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Mais ici nous pouvons coçimencer à mettre en évidence rinanité philosophique des écoles du dix-huitième siècle, car une exposition très-courte de leurs prétentions et de leur destinée va nous montrer d'abord qu'elles sont dépourvues de méthode et ne vivent que sur les débris méprisés du siècle précédent; ensuite quelles sont exclusivement réactionnaires, et que la philosophie est pour elles un prétexte plutôt qu'un but. Le véritable but qu^elles veulent atteindre et qu'elles ont atteint, nous l'indiquerons en peu de mots, et nous nous trouverons ainsi portés jusqu'à notre époque, où la vue s'étend sur trop de choses et sur trop de personnes, pour qu'on puisse attendre de nous une analyse, même rapide, de la pensée au dixneuvième siècle. Il nous suffira d'avoir entrevu, avant de conclure, ce que les siècles précédents ont jeté parmi nous de grand et devrai, et distingué, enfin, ce qui fait le caractère de la grandeur et de la vérité qui nous sont propres.
Nous appelons inversCf le mouvement philosophique dominant du dix-huitième siècle, parce que ceux qui l'ont commencé ont pris en toute question le contre-pied de Descartes, en profitant cependant du premier principe de sa méthode. Ils ont cherché dans la conscience les idées contingentes au lieu des nécessaires, les imaj^es au lieu des conceptions, et les faits particuliers au lieu des définitions générales ; ils ont prétendu créer la psychologie, et ils n'ont fait que la livrer à une analyse dissolvante ; ils ont cru découvrir l'origine des connaissances, tandis que, préoccupés uniquement de leur forme sensible, ils ont éloigné d eux cette origine, et l'ont disséminée sur la nature entière, là où il aurait fallu la concentrer pour l'apercevoir et pour la nommer.
2. Locke fut le promoteur de cette négation de la philosophie, négation qui s'ignore, il 'est vrai, ou plutôt qui se prend pour une affirmation sage, prudente, retenue, de ce que Ton sait et de ce quel'on'ne peut savoir. Mais quelle valeur un homme peut- il donner à ses conclusions , soit qu'il affirme ou qu'il nie, quand il ne fait que marcher à tâtons au travers des idées, sous prétexte d'analyse, qu'il n'emploie que les notions banales et qu'il ignore profondément le caractère de la démonstration et celui de la vérité ? Nous avouons ne comprendre en aucune manière l'importance de cette école sensualiste que 1 on dit encore aujourd'hui avoir exploré et maintenu un côté
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du vrai, tandis qa'à sa naissance même, elle s^avançait sans preuves, et qu'en continuant à marcher, elle en est venue à se nier elle-même. C'est à ce curieux spectacle que nous allons assister ; en effet, la grandeur et Factivité de la raison n'ont manqué ni à TAngleterre ni même à Técole dont nous parlons. Seulement quand la raison a pris pied chez des hommes suffisamment forts, elle a dévoré le système qu'elle croyait soutenir. Nous voulons parler de Berkeley et de Hume. Mais n'anticipons pas.
Nous avons expliqué Torigine du sensualisme, et nous Pavons montré dans toute sa puissance en expliquant la doctrine d'Hobbes. Plus cette doctrine se montra brutale et méchante, plus aussi certains esprits durent se révolter contre elle et reculer pour la fuir. En effet, ils reculèrent si bien, qu'en plein dix-septième siècle, les plus illustres professeurs d'Oxford et Cambridge se jetèrent dans la cabale, que la critique historique rétrograda de deux siècles, et que l'Angleterre, en croyant écouter Descartes et le juger, n'entendit et ne répéta de lui que des sons creux.
D'abord, Hobbes et les péripatéticiens empêchèrent le cartésianisme d'être goûté ; ensuite Hobbes et Descartes furent tous deux repoussés par les théologiens : Cudworth regarda ce dernier comme un athée qui se déguise, et Parker l'accusa d'éloigner Dieu du monde en créant une philosophie mathématique et physique. De là une polémique avec le continent. En Angleterre, H. Morns prit seul la défense de Descartes en concédant néanmoins à ses adversaires que le mécanisme des bêtes, et l'inutilité des causes finales, n'avaient pu être soutenus par lui que sans conviction et par un simple parti-pris d'hypothèse. Dans cette haine pour la physique de la raison pure, ou plutôt par suite d'une préoccupation exclusive des intérêts théologiques, Théophile Gale et Cudworth s'attachèrent les premiers à restaurer l'électisme alexandrin (I), qu'ils regardèrent comme le système philosophique éminemment favorable à la foi. D'après Gale, la philosophie a été révélée comme la religion, et la philosophie ancienne, surtout dans Platon, porte les traces de cette révélation qu'il s'agit dès lors
(1) T. Gale, Philosophia universalisa Londres, l676, — R. Cudworth, Th* (rue if%tcUeetual system of tkt univenet M^'i 1678.
de reconstruire, absolament comme on fait poar la théologie qu'on étudie chez les écrivains inspirés. On conçoit que, se mettant à Tœuvre, il dut produire une doctrine analogue à celle des néoplatoniciens italiens qui partaient des mêmes principes. Cudworth porta, lui aussi, un esprit faux dans Thistoire et ne vit dans chaque système que ce qull voulut bien y voir, mais au moins construisit>il une philosophie plus large et mieux liée qui n'eut que le grand défaut d'être étrangère à la méthode moderne ; cette philosophie est celle de Platon dans ses deux grands principes, les idées et Pâme du monde. Mais s'il était peu permis, à cette époque, de voir dans les idées des essences réelles et distinctes de l'esprit qui pense, s'il était peu rationnel aussi de détruire la mécanique et la physique et de confondre toutes les notions en attribuant à chaque chose une nature instinctive capable de produire cette chose avec sa forme et avec ses qualités, Cudworth commit ces deux erreurs qui, selon nous, le séparent entièrement de tous les savants modernes. Il lui suffisait de n'être ni pour Hobbes ni pour Descartes, il atteignit ce but et fut content. Les idées sont, selon lui, présentes àTentendementde l'homme, et, en s'appliquant à leur contemplation, l'homme les connaît et les compare aux images que tracent en lui les impressions sensibles. Après cela, s'il est une action corporelle qu'on ne puisse attribuer à un esprit ( la formation et le développement des animaux et des plantes, les mouvements involontaires de l'homme, en un mot, révolution réglée de la nature et de la vie), il en cherche la source dans une sorte de substance intermédiaire, forme plastique^ loi dont la nature est imprégnée, raison plongée dans la matière, art, qui est en elle, et qui s'ignore et qui la porte, cependant, à la fin qui lui est marquée. Tout cela revient à attribuer à des êtres inconnus des qualités plus inconnues encore ; ce sont pures paroles qui ne révèlent à l'esprit aucune idée claire.
5. Henri Morus fut sans contredit le philosophe le plus chercheur et le plus ardent de cette école (1). Après avoir étudié les docteurs scolastiques avec passion, après avoir approfondi les principes de Descartes et adopté sa méthode, il fonda
(t) H. Mori, Enchh'idion méli^hysicum, Londres, 1674. — Lettres de Descurtes et de Morus, t. I, ht. 66, 67* 6S, 69, 70, 71 , 72.
DK PHILOSOraiE MODERNE. 3l9
m système plus rigoureux que les précédents et dont les idéesi principales, qui ont en elles-mêmes une grande yaleur^ ont dç tout temps tenu place dans la philosophie anglaise. La con« science établit d'abord Texistence d'un espace intini, indivisible, éternel, divin, dans lequel notre pensée place nécessairement toutes les choses auxquelles elle reconnaît Tétre, c'est-à-dire les esprits et les corps. Si Ton conçoit sous cet fittribut de retendue une substance qui pense, qui sent, qui imagine, qui veut, c'est un esprit, c'est une âme; si Ton conçoit sous le même attribut quelque chose d'impénétrable, qui résiste, c'est un corps, et, comme les corps sont composés, il faut qu'ils soient réductibles à des atomes homogènes et distincts dont l'impénétrabilité est le principe qui les fait corps. Tout corps est de lui-même en repos, et l'esprit est la cause unique du mouvement; enfm, comme les esprits et les corps sont dans le temps, et que tout effet matériel passé a été pré* sent, de telle sorte qu'on puisse concevoir une époque où tous ces effets étaient futurs, il s'ensuit qu'on ne peut trouver que dans un esprit éternel la cause et le principe de l'existence du monde. Sans cela, il faudrait admettre qu'une série déterminée est en même temps infinie, ce qui est contradictoire. Nous ne tenons aucun compte ici de l'alliance qu'Henri Morus voulut établir entre la philosophie de Descartes et la philo§ophie révélée qu'il trouvait dans Pythagore, dans Platon et chez les cabalistes.. Il ne faisait que suivre en cela les idées de ses collègues du collège du Chriêt et leurs tendances mystiques, sans vouloir abandonner Descartes, parce que seul entre tous il l'avait compris ; et quand il admettait trois sources de la philosophie : Platon, les Écritures, la libre raison, celte dernière n'était en lui que l'esprit de Descartes.
4. Puisqu'il ne faut chercher, au milieu du tissu lâche des écrits de Locke, ni une proposition régulière, ni une doctrine qui se comprend et qui s'avoue, nous devons nous bornera remonter à la source de ses préjugés et à la cause de ses tendances les plus marquées. D'abord, Locke semble religieux comme Bacon ; comme lui il croit à une raison humaine douée d'en haut d'un principe de réflexion qui lui permet de concentrer en elle et de dominer la nature entière, et d'une connaissance révélée qui doit régler sa vie et sa croyance ; mais comme lui aussi, et même avec plus de régularité et d'esprit de système, il
ne veut reconnaître dans Tesprit divin de Thomnie qne des images, que des traces de sensations, que des faits d^xpérience confiés à la mémoire, et il aimerait à prouver que la pensée n^a pas d'autres données sur lesquelles elle puisse s'exercer. Ici la doctrine d'Hobbes est debout devant lui; elle Tintluence, elle le captive ; mais Hobbes a admis sans preuve que tout sujet est matière, que touie idée est image, que toute connaissance est mouvement, et Hobbes a, sans aucun doute, profité en cela de la physique de Descaries, où toutes les sensations sont expliquées dans la matière et tous les actes de Tesprit juxtaposés à des figures et à des mouvements. Mais Descartes appuyait sa physique sur l'analyse intime des conceptions, et ne cherchait que là son principe. Alors que fait Locke? Il veut prouver le principe d'Hobbes au moyen du principe de Descartes ; il analyse la pensée pour y trouver la sensation et pour n'y trouver qu'elle ; et, afin d'arriver plus vite à son but, il se pose la question d'ori;^ine des connaissances et cherche à la réduire aux sens. Ensuite Hobbes admet des faulômes matériels, c'est-à-dire des idées à formes sensibles j Descartes admet des idées, modes de la substance pensante; les néoplatoniciens encore des idées, mais réelles et distinctes ; Locke aussi doit admettre des idées, et les siennes participent un peu de tQus les systèmes, tant elles sont indéterminées dans leur essence. L'esprit en est plein, on ne sait comment; les unes lui sont envoyées par les objets extérieurs et sont de leur espèce^ les autres sont formées sur les premières par V esprit luimême, elles sont morales ou abstraites, elles n'ontpas de conformité avec les choses sensibles, et cependant il ne faut admettre que celles qui ont une existence réelle partout où on la suppose; il faut'faire un choix parmi elles, de peur que les plus inutiles ne se logent dans l'esprit et ne laissent plus de place pour en recevoir d'autres (1). On ne sait donc pas bien au juste quel rapport il existe entre ces idées, espèces vives et •pennanentes des objets, et ces autres idées qui n'ont aucune conformité avec ces mêmes objets; et quel autre rapport entre chacune de ces idées et l'esprit dans lequel elle se loge. Si les unes naissent de la sensation, les autres de la réflexion, on se
(1) J. Lockei Œuvres direnes. De la conduUe de Pesprit dans ia rackerfk» 4» h
vérité.
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demande quelle est cette réflexion qui, sans rien introduire de nouveau dans Tidée sensible, puisque toute origine de l'idée est dans les sens, arrive cependant à lui ôter toute conformité avec son objet. L'opinion de Locke n'est donc, sur cette question fondamentale qu'un mélange confus de trois systèmes à peu près incompatibles dans leurs principes premiers. Quant aux opinions de Locke, qui ne tiennent pas directement à sa méthode, puisqu'elle est si peu formulée, mais qui se rattachent aux habitudes ordinaires de son esprit, nous devons signaler d'abord le nominalisme dont nous avons montréles rapports étroits avec le sensualisme; et la source où Locke emprunte cette doctrine est facile à trouver en Angleterre, car le scolastique Occam l'a enseignée, Bacon l'a laissée approcher, Hobbes Ta fortement systématisée. A Hobbes encore Locke doit sans doute ce qu'il expose du dogme de la nécessité , et sa tendance à confondre la liberté avec la {)uissance. Ensuite les idées de l'espace infini et réel, du vide et des atomes sont des opinions nationales que H. Morus a depuis peu fortifiées , comme nous Tavons vu. Enfin, pour son incertitude sur la nature de l'esprit et de la matière, incertitude basée sur un défaut de défînition de l'une ou de l'autre de ces deux choses, et pour sa tendance à identifier l'idée de sujet en général avec celle de matière, nous trouvons tout cela dans Hobbes, et, avant lui, dans Duns-Scott et dans Occam (4), qui ont demandé si la matière ne pourrait pas penser, en se rapportant, comme le fit Locke à son tour, à la puissance de Dieu, pour obtenir par miracle ce qu'ils auraient bien voulu, mais ce qu'ils ne pouvaient atteindre autrement. 5. La prétendue philosophie de Locke manque, on le voit, de méthode, de principe et d'unité ; elle est constituée avec des éléments ramasses çà et là. Locke était un homme du monde que fatiguaient le dogmatisme et les querelles continuelles des philosophes. Il crut la philosophie facile pour une personne de bon sens, et qu'il suffisait, pour éviter les préjugés, déraisonner sans système arrêté, de chercher avec soin les occasions physiques dans lesquelles nos idées se réveillent, et de prendre ces occasions pour des causes, et pour des faits naturels les comparaisons et les rapports que nous établissons entre les idées, sans se demander si ces rapports n'impliquent pas des idées anté-
(f ) CoukiHi Hist, de luph'd. au. dix-huilièmc sièeUt 1, 9»
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rienres aux premières. Mais comme il ne manquait pas de sa* gesse et déraison, il admit sous le nom de réflexion une faculté créée tout exprès pour apercevoir ces rapports entre les idées. En cela il imita Bacon et Gassendi, et s'il ne produisit pas plus qu'eux une vraie doctrine, au moins il put avoir des élèves qui se débarrassèrent de sa modestie sceptique et prirent son livre pour leur point de départ, en le regardant comme une sorte dlntention ou comme Fessai encore incomplet d'une méthode analytique nouvelle. Cette intention et cette méthode consistent, Tune à se proposer de constater Torigine sensible des idées, Tautre à étudier ces idées en les classant arbitrairement, en les comparant à leurs causes présumées, et en montrant comment elles sont en ces causes, qu'elles y sont entières et qu'elles ne pourraient être sans elles. Nous considérons donc l'œuvre de Locke comme ayant eu pour objet et pour résultat de reprendre en sous-œuvre le principe de fiacon, d'Hobbes et de Gassendi, et d'eu essayer une démonstration fondée sur la méthode psychologique de Descartes. Nous allons voir que la démonstration eut le vice radical du principe lui-même, ou plutôt ne fit que supposer ce principe; et quant au succès prodigieux du livre de Locke, succès qui ne s'est jamais reproduit peut-être en philosophie ni avant ni après lui, et qui dut fort l'étonner, nous en trouverons la cause plus tard dans le mouvement social et politique du dix-huitième siècle.
6. Venons-en donc à cette démonstration du principe sensualiste que Locke se proposa de développer, et mettons en évidence la contradiction qu'elle implique. Quand on cherche dans les sens, ou plutôt dans l'expérience des phénomènes sensibles l'origine des idées, il semble qu'on devrait faire voir comment l'idée de cause naît de la perception de ideux phénomènes successifs et de la mémoire de ces phénomènes; comment l'idée de l'infini naît de celle de la possibiUté d'ajouter à une quantité une autre quantité, de manière à la rendre plus grande, possibilité que les sens nous font seuls connaître d'après Thypothèse ; l'idée de l'éternité, de l'idée d'une durée et de celle d'une autre durée; l'idée du parfait de celle d'une perfection relative, et celle-ci d'une qualité sensible et d'une autre qualité sensible; l'idée de l'espace, de celles de certaines étendues figurées, etc., etc. Or, cette manière d'énoncer la vérité selon les sensualistes, et
c^st la seule rigoureuse, est pleinement absurde, puisque chacun voit clairement qu^un phénomène, à l'occasion duquel une idée se révèle, s*il pouvût être la cause ou Tessence de cette idée, ne pourrait cependant jamais être tel qu'en tant qu'il comprendrait Tidée, tandis qu'au contraire, c'est toujours l'idée qui [comprend et représente le phénomène. En effet, si l'idée embrasse une série entière de faits que l'expérience ne peut atteindre, si elle consiste à prévoir un événement, à poser un être insensible, en un mot, si elle régit les phénomènes de telle sorte qu'ils ne puissent être conçus sans elle que complètement isolés, sans rapport les uns avec les autres, sans nécessité, sans suite, sans ordre et sans ensemble, au lien qu'au contraire elle peut toujours être elle-même sans tel ou tel phénomène particulier, n'est-il pas incontestable que l'idée dont nous parlons n'a rien de commun avec les faits sensibles que la puissance de les dominer, de les embrasser, de les ordonner, et, absolument parlant, de les faire connaître? Nous le demandons encore ^ peut- on se figurer que l'on est homme ou même animal, et qu'on a pour unique propriété vitale celle de percevoir une série indéfinie d'images, de sons, d'odeurs ou de résistances, de 'savoir qu'ils se suivent, et de les garder quelque temps en sa présence avant qu'ils disparaissent. Tel serait F homme réduit à un simple état de perceptivité sensible. Dès qu'il veut abstraire, généraliser et comparer, induire et déduire, prévoir et faire, il cesse de soumettre les facultés de son âme à cette nature extérieure qui, dit-on, les produit, mais, au contraire, il rend la nature intelligible pour lui, en introduisant nécessairement les faits qu'elle lui présente dans le moule de ses idées. Et les faits s'y prêtent, parce que la nature est dans Thomme, comme l'homme est dans la nature, harmonie universelle qui est la seule raison de l'ordre des connaissances et des réalités.
Ainsi le grand ouvrage de Locke n'ayant d'autre objet que de montrer, sur une multitude d'exemples, comment nous apprenons par les sens certaines choses particulières, et comment ces choses sont nécessaires pour que nous formions par induction les idées générales qui les embrassent, nous sommes en droit de demander qu'on nous montre aussi comment cette induction peut se faire sans impliquer autre chose que la connaissance particulière; et si l'on n'y parvient pas, nous sommes en droit
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de signaler ane contradiction dans la méthode, puisque, après s'être proposé de faire voir qaeles idées générales sont dans les idées particulières, on est au contraire obligé de grouper celles-ci sous celles-là, de telle sorte que le moins produise et embrasse le plus ; ou bien encore une contradiction, si, après avoir réduit . Torigine des idées à être exclusivement sensible, on nous apporte vis-à-vis la sensation une faculté qui la travaille et qui la modifie avec des instruments qu'elle ne tient pas d'elle ; ou enfin une pétition de principe, si Ton demande d'accorder que là où les sens sont nécessaires à la manifestation de l'intelligence qui s'applique à leurs données, les sens sont tout par cela même. On trouve, au milieu des embarras de la pensée de Locke, et les contradictions et la pétition de principe (1). 7. La réponse ordinaire de Descartes aux objections de Gassendi, car c'est elle que nous venons de développer, aurait donc pu être opposée aux prétentions de l'école de Locke, si celle-ci eût été disposée à écouter la critique. Leibnitz, qui, d'abord, réfuta Locke en quelques lignes bienveillantes, comme on en donne à un essai qu'on ne croit pas destiné à une grande fortune (2), employa plus tard toute sa logique et toute la largeur de son génie à un examen plus étendu dans lequel, après avoir admis que les idées des choses particulières réveillent les idées générales quoiqu'elles ne puissent les donner, après avoir montré que les principes universels sont nécessaires dans notre esprit comme les muscles et les tendons dans le corps, que l'induction ne peut nous assurer par elle-même de la vérité, et prouve, au contraire^ Tantériorité des idées, pour les vérités nécessaires, par exemple, il résuma lés principes qui devaient ressortir de sa minutieuse critique, en accordant que l'expérience contient et donne tout, sauf cependant ce qu'elle ne peut ni contenir ni donner, c'est-à-dire Tintelligence même, et, avec elle, les notions d'être, de substance, d'un, de même, de cause, et la perception e|; le raisonnement, etc., etc., et le plaisir et la douleur (3). Cet ouvrage de Leibnitz fut publié longtemps après
(1) J. Locke, Essai philosophique concernant V entendement humain, oà Von di' mmnire quelle ezt l'étendue de nos connaissances certaines et la manière dont nous x parvenons»
(2) Leibnitz, Réjlexions sur l'Essai de l'entendement humain de M, Locke, dans le recueil de Deunaizeanx, t. Il .
(3) Id.| Nouveaux essais sur l'entendement humain, Leipsick, 1765. Nibil est in inlellecto quod non fuerit in lensa, excipe : nisi ipse intellectn» ( page 67 ).
sa mort et lorsque F Allemagne tout entière suivait les leçons de Wolf, son élève|: mais eiit-il paru plus tôt qu'il n'eiït pas prévenu le rapide engouement.de l'Angleterre et delà France pour ce pauvre essai dont les quatre livres peuvent se réfuter en quatre lignes; alors même il ne put prévenir une chute passagère de l'Allemagne philosophique qui, entraînée par le goût général, et amoureuse de l'esprit superficiel et léger qu^on admirait alors dans la France, se soumit à ses goûts pour lui plaire et se fit l'élève des élèves de Locke. Tout cela devait être sans doute, mais tout cela ne devait pas durer.
8. Pour que la philosophie de Hobbes, de Bacon, de Gassendi et de Locke demeurât solidement constituée, U faudrait prouver que les opérations intimes de la pensée sont de purs mouvements, et c'est là ce qui est à tout jamais impossible, puisqu'on ne peut énoncer une proposition pareille sans confondre Tune avec l'autre deux choses que le plus simple et le plus savant des hommes savent aussi bien l'un que l'autre être fort différentes. Cependant cette chose impossible fut tentée, et Locke, entre autres, s'essaya à confondre ce qui est distinct, et à détruire ainsi toute méthode. Il crut à cette vertu attractive de la matière que Newton même, nous le savons, ne voulait pas accepter, et put penser dès lors que si Dieu a donné aux astres la faculté de s'attirer mutuellement, il peut bien avoir donné aux hommes, quisont constitués comme les astres par certains amas de matière, la faculté de penser (1). Locke en appela donc à la puissance de Dieu pour prouver la simple possibilité de ce fait, et proposa ainsi une hypothèse fainéante en philosophie, comme dit Leibnitz (2). En effet, celte hypothèse brouille toutes notions, anéantit toute science, et l'on ne voit pas pourquoi, hypothèse pour hypothèse, on ne préférerait pas à celle-ci l'hypothèse contraire qui attribue aux esprits la faculté de se représenter des corps qui n'existent pas réellement ; et, quant à ceux dont nous parlerons bientôt, qui tentèrent de prouver que l'esprit n'est en effet que matière, ils ne firent en cela que montrer qu'ils n'attachaient aucun sens au mot matière, mais qu'il leur plaisait seulement d'appeler matière et
(1) CorresponeUnce de Locke et de rdvéque de Worcester. LeibiiiU ," Nouteauaf essais, avaut-propos, page l5.
(2) Leibnitz, Nouveaux essaîs,^%c 21.
mouvement ce que toul le monde nomme ainsi, et puis encore matière et mouvement, Tesprit et Fintelligence.
9. Que résulla-t-il, en effet, de ce mélange d'idées hétérogènes ? C'est que la notion de matière, devenue vague et confuse, perdit tout caractère de nécessité philosophique ; et comme, d'ailleurs , l'analyse de Locke n'établissait que l'existence des idées sensibles, sans fournir une conception claire, soit de la substance qui les reçoit, soit de celle qui les envoie et qui les transmet, un esprit rigoureux put en conclure que Tunique réalité est en ce monde le sujet, quel qu'il soit, des perceptions sensibles, et, qu'en conséquence il n'existe que des esprits, selon le sens le plus ordinairement attribué à ce mot. C'est la physique de Descartes, dans celle de ses parties que la philosophie de Locke avait reçues, qui s'imposa plus ouvertement à elle, et la conduisit ainsi à la plus étrange des contradictions.
En effet, Locke, en étudiant les qualités sensibles, avait considéré la plupart des sensations, celles de la chaleur et du son, par exemple, et tout ce qu'il appelait qualités secondes, comme n'étant dans le monde extérieur que de purs mouvements, autres par conséquent dans l'objet qui les produit que dans le sujet qui les connaît sous cette forme d'odeur ou de son, de chaleurou de couleur. 11 avait fallu suivre en cela les progrès de la physique moderne, mais il n'en avait paru que plus nécessaire alors de distinguer de ces qualités étrangères aux corps d'autres qualités qu'on appelle premières et que Ton croit généralement convenir à la matière, se trouver en elle et la caractériser. Mais si l'on parvenait à montrer que ces qualités ellesmêmes ne peuvent se comprendre que dans un esprit, ni exister ailleurs en aucune façon, la matière devenait inutile, et on pouvait penser qu'elle n'existe pas, parce qu'elle est incompréhensible en elle-même et superflue pour la production des phénomènes. Or, les qualités premières étant, selon l'école de Locke, retendue^ la figure, la solidité, la pesanteur^ le mouvement et le repos^ on comprend aisément que toutes ces idées n'étant suggérées à l'homme, selon cette même école, que sous une forme sensible et particulière, et aucune d'elles n'ayant un caractère de nécessité ni une origine autre que la sensation, il est aisé de leur enlever une réalité qu'on n'a niée des qualités secondes que pour des motifs qui conviennent également aux deux genres.
D£ PIllLOSOrUlË MODERNE. 527
C'est ainsi que procéda Berkeley : toutes les qualités sensibles, quelles quelles soient, varient, en général, avecles sujets qui les perçoivent, et leur sont tout à fait relatives ; par exemple, telle étendue parait plus ou moins grande, plu3 ou moins unie ou raboteuse, de telle ou telle forme ou figure , absolument de même qu'elle parait de telle ou telle couleur et à telle ou telle température, selon qu'elle est perçue dans telles ou telles circonstances et par tel ou tel animal, selon la disposition de ses organes, selon les instruments qu*il emploie, selon la distance à laquelle il se place» selon les objets divers auxquels il la compare ; ensuite le mouvement est plus ou moins rapide au même instant et dans le même mobile, suivant la succession des idées dans Tâme de l'observateur , succession par laquelle seule nous pouvons connaître le temps. Comment donc ces qualités pourraient-elles exister dans les corps ? D'ailleurs elles se réduisent toutes à retendue, sans laquelle elles ne peuvent être comprises ; et comme, l'étendue ne peut être rendue sensible que par une qualité seconde, chaleur, couleur, etc., ou par une résistance qui na rien d'absolu, et qui,'en tant que résistance, ne pept être conçue dans 1 étendue comme lui appartenant, il s'ensuit qu'on ne peut comprendre aucune sensation hors de l'esprit dans lequel elle est, ou qui la perçoit immédiatement. Demanderait-on un substratum pour la qualité sensible, et voudrait- on le placer dans le monde extérieur et le nommer matière^. Mais ce mot substratum^ ou suppose l'étendue dont l'existence objective est déjà réfutée, ou bien quelque chose d'invisible et d'impalpable qui ne peut être l'objet réel d'une idée sensible (I). Berkeley, qui était pleinement sensualiste et regardait toutes les idées comme originaires des sens, était ainsi mené par les arguments ordinaires des sceptiques, dirigés contre la variabilité et l'inconsistance des notions sensibles, à n'accorder de réalité qu'à ces notions elles-mêmes qui, étant objçts immédiats de Vesprity ne peuvent être niées, et à rejeter comme une chimère monstrueuse la matière des philosophes.
10. Et qu'on ne croie pas pouvoir rejeter tous ces arguments, sons prétexte de sophisme et de subtilité. Sans doute ils sont dépourvus de valeur contre des doctrines telles que celles de
(I) nerkelejr, Diahgie!'. contre les sceptiques et. le% athées, diat. 1,
Descartes, ou de Spinosa, ou de Leibnitz, mais ils sont au contraire parfaitement rigon reux et démonstratif$,quand ils ont leur point de départ dans le sensualisme, et leur portée contre lui. En effet, un sensualisle conséquent ne peut sortir de ce monde infiniment variable et contingent des idées sensibles, dans lequel il s'est involontairement jeté, ni fonder sur quelque raison que ce soit la croyance à une nature permanente et régulière, à un être en soi, à une substance. Berkeley fut donc très- faible quand il voulut prouver que nous n'avons aucune idée de retendue ou de la figure, autrement que par les sens, mais il fut invincible quand il prouva aux partisans de Locke que la matière n'existe pas. Et, selon nous, il y a là un des faits les plus importants de Thistoire de la philosophie, et une démonstration irréfutable du vide profond de ce système qu'ont embrassé les plus pauvres raisonneurs d'entre les philosophes, depuis Épicure jusqu'à Condillac.
11. Mais si Berkeley fut si puissant dans la critique, et s'il réduisit au scepticisme le sensualiste vulgaire, en le forçant à douter de l'existence de son idole, il fut bien faible à son tour quand il songea à relever la croyance. En effet, cet homme qui n'avait admis jusque-là que des idées sensibles, des idées sans règle et sans loi, des idées en poussière, pour ainsi dire, conserva sans raison le principe de la causalité et celui de l'induction, pour reconstruire ce monde qu'il venait de briser. C'est au sens des philosophes qu'il faut nier l'existence de la matière, dit' il alors, et non à celui du vulgaire ; les objets existent puisque nous les apercevons ; bien plus, ils existent tels que nous les apercevons, et leur existence consiste précisément dans la qualité d'être aperçus. Mais comme notre esprit est passif dans la perception, ainsi que nous ne pouvons en douter, et que les objets doivent nécessairement avoir une cause, il faut qu'il existe un esprit présent partout et éternel, qui connaît et comprend toutes choses^ et qui nous les représente selon les règles qu'il s'est prescrites a lui-même , et que nous appelons lois de la nature (1). Ce système diffère de celui de la wi-
(1) Berkelej, dial. II. Nous ovons des id^es qne notre esprit ne cr^ pas, mais qu'il reçoit ; CCS idées sont nécessairement dans un autre esprit qui nous les communique par sa Tolonté, et la manière donl nous en sommes affectés prouve que cet esprit qui en est Tauteur, est sage, puissant et faon au delà de tout ce qu'on peut comprendre; ii faut donc dire que c les choses sensibles existent réellement, que si elles existent réellement» elles
sionen Dieu^ en ce qu'il n'admet aucune matière à moins qu'on n'entende par ce mot ce qui est sensiWe et dont l'existence consiste à être aperça (1). Les illusions des sens s'expliquent aisément par cette seule considération que nous n'errons jamais, à moins que nous ne dépassions, par le raisonnement, nos perceptions pures : celles-ci sont toujours vraies. Enfin, mille et mille difficultés de la métaphysique et de la physique disparaissent devant cette croyance si simple, sans que cependant la physique elle-même soit détruite, car son but est d'étudier l'ordre et la constante succession des phénomènes, qu'elle que soit leur nature.
12. Nous ne pouvons nous arrêter sur celte doctrine qui révèle cependant jusque dans ses moindres parties un admirable génie, il nous faut continuer Thistoire du sensualisme. Nous venons déjà de retrouver les fantômes d'Hobbes, ainsi que nous Tavions annoncé en exposant sa philosophie, mais nous avons encore un Dieu qui les gouverne et qui nous les envoie. Maintenant nous allons faire un pas de plus ; en effet^ nous admettions tout à l'heure que les idées sont des sensations, mais alors il faut reconnaître aussi que toutes les notions s'acquièrent par l'expérience. Berkeley était évêque et croyant, la foi chez lui suppléait à la raison, mais ici nous ne pouvons que raisonner ; dès lors, quel est le principe ou de sensation ou d'expérience, qui nous assure la légitimité d'une induction générale? Qui nous a appris que le feu est cause de la chaleur, ou que notre volonté est cause du mouvement de notre bras. Nous savons, il est vrai, que chaque fois que le feu a été appproché de notre main, nous avons éprouvé certaine sensation que nous nommons chaleur, que chaque fois qu'une certaine modification, dite volonté, a eu lieu en nous, un certain mouvement musculaire s'est produit dans notre corps. Et tout ceci est d'une
sont nëcessai renient aperçues par un esprit infini, et qu'ainsi il existe un esprit infi.à on nn Dieu. » Les attributs moraux Je Dieu, et particulièrement la Providence, se déduisent avec la plus grande facilita de cette considdration.
(1) Le sjrslème de Malebrancbe diffère de celui de Berkeley en ce qu'il est un idéalisme intelligible, et celui-ci un idëalisme sensible. Il y a donc autant de distance entre eux qu'il pouvait y en avoir entre Hobbes et Descartes ; mais Berkeley est un cbre'tien, et Hobbes n'était certainement qu'un impie. On lit quelque part que les derniers jours de la vie de Malebranche furent troubles par une violente discussion avec Berkeley qui se trouvait alors à Paris.
entière évidence, car nous sommes certains, d^un côté, de notre pensée, de Faulre, de ce qui s'est passé ensuite, et que la sensation nous manifeste ; mais après cela, que savons-nous ? L'expérience ne peut nous permettre d'aller plus loin . Tels furent les célèbres raisonnements de Hume (I), et nous n'avons qu'un mot à ajouter pour faire connaître sa position parmi les philosophes, c^est qu'il admit le principe sensualiste, ou, si l'on veut, empirique, dans toute sa rigueur, et qu'il eut l'esprit éminemment logique. Ainsi donc , à prendre au sérieux les propositions deHume, on arriver.aitau fantasmatigine le plus absolu que Hobbes ait jamais pu rêver ; mais, à le considérer dans sa personne, on trouve un sceptique. 11 va sans dire que ce scepticisme ne s'applique qu'à la science et nullement à la vie. Après avoir nié les idées de la cause, de Tinfini, de l'éternel, qui sont des étrangères pour Texpérience, quand il arrive à se représenter consciencieusement la force invincible de cette idée de cause qui naît cependant, suivant lui, d'une simple habitude, il est obligé d'accorder une disposition naturelle, un imlinct à nous donné selon l'ordre des choses, et Ton voit ainsi qu'il sait suppléer, dans Toccasion, aux idées innées qu'il repousse et qu'il dit ne pas comprendre. Qu'est-ce donc que Hume enfin? Un homme qui part des données de son temps et les admet sincèrement, mais qui, métaphysicien par nature plus que Locke et plus que Condillac, arrivé aux bornes de la philosophie à la mode, ne peut s'empêcher de douter. Mais ce doute se rapporte aux systèmes, aux raisonnements, aux preuves rationnelles des idées fondamentales de l'homme, jamais à la vérité de ces idées ou de leurs objets. C'est, du reste, un esprit élégant, naturel, droit et simple, profond même. Né à une époque où la science se faisait petite pour combattre le Goliath de la théologie, il combattit à côté de ses amis les nouveaux philosophes français ; mais philosophe en dépit de tout, il rompit les barrières et sauta de Tempirisme vulgaire dans un scepticisme qu'il savait bien ne concerner que les systèmes humains et pour lequel l'homme et la vie, les affections et les instincts moraux demeuraient inattaquables.
45. Nous venons d'indiquer la marche logique des idées dans l'école anglaise. Il nous reste à signaler, d'une part, quel-
(1)D» Ilumei Essais philosophiques, politiques et moraux.
ques philosophes qui essayèrent de garder une place aa milieu du mouvement principal, ou plutôt qui, moins préoccupés de philosophie pure que de théologie ou de physique, se tinrent à côté de l'école ; d'autre part, ceux qui, sur divers points, étudièrent, propagèrent Topinion régnante et donnèrent lieu à de vives querelles. Les premiers sont Clarke et Newton. Noiis re* parlerons de Newton, mais disons ici que tous deux tinrententre Descaries ou l'école mathématique et rationnelle, et Técoie empirique de Bacon, de Gassendi et de Locke, un rang analogue à celui qu'avait occupé H. Morus, sauf ses opinions cabalistiques; Profondément religieux tous deux, ils attribuèrent cependant à Dieu l'espace infini comme organe, et conçurent la matière sous la raison atomique. Clarke s'efforça particulièrement d'établir les preuves de T immortalité de Tâme et de l'existence de Dieu (1) ; mais l'école de Locke ne put être maintenue dans les bornes théologiques. Collins démontra que toutes les ac* lions de l'homme sont déterminées^ ainsi que ses volontés et ses actes, par leurs causes, de sorte que la liberté est impossible (â). Dodwell, Coward, Hartley , ensuite Priestley (5), voulurent prouver la matérialité de l'âme; enfin Mandeville, partant delà définition du bien par Yutile^ doua le sensualisme d'un nouveau système de morale, et entreprit l'apologie des vices par la considération de leur indispensable utilité dans la société actuelle (4). En un mot, ce fut dans ce siècle un déchaînement universel contre la théologie ; les médecins y prirent une grande part, et il n'y eut là ni unité ni vraie doctrine. Une infinité de débats commencèrent et se continuèrent sans méthode, c'est-àdire au hasard, et il serait inutile de rechercher ici quelle veine heureuse ou malheureuse de raisonnements put trouver chacun de ces enfants perdus de la philosophie. Nous essayerons, dans
( 1 } Cln-ke, Taité de l'existence et des attributs de Dieu, — Débats de Clarke et de Leibnîlz sur l'espace et le temps. ( T. I, rec. de Desm. )
(2) Collins, Recherches sur la liberté, et réponse de Clarke dans le même reciteil.
(3) Priestley fut le plus original et le plus profond de cens qui s'attachèrent à dëmon* trer le déterminisme et U matérialité de l'âme. Ses ouvrages sont très-remarquables sous le rapport de l'analjse des motifs de nos actions et de la concordance intime des lois de )• pensée avec celles dn corps. Il fut engagé dans un grand nombre de discussions. Grand chimiste d'ailleurs, il créa li peu près la chimie des gaz.
(4) Mandeville, Fable qf ihe bées orprivate yices mode public benefits. Lond., 1714. — Berkeleyt Alciphron^ou le petit philosophct «ontenaat une apologie de h religiMi (h retienne contre les espi ils forts.
Oo2 MANUEL
notre conclusion, de porter la lumière au milieu de cet olernel combat des esprits dans lequel il n'y a pas de vaincus.
§ II
MÉTÀPHYSlCIEfiS FRANÇAIS DU DIX-UUITIEME SIECLE.
i. Le cartésianisme dominait enfin dans les écoles, et déjà son règne passait dans Topinion. Les sciences commençaient à se séparer du tronc principal ; il y avait des matiiématiciens, il y avait des physiciens, il y avait des chimistes, et la métaphysique tombait en discrédit auprès des diverses classes de savants. D'un autre côté, la critique des institutions civiles et religieuses allait croissant et devenait de plus en plus libre. Enfin, au milieu d'une préoccupation exclusive des choses de la terre, la philosophie s'éloignait, repoussée par la réaction générale qui avait lieu contre tout ce qui tendait à n'occuper l'homme que de Dieu et de son plus lointain avenir.
Arnaud et Malebranche furent les derniers philosophes du dix-septième siècle en France, et Tannée même où ce dernier mourait, naissaient Helvétius et Condiilac, tant ce déclin de la philosophie fut rapide. Il est vrai qu'un homme d'une immense célébrité, et dont l'influence dut être bien grande, avait employé toute son activité à diriger, pour la détruire, la philosophie contre elle-même. Cet homme est Bayle, et par lui le scepticisme prépara l'invasion de la philosophie anglaise parmi nous. C'est du cartésianisme que sortit Tesprit de Bayle. En effet, attaché d'abord aux idées de Descartes an point de les défendre publiquement, le milieu théologique dans lequel il vécut, ses changements de religion, son vif sentiment des dissidences de la raison et du fléau de Tintolérance, ne tardèrent pas à lui faire rejeter tout dogmatisme. Sans doute, s'il eut été chrétien ardent et enthousiaste comme Malebranche, ou profond, et, en quelque sorte, fanatique penseur comme Spinosa, ou haut et diplomatique génie, éclectique et conciliateur comme Leibnitz, il eût pu s'arranger du cartésianisme en le modifiant comme eux. Mais le doute en religion l'entraîna au doute en philosophie ; persécuté d'ailleurs par les religions, il voulut leur arracher leur prétendue certitude, et, par là, les croyances et
DE PHILOSOPHIE aiODEUNE. OOO
l'empire, et je pouvoir de faire le mal. 11 voalut qae la nécessité d^en appeler à la foi rendit les théologiens plus modestes, et il mit en problème toutes les questions dogmatiques. Pour amen^T le retour de la charité, il essaya d'abattre la suffisance scientifique et fut poli dans les disputes. Esprit clairet méthodique, mais obstrué de détails, porté naturellement au bien etàla critique du mal et du faux, il se laissa trop aller cependant à confondre ce qui est arrêté avec ce qui est exclusif, et proscrivit le tout ensemble. En résumé, il faut considérer Bayle comme le premier anneau de la chaîne des philanthropes français. Exilé par les institutions d'intolérance de son pays, il jeta à ses concitoyens, afin de les aider à les abattre, un protestantisme plus radical que celui de Luther et de Calvin ; car il ne leur conseilla pas de lire la Bible et de l'interpréter, ni d'accepter l'interprétation des ministres, mais bien de laisser là la science et l'interprétation, de peur de se tromper, et de s'aimer les uns les autres. Mais comme la métaphysique régnait encore, il accepta la métaphysique comme instrument, et parcourut la philosophie et la religion, voyageur critique, pour les opposer à elles-mêmes. Ainsi fut- il le dernier des métaphysiciens et le premier des philosophes, à prendre ce mot dans le sens qu'on lui donnait il y a soixante ans.
2. Il résulte de là qu'on peut remarquer deux parties dans l'œuvre de Bayle. L'une consiste dans certaines opinions trèssystématiques, et qui, bien que considérées jusqu'à nos jours comme d'indignes paradoxes, n'en sont pas moins très-faciles à justifier par l'expérience et par la raison. Bayle prit à tache de combattre et de ruiner, à propos de l'apparition d'une comète en 40*8, tout ce qui pouvait rester de préjugés et d'idolâtrie parmi les populations chrétiennes de son temps, et le cours de son argumentation le conduisit à soutenir que les opinions religieuses sur Dieu et sur la Providence ne sont pas l'unique fondement de la moralité chez l'homme. En effet, c'est à cela que reviennent ces deux thèses, qu'un athée peut être hànnétehommeei qu'une société d'athées pourrait exister, et cette autre dont le but est d'appuyer les premières, que l'âme déchoit moins par l'athéisme que par l'idolâtrie (I). Nous ne voulons pas prouver ici que les notions du juste et de l'hon-
(1) p. Bayte, Pensées diverses sur les comètes, et Conlinitalion des Pensées diverses, etc.
554 MÀiNUEL !
nête reposent sur de tout autres fondements que^ les opinions dogmatiques, bien qu'il pût suffire en vérité, pour en convaincre tout homme de bonne foi, de comparer l*état moral des classes élevées de la société, en général irréligieuses aujourd'hui, avec celui des classes inférieures dans les pays où la superstition domine ; nous ne voulons que l'admettre et prendre pied de là pour voir dans la personne de Bayle le premier et le plus actif peut-être de ces philosophes qui reconnurent dans Thomme, sous le nom d amour, ou de sympathie, ou de sentiment, ou d'instinct, etc. , etc., une personne morale indépendante de la personne qui raisonne et de celle qui agit. Nous savons que Bayle ne s'est pas servi des mots que nous aimons à employer aujourd'hui , mais il n'en est pas moins vrai que la prédication simultanée du principe de tolérance, de l'indifférence religieuse et des notions innées de vertu, revient pour qui sait lire à placer dans le cœur de l'homme la personne divine de l'amour et à la prendre pour guide dans les relations sociales.
La seconde partie de l'œuvre de Bayle est sa critique des dogmes et des systèmes. Cette critique est très-faible sous le point de vue historique, et d'autant plus faible que le souvenir de la philosophie de Descartes y perce davantage. Bayle est trop loin de l'esprit des méthodes anciennes, et il est trop près de l'origine de la méthode moderne pour pouvoir apprécier sainement les diverses doctrines ; ainsi il voit le système de Spinosa dans Césalpin et dans Arislote, celui de Malebranche dans Démocrite, etc., etc. Mais la critique historique ne faisait que de naître, et du temps même de Bayle, Huet etCudworth, un peu plus tard Berkeley (1), ne surent découvrir que leurs propres idées chez les philosophes de tous les temps. Leibnitz fut incontestablement le plus savant et le plus pénétrant des critiques à cette époque, et il dut à la largeur et à l'intelligence merveilleuse dont il lit preuve la supériorité de son propre système. Grâce à lui, Brncker put produire la première histoire de la philosophie, histoire encore si utile aujourd'hui et dont on se sert tant, sans vouloir ordinairement la citer que pour en médire. Pour en revenir à Bayle, parmi les réfutations qu'il entreprit, celles de Spinosa et de Leibnitz tiennent le premier rang, à notre point de vue. Quant à la première, d'u-
(f ) Rerkeley, Traité tics vérins de l'enu de goudron»
niverselles réclamations lui apprirent, à son apparition, qu'il n'avait pas saisi Tesprit de cette doctrine si abstruse, et en général il chercha moins à la combattre en elle-même que dans ses conséquences. Quant à la seconde, il reprocha à Vharmonie préétablie de ressembler trop à une hypothèse et de ne pas convaincre Tes prit, ce qui était vrai surtout de la forme exotérique sous laquelle son auteur la présentait ; elle lui parut aussi supposer en Dieu une puissance trop inintelligible pour nous. Enfin loptimisnie leibnitien fut surtout en butte à ses attaques; et, malgré les réponses de plus en plus in{,^énieu5es de Leibnitz (1), il reste qu'il est bien difficile de comprendre comment un Dieu tout-puissant ne peut cependant pas créer un monde qui soit en même temps parfait sous le point de vue de Tenseroble et sous celui des détails (2).
Cette question du bien et du mal fut celle qui préoccupa le plus constamment Tesprit de Bayle et qui le porta à ressusciter le manichéisme pour Topposer aux théologiens de toutes les opinions.
5. Mais ce n'était pas tout que d'opposer secte à secte, et système à système ; restaurer le manichéisme ou le pyrrhonisme semblait un jeu d'érudition ; il fallait pousser la hardiesse plus loin, se placer sur le terrain de la philosophie et s'y fortifier dans un système positif dont les conséquences fussent sûrement ruineuses pour les théologiens et pour les philosophes du siècle précédent qui leur avaient prêté leur appui. A une doctrine on avait besoin d'opposer, non pas une hypothèse, mais une autre doctrine à formes consciencieuses et sévères au moins en apparence. Ainsi s'explique le succès du livre de Locke qui, comme attendu en France, y fut reçu avec acclamation. Locke était contemporain de Bayle, et Bayle le cite avec grande estime. Comme lui il avait combattu pour la tolérance (3), et comme lui souffert pour la cause de la liberté. Ainsi de l'Angleterre et des Pays-Bas vinrent tomber sur la France de Louis XIV des ennemis plus dangereux que Mariborough et le prince Eugène.
Si Gassendi eût écrit en français, si la forme de sa philoso-
(l)|Leibiiitx, Essais de Thèodicée.
(2) Bajie. Die lion, historique et mf/^ue, art. Spinosa, Horarius, etc., elc
(3) Locke, Lettre sur la tolérance*
phie eût été moins antique et son caractère religieux moins prononcé, sans aucun doute il eût dirigé ce mouvement des esprits et remporté sur Descartes une victoire postiuime. Mais nous croyons que Tinfluence de ses in-folio latins dut être à peu près nulle dans un temps où les études devenaient de plus en plus superficielles. Ainsi Locke et Newton passèrent la mer, et l'engouement de la France pour l'Angleterre commença. Mais la métaphysique sensualiste devait s'allier en France avec une naïveté dans la déduction, avec une intrépidité dans labsurde qu'elle n'avait jamais rencontrées jusque-là. La dégradation des institutions religieuses et politiques, et la tendance des populations qui en fut la conséquence, peuvent seules nous rendre compte de cette singulière déviation.
4. L'unique métaphysicien de ce temps, encore représentat-il faiblement plutôt qu'il ne dirigea l'opinion de ses contemporains, est Condillac. Il faut convenir cependant que les principales qualités qu'on demandait alors au philosophe se trouvèrent en lui; d'abord il vénéra Locke et le dépassa en donnant un nouveau développement aux preuves de l'origine sensible des connaissances, en accordant plus d'importance aux signes et moins aux pensées que les signes représentent, et en s'efforçant de montrer que non-seulement Tâme, mais les sens, non- seulement l'art de faire des idées avec des sensations, mais même celui de sentir comme il faut n'est qu une affaire d'expérience et d'habitude (I). Ensuite il fut dur et méprisant pour la métaphysi([ue du dix-septième siècle, prétendit que les Français s en étaient dégoûtés avec raison, comme d'un produit de l'imagination toute pure ou des préjugés, et publia, pour le prouver, une analyse et une réfutation des systèmes de Descartes, de Malebranche, de Spinosa et deLeibnitz. Or, tout cet examen dans lequel, et nous devons le dire pour être rigoureusement juste, l'impertinence lutte avec la. légèreté, n'est dans le fond qu'une continuelle pétition de principe. En effet, on y peut voir ce grand raisonneur, cet homme qui, du haut d'une raison nouvellement mise au monde en Angleterre, juge pour le condamner un siècle entier de penseurs, supposer, pour la ruine de ses adversaires, des principes que ses adversaires n'admettent pas,et ne pas chercher à les prouver par des
(1) Condillac, Essai sur l'origine des eonnaissanees humaines, 1746.
raisons communes entre eux et lui (1). Enfîn Condillac, pressé d'être lui-même un grand philosophe à la place de tous ceux qu'il avait renversés, sentit la nécessité d'avoir un système ; et comme il ramenait la pensée à la sensation, et qu'il était obligé par conséquent de définir celle-là par celle-ci, il nomma la pensée une sensation transformée. Ainsi son analyse consista à suivre la sensation depuis le degré le plus bas jusqu'au plus élevé, et à étudier ses transformations successives depuis la représentation simple des qualités sensibles extérieures, jusqu'à la mémoire et à la comparaison de ces qualités, de manière à montrer que toutes les facultés de l'esprit sont contenues dans la sensation primitive et ne font que se déployer (2). Mais comme il est toujours bon, quand on adopte un pareil système, de réduire à leur moindre portée les facultés que l'on veut expliquer, Condillac jugea à propos de faire reposer la notion de la vérité sur la perception de l'identité de deux termes dont la sensation a, bien entendu, fourni le contenu. Ensuite la science se forme par voie déduclive. Ainsi, toute vérité est dans son principe une équation identique; dernière aberration d'esprit de cet homme qui ignora assez l'intelligence pour en placer l'origine et la cause dans la non-intelligence, et connut si peu la nature, qu'il crut que les animaux naissent sans instinct et ont besoin d'une éducation pour voir et pour manger.
Serait- il besoin de montrer^la faiblesse de toutes ces prétentions? Bornons- nous à remarquer que l'analyse de Condillac, aHn d'arriver à nous montrer comment toute pensée est renfermée dans la sensation, ajoute à chaque pas à cette sensation, et sous le prétexte inintelligilile d'une transformation, quelque nouvel élément qu'elle ne renferme pas et ne peut pas renfermer. Demandons-nous comment une sensation, transformée ou non, peut exister sans la pensée qui l'encadre pour ainsi dire et lui donne sa forme, et pourquoi un philosophe qui prétend observer et n'énoncer que ce qu'il voit, ose donner le nom de sensation à une généralité ou à une abstraction. Enfîn s'il plaît à l'un d'appeler la pensée transformation de la sensation, alors que la sensation est déjà la transformation du mouvement,
(t) Condillac, Traité des systèmes , 1749.
(2) Id., Traité des sensations, 17M.
558 MÂiyuEi.
pourquoi ne plairait-il pas à un autre d^appeler U aensattoii une pensée transformée, et le mouvement une sensation transformée? Ainsi naîtrait, et par une méthode bien piqs rigoureuse au début, Tidéalisme subjectif absolu.
5. La philosophie de Condillac a cependant dominé daus rensei*;^nement jusqu'à des temps bien voisins de nous. C'est qu'à côté de Tétat général des esprits il faut un système à formes plus ou moins rigoureuses qui le représente didactiquement. L'encyclopédie a été la plus grande œuvre du dix-huitième siècle : on trouve là les arts et les sciences exaltés, la métaphysique déprimée, l'histoire et les hommes jugés avec une partialité quelquefois volontaire, et le passé tout entier sacrifié à l'esprit nouveau; on y devine la haine de la religion et Tardent amouip de la liberté ;on y lit enfin une préoccupation constante de la vie, de la réalité, de la nature et de ses lois, de l'homme et delà société. Et qu'importe la doctrine, on ne pense qu'aux conséquences qu'elle peut avoir ; et qu'importent même ces conséqueaces dans un avenir éloigné, pourvu qu'elles abattent dans le présent les obstacles au progrès des esprits, à la destruction des pré« jugés, à l'abaissement des pouvoirs retardataires, enlin à l'élévation de la pensée libre de l'homme, de la morale naturelle, et de la simple et utile étude des formes et des êtres, au-dessus d'un dogme symbolique avili, d'une morale égoïste ou dévote et d'une science; immobile dont les axiomes sont des chaîne^? Aussi Condillac occupe-t-il une bien petite place dans ce siècle prodigieux qu'on ne peut juger sainement qu'en se rappelant que beaucoup de mal est quelquefois attaché à beaucoup de bien dans le monde imparfait où nous vivons. Nous avons dit qu'il fallait à ce siècle des principes bons ou mauvais, mais enfin des principes, et que la .critique indépendante et isolée eût été nécessairement insuffîsante et peut-être impossible. La science générale fut donc systématisée. Elle le fut aveuglément, mais, encore une fois, les grands esprits du temps ne s'en occupaient guère et peut-être pourrions-nous montrer qu'ils la méprisaient. En tout cas les variations métaphysiques de Voltaire, les opinions indépendantes de d'Alembert sur des points qui semblent au premier abord avoir dû être des points de foi pour les philosophes (4), et surtout l'antipathie de Rousseau pour le sensualisme dont il comprit très-
(1) Wy ayant aacun rapport entre cba<{ue senntion et l'objet qui Tocearionne, on dq
bieA lé faible (i), suffisent pour nous prouver que les idées de Condillac et de ses élèves furent des auxiliaires pour les véritables et sérieux lutteurs du dix-huitième siècle, plutôt qu'elles ne furent le sujet même du combat. De là vient que nous reconnaissons devoir tant à ce siècle et à ces lutteurs dont nous parlons, et que cependant notre philosophie est en pleine réaction contre leur doctrine avouée. C'est en tant qu'aveugle machine de guerre que nous considérons le sensualisme condillacien comme ayant fort utilement manœuvré ; et si les théologiens n'ont pas eu la vertu de le ruiner, nous en concluons qu'ils étaient alors sans force et sans intelligence de leurs propres principes, ou même entraînés à leur insu dans la sphère générale du mouvement, et qu'ainsi la machine était infailliblement utile et devait réussir.
6. Nous n'avons pas entrepris ici une histoire de la société française, de sorte qu'il nous est impossible d'insister plus longtemps sur le vrai caractère du progrès au dix-huitième siècle. Mais nous pouvons déduire de ce qui vient d'être dit, que la métaphysique proprement dite y a peu d'importance, et nous expliquer par là sa faiblesse radicale. Yol taure, Diderot, Rousseau, d'Alembert ne sont pas des métaphysiciens; la science générale ne les a nullement préoccupés, et une classification purement secondaire et pour ainsi dire laïque des branches de la connaissance humaine est le travail le plus philosophique de celui d'entre eux qui eût été le plus capable de produire une doctrine (2). Or, ce travail a précisément pour objet de nier la possibilité d'un système absolu, et, par suite, de ramener la philosophie à l'étude des faits en tant
moins auquel uotis b rapportons, il ne parait pas qu'on puisse trouver par le raisonnement le passage de Pan \ l'autre. Il n'j a qu'une espèce d'instincti plus »dr que la raison même» qui puisse noos faire franchir un si grand intervalle. L'Ame n'e*t rien de matériel et M peut être resserrée dans aucune limite ni placée dans aucun lieu de l'espace ; on ne doit (wint considérer le corps comme la contenant, mais seulement comme limitant l'étendue de RUitièr* dans laquelle il lui est donné de sentir. — Celui qni conçoit les choses ainsi et ne se représente pas l'âme enchaînée dans le corps comme un prisonnier dans son cachot, comprendra facilement comment elle peut emhrasscr toute la nature dans ses peroepliona, et ne s'étonnera plus que des limites soient imposées & ses connaissances. ( D'Alemliert, Eney» elopédici art. Corps.)
(1) JYûUs eh réfutation du livre de l'Esprit 4*HeWèllus, dans les œuvres divei ses de Rousseau.
(2) B^AUmbert, Discours yn'h'minaire de VEncyclopèdie et EUtnents de vhilotophîe.
5î0 MAi\UEL
que tels et de leurs rapports, sans s'élever aux causes fondamentales nî aux questions d'essence et d'origine première. Ainsi, d'Alerabertfut un grand mathématicien, c'est-à-dire, selon lui-même, un grand philosophe, dont les découvertes n'ont du moins pas été exposées à être niées par ses successeurs. Voltaire et Diderot furent, grâce à leur génie si actif et si hardi, les plus redoutables adversaires du passé, et il importe peu de savoir si l'un fut sceptique ou déiste, l'autre déiste ou athée, si Newton eut sur l'un une influence plus ou moins durable, Hobbes, une grande autorité aux yeux de l'autre ; il suffit de savoir que tous deux enseignèrent Dieu et la morale, et que tous deux vouèrent une haine mortelle au christianisme abâtardi qu'ils ne pouvaient comprendre. Et quant au génie du grand Rousseau, qui peut savoir combien chacun de nous lui doit de vertu et d'inspiration, de grandeur et de noblesse d'âme, d'amour pour rhumanité et d'admiration pour la nature? Ne tenonsnous pas de lui un côté du sens religieux que Fénelon ignorait, et le vicaire savoyard, qui détruit à jamais la lettre de la religion vulgaire, n'élève-t-il pas l'amour et la connaissance de Dieu dans riiomme, sans pour cela le perdre dans l'infini? Or, Rousseau n'a pas de système ; Rousseau se contredit quelquefois, parce qu'il parle selon qu'il sent et qu'il aime ; et cependant Rousseau est le plus grand philosophe du dix-huitième siècle ; Rousseau a fondé dans nos cœurs, tandis que Voltaire, dont l'histoire et les tragédies pâlissent déjà, n'a laissé à notre plus haute admiration que cette satire acre et brûlante dont les ravages ont fait place à la liberté sociale que son siècle a eu pour mission d'ajouter à la liberté philosophique de Descartes.
7. Que dire maintenant de Condillac, qui, étranger au plus sérieux mouvement de son siècle, se borna à créer pour le servir quelques balivernes métaphysiques, et qui, mêlant à son impiété réelle un peu d'hypocrisie ecclésiastique, parvint à faire accepter de la plupart des esprits le système à la mode? Quelle importance peuvent avoir pour nous les élèves d'un maître si futile ? Quand le jour de la réaction arriva, le système avant de disparaître reprit la forme où son auteur l'avait trouvé dans Locke. Vattention vint s'ajouter à la sensation pour remplacer la réflexion que la sensation avait chassée, et cette heureuse modification donna quelques années
DE PHILOSOPHIE MODEBNE. 541
de plus de vie'au condillacisme (1). Ensuite l'introduction des travaux des philosophes écossais, plus tard et petit à petit Tinihience de rAllemagne, et Tétude de Leibnitz et de Descartes ont régénéré la philosophie.
Cependant nous devons suivre rapidement le développement du sensualisme et son application à la morale et à la politique. Dès que Téturle de l'homme a donné l'empire à la sensation, on comprend que Thomme lui-même s'efface devant la nature. Le matérialisme et le fatalisme se présentent invinciblement : plus de Dieu, mais un être matériel, multiple, doué de propriétés diverses, indéfîniment modifié par le mouvement et dont tous les changements sont liés par des lois que Fobservation nous fait connaître ; des animaux, produits de la matièrejet de ses lois, organisés pour certains mouvements, doués de la sensation et de tout ce qui s'ensuit, portés à se conserver eux-mêmes, et en général fatalement entraînés à tel ou tel changement selon les modifications -de la matière environnante; une morale qui est Tintérêt personnel bien entendu, c'est-à-dire analysé et comparé à l'intérêt général ; le mérite y qui se réduit à Vutile en même temps que la récompense ou la peine à une loi brutale ; la société qui devient une réunion d'animaux forcés, il est vrai, de s'unir par le besoin et de s'aimer par l'intérêt; enOn l'autorité, monstrueuse, sans doute, mais utile institution, dont l'intérêt de chacun peut surveiller et contrôler les actes ; et en toutes choses la raison et la volonté dispersées, détruites, sans unité ni principe, sans vraie connaissance et surtout sans amour; voilà ce quon appelle un gyslème de la nature^ et parmi les livres celui qui en est Texposition par excellence est demeuré sans nom certain d'auteur, comme pour mieux nous apprendre combien d'esprits cette horrible maladie avait envahis à l'époque où il parut (2).
Helvétius (3) avait particulièrement contribué à préparer la morale du système de la nature, et il n'avait fait en cela que doter le sensualisme d'une de ses conséquences naturelles. En effet, chercher la cause de la supériorité de l'homme sur les animaux dans l'organisation physique dont il est doué.
(1) Laromiguière, Leçons de philosophie.
(2) Syst, de la nat., par M. Mirabaud. Lond.i 1770.
(3) Helvétiiif, de PEsprit^ 1758. — De FBommê, flravra postb,, 1770.
confondre les progrès de la raison avec ceux de T industrie, attribuer aux passions matérielles et à Taniour-propre en particulier toute Téducation de Tesprit humain, soutenir enfin Fégalité naturelle des intelligences et placer toute notion morale dans régoîsme, n'est-ce pas obéir d'une certaine manière à la loi qu'impose le principe de Torigitie exclusivement sensible des connaissances et des facultés de Thonime? Il faut toujours, à ce qu'il semble, que la confusion du corps avec l'esprit, et de plus celle de l'amour de soi avec l'amour d'auttui, servent de base à un certain nombre de systèmes, parmi ceux qui naissent de ce principe.
Cette école eut aussi ses historiens. L'un, très-érudil assurément,* ne vit dans le christianisme que le côté matériel, le culte, la forme, et il prit pied de là pour confondre sa religion avec le paganisme sans tenir aucun compte de l'esprit nouveau attaché aux plus anciens symboles (!) ; l'autre, grand critique et vrai penseur, regarda misérablement les prêtres de tous les temps comme des imposteurs, et la religion comme une institution politique (2), et tout cela est venu jusqu'à nos jours.
8. A côté de l'école matérialiste dont nous venons de parler, et qui a son origine dans le sensualisme, il en est une autre, qui n'a jamais cessé d'exister depuis Descartes, et qui nous parait tenir de lui tout ce que les principes qu'elle emploie ont de spécieux sous un certain rapport. C'est l'école mécanique. Qu'on étudie en effet la physique de Descartes, qu'on oublie la méthode et qu'on se laisse fasciner par la puissance créatrice dont Descartes lui-même douait la matière, qu'on regarde enfin cette matière comme Tunique substance et la cause universelle, on fondera une doctrine propre à représenter, pour ainsi dire, la moitié delà philosophie cartésienne. En effet, le système des idées purement intelligibles en est l'autre moitié ; et ceux-là seuls qui conservent le dualisme, soit en le scellant dans l'unité comme Spinosa, soit en l'expliquant par une harmonie préétablie comme Leibnitz, représentent dans son intégrité l'esprit du philosophe.
Or, l'école mécanique dut principalement ses progrès aux médecins, aux physiologistes, aux physiciens, qui, recevant tous
(1) Dupnis, Origine de tous /es cuUfS oureligion universeUetVmlIl.
(2) Volney, les Ruinest etc.
les jours, par suite de Tesprit antî-niétapbysique du dix-huitième siècle, une instruction moins profonde et moins générale, se laissèrent aller plus facilement aux préoccupations matérialistes. Le médecin Leroy, dont l'éducation philosophique avait dil être fortimparfaile,àen juger par les fautes que les aristotéliciens d'Utrecht lui reprochèrent, et par les représentations amicales de Descaries, nous a donné le premier exemple d'une chute de ce genre. Séduit, sans doute, par la facilité avec laquelle son maître expliquait les opérations de la vie organique dans un traité des animaux dont il s'était procuré copie, et qu'il avait refondu dans un de ses ouvrages, il étendit ce mécanisme jusqu'aux idées, et crut que Ton pouvait regarder Vàme comme un mode du corps, il alla même jusqu'à penser que Descartes avait déguisé sa véritable conviction, et s'attira, de la part de ce dernier, une vive et noble réponse. Enfin, lorsqu'il eut fait imprimer, après sa rupture avec lui, une thèse dans laquelle il prétendait expliquer comment nous pouvons penser et douter de Inexistence du corps par cette raison quHL en résulte seulement que nous ne pouvons pas dire alors que Vâme en soit un mode^ Descartes répondit que le mode ne peut être conçu séparément, mais seulement dans la substance. Alors les physiologistes n'affectaient aucun dédain pour la métaphysique; ils l'attaquaient même sur sou terrain et se faisaient battre (1).
L'ignorance a toujours suscité le matérialisme dans les temps, modernes. C'est aussi dans ce sens qu'il est sorti de la doctrine de Descartes; car tout ce qu'il y a d'ingénieux dans le système de Lamettrie (2), coryphée des matérialistes, est dû à l'invention de Descartes qui, par son explication des fonctions naturelles des animaux et de l'homme, a tracé un plan complet de physiologie. Mais il importerait de se rappeler que ce n'est là qu'un côté de l'univers, celui de l'esprit tourné vers la matière pour explorer ses mouvements et ses lois ; car sans l'esprit lui-même tout retombe dans le gouffre de la mort ; retendue n'est que de retendue ; elle Ipeut être mue, mais elle ne spé* cule pas.
Le Système de la nature a, comme les théories de Lamettrie,
(1) Deccartes, Lellrts, I, 96, 98, 99. — H. Regius, Fundomenta physicœ. (î) Lamettrie, Œuvres philosophiques : Traité de l'âme, l'Homme machine, Pjirt de jouir, etc. 1740-1750.
beaucoup eniprunlé à la physique de Descartes, mais les recherches des sensualistes sont certainement pour quelque chose dans tous ces ouvrages. Au contraire, il semble qu'à mesure que Técole mécanique s'est fortifiée, elle s'est rapprochée de sa première orij^ine. Ainsi le traité de Cabanis, qui nous présente à soa upogée,et avec toute la rigueur qu'une physiologie très-avancée peut lui donner, la doctrine mécanique pure, rappelle à chaque instant les théories du monde etderiiomme de Descartes. Les esprits animaux ne font que changer de nom : ils deviennent la sensibilité^ dont le siège est dans les nerfs et dans le cerveau (1). Cette sensibilité se jette-t-elle abondamment dans certains canaux, elle diminue dans les autres, et ainsi la douleur peut quelquefois n'être pas sentie. L'organe sensiuf a la faculté d'entrer en action par lui-même et de recevoir les impressions dont les causes agissent immédiatement dans son sein (2) ; la matière est susceptible d'acquérir un grand nombre de propriétés entièrement nouvelles par Teftet des combinaii^ons que le mouvement doit toujours amener (5). Tout cela c'est de la physiologie cartésienne pure, sauf que l'on ne part pas de notions claires et distinctes et que l'on attribue à la matière des propriétés qu'on ne conçoit pas bien. Alors on doit supposer qu'elle a originairement plusieurs de ces propriétés^ sans quoi il ne s'établirait entre ses diverses parties que des rapports mécaniques, ce qui fait qu'elle n'est plus la matière, et qu'il faudrait la nommer autrement, ou bien on doit se résigner à -comprendre comment une élasticité, une attraction qu'on lui ^ attribue déjà très- gratuitement peuvent à la longue se changer en sensibilité, puis en facultés d'abstraire et de généraliser. IVIais une fois qu'on a pris son parti, on comprend parfaitement que le système sensitif réagisse sur lui-même pour pro' duire le sentiment, et sur les autres parties pour produire le movvement ; ou que le cerveau digère les impressions et fasse la sécrétion de la pensée (4). Cabanis sentit cependant qu'il fallait aborder nécessairement la métaphysique, et que son système ne pouvait être justifié que par un panthéisme à l'égard duquel il ne jouerait qu'un rôle accessoire et sous un certain
(1) Cabanis, Rapports du physique et du moral de P homme, t. I, page 143*
(2) Id., id., pag« 142.
(3) Id., t. II, page 554.
(4) Id., t. I, page 145.152.
DE PHILOSOPHIE MODRRr^E. 5^3
point de vue des choses (1). Rendons grâce avec tous les philosophes de nos jours àMaineBiran,qiii rendit la vieille philosophie à la France (2), et à tous ceux qui depuis lui ont mis ' obstacle par leurs publications, par leurs recherches et par leur enseignement, à ce que Ton pût encore une fois dans l'avenir s'emparer de la moitié des idées d'un grand homme et triompher de l'ignorance de l'autre moitié.