‹ Manuel de philosophie ancienne (volume 5)Chapitre 36 sur 46 · MÀ9[U£L · texte numérisé non relu

MÀ9[U£L

était probàblemeût dialogué ; et le disciple de Parmériide y reddait avec usure aux partisans de Vé pluttklitê les àccusatioils d'àbsiitdité cjue ceux-ci portaieilt cohtre les partisans dfe l'unité [h). Agé de quarante ans, Zéndn visita Athènes avec soH mallt^e (2). Il fut certainement Tune des principales causés delii rencohirfe dés deux écoles , et par suite de l'extension de TespHt philosophique. Ce subtil et profond pehseûr porte dans la vie l'ardeur guert-iéré qui le distinguait comme philosophe et se rendit ithniorlél pai^ une résistance héroïque à la tyrannie (3).

X. L'unité de l'être étant la thèse adoptée pa^ Tècole d'ÉIéé, il était naturel que Zenon cherchât à prouver l'impossibilité de là pluralité. Or ce résultat était atteint si; s'attachant aut deux modes d'existence de l'être, le tedipâ et l'éspàcë , il përvériëlt â thdhtrer que leur division en fait est une chose Impdssiblô. De là résultait aussi que le mouvement n'etisté pas, puisqu'il sbt)p0se là divisibilité des continus dans lesquels il semble âvoib Hëu«

Voyons d'abdrd comment 2ênon établisëaii eh général l*ittipossibilité de la division du cdhtinu; « Si l'être est divisible^ disait-il, » il est divisible à l'infini; et jamais l'utiité he î)eut êt^e dbte- » nue (4); Par conséquent, la pluralité et lëâ choses soht à Isl fois r> grandes et petites, et infinies, dàds TUn et dàds rauti-e géhhe. « Que Ton suppose, për exemple, Un corps divisé feh dmk parties » égales; que l'on fasse la même supposition éuf sa moitié, et n toujours ainsi de suite : ou il restera finalemeht uti petit indivi- » sible» et le corps se composera de petites parties eri nombre » infini, et sera j par conséquent, infini; où il ne restera rieil, et » le corps se composera de rien et ne sera rieh (5). Le hotion dn » point De peut servir en aucune hianièfe à résoudre la question ^

(1) Platon, ParménidCf p. 9.

(2) Id., ibid., p. 6.

(3) Soumis & la torture, il révéla comme ses complices les amis du tyran, puis le i^raii lui-même ; furieux enfin de Timpassibilité proloâgéte des cièsifttants, il se coupa la langue arec les dents et la lui cracha à la face ; le tyran fut alors tué. Tel est le récit de Diogène ( Vie de Zenon, ix, S7), d'après les Suûeetsions d'Antisthène.On a d'autres versions de cet évéuement.

(4) Alexandre d'Aplirodisée, dans Simplicius, Physique^ i, 81.

(6) Eudème et Porphyre, dans Simplicius, Phys.y i ^31. Ëudème, tei^ris en cela par SimpUdus, n'aperçoit pas dans le raisonnement de Zéndn une réduction à l'absurde.

» parce que i^«poil)t, q^j, pprsoQ af^flition oq pQf 9a aouslraetien, » n'augnipntp ni fie dimiQU0 Têtpe, pe pevit être envisagé comme » uneupité (1). Ce qui i^'a ni grandeur, ni épaisseur, ni aucune » niasse, n'pst pas ; et $i cela se joint à quelque a^tre cbqse, cela » ne peut la faire p)us grande ; ni la faire plps p^tite, ci cela se » retire, puisque cels^ ^*es( p^s(2). » Ainsi ce| argument mène à conclure ^ lafoj^ que }*être pst ipf|ni q\ qu'il e^t nul : infini, parpe qu'il se forme d'une ipfinité dp p^fUes; nul, parce qu'il |e forme d'éléments sans grandeur. Un sfutpe afgqn^^nt permet ^nm de regarder Têtre à l^ fois comi;ne fiqi et ippnj en nombre, sj |a pluralité existe, a S'i) y a plpgipurs choses, dit Zenon, il est né- » cessaire qu'elles soient en certain nombre, ni plus ni mpjps que » ce nombre, et finies, par cpnséqueqt ; et cependant, s'il y a pln- » sieurs choses, des étfe^ différents se présentent tQHJour^ entre » elie^ cpmme interfnédjajres, et en^rp ceux-ci paraissent des in- » tern^édiair^s pouveajix, et de la sorte il en existe une infinité (3).»

La même irnpossibj|ité ^'appliqu^ évidpininent au t^mps et à toute grfindeur continue en générai. I| eu résulte donc apssj que le mouvement est impossible, puisque le mobile devrait ou de* meurer immobile à sa place, pu parcourir, soit dans le (en)ps, soit dans l'espace, une inlinité d'intermédiaires, ce qui est incompréhensible. Les quatre arguments célèbres de Zenon ont pour objet le développement de cette pensée , sauf le quatrjèn^e , qui est particulier au mouvement et qui relève dan^ la x\Çi\\9,^ de ce phénomène un autre genre d'illt|sion.

XL Le premier argument établit ria|ppssibilité du mouvement, par la raison toute simple que le mobile dpit parvenir aii mi|ieu avant de parvenir à la Cm ; or, avant le milieu est le P^iljen 4u milieu et ainsi de suite. En d'autres tprmes, les inSnis dqnt la grandeur se compose np ppuvenj pas être parcqurps et toup/ies suppp^sivement dans up ten^ps fini, donc il n'y a pas de mouvement' (4)-

Le second argument ne diffère pas au fond du premier, ainsi qu'Aristote l'a remarqué, mais feulement par la manière tragi-

(1) Eudème, dans SimpUcius, i, 21.

(2) Zenon d'Élée, dans Bimplicius, i, 3^.

(3) Id., ibid.

(4) Àrisfote, Phys.y \i, 2 et 9; et SimpHciiis, Phya.^ vi, 19.

que dont il est exposé et par le mode de division de la grandeur qui n'a pas lieu en parties égales. Achille, qu'Homère appelle le héros aux pieds légers, non-seulement n'a pu atteindre Hector, disait Zenon ; mais il n'atteindrait pas même une tortue, le plus lent des animaux. En effet, pour que le plus lent puisse être atteint par le plus vite, quelle que soit la distance qui les sépare, il faut que cette distance soit d'abord franchie ; mais, pendant ce temps, le fuyard prend nécessairement une certaine avance, qui doit être de nouveau franchie par le poursuivant, et ainsi de suite à l'infini, tellement que ce dernier est toujours séparé de son but par un certain espace, et n'arrive jamais (4).

Le troisième argument a pour objet de prouver que tout mobile est en repos en même temps qu'il se meut : la flèche qui vole est immobile. S'il est nécessaire en effet que toute chose se meuve ou se repose tandis qu'elle est étendue sur l'espace qui lui est exactement égal, comme il est certain qu'à tout instant indivisible, à tout maintenant, un mobile est étendu sur un pareil espace et qu'il ne peut pas s'y mouvoir, il y sera toujours , et partant il demeurera en repos (2).

Enfin voici le quatrième argument tel qu'il a été restauré d'après les expositions obscures des anciens (3). Représentons-nous une coulisse ou rainure dans laquelle puissent glisser l'une sur l'autre deux règles, égales en longueur, et chacune égale à la longueur même de la rainure. Supposons que chacune de ces règles soit à moitié engagée , et qu'ainsi elles se touchent par leurs extrémités; enfin qu'elles commencent à se mouvoir l'une vers l'autre de la même manière. Au bout d'un certain temps, les deux règles se trouveront exactement appliquées Tune sur l'autre, et cependant l'une d'elles, celle qui est inférieure, aura parcouru seulement la moitié de la longueur de la rainure sur le fond de laquelle elle glisse, tandis que l'autre, qui est au-dessus,

(1) Aristote, Phys,, vi, 9; SimpUcius, PAy«., vi, 76; et Thémistius, Phyiiquey VI, 70.

(2) Aristote, vi, 9; et Simpliciu», vi, 75.

' (3) Bayle, DiiUionn. critique^ art. Zenon, F; Aristot., loc. cit.; Eudème, dans SimpUcius, VI, 82 ; et Thémistius, Phys.^ vi, 73.— Ifoas dégageons de quelques circonstances indifférentes l'exposition de Bayle, exposition qu'au surplus il ne tarde pas lai-m£me à présenter pins simplement et plus généralement.

aura parcouru , )e long de la règle inférieure , la longueur entière de cette règle et de la rainure. Il suit de là que dans le même tenops des espaces inégaux auront été franchis , ou , ce qui revient au même . un même espace dans des temps différents ; ou encore que l'espace sera égal à sa moitié et le temps à la sienne (\),

Ce n*est pas ici le lieu d'examiner les objections qui ont été opposées aux arguments de Zenon, et moins encore les diverses solutions qui en ont été données; ce serait faire Thistoire même de la physique générale, et, jusqu'à un certain point, de tous les systèmes de philosophie. Remarquons seulement que la réfutation la plus spécieuse qu'on ait donnée des deux premiers, et qui se fonde sur ce que le temps se divise de la même manière que l'espace (2) est absolument sans valeur quand on songe que, suivant l'esprit de l'argumentation de Zenon , le temps devient infini comme l'espace par suite de celte division. Aristote n'avait pas commis cette faute. Quant au troisième, Aristpte et ses commentateurs prétendent qu'il cesse d'être probant dès que l'on refuse d'admettre des instants indivisibles ; mais en cela ils ne pénètrent pas au fond même de l'argument, qui consiste à mettre en contradiction les sens, qui témoignent de la réalité du changement de lieu, avec la raison, qui ne peut concevoir le corps que dans un espace ou dans un lieu qui lui est coégal en quelque sorte , et jamais dans un état de passage qui n'aurait rien d'intelligible. Le quatrième en6n, le plus méprisé de tous, qu'Eudème séparait des autres comme tout à fait sophistique et que les commentateurs ne comprennent pas, fait ressortir la nature toute relative , et par conséquent illusoire , du mouvement , qui change selon que le mobile est comparé à d'autres mobiles ou à des corps supposés en repos. Cette diversité du point de vue sous lequel Zenon considère le mouvement de son mobile, au lieu d'être le vice de son argument en constitue au contraire toute la vertu, tant qu'on ne peut définir d'une manière absolue le changement de lieu ; or la philosophie en est encore là et y demeurera toujours.

(1) Il est clair aussi que'la règle inférieure aura parcouru des espaces diffé* rents dans le même temps, Tun par sa surface de dessus, l'autre par sa surface de dessons; c*est là Texprcssion la plus simple de la difficulté.

(2) Simplicius, Phys.y vi, 19, et un grand nombre de modernes, sinon tons.

^\\, 4 Tp^pRiple (le Parrpénide, leur mnîlpfi, et pï^nsdQqle ayec la liberté d'esprjt cqncédée pour les chqse^ de, l'ppjpipn, Mélisse ^t Zpnoi^ essayièrent de cQn^trpir^ un systèni^ prQ|}ablQ (le pfiysjqpp. Zenon écpvjt une expo^itipn d'SmpétJocle (|) destinée sans ^Qufp à fQrnaef: uqe ^lli^npe gRtrg 1^ plîysjqne plMf^litaic^ e^ la (|fictrjp^ de rqnité. l^élisse ^HJvait les piêraeis qpiniqpç. Tpus d§px pqraissenf ajpsi avojr transforpi^ leiir tput imn^Pbile en pp ppincipe den^cçssité directricp, lui £|ypir dpnp^wpP roatièreforn|^p,spitdp gpatfe, ^pjt flp deux éléqapntg , lîypptWse§ qpe ppqs verrqn^ cppyenir louées deux à Çippédqcle , ^t finfm «lyoir placé dans ces éléments depx caus^^ irpmédii}t()a de changement et d'aç|.ipn, l'Arpitié et la Qiscûrd^ ('^)< f<e principe niystique dp la pl}ilpsqphie d'EïppécIqcle du|; se trouver sepl exclu de cet accord , il ^tajt rernp!£|çé dans l'esprit cjes^léates par l'jcléq pure et nue de ]'i|nit^, tandis qu'Bmpéfjqclp gyait puisé des crpyances différentes à une source pythagoricienne.

l.a tranchante dia|ectiqi|q de Zenon , terrible instrpnient de guerrp avec Jequei jl leffassa s^s cqpf^fnporains , fit pepr mèmP aiix générqtiqps qui le sujyjreql, et niérita le§ (^|oges fie Tinipp Iq sceptique (3). pptte fjiaj^ctjqfie ^v\\. faire croire à sop sçepticisn^q bien plq^ epcore qu'à celui de spp maître. « Dites-moi ce qu'est l'un , lui reprqchajt-op d'avojf fli|; , jpt je ypus ^pppepdrai ce qp^ sont les ^ijtres qjioses (4) ; » mais ce défi était encppe un argumepf par lequel il péduisajt |es pluralitairqs ^ c])^rcber Tupité (laps |Q division de leurs éléments sans popvojr la repcontrpr jamais (5). Sans aucpp doijte, Zenon avait l'idée de l'pn ; mais trouver l'up daps la palure, voilà la difï}cuUé; et Zépor), sur ce ppipt , étî)jf sceptique copiipe Mélisse et çopipie parménide : i| voyait pf|rtqul des assemblage^ qui s'agrègent et se désagrègent; ipais l'être, mais l'un, jl ne le saisissait nulle part (6); dans l'idép f|u corps,

(1) Saidas, Lex.^ art. Zenon.

mi Stobée, JEcloga physicaj c. i; Philopon, Commentaire ^e la physique (^'A" ristote ; et Diogène, Vie de Zenon.

(3) Timonle Sillographe, dans Diogène, loc. cit., TX, 25.

^4) Eudème, dans Simplicius, Physique^ i, 21 et 31.

(r>) Simplicius, loc. cit., i, 31.

(B) Delà un système de nihilisme que Zenon opposait aux pluralltaires comme réduction à rabsUMe^'etqùi à été pi^is aU sérieux. (V. Aristote. Métaph.^ lii, A ; t't Bayle, Zenon, E.) '

niqltjpl^ en li^i-^)^^^, d^pg p^Ue idu temps et de TpapsicQ dividiM^i, dans cejlp du mouveinent réel , il trouvait de^ contradiptioDs pu des illusipqs n)^nifes(es e( il les relevait par ses quatre £|rguipeQt§. L'pxisteqoe du lieu , cpndition pécessaire de c^lle du corps , il la taxajt aussi d'être ipcqpf^prébi^nsible, par la raison que;, si ]^ lieu e^t, il fJQjt ^tre que|qi|e pai:t, c'est-à-dire dans un lieu , ej ainsi de suite à\ y\i\^ïxï (\ ). Enfin, Zéppn ne trouvait pas d^qs les t^mpigiiag^s dqs sens c^tt^ sqite et cpt sqcprd , ^igne^ indisp^nsQ|)|^p du vr^i. « ^i un gpain de millef qiaj torpbg rQnd un son, dero^nd^i^-il , la raillièpe partie ^e ce gp^ift en repdm-t-Qlle up? Jîon, ^an$ dputp. CepepiJant une mesure de pille grqins en rend bien pr , ppprqpoi ce d^f^p(; de prppprlion (2)? ») Ajoptpns à tout cela les variatjqps continuelles de |a cppnaissance sensible , si bjep relevpps par I^élisse , et nous aproqs d^termipé Iq sphère pu s'ei^erçait le scepticisme de {énon d'Êlép. En résumé , trois gr^pde^ choses naquirent dans cette école, la plus fprlp dp Taptiqpi^é : la rpé^l)ode dia|^p(iqqe s^vpQ Parp^éinide, la d^Qtripç absolue de l'pnité et Ip p£)ntl)éisn)p r^tipppel 9vpc M^I^^P) P^fio, avpç Zenon , le scepticisme par l'analyse des contradictions de l'e^pé^ riencp et de \^ raison.

Épp^E EMPIRfQUp. r- QE|J1LIÈ91E 3ECT(0N : DUàLITÉ QS I^'ITHI^.

KMPPPQGLE.

I. Il nous paraît naturel c^ue dans ses premiers efforts l'esprjt humain se soit proposé de découvrir le nombre et la nature des êtres et leurs premiers rapports, sources de tous les phénomène;; de la vie. La philosophie, dès qu'elle existe, croit atteindre à la raison même de ce qui est, ou du moins à son essence intime et nécessaire; et l'esprit se repose dans cette connaissance, souvent faible et bornée , sans prévoir le cercle immense qui lui reste à parcourir dans la suite des âges. En l'absence d'une méthode assurée, nous avons vu les philosophes ioniens s'élever simplement à la notion de l'unité dans le monde, concevoir au sein de

il) Aristote, Phys., iv, 3; et Simplicius, PAy«.,iv, 28. (2) 4ristote, PAy«., vu, 5 ; e% Simppcius, PAy*., vii, 37

cette vivante et mobile unité la multiplicité des choses, et fixer à la fois le phénomène , sa nature et sa cause dans un principe matériel et sensible, qui en est Fenveloppe et le sujet. Maintenant la notion de la pluralité va se présenter à Tintelligence avec plus de force; on la réalisera, on lui donnera pour ainsi dire un corps, et le monde sera conçu comme divisé en éléments distincts , de telle sorte que les êtres, dans le règne du temps, se séparent, s'individualisent et parviennent à conquérir une ombre de liberté. On devra rapporter alors aux combinaisons des divers éléments ce qu'auparavant on attribuait à la transformation d'un seul ; alors aussi un grand progrès pourra s'accomplir; et ce qu'Anaximandre, le chef de cette école, n'avait pas aperçu , un siècle après lui, frappera vivement l'esprit de ses disciples. En effet, dès qu'on a reconnu dans l'univers des êtres isolés et doués d'une certaine force et d'une certaine indépendance, l'idée d'une ou de plusieurs causes d'ordre et de mouvement doit se présenter, ou même la conception nette d'un seul être supérieur et distinct , qui règle , ordonne et dirige, et dans la multiplicité crée l'harmonie.

Mais, dans cette branche môme de l'école empirique , il y a lieu d'établir une importante division. En effet, tout en concevant les êtres sous l'idée de matière et d'objet , et tout en admettant leur pluralité , le philosophe peut regarder leur nombre comme fini et déterminé, binaire, par exemple, ou comme infini ; il peut se représenter la cause du changement et de l'ordre comme inhérente aux éléments, ou comme un entendement séparé ; il peut regarder les éléments comme doués en eux-mêmes des qualités que nos sens leur reconnaissent, en réduisant toutefois ces qualités à un petit nombre , et en expliquant les autres par la vertu des combinaisons , ou compter un nombre infini de ces qualités et de ces qualités naturelles. Nous étudierons ces deux systèmes, et d'abord le premier, celui d'Empédocle.

II. Il y a deux hommes à étudier dans Empédocle : le physicien et le mystique. Vivant au cinquième siècle, contemporain des grands pythagoriciens Philolaiis , Archytas ; Sicilien , c'est-à-dire comme eux dorien et de la seconde patrie de Pythagore ; contemporain aussi d'Anaxagore et de Démocrite, et presque de Socrate;

regardé comme un disciple du vieux Xénophane ou de son élève Parménide; imitateur zélé d'Anaximandre. (1) , il porte en lui quelque chose de l'esprit de tous ces hommes, des anciens et des nouveaux. Les rapports de sa pensée avec la pensée pythagoricieone, rapports d'ailleurs incontestables en présence de sa doctrine, sont confirmés par une fable , d'après laquelle il aurait été chassé de Tiostitut de Pythagore pour avoir le premier divulgué le dogme secret (2). Mais, poète plus que savant, demeuré étranger aux mathématiques et au système des nombres, et étranger aussi au rationalisme et à la dialectique serrée de Parménide, il ne put emprunter à Pythagore et à Xénophane qu'un mysticisme, qu'il fit servir à corriger les défauts de la doctrine ionienne et empirique. Ainsi, nous chercherons d'abord à connaître dans Empédocle le physicien et l'élève d'Anaximandre ; puis nous passerons au mystique, et nous envisagerons l'homme en lui-même. Les éléments d'Empédocle, au nombre de quatre, sont ceux que la plus simple observation de la nature révèle d'abord à la fois comme les corps primitifs et types des autres, et comme les premiers agents. Ce sont ceux qui ont joué de tout temps un si grand rôle dans la physique. Trois d'entre eux , sous les noms de terre, d'eau et d'air, représentent en réalité les trois états d'agrégation et de consistance de la matière ; le quatrième, envisagé dans ce phénomène qui a semblé si grand aux hommes des premiers temps , dans le feu , est â la fois la chaleur, principe actif et vivifiant, et cet éther qui tient le lieu de l'esprit dans certaines cosmogonies: à Texemple des auteurs de ces cosmogonies, dont le rapprochent et la pensée et la forme de son poème , Empédocle caractérise les éléments par des symboles. Voici comment il parle :

Entends d'abord les quatre Racines de toutes choses :

Le blanc Zeus, Hérè, qui porte la vie , puis AYdonée,

Et Nestis, qui de ses larmes arrose la source des mortels (3).

(1) Pour toutes ces traditions, dont quelques-unes sont inconciliables à la rigueur, Y. Diogène, Vie d'Empédode-, mais cette rigueur est inutile, et nuit à ceux qui prétendent Tobtenir.

(2) Timée et Néanthes, historiens du pythagorisme, danslDiogène, loc. cit., ix, 54 et 65.

(3) Sextus, AdversvsphygicoSfi, 362 ; Ps-Plutarque, Opin. desphilos., i, 3, etc.

Entends d^abord les quatre Racines de toutes choses : Le Feu, l'Eau et la Tejre, et l'Ethet irouïenae, élevé ; D'où, tout ce qui était, tout ce qui est, tout ce qui sera (l).

Empédocle conçoit les êtres pbénqpiiénau}^ comme le$ régult^ts de la pompQsition et de \^ décomposition (]e pes quatre élémeat$ , nie la génération à prqprement parlpr, c'est-à-dire P^Ue qui a lieu par le çliangevfient de quelque chp^e qui était avat^iy et Cfoit que les chqses f^e font que sortir, comme d'un vase^ se se* parer (2).

Insensâs ! ils Qe voient pas bien loin dans leurs recbercbes,

Ôeux qui croient que cela peut nattre qui auparavant n'était p^«

Ou quelque chose périr et disparaître entièrement (3) !

Id^is je le ^}ts^ : il n'est par nature aucune des choses mortelles,

tet ce n'est pas une fin que la mort qui détruit ;

II n'existe que mélange et séparation de ce qui est mêlé :

Ç^ yoilà ce qu'oQ appelle Nature parmi les hommes (4).

Aux éléments sont attachés certaines qualités qui leur sont inhérentes et que leur reconnaissent nos sens. La terre est pesante et dure :

Le soleil paratt blanc et partout chaud,

Pt en toutes cbpses la pluie fiioide et ténébceuse.

Et ainsi des autres éléments qui se sont trouvés avec leurs qualités propres dès le jour de leur première séparation (5) , et qui ne peuvent en aucune façon se transformer l'un dans Tautre , .mais seulement se môler, chacun avec son espèce (6).

Ces éléments ont de la sorte une propriété commune, la quantité, qui les rend comparables et leiir permet d -entrer en combinaison les unes avec les autres ; ils sont égaux suivant le vague langage d'Empédocle (7). Il n'y a entre eux aucun vide ni rien

Zeus (Jupiter des Latins) est Téther, Nestis est l'eau ; et les interprètes les jpilus anciens ont pris Hérè ou Junon pour 1 air, AYdonée ouPluton pour la terre. (V. la note de Fabricius sur Sextus, p. 620.)

(1) Clément d'Alexandrie, Slromata, vt, p. 624

(2) Aristote, de Cœlo, m, 7.

(3) ^lutaroue. Contre ÇoloièSy 12.

(4) Opin. des philosophes , ii, 3Ô ; et Aristote, de Oenerationç et çorrfip» tione^ 1,1.

(5) ^ristote, loc. cit.

(6) Id., ibid.,'ji, 6.

(7) |d., ibid., loç. cit.

DE PHlLOSePlUE ANCIENNE. 167

d'inutile dans h tout(\); enfin ils se divisent en menues parcelles aussi petites que les circonstances le veuleiit^ et sans iqu'ii puisse y avoir de terme à la division (S) .

III. Voyons maintenant comment le monde sort des éléments et quelles sont les causes actives des phénomènes. Deux principes yclKcc dirigent Tunivers, l'Amour et la Haine : par Tuti lés éléments ten^r^p . ' dent à l'union, par l'autre à la division. De là six entités : 'f^

Le Feu, et TEau, et la Terre, et TAir immense, élevé,

Et à pMÏ de ceux-ci la détestable Discorde, partout égale,

Et au milieu d'eux l'Amitié aussi longue qu'elle et ftusisi laiige (â).

Soud rinfluénce de ces deux causés, un mouvement périodique ptoduit l'agrégatioh et la désagrégation des choses :

Je dis deux choses : tantôt une seule unité se compose

De ce qiii est plusieurs, tantôt la pluralité naît de l'unité*

Double est la nftissan'ce dés mortels, double leut mort :

L'une» la convergence de toutes choses la suscite et la dëttuit ;

L'autre» les êtres naissant de nouveau, brisée, disparaît,

Bï ce^ choses dans leur perpétuelle altemàtive ne s'arrêtent jamais*

Tantôt par l'Amitié tout converge en un,

Tantôt tout se sépare et se divise par la haine de la Discorde :

Mnsi en tant que l'un s'est formé i naître de plusieurs ,

Et que de nouveau, l'un étant né, la pluralité s'accomplit,

Les choses sont engendrées, et il n'est pas d'ftge stable pour elles ;

Mais en tant que dans leur përpëtuelib alternative elles he s'arrêtent jamais,

Elles demeurent tdiijours immdbileâ Suivant tin chtcU (4).

Le mouvement continuel des phénomènes doit nous rappeler ici celui qu'enseignait HéràclitOi  peine l'unité est-elle fofmée, l'opposition doit s^ manifester, et les êtres éphémères trouvent à la fois la mort et la naissance dans l'unité première, (|Ui ne dure qu'un instant et qui est en même temps la fin et le commeoceinent de la vie. Ainsi, tout meurt pat* l'accdhiplissement de l'unité et tout renaît en elle ; tout s'engendre par l'opposition, et dansl'oppositian ié règite de l'idehtité finit et celui de là mortalité commence. Ce mouvement alternatif est éternel, et, comme le dit Ëmpédode^ il constitue par là même une imtiiObilité circulaire et,

(1) Alexandre dUphr., Quesl. phys. ii, 2, 3.

(2) Lucrèce, i, v. 747; Ps-Plutarquc, Op. des philos. ^ H i3; et Stobée, Ed. phys.f c. 17 et 20. Cf., Aristote, de Gêner, et corrupt., i, 8.

(8) Sextus, Adversus physicos, i, 4 et 10.

(4)8implicius,P%s., i,C(mim.,82; et Aristote, P^ys., vm, 1.

168 MâM€£L

pour ainsi dire, une immobilité dans le mouvement (i)y immobilité de& périodes régulières de la vie, qui n'exclut pas Timmobilité absolue au sein de Tunité première :

n se tenait caché dans Timmobile solidité de TÂmour, Sphéros. circulairement éternel dans son repos heureux, Quand de nouveau la Discorde reprit son empire, Et alors le mouvement de nouveau survint à Sphéros (2).

Le monde étant ainsi produit, variable et tel que nous le voyons, par l'intervention de la lutte et du principe de la multiplicité dans raccord et dans Tunité , les éléments commencent à circuler. Mêlés et démêlés successivement avec leurs qualités diverses en diverses manières, ils composent la nature comme un tableau qui résulterait des couleurs qu'un peintre a broyées sur sa palette; ainsi naissent toutes choses, arbres et murailles^ hommes , femmes et bêtes , et les oiseaux et les poissons et les dieux (3). Pendant le cours de ce mouvement, l'Amour et la Haine se balancent et en quelque sorte se neutralisent; si TAmour do^ minait seul, toutes les choses seraient un , et tout se séparerait à rinfîni sous l'influence de la Haine; mais l'une engendre aussi bien que l'autre :

D'elles, toutes les choses qui étaient, sont ou seront;

Les arbres en sont venus , et les hommes et les femmes,

Et les bétes sauvages et les oiseaux, et les poissons nourris dans l'eau.

Et aussi les dieux à longue vie (4).

Les composés n'existent cependant pas sans un ordre et une raison; certaines proportions les constituent. L'os, par exemple^ est ainsi formé :

A la Terre agréable, dans ses vastes fournaises,

Il est échu deux des huit parties de la splendide Nestis,

Et quatre de Vulcain, et les os blancs ont été faits (5).

Ëmpédocle n'accordait pas non plus à tous les éléments un

(1) Cette interprétation est celle d'Alexandre d'Aphrodisée contre Aristote luimême, qui veut (loc. cit ), en suivant sa propre doctrine, que le repos sépare Comme intermédiaire le règne de l'Amour du règne de la Haine dans le monde d'Empédocle. (V. Simplicius, Phys.y viii, 14; et Alexandre, dans Simplicius ibid., VIII, 2.) Simplicius et Thémistius suivent Aristote et l'interprètent.

(a) Ëmpédocle, dans Simplicius, Phys.f viii, 14.

(3) Id., ibid., 1,32.

(4) Aristote, Métaphysique; m, 4.

(6) Id., de AnimOf i, 6; et (fe Part. antmoZ., i, 1.

même, degré de passivité , et il se rapprochait d'Heraclite en faisant jouer au feu un rôle plus actif ; il le regardait comme éminemment propre à diviser et à dissiper, et il Topposait, en qualité de haine à Vamour de l'eau, dont la nature est plutôt de joindre et d'agglutiner , et qui est aussi plus particulièrement le siège du froid. Aussi employait-il en général les quatre éléments comme s'ils se fussent réduits à deux, le feu d'un côté, les trois autres de l'autre (4), et qu'ils eussent représenté, l'un la chaleur et l'autre la froideur (2). Bien plus, on lit dans les compilateurs qu'Empédocle annonçait comme Heraclite un embrasement futur du monde et la restauration du feu primitif, essence de l'unité (3). Si Ton veut tenir compte de ces données un peu entachées de syncrétisme, il faut se rappeler le sens intime de la doctrine d'Heraclite et le mouvement incessant qu'il attribuait au feu : il faut penser que l'embrasement dont parlait Empédocle était pour lui plutôt la suite que l'essentiel résultat du retour à l'unité, le triom* phe final de la Haine qui, lorsque tout est réuni, 8*élève enfin la dernière (4) , et son retour à une nouvelle puissance après que l'Amour a tout embrassé et confondu (5).

IV. Ainsi tout nous ramène à cette évolution du monde dont nous avons déjà parié, et qui se produit, suivant les termes du poète,

Lorsque la paissante Discorde a été nourrie dans ses membres, Et qu'elle s'est élancée vers les honneurs, le temps s'étant accompli/ (Le temps qui se partage entre elle et VAmitié alternativement, et qui précède l'alliance) (6).

Cette alliance n'est qu'une forme de la nécessité par laquelle toutes les choses se passent éternellement ainsi :

L'oracle de la nécessité est un ancien décret des dieux Éternellement stable et fortifié par de solides serments (7).

(1) Aristote, Métapk., l, 4, et Plutarque, du Froid eêseniieU 6 et 10.

(2) Philopon, Commentaire sur le de Generaiione et corruptiotie d'Aristole.

(3) Clément d'Alexandrie, StromalCy v, pag. 599; et Ps-Origène, Philoxojtkoumetuij c. m.

(4) Aristote, Mêtaph.j m, 4.

(5) Id., ibid., i, 4. « Tous les éléments se réunissent entre eux, le feu avec le feu, l'eau avec l'eau, etc. ; et puis de nouveau ils doivent se séparer, etc. n

(6)Id., ibid.,111. 4.

(7) Simplicius, PAy«., vin, 14.

Telle est Tunique raison qu'Empédoclë puisse donner de Tordre géhêral du monde ; quant à Tondre particulier des produetions dotit tiotis solnmes témoihd, il en appelle à la fortune, au hasard des dons de TÂmour (4). Ce[iendant une grande loi préside à la fonction de Tuniyers : c'est Tattràction des semblables , par laquelle TÂmour contribue comme la Haine à Torganisation des choses sensibles (2).

Le doux est pris par le doux, et l'amer par l'amer; £t l'acide va rers l'acide, et le chaud ters le chaud (3).

Ainsi TÂmitié se présente comme une sorte d'attraction physique qui n'a lieu qu'entre les semblables, et qui est remplacée par la répulsion lorsqu'elle a produit tout son effet en rassemblant les éléments entre eu^ à la fin de l'évolution du monde. Mais cette attraction et cette répulsion ne jouent pas seulement ce rôle dans le système d'Ëmpédocle (4) ; elles représentent aussi les principes du bien et du mal, et servent à rendre compte du désordre et de la laideur qui se révèlent dans la nature à côté de Tordre et de la beauté (b) ; en un mot elles sont employées dans toute l'étendue de leur sens symbolique , et TÂmitié est cet amour, cette charité qui unit (6) et cette grâce persuasive^

Qui hait mortellement l'intolérable nécessité (7).

V. Voyons maintenant quel est cet état passager du monde que la lutte et la concorde ont établi pour nous :

Allons, je te dirai maintenant le commencement du loletli Et d'où sont nées toutes les choses que nous voiyons, La terre, et la mer avec ses ragues, et l'air humide^ Et Titan ou l'Éther qui resserre tout en cercle (8) .

D'abord Empédocle n'admettait pas les racines infinies de la

(1) Bimplicius, ibid., ii, 43; et Âristote, de GeHer, et corrup., ii, 6.

(2) Simplicius, Phyi., i, 9.

(3) Aristote, Ethic» ûd Nteom., nu, 2.

(4) Fréret {Mém. Acad. des Inscript. , t. XVIti, pftg. 101-102) interprète ainsi et trop partiellement la physique d'Ëmpédocle, qu'il rapproche de celle die Newton. Même au point de vue purement physique, on voit les différences.

(5) Aristote, Métaph., i, 4.

(6) Qlément d'Alex., Strotn.i v, p. Wi.

(7) Plutarque, Banquet, IX, 14, 4,

(8) Clément d'Alex., ibid., p. 670.

DE PHILOSOPHIE ANCIENISE. 171

terre 6( riqtermiQable étber, enseignés p9r Xénopbane (I) ; il croyait ]a terre immobile au centre du monde, vers lequel elle est chassée par la violent tourbillon que forme le ciel en tournant rapidepo^nt en cercle autour d'elle (3). Au commencement de rétat actuel des choses, le feu livré à un mouvement terrible, s'est emporté dans l'un des hémisphères du ciel, parce que Tair, le premier sprti de la confusipoi et de la discorde opcupait déjà Tautre ; et le mouvement que l'ardeqr du feu donne à ces deux hémisphères autour de nous produit tantôt le jour, tantôt la nuit , selon que passe rhéipisphère igné ou Thémisphère d'air tempéré par une légère chaleur (3).

Dans ce système si admirablement ingénieux, le soleil n'est pas un feu lui-même; mais, de nature cristalline, il réfléchit vers nous les feux originaux de l'hémisphère igné, de môme que la lune réfléchit elle-même la lumière du soleil et que l'eau réfléchit quelquefois la lumière de toutes les deux (4). Le soleil est éclipsé lorsque la \um 'pierreuse (5] étend sa surface sur le disque solaire et rompt ainsi l0s rayons qu'il émet (6)> car la lumière se propage dans l'espace comme le son , comme les odeurs , et parvient plus lard à iios y^ux qu'aux parties du milieu qui nous entoure, à la manière de tous les corps qui ^ont transportés (7). Mais si le soleil n'est pas enflammé lui-ipême et ne nous qnvoio que la première réflexion du feu premier, il fi'en est pas ainsi des étoiles qui sont des concrétions de ce feu formées à Torigine et flxéps, si Ton en excepte les planètps, pu cristal du ciel (8). Le çi^l ep §fifet n'est qu'un £iir congelé , soljde et très-froic} (^) comme la iHoe qui ^'est formée d'uRO partie de pet ajr ^ép£^ré du reste (<0) ; et,

(1) Empédocle, ap. Aristote, de Calo^ ii, 13.

(2) Aristote, ibid., ii, 13, et m, 2.

(3) Plutarque, dans Eusèbe, Prép. évang., i, 8. Le passage des Op. des p^ilompheSf II, 6, mêle d'autres idées à celles d'Empédocle.

(4) Plutarque, ibid. ; et Opin. des philos.^ il , 20 ; Stobée, Métaph., xxiii, p. 56. (ô) Plutarque, de Za Face de Za 2tme, I.

(6)Id., ibid., 1,6.

(7) Aristote, de Sensu et Sensibili^ vi , et de Animqy |l, 7* Ç^ ^^fPi?' passage contient la réfutation de cette opinion par Aristo|;ç.

(8) Ps-Plutarque, Opin. des philos. ^ II, 13.

(9) Id., ibid., ii , 11 ; et Plutarque, dans Busèbe, loc. cit. (V. aussi lii|çtfiDCe« Divin, instit., xvii, 6.) '

(10) Plutarque, dans Eusèbe, loc. cit.

s'il est permis de suppléer aux témoignages qui nous manquent ici, nous penserons que la terre était conçue par Empédocle comme d*une formation analogue à celle de la lune, avec laquelle elle a des rapports de nature. Nous trouverons, dans cette hypothèse d'un air solide et froid semblable à la terre, une vérifica-* tion de la communauté d'essence attribuée par Empédocle à tous les éléments, par rapport au feu et à la chaleur. L'eau en effet, le seul élément qui nous manque encore, est, selon le philosophe , une sueur rendue par la terre violemment poussée par le tourbillon, échauffée par le soleil (4), et sans doute aussi par le feu qu'elle entoure de sa croûte et qu'elle tient dans ses entrailles. C'est ce feu bouillant qui a formé, puis poussé et soulevé au-dessus de sa surface les rochers et les croupes des montagnes (2), et c'est encore au feu qu'on doit attribuer la cause des eaux thermales échauffées en traversant les terrains qui le couvrent (3).

Quant au système des révolutions propres du soleil et des planètes , si toutefois Empédocle s'en était formé un, on n'en connaît qu'une seule particularité : la surface glacée de la sphère était, suivant lui, l'obstacle matériel qui empêche le soleil de s'éloigner, et il considérait les tropiques comme des obstacles du même genre propres à limiter sa révolution annuelle (4). Au delà de ce monde, dont le cours du soleil forme la circonscription et qui n'est qu'une petite partie du tout, ce n'est, disait-il^ qu'une vaine matière (5).

VL II nous reste à assister à l'apparition de la vie dans le monde ; nous savons déjà que les parties des corps organisés , telles que les os, se forment de certaines combinaisons des premiers éléments. Les nombreuses révolutions que ces éléments subissent dans le temps s'étendent aussi à leurs composés f

La terre égale est placée au-dessous d'eux tous, Be Ynlcain, de la pluie et de l'éther tout lumineux. En repos dans les ports accomplis de Cypris,

(1) Ps-Plutarque, Opin, des philos., m, 16, et ii, 6.

(2) Plutarque, du Froid eêseniiely 24.

(3) Sénèque, Qtutstiones naturalesy m, 19.

(4) Ps-Plutarque , Opin. des philos.. Il, 23, contredit à tort par Montiicla {Hist. des nuUh,, t. I.)

(5) Id., ibid., i, 5, et ii, 1 et 23.

Elle fait du peu davantage, et du plus elle fait moins,

Et de là naissent le sang et les autres formes de la cliair (1).

Cette belle masse du corps, les membres humains qui la forment.

Tantôt par l'Amitié sont assemblés en un,

(Les membres qui sont échus au corps dans la vigueur de la vie) ;

Tantôt ils sont séparés par de mauvaises haines ;

Alors ils errent divisés sur les rivages de la vie ;

Et la même chose arrive aux fruits, aux poissons cachés dans l'eau,

Aux bêtes- des montagnes et aux oiseaux (2).

La terre naissante forma d*abord une masse de semenc« Composée de parties de terre et d'eau ;

Le feu, qui tend à s'élever à son semblable, en fournit une autre; Et on ne devinait pas encore cette aimable forme des membres. Ni la voix, ni ce langage que les pères transmettent aux ftls ^].

C'est ramour, c*est la joie, c'est Aphrodite qui vivifie ainsi la matière ; c'est ce principe que les yeux n'atteignent pas et qu'il faut voir par la pensée, c'est lui qui coule inné dans les membres, et qui, enveloppé dans les choses particulières, les porte à la vie (4). Mais, bien que ces choses soient elles-mêmes égales et contemporaines, cependant elles ne se développèrent pas en un jour, telles que nous les voyons. Les premières générations des animaux et des plantes ne donnèrent lieu qu'à des parties qui ne s'adaptaient pas (5) ; ensuite elles arrivèrent à se joindre, et ce^ pendant il n'existait encore que des espèces d'images ou de fantômes ; mais enfin elles parvinrent à se former les unes des autres, et quand les corps des animaux furent plus substantiels et plus fortîi, et que la beauté des femelles engendra chez eux le désir, ils se reproduisirent race par race (6). Les arbres furent accomplis les premiers, avant que le soleil fût déployé et le jour séparé de la nuit, les arbres qui sont déjà des animaux et qui croissent par la force de la chaleur terrestre (7). Puis vinrent les habitants plus parfaits de l'eau, de la terre et de Tair; suivant

(1) Simplidus, Physique^ ï, comm. 6.

(2)Id., ibid., vi,2.

(3) Id., ibid., Il, 83.

(4) Id., ibid., II, 32.

(5) Et beaucoup de têtes sont sorties sans Us corps. (Empédocle, dans Artstote de Cœlo, m, 2.) De là aussi l'explication des monstres et la croyance aux plus étranges combinaisons de la vie, à des êtres moitié bœufs, moitié femmes, etc. (V. ^'ien, deNatur. animal.^ xvi, 29; et Lucrèce, Y, v. 835. — V. aussi Cen- •orinus, de Die Tiat., 4.

(6) P»-Plutarque, Op. des philos., v, 19,

(7) Id., ibid., V, 26.

la température de leurs corps, ils se choisirent cps diverses demeures, et ceun: dont les éléments se trouvèrent le mieux équilibrés jetère]:)|i voix de toutes leurs poitrines (1).

VII. Les fonctions des animaux, leurs causes, leurs natures furent attentivement étudiées par Ëmpédocle ; et, depuis les feuilles et les fruits des arbres jusqu'à la génération animale, au fœtus et au lait, ce philosophe construisit up6 (listqire n9tu^^|te expérimentale et théorique dont on trouve (lo iiombrçuses traces dans les écrits d'Âristote, mais qu'il serait impossible de réédifier dans son ensemble. Nous nous attacherons seulemept à la théorie de V^ipe et d^s passions. Ici rappelons-nous d'abord qu'Empédoclo, ne détachant pas plus les animaux que les plantes de la terre, leur mère et leur nourrice, devajt attribuer naturellement leurs qualités vitales aux éléments qu'ils ayqjent empruntés d'elle. Le fond de la connaissance résidait pour lui dans la notion des semblables par les sembla)3les :

Parla terre nous connaissons la terre, et l'eau par l'eau, Et par î'éther Téthér divin, comme par le feu le feu, L'amitié par l'amitié, et la discordé par la triste discorde.

De sorte que l'âme ne lui semblait être que la réunion de toqs ces éléments, puisqu'elle a la connaissance en général, et qu'il trouvait dans chacun d'eux un critérium particulier pour l'intelligence (2). Il confondait ainsi sentir avec savoir (3) ; et comme il fallait un centre à cette réuniop d'éléments qui constituent l'^me, il le plaçait dans le sang qui entoure le cœur (4) :

Placée dans les ondes du sang agité,

L'intelligence des hommes y est surtout renfermée ;

Car le sang autour du cœur est l'intelligence des hommes (5).

Il attribuait la respiration à un mouvement de va-et-vient du sang, qui tantôt afflue vers le dehors et chasse l'air contenu dans

(1) Id., ibîd., V, 19 ; et Aristote, deRespiratione, 6.

(2) Aristote, de AnimOf i, 2 et 5; et Métaphysique^ m, 4 ; Sextus, Adversus grammaticosj 903; et Adversus logicos, i, 112, 120, 121; Chalcidius, in Tim. Platon, y p. 305.

(3) Aristote, de Anima^ m, 3.

(4) Cicéron, Tuscuîanes^ i ; Plutarque, dans Easèbe , loc. dt. ; et Ohalcldius, loc. cit.

(5) Stobée, Eclog, phys.y i, pag. 131, d'après Porphyre, On signale aussi cette opinion dans Homère, et elle se retrouve dans Virgile, Géorg, ii, ▼. 483.

DE PHILOSQPIflE ANCIENNE. 175

les c^riami, tantôt reflup au-dedans et laîssp alors pntrer cet air, depuis les narjnes jusqu'aux dernières parties du corps (4). En général, les sensations |ui senablaient devoir ^'expliqupr par Veptrée de certaines particules à travers les pores disposés de manière à leur laisser passage (2). (1 comparait Toreille ^ uqei vjs par Q\\ l'air, se gljssant, vient frapper une sorfe d^ clocjïq suspendue au fqi)(| (3) ; mais, comme la sensatipn revi^p|; toujoprs à la connaissance du sepnblable et de ses qualités ps^r le semblable, on çonçojt qu'il ppisse y avoir réciprocité, et que flans certain» cas une émission du dedans au dehors si^ mêle à l'émission du dehors au dedans. C'est ainsi que, ^out en réalisant la luipjèrQ et en la supposant portée du soleil à nous, Erapéjjocle croyait cependant que la vue se fait à la fois par les rayons et par |jbs iotages (4), c'est-à-dire par la ressemblance des objets que nops apporte la lumière extérieure et par les rayons que la chaleur lumineuse, qui constitue notre œil, projette de son côté sur lés objets :

De même que quelqu'un méditant de se mettre en marche, prépare la lumière,

Splendeur d*un feu ardent au milieu d'une nuit d'hiver;

11 dispose autour des abris contre tous les vents

Pour disperser le soufBe des vents déchatnés ;

Et la lumière au dehors élancée, d'autant qu'elle est plus épandue,

Illumine le seuil 4e ses rayons indomptés;

De même un Teii antique, protégé par (|e fines membranes,

 travers des voiles subtils se répand dans la ronde pupille ;

Ces voiles repoussent Teau profonde qui coule autour,

Et le feu s'élance au dehors, d'autant qu'il est plus épandu (5).

VIII. Le feu d'Empédocle est ce feu si essentiel à la vie, qui la renouvelle chaque année dans les arbres et qui l'entretient dans les animaux, ce feu qui laisse les êtres plongés dans le sommeil quand il s'éloigne d'eux, et qui les livre à la décomposition et à l^ mort quand il les abandonne entièrement. A la chaleur que le soleil et la terre versent à Tenvi sur la surface où nous vivons, le philosophe attribue notre croissance et notre forc^,

(1) Empëdocle, dans Arlstote, de Respirât., c. 7; et Ps-Plutarqne, Opin. des philos., IV, 22. Cf. Littré, œuvres d'Hippocrate, introd., p. 209 et 210.

(2) Ps-Plutarque, ibid., iv, 9.

(3) Id., ibid., iv, 16.

(4) Id., ibid., iv, 13.

(5) Aristote, de Sentu et Sm$ibit,y e. 2.

moins grande, il est vrai, que celle des hommes d'autrefois. En un mot, nos plus grandes qualités viennent du feu, tandis que les appétits et les cupidités naissent aux animaux du défaut des éléments qui les composent , et la volupté de Texcès de Télément humide (4 ) : aussi Thomme est-il plus chaud que la femme, malgré les apparences contraires (2). Toute cette théorie d*Empé~ docle sur Torigine de la vie, sur la connaissance des éléments par eux-mêmes et sur la vitalité du sang et du feu établit une telle communauté d'être et de connaître à la fois dans toute la nature, qu'il ne faut pas s'étonner de voir son auteur en adopter les conséquences, assimiler même les plantes aux animaux, et nous permettre de conclure par ce vers, qui est de lui ;

Sache que toutes choses ont entendement et prudence (3).

Mais ici le mystique va paraître : Empédocie va condamner, comme Heraclite, la vie mobile et malheureuse des hommes, et jusqu'à cette connaissance née des sens, à laquelle sa physique nous a réduits ; puis, s*abandonnant à son inspiration, il nous enseigne une vérité supérieure. Il se plaint d'abord de cette horrible condition du monde, où a les vivants se font avec les morts par le » changementdes espèces. Que le genre des mortels est misérable ! » dit-il; « hommes I de combien de luttes et de gémissements vou;^ » êtes nés! *> et, comme un ange qui n'aurait pas oublié le ciel^ il s'étonne du spectacle auquel il assiste ici-bas : a J'ai pleuré, Dj'ai versé des larmes en voyant le séjour inacœutumé (4)! » Voici maintenant comment il condamne les sens et même le langage de l'homme :

Des mesures étroite^ ont été répandues dans nos membres (6),

£t le grand nombre des paroles obscurcit nos recherches (6) ;

Et tandis qu^un maigre morceau de vie est rassemblé pour les vivants,

Ceux à la brève destinée, emportés comme la fumée, s'évanouissent.

Persuadés de cela seul qui se présente à chacun d'eux,

(1) Ps-Plutarque, Op, des philos, y v, 23, 25, 27 et 28.

(2) Aristote, de Part. anim. , ii, 2.

(3) Sextus, Adversus logieos, n, 286.

(4) Clément d'Alex., Strom. m, p. 432.

(5) Mesure ita^^'^v], paume de la main^ nom donné par Empédocie à tout organe par lequel la vérité tat palpée par l'homme. V. Fabricius, p. 997, note L.

(6) Nous préférons & toutes les leçons proposées pour ce vers celle d'Henri Estienne que nous trouvons confirmée par un vers cité plus bas et que donne Procîus.

Entraînés çà et là, ils se vantent pourtant d'avoir connu le tout! Mais c'est une chose que les mortels n'entendent pas, ne voient pas, Et ne saisissent pas par la pensée (1).

Mais, 6 dieux ! éloignez la folie de leurs langues

Et des lèvres saintes suscitez une source pure !

Et toi, vierge aux bras blancs, muse savante.

Je te supplie, écoute ce qu'il est juste d'entendre des êtres éphémères;

Envoxi*, d'auprès de la piété, ton char aux belles rênes...

Aie confiance (2), et tu seras élevé jusqu'au sommet de la sagesse,

Mais considère chaque chose, avec la mesure, selon qu'elle est évidente.

Et n'aie pas plus de confiance dans une sensation de la vue que de l'ouïe.

Ou dans l'ouïe que dans les manifestations de la langue,

Ou dans toute autre des choses dont la voie pour la pensée

Est dans les membres.iBe^iens ta foi Ne pense que ce qui est évident (3).

IX. Celte évidence, qui n'est pas dans les sens, qui est bannie de la parole et par conséquent de la raison , cette évidence sans règle et sans méthode, ne peut être que l'inspiration. Et, en effet, Ëmpédocle regardait la droite raison, si toutefois il nommait ainsi le critérium de la connaissance, comme en partie divine, en partie humaine, en partie dicible, en partie ineffable (4). C'est là l'un des caractères du mysticisme. Ëmpédocle, dieu lui* même, ainsi que nous le verrons bientôt, voulait se révéler aux hommes, et il fallait bien que sa raison divine admît au moins partiellement une expression humaine. Mais il sentait toutes les difficultés de sa prédication mystique :

Amis, je sais que la vérité est dans les discours

Que j'émets; mais elle est très- ardue

Four les hommes, et la foi entre avec peine dans l'entendement (5).

Cependant il entreprenait de combattre la notion vulgaire des dieux, et d'enseigner à sa manière cette unité divine, alors acceptée dans les écoles italiques.

Heureux celui qui possède les trésors de la pensée divine ; [dieux (6 }!

Mais malheureux celui qui s'inquiète de l'opinion ténéi)reuse qu'on a des

11 n'est pas possible de le voir avec les yeux,

Ou de le prendre avec les mains, ce qui est la plus grande

Voie de persuasion pour le cœur des hommes (7) .

(1) Sextus, Adversua logicos^ i, 123.

(2) La muse parle.

(3) Sextus, loc. cit., 125.

(4) Id., ibid., 122.

(5) Clément d'Alexandrie, Strom.f v, p. 549.

(6) Id., ibid., p. 616.

(7) Id., ibid., p. 587.

Une tête humaine n« sert pas d'ornemept i s^s meqibres, Deux branches ne s'élancent pas de ses épaules ; Pas de pieds, pas de jambes, pas de velus génito|Ees ; Mais un entendement sacré, ineffable, existe Qui traverse le monde entier de ses rapides pensées (1).

Ce n'est pas qu'à cette mystérieuse unité Empédocle n'ajoufât comme tant d'autres philosophes, les dieux à lo^g^6 vie faits avec les éléments ; mais il empruntait en même temps aqx sanctuaires et à réCûle pythagoricienne une théodicée plus ancienne dans rOrient, qui lui permettait de rattacher ces jiieux à Sphéros au Dieu suprême, et d'expliquer leur présence parmi les éléments. Il croyait à la déchéance , à la peine et au retour après la purification (2).

X. Nous avons déjà trouvé une doctrine dualiste dans les alternt^K^S ^^^^^^^ ^^ règnes de TÂmour et de la Haine, alternatives qui ^r>«>i«/*j. produisent le changement et la vie; le dualisme nous a suivis dans le monde, où par Topposition de la chaleur %t du froid , du feu et des autres éléments il constitue la nature sensible ; maintenant il se présente sous la forme du bien et du mal, que nops y avons déjà entrevue d'après Àristote. Ainsi sont unis les deux hommes dans Empédocle, le physicien et le mystique. En effet, il n'est qu'un moyen de faire accorder la croyance aux démons, aux âmes séparées, avec la notion que la physique d'Empédocle nous a donnée de l'âme, de la connaissance et de la vie : c'est d'admettre que i^ séparation des démons, leur sortie; fie l'amour et de l'identité première, n'est que leur entrée dans la vie, leur réalisation par les éléments. Ce ne sont pas des esprits pur^ qui prennent des corps après avoir existé , distinguas et viv£|nls comme esprits; mais ce sont des parcelles détachées de la suprême unité au jour de la haine , c'est-à-dire , pour emprunter un aijtre langage , au jour de la descente ou de Vémanation. Le mal résille dans la multiplicité , le bien dans l'unité ; le mal nait avec le monde , avec la vie ; il est la vie elle-même , c'est-à-dire la vie sous une condition matérielle, puisqu'il ne peut y en avoir d'autre ; il est la mobilité, le changement, la formation des vivants avec

(1) Ammonius, in Aristot. de interpret.j fol. 7. A, éd. Aide.

(2) Plutarque, de Isid. et. Osirid.y 26.

DE PHILOSOPHIE ANCIEN.NE. i7o

les morts , l'origine de toutes les sensations et de toutes les misères (4). Le bien au contrairô s'accomplit dans Sphéros qui est l'unité , l'identité , l'amour ; de l'unité naissent les éléments ; de l'être, les êtres; du bien, le mal; de l'amour, la haitie ; ignorés du bien et de l*amour, loin d'eux ils produisent le monde (2); puis ils retournebt ô eux. Mais ce retour, hélas ! n'est que passager, et la vie doit ^enaît^e éternellement après avoir été détruite ; ce sont les destinées du monde.

Il était donc permis â Empédoclé de réduire Id vie aux élétoeiils dans sa physique, et d'admettre en mèiile temps , comme Ses idées mystiques le voulaient, rexislence des démons, puisque ces démons n'existent séparés que dans les éléments et par eux , ou plutôt ne sont que deé combinaisons de ces éléments formés des éclats de l'uhité. Rien tie Tempêchait ensuite de placer toutes ces divinités à longue vie dans un paradis où leurs natures éthérées jouissaient du bohheur, d'oô, chassées pour* de grandes fautes, elles erraient malheureuses et sans pouvoir trouver de repos. Voici codunent il exprime et leur laute et leiir punition :

Lt)fsque, par un meurtre mauvais, il a souillé ses memlires chéris,

Un démon, de ceux à qui une longue Vie est échue,

Il erre trois myriades d'années loin des bienheureux (3).,

Le séjour éthéré les repousse dans la mer,

La mer les rejette sur le seuil de la terre, la terre dans les splendeurs

Dtt soleil infkUgable, et le »>Ieil les lance dans les tourbillons de l'éther;

Et Tun les reçoit de l'autoej et tous en ont horreur (4).

Plein de ces idées , Empédoclé pouvait annoncer auk Grecs une vie future conforme à leur croyance , il pouvait les flatter de Fe^ir du séjour

Avee les «tiirea in^ortels et à la tftble Des hommes de TAchaïe (&).

(1) u Le premier éloignement de Dieu, suivant Bmpëdoele, est la cause des mouvements désordonhés. » Stobée, Ed. phys., i, p. 112.

(2) Aristotej Méiapk., ni, 4 ; et Alexandre, in Metaph.^ ii,&0. Aristote ne comprend pas ce ptincipe commun à tous les systèmes d'émanation, et reproche i Empédoclé de faire de son dieu le plus ignorant des êtres en le privant de la cîonnaissance de la Discorde, que tous les autres êtres connaissent, eux qui existent par elle. Au surplus, le dieu d' Aristote ignore aussi le mal, comme le remarque Alexandre d'Aphrodisée.

(3) Plutarque, de Exil., 18.

(4) Id., de Isid. et Osirid.y loc. cit. ; et de Viiando are al.eno, 7.

(5) Qéflient d'Alèl., Slrom.y v., p. 607.

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Mais sans doute celte vie future n'était pas faite pour tous et ne regardait que ceux qui sentaient comme lui la divinité dans leur âme.

XI. Cest par la pratique sévère des purifications que les dieux déchus pouvaient revenir à leur premier état, suivant Empédocle. Aussi le philosophe avait-il écrit sous ce titre, Purifications j un livre qui n'était probablement qu'une partie de son poème sur la nature, et qui en offrait la conclusion morale. Nous ne pouvons savoir aujourd'hui quels étaient tous les divers modes d'expiation proposés dans cet ouvrage ; mais certainement l'abstinence de tout meurtre et de toute nourriture animale était la plus importante des prescriptions qui s'y pussent trouver. Empédocle pensait qu'un principe de droit et de devoir, une légitimité, avait son siège dans la vie des éléments ^ dans Vélher qui gouverne au large et dans la terre immense ; il croyait à une justice dont le premier précepte est de ne pas tuer (4). Les animaux, les arbres même étaient^ nous le savons, vivants à ses yeux ; les éléments les plus simples de l'univers portaient en eux des myriades de démons qui leur étaient incorporés : il pouvait donc arriver aux hommes d'avoir près d'eux leurs amis, leurs parents, sans qu'ils les reconnussent , et de les rendre victimes de leur odieuse brutalité : ainsi la métempsychose s'accordait pour Empédocle avec le matérialisme et avec la croyance à la mortalité des âmes et des démons. Seule, au-dessus du monde, l'unité immatérielle et sans manifestations lui semblait attendre, pour se les unir, toutes ces formes que la Haine avait séparées d'elle. Dans ce grand but il ordonnait d'aspirer et de s'abstenir. Aussi est-ce avec une extrême énergie qu'il condamnait les sacrifices et les banquets :

Ne renoncerez-Tous pas & ces meurtres terribles, et ne voyez-vous pas Que vous vous dévorez les uns les autres par cette indifférence t

Oui, sous une autre forme, le père prend son fils cbéri,

Et stnpideil l'immole en faisant des vœux : et en voici qui sacrifient

En implorant; et un autre, inexaucé, pousse des cris,

Et tue, et dans sa maison prépare Tinf&me banquet;

Et ainsi le fils prenant son père et les enfants leurs mères,

ils mangent ces chairs bien-aimécs (2).

il) Âristotc, Rhétorique, i, 13.

|2) Sextus, Adv. physicos., I, 129. Cf. Plutarque, de la SuperslUion, 13.

Ëmpédocle se rappelait ses métamorphoses , ou peut-être il les invoquait par une sorte de prosopopée poétique :

Et moi aussi je fus un jour jeune garçon et jeune fille, Arbre, oiseau, poisson muet au fond des mers (1).

Et c*étaient là les malheurs de son exil , car il était du nombre de ces démons condamnés à errer à travers les éléments en aspirant au retour (2).

XII. Telle est la fin mystique de la philosophie de cet homme, qui exerça une si grande influence sur la science de l'antiquité, et de ce grand poète qui mérita de Lucrèce un sublime éloge :

Carmina quin etiam divini pectoris ejus Vociferantur et exponunt prseclara reperta, Ut vix humana videatur stirpe creatus (3).

Durant sa vie même, Ëmpédocle se présenta et fut vénéré comme un dieu. Vêtu de pourpre, chaussé d*airain, couronné d*or, suivi d'esclaves, il se produisait toujours le même et dans une sorte d'immobilité divine (4). Surnommé le Conjurateur des vents , célèbre comme magicien , comme devin , comme médecin, et lui-même exaltant sa science surnaturelle et son pouvoir d'évoquer les morts (5), éloquent (6), rival d'Homère (7), pour la langue duquel il avait renoncé à son dialecte dorien, ainsi revêtu de tous les pouvoirs qui grandissent l'homme , à la ïoh prê- ^ tre, philosophe et poète, guide des mortels y il serait devenu dieu (8) s'il ne l'eût été déjà. Un jour qu'il se promenait sur les rives d'un fleuve dont il avait désinfecté les eaux en conduisant d'autres rivières dans son lit, les habitants de Sélinunte qui, dé-

(1) Cnëment d'Alex., Slrom., vi, p. 627.

(2) Plutarque, de Exil, y loc. cit.

(3) Lucrèce, de Nalura rerum^ l, 732,

(4) Phavorinus, dans Biogène, Vie d'Empédocle, vui, 73.

(5) Diogène, Vie d'Empédocley viii, 59 et 60.

<6) Aristote lui attribuait l'invention de la rhétorique (dans Diogène, viil, 57). On sait ce que cela veut dire.

(7) Aristote, dans Diogène, loc. cit. — Il existe un passage d' Aristote , Poétiq-mey c. i, dont on pourrait être tenté de tirer une toui autre conclusion; mais Texamen du contexte prouve que le nom de poète ne s'y trouve refusé à Ëmpédocle que parce qu'Empédocle est physicien et non pas inventeur, créateur de mythes,

(8) C'est l'esprit d'un passage de Clément d'Alexandrie, emprunté à Ëmpédocle, StTOfMUa, IV, p. 584.

livrés du fléau, assistaient à un festio, se levèrent à son aspect et lui rendirent les honneurs divins (4). Une foule d'hommes , de femmes, de disciples, l'accompagnsiient, dit-il lui-même, qpand il approchait d'Agrigente , et il leur parle ainsi dans son poème :

^latl moi, dieu parmi vous et à l'abri de la mort, Je marche honoré entre tousl

Et il ajoute en terminant cet exorde (2) :

Mais pourquoi insister là-dessus, comme si ce fût une grande chose Que de surpasser, moi, la foule misérable des hommes mortels (3} 1

Cepepdîint cette influence morale que la science et le sacerdoce avaient acquise à Ëmpédocle et qu'il employait à soutenir ou à fortifier la démocratie, disons mieux, Taristocrati^, dans sa patrie, cette puissance divine disparut mystérieusement. Exilé, 01} volontairement retiré dqns le Péloponnèse, victime peut-être d'une éruption de l'Etna, peut-être enseveli dans Tabime où il se serait précipité de lui-même , enfin , si Ton veut , ravi au ciel au milieu des éclairs , son tombeau fut toujours Ignoré dans la Grèce (4) ; il ne resta de lui qu'un poème illustre, que la dernière antiquité semble même avoir perdu, sauf quelques fpagpients cités et copiés d'âge en âge , dont nous avons tâché de traduire ici littéralement les plus importants (5).

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