‹ Manuel de philosophie ancienne (volume 4)Chapitre 66 sur 94 · MA^U£L · texte numérisé non relu

MA^U£L

d' Arisiote. he second est de n'appeler la philosophie qu'en sousordre dans la pensée, de la subordonner complètement à la Genèse et à la révélation chrétienne, au point de professer un véritable scepticisme en fait de science générale, et de se borner à faire choix, parmi les idées des anciens, de celles qui répugnent le moms à la théologie. C'est à ce titre que les Ioniens, surtout Auaximandre et Anaxagore, ont toutes les sympathies de Bérigard. Que si Ton veut regarder comme feinte cette soumission absolue à la foi, et comme feint aussi le scepticisme philosophique qui vient à son appui { la question ne peut se résoudre faute de données suffisantes), alors Bérigard paraîtra simple médecin partisan du mécanisme de la matière, comme tant d autres de son temps et du nôtre, et eu doute, tout au moins, sur l'origine intelligente ou fortuite de l'harmonie actuelle des choses. Mais, quoi qu'il en soit, ce médecin, né à Moulins, élevé à Aix, Italien par choix, par principes et par domicile, mort à la fin du dix-septième siècle et étranger au grand mouvement philosophique de son siècle, ne peut se présenter à nous comme un philosophe sérieux. Il nous sert désigne seulement pour marquer l'état d un grand nombre d mtelligences, surtout dans le midi de TEurope.

Magnen fut aussi médecin et vécut à Pavie, vers le même temps. Moins philosophe encore que Bérigard, il s'en tint à reconstruire la physique de Démocrite et laissa dans Fombre les ({ueslions de critérium et de méthode, et à plus forte raisoa celles de Dieu, de Tâme et de la morale, pour n'expliquer que la constitution de la matière et la production de quelques phénomènes. 'J el qu'il est, ce système est intéressante mais il ne met pas assez au jour cet élément de la doctrine des monades, que Leibnitz trouva dans l'atome-idée de Démocrite; en outre Magnen mêla maladroitement à son travail de mauvaises expériences et des idées étrangères, et ne voulut au surplus le présenter au public que comme une recherche d'érudition propre à exercer l'esprit et à fournir à une science incertaine, telle que la physique, des principes à peu près vraiseail>lables -, enfin, quoique instruit en géométrie, il ne fut ni sur la voie ni au courant des découvertes mathématiques et physiques qui s'accomplissaient de son temps (1). Démocrite fut encore restitué

(1) Chrys. Magnen i, Democritus reoieiscrns siée lUjàtom'is. 1645.

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par un AUemaiid, Senner ; mais celui-ci voulut qu'à côté du monde physique subsistât un monde indépendant composé des âmes créées, et Taitention de ses contemporains se porta principalement sur ce point.

Entre tontes ces tentatives de restauration, celle de Pépicurisme par Gassendi domina les antres, d'abord à raison de l'immense érudition de son auteur, ensuite grâce au centre qu'il adopta pour faire rayonner son enseignement. En lui, semblèrent se réunir et se résumer tous les efforts de ce second parti sensualiste dont nous avons parlé, ennemi d'Aristote aussi bien que du système des idées, et antagoniste , à sa manière, de la nouvelle philosophie française. Mais nous devons expliquer ici la position de Gassendi : cet homme, dont la vive et prompte intelligence s'était montrée de si bonne henrc, et que la passion d'apprendre avait lait philosophe, astronome, anatomiste, mathématicien, historien, était digne assurément d'occuper une place vis-à-vis de Descartes ; mais il était prêtre, et si Tesprit de son temps Tavait fait antiaristotélicien (1), rÉglise et la foi chrétienne Téloignèrent de la recherche d'une philosophie générale, une, compacte, indépendante, lui laissèrent la physique seule à explorer librement, et lui dictèrent une métaphysique trop évidemment composée en vertu des résultats à atteindre plutôt que d'une méthode à suivre ou que d'un principe à développer. Nous devons donc le rapprocher, d'un côté, des nouveaux savants italiens qui abandonnaient la doctrine générale à l'Eglise, et de l'autre, du philosophe anglais, son ami, qui voulait châtrer la science en supprimant l'esprit; il est comme intermédiaire entre eux,, différent des uns en ce qu'il donne une petite place à la métaphysique dans ses ouvrages (2) pour ne pas laisser sans contre-poison, lui

(1) La formation de Tesprit de Gauendi est d'une ëtude facile : la lecture de Ramns* de Vives et de Bacon, l'indisposent contre Aiistote ; Tastronomiel la mécanique, sa vive iolelligence, ses rapports avec les savants positifs, le mettent an courant des faits et des nonveires découvertes; ses ëtudes philosophiques le disposent h rechercher une phjfsique générale. Ses travaux d'érudition lui suggèrent Epicure ; son caractère de prêtre, enfin, lui ordonne de modifier ses idées d'après la règle infaillible de la révélation et de chercher les pièces et les morceaux de sa méUphjsique dans le vieil arsenal des raisons banales.

(2) La me'taphysique proprement dite n'occupe qu'une très-petite partie du iV/uffl^/H a philosophîctim de Gassendi, dont l'ensemble comprends vol. in-fol.t encore même ne se presenle-t-elie qu'en soui-ordre après les principes de physiques. Vide A tomes et Momvcment.

prêtre, le poison d'Epicure; et, de Vautre, en ce que la force, l'audace, et surtout la conviction d'un plein matérialisme lui manque. La destinée de sa philosophie peut servir à jnsti6er cet aperçu, puisque, partie de la Provence, et, pour ainsi dire, de ritalie, elle ne fit que passer en France, et alla se reposer en Angleterre après la mortd'Hohbes, dans les doctrines plus modérée^ et un peu cartésianisées aussi de Newton et de Locke. En somme, c'est avec les philosophes érudits françaisitaliens qu'il a le plus de rapports réels, et son plus grand défaut pour un novateur est de laisser, comme eux et comme Bacon, tout système métaphysique entier, absolu, et conséquent aux mains du pouvoir religieux, pour n'organiser que la physique à un point de vue particulier, ou de livrer avec Hobbes la science au matérialisme (1).

Ces assertions sont faciles à justifier par une exposition, même très -courte, des idées de Gassendi. Considérons- les d'abord dans leur rapport avec celles d'Épiciire. On sait que la doctrine épicurienne eut, dans l'antiquité, la réputation bien établie d'ignorante doctrine. Il fut donc impossible à Gassendi d'accepter, dans toute son intégrité, un système que le premier venu des mathématiciens, des astronomes, des nouveaux physiciens eût, à plus forte raison, convaincu d'erreur. Aussi, après avoir commencé par réhabiliter de son mieux I4 vie et le caractère d'Épicure en interprétant sa morale (2) , il publia

(1) Nous avons dit (liv. II, cbap. II) de Descartes que son intention marquée fat de réduire \t la philosopliie naturelle le cliamp de ses rediercbes , et nous avons trouvé très-beureuse en lui cette tendance en partie due V ses) goûts personnels, un peu aussi 2i la crainte des théologiens, et peut-être encore au désir de s'éloigner de la science morte selon Aristote ou selon Proclus. Ici nous blâmons Bacon, Hobbes et Gassendi, et il peut sembler d'abord que nous entrions en contradiction avec nous>méme. Mais Descartes fonda une pbilosopbie propre ^ embrasser tontes les sciences et toutes les recbercbes possibles, et s'il en réduisit l'application entière ii la pbilosopbie naturelle, il laissa ses disciples le remplacer comme métaphysiciens et tbéol<^iens. Au contraire, les trois bommes dont nous venons de citer les noms ne connurent que dans la religion la science suprasensible ^ laquelle leurs principes philosophiques ne se rapportaient pas. L'un la vit et la véne'ra ; l'autre en soumit la détermination îi la force et non à la raison, 2i l'utilité et non ^ 'a foi, de sorte qu'en elle-même il dut la mépriser pleinement ; le troisième enfin l'emprunta et la fit comparaître comme le Deus ex machina dans ^a physique. Sans doute ils exposèrent, au moins les deux derniers, une pbilosopbie générale, mais précisément dans le but de réduire la connaissance aux sens en théorie, et dans le fait toute science possible Il b physique. Gassendi divise même formellement la pbilosopbie en deux parties, la physique et l'éthique. ( Synt, philos. t cap. I. ) (2) Dt pitâ et moribus Epicuri. h jon, 1647.

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(les remarques critiques sur sa philosophie (1), puis une exposition nette de laquelle il renvoie le lecteur à ses précédentes remarques toutes les fois qu'un passage scabreux se présente (2), enfin un prolixe étalage de sa propre doctrine, où 1 on trouve, à grand'peine, noyées et sans vigueur, ses idées, si toutefois il en a qui soient bien siennes, au milieu de citations infmies, et à la suite de recherches de pure érudition sur les philosophes antérieurs. Epicure, Lucrèce, Sénèque, Plutarque, Cicéron, font tous les frais de cette pâteuse logomachie où les notions étant mal définies et mal liées, et les preuves incomplètes par le défaut des premiers principes , il ne reste dans l'esprit du lecteur que des mots et des idoles (3).

Gassendi suit exactement Epicure sur la question de Torigine des connaissances et du critérium de la certitude. Les sens, suivant lui, ne trompent jamais, et l'erreur ne provient que du jugement et de l'esprit qui le prononce. Les sens nous enseignent Texislence des corps, et leur variation perpétuelle manifestée par les phénomènes de génération et de corruption ; or, rien ne pouvant provenir de rien, principe tiré de l'expérience et de l'ordre de la nature (4), il faut qu'il existe une matière première. Mais cette matière étant soumise à la génération et à la corruption, ne peut être une et simple ; elle est donc composée d'uns et de simples. Ce sont là les principes et les éléments des choses, les atomes. On peut appeler atome ce qui est impassible, assuré contre toute blessure, indivisible à raison de sa petitesse et de sa solidité (5). La solidité de l'atome et son insécabililé tiennent à ce qu'il est contigu, sans vide, inattaquable ; ses propriétés sont la figure qui est variable de l'un à l'autre, la grandeur qui est réelle et soumise à la quantité, quoiqu'il y ait des myriades, bien plus, d'innombrables myriades d'atomes dans le moindre corpuscule sen-

(1) Animad»ersiones in Xlibrum Dtog. Laërt.» qui est da oita moribiu placilisque Epieuri, Ljon, 1649.

(2) Syntagtna philosophiœ Epieuri, publié d'abord Gomme appendice \ l'ourrage précèdent.

(3) Syntagma philosophicum^ orav. comp. (6 vol. fol., Lyon 1658 ), t. I et II. Si ce livre ne peut être pris sérieusement pour un traité de philosophie, il faut^hù reconnal-. tru de l'inlérçl, de Tulilité, comme collection ou arsenal de raisons anciennes et modernes.

(^) Animadv. in X Ub.y Diog, Laért., pag. 161.

(5) Synt. phil. Epie, pg, 122. Quod plagœ securum est, cjnod nii pati potest, etc.

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sible (1), et le mouvement dont nous parlerons plus au lon^ tout à rheure. Cela posé, le corps, qui est sensible par sa niasse, par sa figure et par sa résistance (solidité ou impénétrabilité), n'est pas le seul principe des choses, mais outre ce corps qui seul peut toucber et être touché, il existe quelque chose d'incorporel, dlmpalpable, sans solidité, incapable d'action ou de passion : c'est le vide, lien des corps , espace qui les sépare et sans lequel il n'y aurait pas de mouvement possible. De ces deux principes on peut déduire une explication mécanique des phénomènes naturels. Ce système très-vague comprend à peu près tout ce qu'il y a de généralement commun entre Épicure et Gassendi, car nous allons voir paraître à présent les idées propres à ce dernier, ou du moins celles que son siècle et son état lui imposaient.

20. Gassendi commence par impliquer, dans sa définition de la philosophie, le principe sensualiste qu'il devrait d'abord chercher à établir. Il dit en effet que la philosophie est Vamoar, l'étude et l'exercice de la sagesse, et par sagesse il entend une disposition de Vesprit à bien sentir les choses et à bien agir dans la vie, de telle sorte que, pour y parvenir, il faille rechercher la vérité des choses ( d'où cette partie de la philosophie qui est la physique), et l'honnêteté dans la vie (d'où cette autre partie qui est V éthique). De cette double sagesse résulte la vertu, perfection de l'esprit en ses deux facultés : Tintelli- ^ence ou entendement, la volonté ou appétit. L'un vise ao vrai, Tautre à l'honnête ; et la félicité, le repos, la santé même en sont les conséquences (2).

Le même principe parait au commencement de la logique où Gassendi définit les idées par les images (5), et divise l'art de bien penser, qui est la logique artificielle, en trois parties : bien tmagfmer ( c'est-à-dire se représenter la véritable et légitime image de chaque chose), bien proposer (c'est-à-dire affirmer ou nier en rapportant à chaque chose ce qui lui convient), bien conclure (c'est-à-dire inférer d'une proposition sa légitime conséquence), enfin bien ordonner les propositions et leurs

(1) De atomo soleo diccre quod sit parviim quid, non omncm ex ea sed procerani magnitndinem excludendo. {Synt. phil. Epie. ) Est-ce Pa une définition?

(2J Syntagma philosophicuni. De philosophia unioerse.

(3) Kolio, concettlio, cngitalio, apprelicnsio, intiiitio cl inu^inalio idem muiI. Id-, J.cgica institulip.

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consêqiien''es. Selon lui, toute idée vient directement ou indirectement des sens et est singulière, mais Tesprit généralise en abstrayant les différences ou imaginant dans plusieurs singuliers ce qu'ils ont de commun. On comprend comment il règle sans difficultés les formes de la proposition, du syllogisme et de la méthode double, synthétique et analytique, en s'appuyantsur ces bases (I) ; mais il faudrait expliquer ce qu*est la légitime image d'une chose, et comment chaque chose ayant son image, on peut en voir une qui convienne à plusieurs choses et ne représente pas leurs différences ; car si une idée générale est une image, au lieu d'être un pur nom représentant arbitraire d'un vague fantôme, on est en droit de demander rinia:ie de la substance, de l'accident, de la couleur en général, ou encore celle du monde, de Timagination ellemême, et de l'esprit. A la vérité, Gassendi reconnaissait qu'une abstraction partielle ( et ses principes lui défendaient d'en admettre d'autres) ne peut avoir lieu, comme la vue de soi et la pensée de la pensée, que dans un sujet incorporel ; mais alors on se demande quel moyen naturel nous avons de connaître toutes ces nouveautés, et Ton n'en trouve aucun. Nous sommes ainsi ramenés à la question du critérium de certitude , puisque Gassendi considère toute image en soi comme vraie et le jugement seul comme faillible, quand il fait une proposition sur le sujet de celte image, il devrait avouer de deux choses l'une, ou que nous n'avons aucun moyen certain de prononcer en connaissance de cause, étant bien constant que les images varient sans cesse, et d'après notre disposition et d'après celle des corps extérieurs , ou que tout est relatif , inconsistant et mobile, de sorte qu'il n'y ait ni vérité, ni fixité, ni existence quelconque autrement que dans l'instant même qui passe, qui est passé, et dans la sensation présente. Ces conséquences extrêmes, qui ne répugnent pas au fond à une doctrine qui livre, comme le fait celle d'Épicure, la production de tous les phénomènes tant objectifs que subjectifs du monde, au hasard de la rencontre des atomes, sont au contraire bien antipathiques aux idées de Gassendi, qui fait comparaître Dieu et l'âme au-dessus du mouvement atomal. Pourquoi donc appeler cette âme et ne pas s'en servir ? Pourquoi reconnaître

ii) Oasscndj, .Vv/i/, pfiil., hgica insliliitiv ,

l'esprit qui abstrait et généralise pour le jeter ensuite comme un étranger au milieu des atomes? Pourquoi le détruire en lui refusant Tactivité, et rendre son essence incompréhensible en soumettant toutes ses modifications à celles de Tétre inerte, tandis qu'on a besoin de lui au contraire dans la divinité pour créer les atomes, pour agir sur eux, pour les mouvoir, et pour ordonner les lois de leurs révolutions? Nous trouvons ici la première différence entre Epicure et Gassendi, mais il en résulte une contradiction dans le système de ce dernier.

Lorsque Gassendi interprète et adopte l'axiome nihil ex nihilo^ qui, d'après lui comme d'après Epicure et Lucrèce (4), résulte romme une conséquence forcée du mode et de Tordre de production des phénomènes sensibles, et qu'il refuse Tapplication de cet axiome à Dieu et à l'action divine, il fait, hors de cet ordre, un bond tout à fait impossible à expliquer et à justifier, puisqu'une notion telle que peut être celle de la création de l'univers tiré du néant n'a pu entrer par aucune voie dans son esprit et que Dieu même, le Dieu des chrétiens, est tout à fait au-delà des êtres sensibles ou naturels, et de leurs analogies. Ici donc le système périt encore ; il faut opter et se résoudre à être mauvais prêtre ou triste philosophe. Nous n'avons pas besoin de dire que les principes des épicuriens ne sont pas ceux qui aident Gassendi à prouver l'existence du Dieu pur esprit, omni-présent, de la Providence et des causes finales, et qu'il ne trouve pas dans les conséquences de sa théorie ce quMl a si soigneusement écarté du commencement. Il n'y a donc aucune unité dans sa doctrine (2).

L'idée de matière, on, disons mieux, de substance première, d'être un et simple, entrant dans la constitution des compoposés, a, par elle-même, une grande valeur en philosophie. Mais il faut expliquer ces êtres primitifs. Selon Démocrite, ils sont infiniment petits et portent en eux la pensée,, et, malgré l'obscurité des traditions sur sa doctrine, on peut, d'après cet indice seulement, conjecturer qu'elle différait beaucoup de celle des autres atomisles et comprenait une forie métaphysique (5). Mais, suivant Epicure, les atomes n'ont de proprié-

(1) Liv. I, passim.

(2) Le liv. TV (secl. II) du Syntagma philosojjhicum est consacre à Dieu et à U l'iovidence. 11 est précédé du livre de la matière et suivi de celui du mouvenienl.

(3) Cice'ruD, Plutarque et saint Augustin complètent sur ce point le timoignagc d*Aris<

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tés, si lou excepte la pesanteur, que la grandeur et la figure. Gassendi, qui le suit en ce point, et qui prouve qu'un atome ne peut penser, chose' facile et qui ne dépend que de la définition arlùtrairedeTatome, ne veut cependant pas composer Tânie humaine avec des atomes, et il est ainsi conduit à admettre deux âmes : Tune matérielle , ignée, pour suivre Epicure ; l'autre rationnelle et immatérielle, pour suivre l'Eglise. Ce n'est pas qu'il ne donne d'excellentes raisons pour prouver que l'entendement ne peut siéger dans un composé d'atomes, mais elles viennent un peu tard, sont empruntées à des principes particuliers, et ne rentrent pas dans le corps de doctrine. En outre, il reste toujours ( et précisément à cause de ce défaut d'unité) impossible de concevoir un rapport quelconque entre les atomes doués de figure et de mouvement, et cette âme dont l'action, quoique incorporelle, est entièrement réduite à s'exercer sur les images des corps dont l'âme sensitive est le miroir au point qu'elle ne peut rien et n'est vraiment rien sans elles. Gassendi crut diminuer la difliculté en faisant appel à Dieu pour lui faire donner à Tâme une grande tendance vers le corps par rintermédiaire de l'âme animale ; mais c'est là une hypothèse puérile et qui ne comble que par des mots la différence infinie qui sépare les deux âmes, 4;'est-à dire l'âme rationnelle de tout ce qui est corps. Cependant il fut si satisfait de cette supposition facile qui consiste à faire descendre du ciel ce qu'on ne peut trouver sur la terre, qu'il détruisit encore plus défmitlvement l'unité de sa doctrine, et, non content de suivre l'esprit de rantiquité sur cette question logomachique de la pluralité des âmes dans l'homme, il voulut aussi donner une âme au monde, c'est-à-dire un ministre ou un intendant à Dieu, et enfin une âme, une vie, un appétit particulier à chaque chose dans la nature. Ainsi il parvint à un principe qui rend l'atomisme inutile, réduit la physique générale à la simple distinction de la forme et de la matière, et livre l'entrée de la physique particulière à toutes les entités mystérieuses, à toutes les facultés vitales, telles que la chaleur ou l'attraction, dont la considération détruirait toute philosophie physique, si l'on ne recherchait en même temps les lois universelles qui régissent leurs manifestations.

tote, qni n^est benrensement pas la seule autorité pour co qui concerne l^hbteire de U philosophie ancienne.

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Mais enfin que fit Gassendi de l'atome épicurien, et comment le comprit- il? Nous avons vu le vague de ses définitions. Si Ton ne comprend rien à la grandeur de Tafome, s'il est impossible de donner de la réalité à une grandeur qui n'est pas grande (non omnem sed proceram magnitudinem excludendo), et d'attribuer quelque chose d absolu à des idées purement relatives , comprend-on mieux cette insécabilité qui résulte de l'absence du vide? Ce n'est là qu'une induction illégitime tirée des résistances que Texpérience nous fait connaître dans les corps, et qui ne sont jamais absolues, comme on sait ; et l'on ne voit pas à priori pourquoi une pareille matière devrait nécessairement exister autrement que dans l'infini , qui seul est conçu comme indivisible par essence. L'existence du vide n'est enfm nullement nécessaire au mouvement quand on ne suppose pas, avec Epicure, les atomes doués d'une tendance indéfinie, et dans le même sens à un mouvement rectiligne, et de plus, d'une déclinaison latérale variable, car cette hypothèse est la seule qui, en donnant la ligne droite pour direction primitive à tout mouvement, soit contradictoire avec celle du plein.

Gassendi repousse le mouvement uniforme des atomes de haut en bas, ainsi que les oscillations autour des points de la ligne de direction primitive, oscillations saus lesquelles ils tomberaient tous éternellement, comme des gouttes de pluie, dans le vide profond :

Intibria uti gnttss calèrent pcr inane profnndnin (1).

11 ne veut pas non plus accorder, avec Démocrite, une impulsion inierne, une force à l'atome par laquelle il se rende actif et se porte au choc (2). Mais il suppose un mouvement primitivement donné aux atomes, et que le choc d'une part, de Tautre les vertus internes, telles que l'attraction et le poids vers des centres particuliers, ont fonction de transmettre et de communiquer (3;. Il renonce ainsi à la simplicité de l'hypo-

(1) Lucrèce, liy. II. Le monvement primitif est le poids'des afo/n«s d'Epicure. La ttielinaiiorit les oscillations {palptlationes), sont la cause première de rorganisation des inondes.

(2) Interna ioipulsio qna atonius 5eipsam agit. Gassendi, animadv, de physioL Epie, page 215.

(3) Pondus nibil aliud est, puta gravitalem, qiiam natnralis internaqae faeulta< sen

Uièse d'Ëpîcure , mais c'est pour préparer une sorte de fondement métaphysique à une hypotlièse ^ussi simple et aussi absolue, celle de la gravitation universelle dont Newton découvrit la loi. Sous ce rapport, il faut regarder Gassendi comme le premier auteur de cette méthode atomistique vague qui règne encore aujourd'hui dans quelques parties de la science, d'après laquelle Tatome, tantôt regardé comme simplement massif et mécanique, est tantôt, au contraire, doué de qualités vitales internes. Nous verrons aussi plus tard comment les idées d'espace iniini, de vide et de propriélés de la matière s'établirent dans la science à l'époque où commença la réaction philosophique contre le cartésianisme ; mais remarquons aussi que ces propriétés, qui peuvent embrasser sans dilYiculté la pensée même (t), et qui au fond n'expliquent rien, de même que les facultés vitales dont le sujet n^estpas bien conçu et défini, n'ont aucune valeur philosophique, et servent tout au plus à coordonner un certain nombre de faits autour d'un autre (2).

En résumé, nous devons répéter notre assertion première : il est impossible de trouver une méthode et un dogme philosophique original et bien lié dans les longues dissertations de Gassendi. Quant à son système de morale, qui est celui d'Ëpicure interprété et réhabilité, quelle que puisse être )a valeur de cette réhabilitation au point de vue de l'église, il reste que le principe est toujours Je même ; or, ce principe est, selon nous, l'égoîvsme. Une morale qui donne le repos personnel et la jouissance intérieure ( peu importe qu'il s^agissede l'âme ou du corps) pour but à l'action, pour objet à la vie de l'homme, intronise l'égoisme en principe, sauf à le condanmer plus tard quand il voudra se déployer librement. Mais alors la faute est faite : il n'est plus temps. Vous aimez vos amis, parce que vous jouissez auprès d'eux; vos parents, parce qu'ils vous aiment et vous soignent ; l'élude, parce qu'il est doux de savoir, et aussi

T», qua se per seipsam ciere inovereq[ue potest atomus. H-, Syntagma philosopktctwn% ,v.R. 270.

(1) Ainsi par exemple Locke demanda si Dieu ne ponrait avoir donnd'a la matière la propriété de penser.

(2) Ces propri«?té8 et ces facultés existent dans notre pbjaique expérimentale, où l'on se contente de régler d'un point b un autre et d'ordonnet certaines séries de faits sans discuter Il priori les Lj'potlièses qui ouvrent ces séries.

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de savoir plus que les autres ; Thonnêteté, parce qu'une mauvaise action trouble la tranquillité de Fàme ; le plaisir modéré, parce que Texcès est une maladie; la vie enfin, parce que vous vous sentez, vous vous connaissez, vous vous admirez voluptueusement? Eh bien! vous êtes un égoïste à qui il ne manque qu'une passion, c'est-à dire une maladie, pour fouler aux pieds tout ce qui ne vous touche pas directement, et qu'une autre passion, qui est le génie, le mépris des hommes, le courage, ou rignorance de Tenfer, pour calomnier, pour voler, pour tuer sans remords. Nous comprenons que le disciple ancien d'Ëpicure, qui s'efforce de dominer le monde du hasard pour ne rien craindre et ne rien espérer, nous comprenons que comme le sceptique il place la vertu dans l'indifférence et le repos, mais ce n'est pas là cette vertu qui apprend au chrétien à exposer son âme pour sauver celle du prochain. Ainsi naquit, à côté du sensualisme rationnel par lequel Hobbes transforma, ou si Ton veut développa la doctrine d'Aristote, un autre sensualisme aveugle et naïf que Ton cheichait vainement à modifier par l'introduction de principes théologiques étrangers. Mais sa physique et sa morale devaient être exploitées plus tard dans toute leur pureté et jusqu'à leurs dernières conséquences. Son premier monument fut la réfutation de Descartes par Gassendi, dont nous parlerons bientôt ; mais ensuite il lui fallut passer la mer. Là se trouva Newton que Ton a nommé avec tant de raison (l) le continuateur de Gassendi. Simple et croyant comme lui en qualité de chrétien, savant attaché à Texpérience, philosophe aux idées de Lucrèce, il attribuait aussi bien que lui une grande valeur scientifique au vide et aux atomes, pour lesquels il avait un faible marqué comme Bacon ; tous deux attachaient enfin beaucoup d importance àla preuve de Texisiencede Dieu par l'ordre du monde, et à la considération des causes finales dans la science (2). L'un et l'autre s'élevèrent par là au-dessus des théories atomistique** . et détruisirent l'homogénéité de leur système; mais l'un et Tautre eurent en Angleterre, et bientôt en France, des élèves

(1) Encyclopédie méthodique, art. Gassendi. Cet article est creus, au surplus comme presque tous les articles pbilosopbiques de l'Encyclopédie.

(2) Gassendi, obj. aux méd. de Dacuites, IV, 3, et Ne^vton, oplique^ t. II, queal. dernier* de la traduction de Coiite.

plus rigoureux sinon mieux inspirés qu'eux, lorsque Locke eut prêté sa méthode, empruntée au cartésianisme, pour servir à développer et leur doctrine et cell^ d'Hobbes. Alors seulement on put prononcer sur l'antagonisme dont nous venons d'expliquer la formation ; et une nouvelle révolution eut lieu dans la philosophie.

Mais à Fépoque où Gassendi exposa en France sa double doctrine, qui se fondait sur une contradiction entre le principe de la philosophie et celui de la théologie, nous avons vu comment une révolution plus décisive et plus générale avait été annoncée, et nous avons rendu compte des causes qui préparaient son succès ; résumons-les en deux mots, car il demeurera évident par là que le gassendisme ne pouvait satisfaire aux conditions alors requises d'une philosophie universelle.

C'est en France, en effet, que le mouvement de restauration politique et religieuse, alors commun à toutes les nations de l'Europe, après les secousses du seizième siècle, s'appliqua aux esprits le mieux préparés. L'élément antique que la renaissance avait apporté, l'élément protestant qui était entré avec le calvinisme, le doute sage et fort 'dont Montaigne avait été le représentant, et qu'il avait donné poursuite à Tadmirable satire de Rabelais, en un mot le besoin d'innover et de régénérer se trouva mêlé dans tons les esprits à la tendance conseryatrice. Peu à peu les hommes se transformèrent, et une philosophie dut naître qui, portant dans son sein ces vieux principes pour jamais unis sans doute aux conditions de stabilité.et de bonheur des sociétés humaines, sut les appuyer cependant sur des raisons nouvelles, les ouvrir à l'esprit moderne et aux découvertes récentes ; enfin, les étendre, les rajeunir et les fortifier. Or il est bien évident qu'une doctrine sensualiste ne pouvait convenir à cet objet.

D'autre part, à cette époque où nous fixerions volontiers la domination définitive de l'esprit moderne, à cette époque où se formait la littérature française jusque-là si latine et romane, où la dignité laïque allait paraître avec éclat dans une {génération originale d'hommes de lettres, dans Boileau, dans Racine, dans Molière, où des ministres du tiers état allaient gouverner despotiquement la France de Dunkerque aux PyrénéeS) où la religion même allait réclamer son indépendance nationale, il convenait que la philosophie se fit française, laïque

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et populaire, et qu'elle échappât au douteetàrimpiétéen même temps qu*à la foi et à la théologie ; à la langue latine en même temps qu'à toutes les former vieillies de la pensée. Or ce n*est pas ce que Gassendi pouvait faire, mais bien celui qui parut non pour suivre, apprendre ou transmettre, mais pour fonder la philosophie comme si elle n'eût jamais existé.

Enfin, nous avons vu qu'un des grands caractères de celte ère sociale, qui dure encore après s'être annoncée sous les auspices de rimprimerie découverte, de la boussole et du Nouveau-Monde, est de vouloir un sage équilibre entre le ciel et la terre. La société chrétienne cherche à s'accommoder à l'état nouveau des esprits, et les jésuites, admirable milice constituée pour ce temps, sortent du cloître et se répandent dans le monde, au lieu de chercher, dans leur puissance, à ramener le monde au cloilre. De toutes parts on embellit, on charme la vie matérielle, et la tendance du siècle est à réagir contre toute puissance théocratique et contre toute soumission mystique. Le droit s'élève, Tautorité s'abaisse. Que peut Gassendi, ce prêtre d'un esprit humble et d'une vie tranquille, amoureux du repos, esclave d'Épicure et de l'antiquité, d'un côté ; du moyen âge et des solutions lhéoIogiques,derautre? Que peutil, quand l'homme, soulagé du poids religieux dont le passé a fatigué ses membres, demande à respirer, à vivre, à penser pour lui-même? C'est Pélasge qui, vaincu au sortir de l'antiquité, veut renaître au début des temps modernes ; il veut renaître et il renaît en Descartes : nous avons assisté à sa for* tune.

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