PHILOSOPHIE PHYSIQUE
La matière.
1. Il existe une substance étendue, figurée mobile, qui est l'objet de la sensation et de T imagination. Entre tous les corps auxquels nous rapportons les qualités sensibles^ dureté, couleur, etc., etc., il en est un qui nous est particulièrement uni, et c'est en tant que cette union existe que nous recevons ou formons en nous-mOmes certains sentiments qui ne pourraient
nous appartenir, en tant seulement que nous pensons. C'est en partie aux modilications de notre corps et des corps extérieurs, en partie à notre pensée même, que se rapportent les désirs, les affections, les douleurs, la faim et la soif qui, de la sorte, résultent de notre état de mélange, et ne sont que des /(irons confuses de penser^ desquelles nous ne pouvons véritablement conclure ce que sont en eux-mêmes les objets qui nous apparaissent par r intermédiaire des sens.
La nature, c'est-à-dire Dieu considéré dans Tordre qu'il a établi entre les choses; nous enseigne, à Taide des qualités sensibles que nous percevons et des idées qui s'y joignent inévitablement, ce que nous devons fuir ou appeler ; mais ce n'est point ainsi qu'elle nous fait connaître l'essence des choses, car nous avons pu remarquer que les jugements fondés sur la perception des sens sont quelquefois, et en certaines matières toujours, trompeurs. C'est donc à l'entendement seul, c'est aux conceptions claires et distinctes qui nous ont servi déjà à fonder la méthode et la philosophie première, que nous devons demander la vérité physique (1).
± Cherchons d'abord ce qu'est le corps en lui-même ; et puisque la sensation ne peut nous l'apprendre, et que nous ne pouvons conclure de ce que nous sentons à ce qui est dans la chose même ; puisque l'imagination, en nous représentant un corps comme plus ou moins dur, ou odorant, ou froid, ou doué de telle ou telle figure, ou mu de certaine façon, ou entin d'une certaine grandeur, ne nous donne rien que nous ne puissions supprimer ou changer en lui sans qu'il cesse pour cela d'être corps, nous devons encore une fois considérer le corps par l'entendement. Or, la couleur n'est pas de son essence, car il pourrait ^e trouver parfaitement transparent et invisible ; la dureté ou la résistance non plus, car une pierre est un corps aussi bien quand elle est en poudre que quand ses parties sont bien liées ; en un mot, aucune des qualités sensibles ne doit nous arrêter ici, car un corps peut être tout à fait insensible. L'étendue est enfin le seul attribut sans lequel un corps ne peut être conçu; et, comme modes de cet attribut, il faut reconnaître la grandeur, la figure et le mouvement ; car on ne peut les concevoir sans une étendue qui en soit le sujet, tan-
(I) Médit, met., VI, 26, 34. — Principes, II, 2 ei 3.
dis que 1 étendue peut être conçue sans figure, grandeur ou mouvement. C'est donc Fétendue qui est l'essence du corps en général ou de la matière (1).
3. L'objet de la physique est la connaissance du monde matériel, de ses lois et de ses raodiOcations, soit qu'on Tenvisage en lui-même ou dans ses rapports avec Thomme. Nous pouvons la diviser en trois parties : retendue en général et les principes du mouvement (ici se trouve compris tout ce qu'on a appelé depuis mécanique et propriétés générales des corps) ^ puis le monde, enûn l'homme.
Les lois de la matière.
4. L'essence du corps étant l'étendue, il s'ensuit que, partout on il y a étendue, il y a corps, et que, par conséquent, ce qu'on appelle vide est une chimère. Le néant ne peut avoir d'attribut, et, par conséquent, ce qui ade l'extension est nécessairement une substance. Le préjugé du vide lire son origine de ce que nous concevons très-bien qu'un vase existe sans que tel ou tel corps occupe sa concavité, et aussi de ce que le corps qui l'occupe actuellement peut être insensible ou fort peu sensible pour nous. Mais, en réalité, la concavité d'un vase suppose lextension, et l'extension ne peut pas plus être conçue sans ({uelque chose d'étendu qu'une montagne san^ vallée. Si donc 1 on demandait ce qui arriverait au cas où Dieu anéantirait tout le corps contenu dans un vase, il faudrait répondre que les parois s'entre- toucheraient, parce que la distance est une propriété de l'étendue qui ne peut exister sans quelque chose d'étendu (2).
5. Il suit de là que toutes les fois qu'un corps semble se ra-
(1) Lettre à H. MoruSt I, 67, 09. Nnlla est (materia) qus non sit plane inseDsibilis si, ete.Médil. met., II, 1 1 , Mond^, c'hap. 1 , et Principes, 1. 53, 1, 68 et II, 4. L'ëtendne conçue absolument sans figure, grandeur ni niouTem«nt, ne pent être que l'ëtendue infinie de Spinosa. Descartes entendait a» fond sans figure, grondent, ni mouvement déterminés, on si l'on reul sans telle ou telle figure , etc. Cet indétenniné s'accorde très bien avec
. Vîndéfini qu'il adoptait aiileuri. L'un et l'autre ëvitent on cherchent à éviter la considération d*uue matiire inficie.
(2) Principes , II, 16, 18. Lettres à Morus, I, 67, art. 2. Ceux qni se représentent de l'étendue une idée réelle (cette idée impliquant la conception d'un corps), s'ils disent que l'étendue ainsi conçue n'est pas un corps, ils s'embarrassent sans le savoir dans cette propof'ition que la même chose est à la foisnn corps et n'en est pas un. Règles pour U direct, de l'ffprit, pa|e 302.
réfier ou se condenser, nous ne devons pas croire qu'un même corps occupe successivement un plus grand ou un moindre espace, mais bien que les parties qui constituent un cor^is sensible, pour nous ,d'une certaine façon, se rapprochent ou s éloignent, de sorte que leurs intervalles ou poreê laissent plus ou moins d'accès à d'autres corps. En eiïet, retendue ne peut être augmentée ou diminuée que par Pétendne.
Nous avoas sans doute une idée claire de l'espace et du lien des corps, mais seulement en tant que ces mots expriment leur grandeur, leur figure, ou leur situation. L'espace que nous concevons demeurer invariablement là où plusieurs .corps différents d'une même étendue peuvent se succéder, ne diffère de ces étendues que comme le genre de Tespèce. Nous formons ces concepts à Taide de Tidée de retendue en géiléral. Et pour le lieu, il exprime plus particulièrement la situation des corps, laquelle est purement relative, et ne se juge qu'en tant qtie nqus les comparons les uns aux autres (4).