il n'existait encore que des espèces d'images ou de fantômes ; mais en6n elles parvinrent à se former les unes des autres, et quand les corps des animaux furent plus substantiels et plus forts, et que la beauté des femelles engendra chez eux le désir, ils se reproduisirent race par race (6). Les arbres furent accomplis les premiers, avant que le soleil fût déployé et le jour séparé de la nuit, les arbres qui sont déjà des animaux et qui croissent par la force de la chaleur terrestre (7). Puis vinrent les habitants plus parfaits de l'eau, de la terre et de l'air; suivant
(1) SimpUcius, Physique^ i, comm. 6.
(2) Id., ibid., vi, 2.
(3) Id.. ibid., ii, 83.
(4) Id., ibid., Il, 32.
Çâ) Et beaucoup de téies sont sorties sans les corps, (Empédocle, dans Aristote de Cala, m, 2.) De là aussi Texplication des monstres et la croyance aux plus étranires combinaisons de la vie, à des êtres moitié bœufs, moitié femmes, etc. (V. iE'ien, de Natw. animal., xvi, 29; et Lucrèce, v, v. 836. — V. aussi Censorinus, de Die nat., 4.
(6) Ps-Plutarque, Op. desphihs., v, 19.
(7) Id., ibid., v, 26.
la température de leurs corps, ils se choisirent ces diverses demeures, et ceux dont les éléments se trouvèrent le mieux équilibrés jetèrent voix de toutes leurs poitrines (4).
VU. Les fonctions des animaux, leurs causes, leurs natures furent attentivement étudiées par Empédocle ; et, depuis les feuilles et les fruits des arbres jusqu'à la génération animale, au fœtus et au lait, ce philosophe construisit une histoire naturelle expérimentale et théorique dont on trouve de nombreuses traces dans les écrits d*Arislote. mais qu*il serait impossible de réédifier dans son ensemble. Nous nous attacherons seulement à la théorie de Fâme et des passions. Ici rappelons-nous d'abord qu*Empédocle, ne détachant pas plus les animaux que les plantes de la terre, leur mère et leur nourrice, devait attribuer naturellement leurs qualités vitales aux éléments qu'ils avaient empruntés d'elle. Le fond de la connaissance résidait pour lui dans la notion des semblables par les semblables :
Parla terre nous connaissons la terre, etTeau par l'eau, Et par rétberréther divin, comme par le feu le feu, L'amitié par l'amitié, et la discorde par la triste discorde.
De sorte que l'âme ne lui semblait être que la réunion de tous ces éléments, puisqu'elle a la connaissance en général, et qu'il trouvait dans chacun d'eux un critérium particulier pour l'intelligence (2). Il confondait ainsi sentir avec savoir (3) ; et comme il fallait un centre à cette réunion d'éléments qui constituent l'âme, il le plaçait dans le sang qui entoure le cœur (4) :
Placée dans les ondes du sang agité,
L'intelligence des hommes y est surtout renfermée ;
Car le sang autour du cœur est l'intelligence des hommes (5).
Il attribuait la respiration à un mouvement de va-et-vient du sang, qui tantôt afflue vers le dehors et chasse l'air contenu dans
(1) Id., ibid., V, 19 ; et Aristote, de Respiratione, 6.
(2) Aristote, de Animât i, 2 et 5 ; et Métaphyêiquey m, 4 ; Sextos, Advemu grammaticos, 303; et Advernu logicos, i, 118, 120, 121; Chalddios, in Tim. Platon, t p. 306.
(3) Aristote, de Anima, m, 3.
(4) Cicéron, Tusculanes, i; Platarque, dans Eusèbe, loc. cit.; et Chalcidins, loc. cit.
(5) Stobée, Eclog. phys., T, pag. 131, d'après Porphyre. On signale auitl cette opinion dans Honaère, et elle se retrouve dans Virgile, Géorg, ii, y. 488.
les canauXy tantôt reflue au-dedans et laisse alors entrer cet air, depuis les narines jusqu'aux dernières parties du corps (1). En général, les sensations lui semblaient devoir s'expliquer par rentrée de certaines particules à travers les pores disposés de manière à leur laisser passage (2). Il comparait l'oreille à une vis par où l'air, se glissant, vient frapper une sorte de cloche suspendue au fond (3) ; mais, comme la sensation revient toujours à la connaissance du semblable et de ses qualités par le semblable, on conçoit qu'il puisse y avoir réciprocité, et que dans certains cas une émission du dedans au dehors se mêle à l'émission du dehors au dedans. C'est ainsi que, tout en réalisant la lumière et en la supposant portée du soleil à nous, Empédocle croyait cependant que la vue se fait à la fois par les rayons et par les images (4), c'est-à-dire par la ressemblance des objets que nous apporte la lumière extérieure et par les rayons que ta chaleur lumineuse, qui constitue notre œil, projette de son côté sur les objets :
De même que quelqu'un méditant de se mettre en marche, prépare lahimière,
Splendeur d'un feu ardent au milieu d'une nuit d'hiver;
11 dispose autour des abris contre tous les venta
Pour disperser le souffle des vents déchaînés ;
Et la lumière au dehors élancée, d'autant qu'elle est plus épandue,
Illumine le seuil de ses rayons indomptés;
De même un feu antique, protégé par de fines membranes,
A travers des voiles subtils se répand dans la ronde pupille ;
Ces voiles repoussent l'eau profonde qui coule autour,
Et le feu s'élance au dehors, d'autant qu'il est plus épandu (5).
VIII. Le feu d'Empédocle est ce feu si essentiel à la vie, qui la renouvelle chaque année dans les arbres et qui l'entretient dans les animaux, ce feu qui laisse les êtres plongés dans le sommeil quand il s'éloigne d'eux, et qui les livre à la décompogition et à la mort quand il les abandonne entièrement. A la chaleur que le soleil et la terre versent à Tenvi sur la surface où nous vivons, le philosophe attribue notre croissance et notre force,
(1) Empédocle, dans Aristote, de Respirât.^ c.7; et Ps-Plutarque, Opin. des philoi., IV, 22. Cf. Littré, œuvres d'Hippocrate, introd., p. 209 et 210.
(2) Ps-Plutarque, ibld., iv, «.
(^ Id., ibid., IV, 16.
(4) Id., ibid., iv, 13.
{i)kTiÉtùtefdeSen8uet8fnvhil.,e.2.
moins grande, il est vrai, que celle des hommes d'autrefois. En un mot, nos plus grandes qualités viennent du feu, tandis que les appélits et les cupidités naissent aux animaux du défaut des éléments qui les composent , et la volupté de Texcès de Télément humide (4 ) : aussi Tbomme est-il plus chaud que la femme, malgré les apparences contraires (2). Toute cette théorie d'Empédocle sur Torigine de la vie, sur la connaissance des éléments par eux-mêmes et sur la vitalité du sang et du feu établit une telle communauté d'être et de connaître à la fois dans toute la nature, qu*il ne faut pas s'étonner de voir son auteur en adopter les conséquences, assimiler même les plantes aux animaux, et nous permettre de conclure par ce vers, qui -est de lui :
Sache que toates choses ont entendement et prudence (3).
Mais ici le mystique va paraître : Empédocle va condamner, comme Heraclite, la vie mobile et malheureuse des hommes, et jusqu'à cette connaissance née des sens, à laquelle sa physique nous a réduits ; puis, s^abandonnant à son inspiration, il nous enseigne une vérité supérieure. Il se plaint d'abord de cette horrible condition du monde, où « les vivants se font avec les morts par le » changementdes espèces. Que le genre des mortels estmisérable ! » dit-il; a hommes! de combien de luttes et de gémissements voui^ » êtes nés! » et, comme un ange qui n'aurait pas oublié le ciel, il s'étonne du spectacle auquel il assiste ici-bas : « J'ai pleure'*, » j'ai versé des larmes en voyant le séjour inaccoutumé (4) ! » Voici maintenant comment il condamne les sens et même le langage de l'homme :
Des mesures étroites ont été répandues dans nos membres (5),
Et le grand nombre des paroles obscurcit nos recherches (6) ;
Et tandis qu'un maigre morceau de vie est rassemblé pour les vivants,
Ceux à la brève destinée, emportés comme la fumée, s'évanouissent.
Persuadés de cela seul qui se présente à chacun d'eux,
(1) Pfr-Plutarque, Op. desphilos.y v, 23, 25, 27 et 28.
(2) Aristote, de Part, anim.y il, 2.
(3) Sextus, Advenus îogicos, ii, 286.
(4) Clément d'Alex., Seront, m, p. 432.
(5) Mesure ica^in], paume de la main, nom donné par Empédocle à tout organe par lequel la vérité est palpée par l'homme. Y. Fabricius, p. d97, note L.
(6) Nous préférons & toutes les leçons proposées pour ce vers celle d*Henri Estienne que nous trouvons confirmée par un vers cité plus bas et que donne Proclus.
Entratnés çà et là, ils le vantant pourtant d'avoir connu le tout? Biais c'est une chose que les mortels n'entendent pas, ne voient pas, Et ne saisissent pas par la pensée (1).
Mais, 6 dieux 1 éloignez la folie de leurs langues
Et des lèvres saintes suscitez une source pure !
Et toi, vierge aux bras blancs, muse savante.
Je te supplie, écoute ce qu'il est Juste d'entendre des 6tres éphémères;
Envoie, d'auprès de la piété, ton char aux belles rênes...
Aie confiance (2), et tu seras élevé jusqu'au sommet de la sagesse,
Mais considère diaque chose, avec la mesure, selon qu'elle est évidente,
Et n'aie pas plus de confiance dans une sensation de la vue que de l'ouïe,
Ou dans l'ouïe que dans les manifestations de la langue,
Ou dans toute autre des choses dont la voie pour la pensée
Est dans les membres. Retiens ta foi Ne pense que ce qui est évident (3).
IX. Cette évidence, qui n'est pas dans les sens, qui est bannie de la parole et par conséquent de la raison , cette évidence sans règle et sans méthode, ne peut être que Tinspiration. Et, en effet, Empédocle regardait la droite raison, si toutefois il nommait ainsi le critérium de la connaissance, comme en partie divine, en partie humaine, en partie dicible, en partie ineffable (4). C'est là l'un des caractères du mysticisme. Empédocle, dieu luimême , ainsi que nous le verrons bientôt, voulait se révéler aux hommes, et il fallait bien que sa raison divine admit au moins partiellement une expression humaine. Mais il sentait toutes les difficultés de sa prédication mystique :
Amis, je sais que la vérité est dans les discours
Que j'émets; mais elle est très-ardue
Four les hommes, et la foi entre avec peine dans l'entendement (6).
Cependant il entreprenait de combattre la notion vulgaire des dieux, et d'enseigner à sa manière cette unité divine, alors acceptée dans les écoles italiques.
Heureux celui qui possède les trésors de la pensée divine ; [dieux (6 )!
Mais malheureux celui qui s'inquiète de l'opinion ténébreuse qu'on a des
il n'est pas possible de le voir avec les yeux,
Ou de le prendre avec les mains, ce qui est la plus grande
Voie de persuasion pour le cœur des hommes (7).
(1) Sextus, Adverstu logicoê^ i, 123.
(2) La muse parle.
(3) Sextus, loc. cit., 126.
(4) Id., ibid., 122.
(5) Clément d'Alexandrie, Slrom,, v, p. 549.
(6) Id., ibid., p. 616.
(7)Id.,ibid.,p.587.
178 MAmJ£L
Une tête humaine ne sert pat d'ornement à ses membres. Deux branches ne s'élancent pas de ses épaules ; Pas de pieds, pas de Jambes, pas de velus génitolres ; Mais un entendement sacré, inefTable, existe Qui traverse le monde entier de ses rapides pensées (1).
Ce n*est pas qu'à cette mystérieuse unité Empédocle n'ajoutât comme tant d'autres philosophes, les dieux à longue vie faits avec les éléments ; mais il empruntait en même temps aux sanctuaires et à récole pythagoricienne une théodicée plus ancienne dans rOrient, qui lui permettait de rattacher ces dieux à Sphéros au Dieu suprême, et d'expliquer leur présence parmi les éléments. Il croyait à la déchéance , à la peine et au retour après la purification (2).
X. Nous avons déjà trouvé une doctrine dualiste dans les alternatives des règnes de l'Amour et de la Haine, alternatives qui produisent le changement et la vie; le dualisme nous a suivis dans le monde , où par l'opposition de la chaleur et du froid , du feu et des autres éléments il constitue la nature sensible ; maintenant il se présente sous la forme du bien et du mal, que nous y avons déjà entrevue d'après Âristote. Ainsi sont unis les deux hommes dans Empédocle, le physicien et le mystique. En effet, il n'est qu'un moyen de faire accorder la croyance aux démons, aux âmes séparées, avec la notion que la physique d'Empédocle nous a donnée de l'âme, de la connaissance et de la vie : c'est d'admettre que la séparation des démons, leur sortie de l'amour et de l'identité première, n'est que leur entrée dans la vie, leur réalisation par les éléments. Ce ne sont pas des esprits purs qui prennent des corps après avoir existé , distingués et vivants comme esprits; mais ce sont des parcelles détachées de la suprême unité au jour de la haine , c'est-à-dire , pour emprunter un autre langage , au jour de la descente ou de {émanation. Le mal réside dans la multiplicité , le bien dans l'unité ; le mal natt avec le monde , avec la vie ; il est la vie elle-même , c'est-à-dire la vie sous une condition matérielle, puisqu'il ne peut y en avoir d'autre ; il est la mobilité, le changement, la formation des vivants avec
(1) Ammonius, in Aristot. de interpret.y fol. 7. A, éd. Aide.
(2) Plutarque, de Isid. et Osirid.j 26,
DE PHILOSOPHIE ANCIENiNE. 170
les morts , l'origine de toutes les sensations et de toutes les misères (1). Le bien au contraire s'accomplit dans Sphéros qui est l'unité, l'identité, l'amour; de Tunité naissent les éléments; de rètre, les êtres; du bien, le mal; de l'amour, la haine; ignorés du bien et de Tamour, loin d'eux ils produisent le monde (2); puis ils retournent à eux. Mais ce retour, hélas ! n'est que passager, et la vie doit renaître éternellement après avoir été détruite ; ce sont les destinées du monde.
U était donc permis à Empédocle de réduire la vie aux éléments dans sa physique, et d*admettre en même temps , comme ses idées mystiques le voulaient, Texistence des démons, puisque ces démons n'existent séparés que dans les éléments et par eux , ou plutôt ne sont que des combinaisons de ces éléments formés des éclats de l'unité. Rien ne l'empêchait ensuite de placer toutes ces divinités à longue vie dans un paradis où leurs natures éthérées jouissaient du bonheur, d'où, chassées pour de grandes fautes, elles erraient malheureuses et sans pouvoir trouver de repos. Voici comment il exprime et leur faute et leur punition :
Lorsque, par nn. meunre manvais, il a souillé ses membres chéris,
Un démon, de tevk à qui une longue rie est échue,
II erre trois msrriades d'années loin des bienheureux (3}.,
Le séjour éthéré les repousse dans la mer,
La met les rejette sur le seuil de la terre, la terre dans les splendeurs
i>u soleil infatigable, et le soleil les lance dans les tourbillons de l'éther ;
Et Tun les reçoit de l'autre, et tous en ont horreur (4).
Plein de ces idées , Empédocle pouvait annoncer aux Grecs une vie future conforme à leur croyance , il pouvait les flatter de l'espoir du séjour
avec les autres immortels et 4 U taUe Des hommes de rAchaïe(5).
(1) « Le premier éloignement de Dieu» suivant Empédocle, est la cause des mouvements désordonnés. » Stobée, JËcl. phys., i, p. 112.
(2) Aristote, Métaph., m, 4; et Alexandre, inMetapk,, 11, 50. Aristote ne com^ prend pas ce principe commun à tous les systèmes d'émanation, et reproche à Empédocle de faire de son dieu le plus ignorant des êtres en le privant de la connaissance de la Discorde, que tous les autres êtres connaissent, eux qui existent par elle. Au surplus, le dieu d'Aristote ignore aussi le mal, comme le remarque Alexandre d'Aphrodisée.
(3) Plutarque, de Exil., 18.
(4) Id., de lêid. et Osirid.y loc. cit. ; et de Vilando areaLeno^ 7. (&) Clément d'Alex., Strom., v., p. 607.
Mais saos doule celle vie fulure n'étail pas faite pour tous et ne regardait que ceux qui sentaient comme lui la divinité dans leur âme.
XI. C'est par la pratique sévère des purifications que les dieux déchus pouvaient revenir à leur premier état, suivant Empédocle. Aussi le philosophe avait-il écrit sous ce titre, Purifications ^ un livre qui n'était probablement qu'une partie de son poème sur la nature, et qui en offrait la conclusion morale. Nous ne pouvons savoir au* jourd'hui quels étaient tous les divers modes d'expiation proposés dans cet ouvrage ; mais certainement l'abstinence de tout meurtre et de toute nourriture animale était la plus importante des prescriptions qui s'y pussent trouver. Empédocle pensait qu'un principe de droit et de devoir, une légitimité, avait son siège dans la vie des éléments , dam Véther qui gouverne au large et dans la terre immense ; il croyait à une justice dont le premier précepte est de ne pas tuer (4). Les animaux, les arbres même étaient^ nous le savons, vivants à ses yeux ; les éléments les plus simples de l'univers portaient en eux des myriades de démons qui leur étaient incorporés : il pouvait donc arriver aux hommes d'avoir près d'eux leurs amis, leurs parents, sans qu'ils les reconnussent, et de les rendre victimes de leur odieuse brutalité: ainsi la métempsychose s'accordait pour Empédocle avec le matérialisme et avec la croyance à la mortalité des âmes et des démons. Seule, au-dessus du monde, l'unité immatérielle et sans manifestations lui semblait attendre, pour se les unir, toutes ces formes que la Haine avait séparées d'elle. Dans ce grand but il ordonnait d'aspi* rer et de s'abstenir. Aussi est-ce avec une extrême énergie qu'il condamnait les sacrifices et les banquets :
Ne renoncerez-vous pas & ces meurtres terribles, et ne voyez-voas pas
Que vous vous dévorez les uns les autres par cette indifTérencet
Oui, sous une autre forme, le père prend son fils chéri,
Et stupide il l'immole en faisant des vœux : et en voici qui sacrifient
En implorant; et un autre, inexaucé, pousse des cris.
Et tue, et dans sa maison prépare l'infâme banquet ;
Et ainsi le fils prenant son père et les enfants leurs mères,
ils mangent ces chairs bien-aimées {2).
(1) Arisiote, Rhélorique, i, 13.
(2) Sextus, Adr, physicos., i, 129. Cf. Plutarque, de la Siq^crslilicm, 13.
Empédocle se rappelait ses métamorphoses , ou peut-être il les invoquait par une sorte de prosopopée poétique :
Bt moi aussi Je fus un jour jeune garçon et jeune fille. Arbre, oiseau, poisson muet au fond des mers (I).
Et c'étaient là les malheurs de son exil , car il était du nombre de ces démons condamnés à errer à travers les éléments en aspirant au retour (2).
XII. Telle est la fin mystique de la philosophie de cet homme, qui exerça une si grande influence sur la science de l'antiquité, et de ce grand poète qui mérita de Lucrèce un sublime éloge :
Carmma quin etiam divini pectoris ejus Vociferantor et exponunt prseclara reperta, Ut vix humana videatur stirpe creatus (3).
Durant sa vie même, Empédocle se présenta et fut vénéré comme un dieu. Vêtu de pourpre , chaussé d'airain , couronné d'or, suivi d'esclaves, il se produisait toujours le même et dans une sorte d'immobilité divine (I). Surnommé le Conjurateur des vents , célèbre comme magicien , comme devin , comme médecin , et lui-même exaltant sa science surnaturelle et son pouvoir d'évoquer les morts (5), éloquent (6), rival d'Homère (7), pour la langue duquel il avait renoncé à son dialecte dorien, ainsi revêtu de tous les pouvoirs qui grandissent l'homme , à la fois prêtre, philosophe et poète, guide des mortels ^ il serait devenu dieu (8) s'il ne l'eût été déjà. Un jour qu'il se promenait sur les rives d'un fleuve dont il avait désinfecté les eaux en conduisant d'autres rivières dans son lit , les habitants de Sélinunte qui, dé-
(1) Oément dAlex., Strom.y vt, p. 627.
l'2) Plutarque, de Exil, y loc. cit.
(3) Lucrèce, de Natura rerum, l, 732.
(4) Phavorinus, dansDiogène, Vie d' Empédocle, vin, 73.
(5) Diogène, Vfe d' Empédocle, viii, 59 et 60.
(6) Aristote lui attribuait l'invention de la rhétorique (dans Diogène, viii, 57). On sait ce que cela veut dire.
(7) Aribtotc, dans Diogène, loc. cit. — Il existe un passage d\iristote , Poé- UquCy c. I, dont on pourrait être tenté de tirer une toui autre conclusion; mais Texamen du contexte prouve que le nom de poète ne s'y trouve refusé i Empédocle que parce qu'Empédocle est physicien et noi^ pas inventeur, créateur de mythe*.
(8) C'est l'esprit d'un passage de Clément d'Alexandrie, emprunta à Empédocle, Stromala, iv, p. 534.
livrés du fléau, assistaient à un festin , se levèrent à son aspect et lui rendirent les honneurs divins (1). Une foule d'hommes , de femmes, de disciples, raccompagnaient, dit-il lui-môme, quand il approchait d'Âgrigente, et il leur parle ainsi dans son poème :,
Bftiat I moi, dieu parmi tous et à l'abri de la mort. Je marche honoré entre tous 1
Et il ajoute en terminant cet exorde (2) :
Mais pourquoi insister là-dessus, comme si ce fût une grande chose Que de surpasser, moi, la foule misérable des hommes mortels (3) l
Cependant cette influence morale que la science et le sacerdoce avaient acquise à Empédocle et qu'il employait à soutenir ou à fortifier la démocratie , disons mieux, Taristocratie, dans sa patrie, celte puissance divine disparut mystérieusement. Exilé, ou volontairement retiré dans le Péloponnèse, victime peut-être d'une éruption de l'Etna, peut-être enseveli dans l'abîme où il se serait précipité de lui-même, enfin, si l'on veut, ravi au ciel au milieu des éclairs , son tombeau fut toujours ignoré dans la Grèce (4) ; il ne resta de lui qu'un poème illustre, que la dernière antiquité semble même avoir perdu, sauf quelques fragments cités et copiés d'âge en âge , dont nous avons tâché de traduire ici littéralement les plus importants (5).