‹ Manuel de philosophie ancienne (volume 4)Chapitre 82 sur 94 · DE LÀ PHILOSOPHIE NATURELLE AU DIX-HUITIÈME SIECLE · texte numérisé non relu

DE LÀ PHILOSOPHIE NATURELLE AU DIX-HUITIÈME SIECLE

\. Nous avons exposé le système de philosophie naturelb qui se déduit de la philosophie générale de Descaries, et noui avons suivi ses développements historiques ; mais de même que le principe de l'origine sensible des connaissances humaines remplaça au dix-huitième siècle le principe de la méthode cartésienne et la doctrine des idées, de même aussi se dévoila dans la physique une nouvelle tendance en accord avec le principe sensualiste. En effet, quand le point de départ de la science est, dans les idées de l'esprit pur, une physique purement mécanique, fondée sur les définitions de la matière inerte et du mouvement, peut prévaloir ; mais quand ce point de départ est dans les données des sens, il est de toute nécessité que la notion de matière soit accompagnée de certaines propriétés sensibles, et de là vient que la physique des propriétés^ et, comme tendance, la physique viialisie que nous avons opposée à la physique mécanique, se présentèrent naturellement, pour être exploitées, aux savants du dix-huitième siècle.

Le génie mathématique de Newton et cette volonté ferme de mêler à la recherche des faits par l'expérience la recherche des lois de nombre et de figure qui régissent les faits, volonté par laquelle il unit en lui l'esprit de Galilée à l'esprit de Bacon, lui donnèrent la forlune de découvrir la loi générale du système du monde. Aux rapports géométriques que Kepler avait décelés dans les mouvements des grands corps de l'univers, Newton en ajouta un autre qui les embrasse et avec eux tous les mouvements terrestres delà pesanteur. Nous savt)ns ce

(1) Cabanis. Lettres posthumes h M, F.

(2) ConsiDi Notice sur Maine-Biran^ Frag. pbil., 1. II.

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que fut le mot affracriou dans celte découverte et ce que Newton * pensa de sa signification et de sa valeur; mais nous savons aussi que Locke fut amené par ce mot à demander si la matière ne penserait pas , Dieu le voulant ; et ce seul fait doit nous faire deviner rimportance que les savants hostiles à Descartes attachèrent à Tattraction comme exprimant un rapport sympathique naturel entre toutes les parties des corps, et rutilité qu'ils en tirèrent.

Ainsi Newton, qui n'avait prétendu découvrir qu'un fait on plutôt qu'une loi mathématique à laquelle obéissent une infinité de faits particuliers, fut au contraire proclamé créateur d^un nouveau système de physique, et par cette raison devint bientôt populaire en France où il chassa Descartes, d'abord de l'opinion des nouveaux philosophes, ensuite de l'opinion de l'Académie, enfin de renseignement \\ ) .

2. La découverte du principe de la gravitation ne fut pas le seul titre de Newton à la domination scientifique du dixhuitième siècle : il faut y joindre sa théorie de la lumière quMl appuya sur des faits nouveaux d'une extrême importance. Chancelant en physique sur les questions de principe, ainsi que nous Tavons montré précédemment (2), il ne se contenta pas de chercher les lois de ces faits et leurs causes prochaines, il n'expliqua pas non plus uniquement leurs causes générales par certains mouvements de matière, mais il fit appel aux qualités mystérieuses, occu//e«, comme on disait alors, des particules matérielles. En un mot, il prononça une seconde fois le mot attraction, et par là fit un pas de plus dans la physique vitaliste.

Newton, dans son Optique^ commence par exposer méthodiquement des expériences ; il prouve l'inégale réfrangibilité des rayons solaires, et déduit tous les faits qui s'y rattachent ; il demande ensuite si les royom de lumière ne seraient pas de fort petits corpuscules élancés ou poussés hors des corps lumineux (3), et il explique en général par des ailr actions à de très-petites distances ou par des répulsions (qui sont des attractions négatives ) les divers phénomènes auxquels la lu-

(1) Voltaire, Eléments de la philosophie de Neivlon mise à la portée de tout le monde. Il parnt une infinitë d'onvrageB polëaiiques en g^néral'peu profondes sur la plij^ tique de Descartes et sur celle de Newton k l'époque de l'iotroduction en France de cette dernière.

(2) L. IV, cliap. 6, art. 9.

(3) Newton, Optique, 1. III, qucst. 29.

niière donne lieu dans les corps (1). Si cette théorie s^est sou< tenue jusqu'à nos jours, c'est grâce à plusieurs petites hypothèses que ses partisans créaient tout exprès pour rendre compte de chaque nouveau phénomène qui venait à se présenter, tandis que la théorie mécanique a fmi par prévaloir, ainsi que nous Tavoqs montré en son lieu. D'ailleurs de puissantes objections ont été faites à la théorie de Newton dès son origine (2). Qu'est-ce en effet que ce corps qui s'élance éternellement du corps du soleil sans l'épuiser ? que sont ces particules qu'il faut supposer sans densité, puisque Newton veut que les espaces célestes soient vides (5) ? qu'est-ce que cette'.substance douée de qualités occultes pour attirer ou repousser les corps, se changer en eux ou les changer en elle (4), et qui cependant ne sait agir en nous que par des vibrations à la manière des particules de Descartes ? enfin que signifient toutes ces idées qui expriment des facultés de l'esprit, choix, préférence, antipathie, quand on convient que l'attraction peut être produite par impulsion (o) ou par d'autres moyens inconnus, et que l'on professe ne pas vouloir d'hypothèses, mais des raisonnements fondés par induction sur des expériences et des observations ? Qui justifiera cette induction de poser des principes incompréhensibles, et n'y a t-il pas là une contradiction évidente ? Enfin l'inégale réfrangibi- Hté de la lumière devait, à ce qu'il semble, s'opposer à ce que la cause générale de ce phénomène fût considérée comme un corps sut generiSy puisqu'il faut alors admettre autant de fluides qu'il y a de nuances dans le spectre solaire ( le nombre des couleurs n'étant que très-arbitrairement réduit à sept), et, par conséquent, une infinité de fluides. Au contraire, les modifications survenues dans un même mouvement rendent facilement compte de la multitude des couleurs, comme dans Tacoustique de la multitude des sons (6).

(1) Newton» Philosophîoe naturalis prîncifflamathemaiica,

(2) Euler« Opuscula yarii argumenli, et Unygbens, Traité de la lumièie.

(3) Newton, Optique t l. III,que«t. 28.

(4)Id, quett. 30.

(ô) Id., ib.

(6) Les sept couleurs du spectre ont été aasimilëes aux sept notes nubicales par le père Gastel ( Optique det couleurs, 1740 ), qui a très-ingtfnieuscinent développes sa comparai- «m et entrepris de curieuses recherches sur les couleurs arliTicielles. Il j a encore beau- Coup k faire sur ce sujet ; mais quoicpi'on pmsae découvrir par U suite, il est dair que les

3. Après queNe\vton eut ainsi donné cours par son optique à un .fluide impondérable doué de propriétés particulières, d'autres fluides, dont il n'avait fait qu'indiquer Texistence, servirent à grouper les nouveaux faits acquis à la physique. Le fluide électrique, le fluide magnétique, le fluide calorifique accrurent peu à peu leurs domaines, et Ton expliqua autant que possible les phénomènes par des actions attractives ou répulsives que Fonsopposa elles-mêmes suffisamment expliquées ou claires de leur nature. L'attraction fut aussi introduite par Newton dans la cliimie, mais elle n'eut pas la vertu de rendre plus aisée l'investigation des mouvements qui se produisent pendant les combinaisons, et leur réduction à des lois fixes. L'affinité élective n'a conduit les chimistes qu'à des classifications de substance qui sont d'ailleurs suffisamment indiquées parles faits seuls. C'est la balance de Lavoisier qui a créé celte science en soumettant son objet au poids^ au nombre et à la mesure

Cependant nous ne critiquons ici la physique de Newton que sous le rapport philosophique, et nous reconnaissons qu'elle a d'ailleurs puissamment servi aux progrès de la science. En effet, ce fut beaucoup que de ramener tant de faits à quelques faits primitifs, même hypothétiques, et d'appliquer l'algèbre et la géométrie à régler et à prévoir lès phénomènes conàplexes de la physique terrestre. Or Newton est certainement le seul auteur de torit ce qui a été fait dans cette voie depuis la publication de ses principes jusqu'au jour où nous sommes. Les théories de Laplace et de Poisson, tout comme les recherches les plus nouvelles, soit empiriques, soit mathématiques, ne sont que des conséquences très-naturelles de ces idées. Continuateur de Bacon et de Gassendi, Newton se plaisait à distribuer la matière en atomes, mais il ne donnait leur existence que comme une hypothèse ; il regardait les propriétés qu'il accordait à ces atomes conmie d'autres hypothèses que l'induction indique et qu'elle ne peut démontrer ; mais, sans scruter les causes, ce que d'autres que lui pouvaient faire, il croyait avancer la science en liant mathématiquement une infinité de phénomènes à deux ou trois principes demouvement (1).

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