II
bles noms de la poésie dans Platon. Mais elle en porte encore un autre, et c'est celui-ci qu'il lui donne quand il veut l'abaisser sous la science , et qu'il se prépare à la chasser de la république. Ce nom, c'est l'imitation. Le savant contemple les idées, types éternels de la réalité; le poète en imite les reflets, les images. Or, dans la république vraie, conforme au modèle parfait, l'imitation doit être bannie et le conteur de mythes éconduit ou sévèrement surveillé (4). Nous savons que la tragédie et la comédie sont interdites, comme le mythe libre ou l'épopée, dans la république, et pour quelles raisons (2). Mais la science fournit encore un motif supérieur pour les proscrire : le plaisir que nous cherchons dans les représentations théâtrales n'est pas un de ces plaisirs purs et sans mélange qu'il est permis de compter au nombre des biens. C'est un plaisir mêlé de douleur, un bien mêlé de mal. A la tragédie nous pleurons et, cependant, nous éprouvons de la joie ; à la comédie nous rions , c'est-à-dire nous sommes joyeux ; mais en même temps nous exerçons notre envie , puisque nous nous réjouissons injustement de ce dont il faudrait s'affliger. Que les hommes, en effet, s'ignorant eux-mêmes, conçoivent une fausse opinion ou de leur richesse, ou de leur beauté, ou de leur vertu, s'ils ont la force pour eux, c'est odieux; mak s'ils sont faibles, c'est ridicule, et voilà ce qui excite le rire à la comédie (3).
La rhétorique, science de persuader, de produire la croyance indépendamment de la vérité rationnelle et de la conviction , est traitée par Platon avec plus de mépris encore que de sévérité. La rhétorique, "répond Socrate au rhéteur Polus qui l'interroge, est une routine dont l'objet est le plaisir, et qui fait partie d'une pro* fession commune, celle de la flatterie. Sous les quatre grands arts qui concernent la direction du corps et de l'âme, médecine, gymnastique, puissance législative et puissance judiciaire, quatre parties de la flatterie, fausses et laides routines, se sont insinuées adroitement : nous les nommons cuisine, toilette, sophistique et rhétorique (4). De là cette comparaison plus sérieuse que bizarre
(1) Platon, République, Il et m.
(2) ld., ibid., m, p. 142.
(3) Id., Philèbe, p. 407-417.
(4) Id., Gorgias, p. 226-235.
do rhéteur an cuisinier, qui se reproduit partout dans le Gorgias comme un perpétuel dé6 adressé à la prétendue science de la parole pure et de la persuasion. Ailleurs, examinant la valeur qu'on peut accorder à Vartde parler et à l'art d'écrire, Platon traite la rhétorique d'art superficiel, qui ne fait ni l'orateur ni le poète, mais seulement le parleur et l'avocat sophiste; d'art immoral, si, n'étant pas uni à la science du vrai et du bien, il a néanmoins pour but de persuader ; d'art illusoire, enfin, si, résidant en dépures classifications verbales, en des divisions de forme, il n'apprend à connaître ni les genres des âmes, ni ceux des raisons propres à les toucher, ni qu'elle est le moment de parler ou de de se taire (1). Quant à l'art d'écrire, Platon saisit toutes les occasions de l'abaisser, tantôt devant l'inspiration (2), tantôt devant la science ; et nous savons combien la pensée , la parole vivante et féconde qui en est l'interprète, la tradition qui la perpétue, lui semblent dominer, dans l'ordre du bien et dans l'ordre du beau, cet art difficile (3), où seul il pouvait unir à un si haut degré la doctrine et la poésie. Ainsi nous remontons jusqu'à l'étude des langues ou de la parole en elle-même. L'esthétique, science du beau, dont le nom seul est moderne, se fut trouvée réduite au beau purement idéal , qui réside dans les essences contemplées par l'esprit, si Platon n'avait admis la beauté symbolique, image de l'autre dans l'étendue, objet de l'amour ici-bas, beauté des formes en un mot, que l'organe de là vue fait connaître au corps et la géométrie à l'esprit (4) ; puis une autre beauté relative aux sons et à l'ouïe, qui, soumise au nombre comme la première, se manifeste par le chant, par la poésie, par la parole. De même que le beau dans la figure est une image émanée du beau suprême ou de l'idée du beau, de même les noms, éléments du langage, dépendent de la nature de la chose idéale ou vraie qui est nommée. De là, suivant la doctrine de Platon , deux genres déterminés de symftples, et l'étude du second conduit le philosophe à une théorie 4e la parole , à une grammaire générale. Il entreprend d'abord de réfuter ceux qui assimilent le
(1) Id., Phèdre, p. 100, sqq.; 79, sqq., et 110-114. |2) Id., Ion, p. 261.
(3) Id., Phèdre, p. 123-131. Voyez ci-dessus, 1. v, part. î, ch. i, n° 4.
(4) Id., Philèbe, 419; Phèdre, p. 58.
langage à un ensemble de signes conventionnels. Les actions sont une sorte d'êtres, dit-il, qui ont leur constance et leur uniformité comme les autres : or , nommer c'est parler, parler c'est agir , il faut donc qu'il y ait dans le nom quelque chose de conforme à l'être auquel cette action est appliquée. Le nom est une sorte d'instrument apte à démêler la nature des choses, qui est bien construit quand il répond aux idées, et que le législateur, qui en est l'auteur, doit déterminer d'après l'avis du dialecticien (4).
Platon se propose ensuite de rechercher quelle est la propriété natu relie des noms, et il met en avant un grand nombre d'étymologies pour montrer comment les mots qui expriment des idées composées se forment de ceux qui expriment des idées simples ($). Venant aux noms simples ou primitifs, et prouvant qu'il en doit exister de tels, il regarde ces noms comme une imitation de l'essence même par la voix, et il essaie de fixer les éléments de cette imitation par la signification symbolique des consonnes et de quelques voyelles. Si la voix n'exprimait pas l'essence , il faudrait, dit-il , dans l'impossibilité d'expliquer l'invention des mots, emprunter aux auteurs de tragédies quelque machine de théâtre et faire apparaître un dieu. Mais c'est là reculer et non pas rendre compte (3). Il y a cependant de l'arbitraire dans les noms ; il y a une partie conventionnelle ; et quelques-uns pourraient être heureusement modifiés. Bien plus, la langue grecque porte l'empreinte de deux croyances opposées : l'une, au flux perpétuel des choses, conforme à la doctrine d'Heraclite et de Cratyle ; l'autre , à la constance , à l'immobilité des êtres. Mais si les noms sont fondés sur la nature, il suffît de ce seul fait une fois admis pour qu'on admette aussi qu'il existe des êtres immuables (4). Telle est en résumé la doctrine de la parole émise
(1) Platon, Cratyle, p. 1-24.
(2) Id., ibid., p. 24-106. Citons, à titre d'trooftple, quelques-unes de ces étymologies : Ztû; et Aiôç, de & '£v ÇVjv, de qui nom tenons la vie (pag. 381 ; <!fj%{, de àva^'jyu, qui rafraîchit, ou de «ptatv oyei xal fy" (p. 481 ; artV^vn), de eiXaç vtov ïvov av., lumière toujours ancienne et toujours nouvelle (p. 74), etc., etc.
(3) Id., ibid., pag. 106-120. Le p exprime le mouvement; le v, ce qui est intérieur; l'i, la finerse, etc., etc.
(4) Id., ibid., p. 120-157. Pour la partie arbitraire des noms composés, p. 32- — L'objet dialectique de ce dialogue est de montrer que Cratyle, disciple d'Heraclite, se contredit en voulant d'une part que les noms soient conformes à l« 1 nature, et d'autre part, que l'étude des langues serve à établir la thèse 'le ,îl
par Platon, qui renferme dans ses détails beaucoup d'arbitraire, ainsi qu'il semble l'avoir reconnu lui-même, mais qui, rattachée à la dialectique et à la théologie , nous témoigne du grand effort qu'il fit pour unir et systématiser toutes les sciences.
Le genre de mérite atteint par les essais esthétiques d'Aristote est bien différent. Uniquement fondé sur l'observation et ne tirant que de la généralisation des faits les règles des beaux- arts, ce philosophe doit bien plutôt composer la théorie de l'art grec que celle de l'art éternel. Il est vrai, il est incontestable que la Grèce a la première dégagé l'étude du beau, le culte du beau, de l'immobile contemplation de certaines formes et de tout culte religieux, de même qu'elle a distingué la science du dogme et donné à l'individu dans l'état la liberté et le mouvement. Mais d'autres idées , d'autres mœurs, d'autres symboles ont été depuis apportés dans le monde, et les systèmes d'Aristote ont dû cesser d'être exactement, exclusivement recevables. Si l'histoire des belles-lettres depuis la renaissance jusqu'à nos jours nous conduit à penser que le plan général et l'esprit de tout un genre de pièces de théâtre doivent demeurer conformes à ceux qui s'établirent dans la maturité du génie gr.ee ; d'un autre côté cette histoire au moyen âge et dans la haute antiquité (1) , la puissante création du drame au seizième siècle , et les écoles depuis enfantées par Shakspeare , prouvent aussi qu'un genre tout différent est destiné à persister à côté du premier , et à partager avec lui le droit d'inspirer les poètes et d'exciter l'enthousiasme de la foule. Au drame il appartient de nous présenter de vastes scènes de la vie dans leur unité, mais aussi dans leur entier développement. Que le poète se saisisse de notre esprit et qu'il lui fasse parcourir à son gré les régions infinies du monde et du temps ; nous céderons à sa puissance, pourvu qu'il demeure, et dans la nature, et dans le vrai
mobilité universelle. Il .oblige ainsi les partisans du flux des êtres à recevoir quelque chose d'analogue à sa doctrine des idées.
(1) Les premières tragédies grecques ne respectaient pas l'unie de tempt (ou plutôt elles l'ignoraient). Aristote. Poétique, c. 5. (Elle est violée rarement par les grands tragiques ; Voy. Barthélémy, ch. 71; Patin, Etude t sur les trag. grecs, 1. 1, p. 296, 424; t. m, p. 369-370.) Il en est de même des mystères chrétiens et du drame moderne; et c'est là que réside certainement la plus grande différence matérielle des deux genres dont nous parlons.
Ni.
selon l'intelligence, et pourvu qu'au fond une seule pensée Tinspire et nous conduise de l'origine à la fin de toutes ces actions , qui se concentrent en une seule. Au contraire , tes deux genres nommés tragique et comique, et qui sous ce rapport forment un genre unique, nous présentent la vie et la vérité en un lieu donné, à une certaine heure et , pour ainsi dire, en un seul tableau. La nature quelquefois, l'esprit humain toujours, savent ainsi réunir en un jour critique toute la réalité et tout l'intérêt d'un événement. Le récit du passé , l'action présente qui se réduit à la lutte des passions ennemies et au combat du cœur contre lui-même, enfin la péripétie et le dénoûment , tels sont les divers moments , tantôt idéaux, tantôt réels, que le poète doit condenser autant que possible en un seul. La variété de la tragédie est dans l'esprit qui se complaît à se dévoiler, à défaire tous ses plis avant de les refermer pour agir ; et qui de nous n'a fait sur lui-même une heure de tragédie? La variété du drame au contraire est dans la multitude des actions qui se doivent rapporter à une seule action , comme à une seule pensée (es pensées de l'esprit [\ ). Le drame est plus objectif, la tragédie plus subjective. Tous deux n'atteignent à la suprême élévation, à la poésie complète, qu'alors que la tragédie agit et que le drame pense. C'est ainsi que tel mot d'un personnage de Shakspeare enferme une tragédie tout entière, et que tel mot d'un personnage de Corneille ou de Racine rappelle au spectateur tout un drame accompli (2).
Après avoir ainsi caractérisé le double genre de la tragédie et de la comédie , nous pouvons comprendre aisément la raison de cette division , tandis que le drame doit embrasser dans son unité le rire et les larmes. Rire et pleurer sont, en effet, deux éléments
(1) M. Victor Hugo, qui combat avec tant de force les raisons banales données (non, certes, d'après Âristote) à l'appui des unités de lieu et de temps, n'a garde de condamner l'unité de sujet ou d'action. Celle-ci est essentielle à toute œuvre poétique. Cromwell, préface.
(2) On croit quelquefois que le drame représente surtout ce qui est, le fait dans toute sa brutalité, et la tragédie, l'idéal, ce qui doit être ; mais cette différence peut être signalée dans toute œuvre d'art et dans quelque genre que ce soit. Sophocle et Euripide, dans la tragédie, se distinguaient par là (Aristote, Poétique, c. 26), et nous croyons que le drame, pour être ordinairement matériel et brutal, surtout de nos jours, n'en est pas- moins capable d'atteindre à l'idéal.
de l'unité de la vie, mais non de l'unité d'un événement. Aussi Aristote consacre-t-il cette division que la nature des choses avait amenée , puisque la tragédie tirait son origine des dithyrambes qu'on chantait aux fêtes de Bacchus, et la comédie des chansons obscènes ; l'une était née du développement dramatique de la poésie lyrique , par l'addition successive des acteurs ; l'autre, du passage naturel de la chanson à la farce (\). L'élément lyrique, successivement réduit, s'était cependant conservé dans les chœurs ; et peut-être la suppression définitive de ces chants a-t-elle fait perdre à la tragédie et à la comédie quelque chose de l'idéal et de la moralité qu'ils inspiraient aux âmes , tout en augmentant les difficultés que le poète doit vaincre , puisque l'illusion matérielle peut alors être plus rigoureusement exigée de lui.
Aristote fait consister, ainsi que Platon, la poésie dans l'imitation unie au nombre et à l'harmonie ; mais il justifie par la tendance naturelle de l'âme, et cette imitation et le plaisir qu'elle nous procure. A l'exemple de son maître, il regarde aussi l'inspiration, la fureur, comme un don divin , sans lequel il n'est pas de poète (2) ; et le philosophe de l'observation s'éloigne des fausses théories, si répandues de nos jours , sur l'imitation dans les arts. Si noue ne connaissions pas la poésie grecque, cette doctrine seule rencontrée dans un tel écrivain nous témoignerait de l'élévation idéale à laquelle elle atteignit. Le poète enfin, et ici Aristote nous semble méconnaître la vraie nature de la poésie lyrique, est essentiellement, dit-il, un imitateur d'action, et les dithyrambes mêmes sont des imitations (3). L'imitateur dans l'épopée procède surtout par là narration. Ce genre, au surplus , très-élendu, embrasse, et les poèmes mimiques, et les dialogues philosophiques, tels que ceux de Platon ; car les vers ne font pas le poète, et c'est à tort qu'on a voulu classer les genres de la poésie par ceux de la mesure (4). L'imitateur dans la tragédie représente surtout
(1) Aristote, Poétique, c. 4.
(2) Id., ibid., c. 4 et 18.
(3) Id., ibid., c. 9 et 1. Platon émet dans la République une opinion tout à fait contraire quoi qu'en dise Dacier, qui cherche à mettre en tout les deux philosophes d'accord.
(4) Id., ibid.,c. i. — Aristote ne peut guère désigner que les dialogues de Pfatoa p*t le terme de dùtcnurs de Socrate qu'il emploie d&nt ce ç&s&u&t. — ^.
une action , et cette action reproduite a pour but prochain d'émouvoir et d'épouvanter les spectateurs, et pour but dernier de les purger de ces passions'mêmes et de celles qui leur ressemblent (4). La comédie diffère de la tragédie en ce qu'elle n'imite que les actions de? méchants, encore est-ce de ceux-là seuls chez qui le vice n'est pas trop odieux ; car le ridicule consiste en une difformité sans douleur , qui ne va point jusqu'à la destruction du sujet où elle se trouve (2). L'unité, l'intégrité du sujet et l'intime union de toutes les parties dont il se compose sont une condition nécessaire de toute bonne poésie (3). L'unité de temps , renfermée dans l'intervalle d'un tour du soleil ou à peu près , doit être en particulier exigée de la tragédie (4). Mais l'unité de lieu, la plus extérieure et la moins essentielle du genre tragique, au moins en tant qu'elle est observée dans toute sa rigueur, car on ne saurait la violer à l'excès sans nuire aux autres unités, n'est exigée nulle part des poètes, soit formellement soit indirectement , dans la Poétique d'Aristote (5). On peut s'assurer, au contraire, que ni les tragiques ni les comiques grecs ne l'ont jamais scrupuleusement observée.
Si nous approuvons l'apologie de la poésie dramatique, ou plutôt de la poésie en général, entreprise par Àristote, contre les accusations de Platon; si nous pensons comme lui que, les hommes et les mœurs étant donnés, la tragédie et la comédie sont utiles, et propres à modérer les passions plutôt qu'à les exciter, nous ne pouvons approuver de même l'indifférence qu'il témoigne â propos des mythes employés par les poètes. Qui peut être assuré, dit-il avec Xénophane, de connaître la vérité sur les dieux? L'opinion reçue et le fait acquis lui semblent deux excuses à donner en faveur de ceux qui n'ont pas présenté les choses comme
refuse le titre de poète à Empédocle, que Lucrèce, bon juge assurément et non prévenu, a plus tard tant admiré.
(I) Aristote , Poétique, c. 6.
12) Id., ibid., c. 5. Cette définition est plus complète que celle de Platon ; elle embrasse à la fois les caractères comiques, que celle-ci embrassait, et tous les incidents qui sont aussi des sources de rire, ou au moins un grand nombre.
(3)Id., ibid., c. 8.
(4) Id., ibid., c. 5. Est-ce 24 heures, est-ce 12 heures, qu'Aristote a voulu dire! On en dispu'e.
(5) La Poétique n'est qu'un fragment où manque toute la partie de l'œuvre relative au genre lyrique et à la musique. Dacier, décidé à opposer à tout prix Aristote à Corneille au sujet de l'unité de lieu, s'est attaché à un passage, c. 18,
elles doivent être; et la prééminence de la poésie sur l'histoire consiste uniquement, suivant lui , en ce que l'une met en œuvre des actions générales et l'autre des actions individuelles (4). La tendance d'Aristote à consacrer , et par suite à éterniser l'existence du fait , est partout sensible dans ses ouvrages. Les sectes les plus sévères de l'antiquité repoussèrent sa rhétorique et sa poétique comme Platon les avait repoussées par avance et à peu près pour les mêmes raisons (2). Et il est certain que si Ton fait abstraction, dans la Rhétorique d'Aristote (3) de ce genre de mérite que nous avons reconnu dans sa Logique, dans sa Dialectique , dans sa Poétique , nous voulons parler de l'analyse exacte et pénétrante des voies de l'esprit humain en toutes choses, il ne restera qu'un traité propre à former des sophistes et des avocats sans conviction , mais non à produire le talent , la science ou la foi.
X. En terminant ce tableau de la morale et de la politique spéculatives des Grecs durant la plus belle ère de la pensée de ce peuple, il convient de reproduire en quelques traits saillants l'état de ses mœurs sociales, et de se demander jusqu'à quel point, livré à lui-même et dirigé par la philosophie , il eût pu parvenir à les réformer.
Le fait essentiel de la société grecque peut être envisagé dans cette perpétuelle division et dans ces querelles incessantes qui la tiennent armée contre elle-même. Cet héroïque défaut, qu'on a si durement reproché à la Grèce, se lie cependant à ses plus nobles, à ses plus utiles qualités. Ses législateurs ont cherché avant tout à exaller et à perpétuer le courage par les institutions. Ses philosophes, à leur tour, donnent à cette vertu, et non sans raison . une importance décisive pour l'homme moral. Mais le courage a besoin d'exercices : ni le gymnase ni les guerres feintes ne peu*
dans lequel nous ne pouvons voir même la moindre allusion à la question. Dader, Commentaire de la Poétique, rvm, 3.
(1) Aristote, Poétique, c. 26 et 9.
(2) Marc-Aurèle, Pensées, 1, 7.
(3) Aristote, Art de la rhétorique en trois livres. Cet ouvrage, qui a été traduit dans toutes les langues de l'Europe et très-étudié, est suivi d'un autre traité, mais apocryph-, intitulé Rhétorique à Alexandre. — Nous citerons la traduction française de Gros, Paris, Hachette, 1837 ; et celle de Cassandn», Paris, 167" . fort louée par Roileau dans la traduction de Longin.
vent entretenir et Satisfaire ce feu sacré, qui brûle dans l'âme et grâce auquel l'homme préfère la vertu à la vie. D'ailleurs la cité ancienne e9t très-étroite , et la notion de la grande patrie grecque ne se forme que tard dans les plus grands esprits. L'unité de cette patrie spirituelle , qui réside surtout dans la communauté du culte, de la langue et des mœurs , fondée dans le règne des idées, toujours ébranlée dans le règne des faits, est an fond la seule durable. La conquête romaine doit l'étendre , loin de la détruire, et à- travers les âges chrétiens elle aura la puissance de parvenir jusqu'à nous. L'unité matérielle, au contraire, si connue des peuples orientaux, ne saurait rien ajouter à l'autre, et , s'il faut réaliser cette unité par le sacrifice du courage , toujours un peu lié à l'amour de la lutte, même contre les amis, l'Europe et la civilisation de l'Occident seront-elles sauvées trois fois, à Marathon, à Salamine et à Platée , puis à jamais assurées par la conquête d'Alexandre?
Les Grecs se reconnaissent supérieurs aux barbares en courage, en intelligence , et surtout par cette juste mesure des plus heureuses facultés qui engendre la vertu, et qui est si bien favorisée par la température de leur patrie. Tandis que les Scythes et les Tbraces se laissent emporter à leurs féroces passions, que les Phéniciens et les Égyptiens sont possédés de la fureur du gain, les Grecs se font remarquer, disent-ils, par la curiosité de savoir. Ils ont perfectionné tout ce que les barbares leur ont transmis et ils se trouvent plus près qu'eux de parvenir à la connaissance de la divinité. Capables de liberté comme les peuples du nord , mais capables aussi de gouvernement; ingénieux comme les Asiatiques , mais braves , ils sont seuls libres et seuls rangés sous les lois d'une vraie société politique. Ils commanderaient à toutes les nations s'ils pouvaient être unis (4). A ces traits, par lesquels la Grèce se peint si bien elle-même en se distinguant de l'Orient, ajoutons l'amour de la liberté religieuse ou tout au moins l'indépendance vis-à-vis du pouvoir sacerdotal (2). Ce sont encore là
(1) Platon, République, iv, pag. 226; Àristote, Politique, vil, 6; Bpinomis, trad. Cousin, xm, p. 23 ; et Hippocrate, des Airs, des eaux et des lieux, passim.
(2) C'est l'esprit général d'Homère. Y. aussi, dans YOBdipe roi de Sophocle, la querelle d'Œdipe et de Tirésiaa et surtout les passages où Euripide s'emporte
des conditions essentielles au progrès des hommes et à la continuelle action qu'ils se doivent d'exercer sur l'état de leurs propres croyances : tout sacerdoce aspire à l'éternité et à l'immutabilité qui n'appartiennent qu'à Dieu. Mais heureusement pour la pensée, la liberté politique, liberté d'agir, amène à sa suite la liberté de croire.
Les trois grandes vertus consacrées par la philosophie grecque, force ou courage, tempérance ou harmonie, prudence ou science, sont précisément celles , on le voit , dont les Grecs s'attribuent l'éminente possession. Mais , parmi ces vertus, le courage mérite une attention particulière. Comme cause de la guerre, le courage nous explique la division , les luttes des cités grecques ; comme élément essentiel du génie grec, il nous explique l'opposition vraiment singulière que la Grèce établit entre elle et le reste de l'humanité désignée sous le nom de barbarie. C'est le second trait caractéristique à relever dans la société grecque. Platon , après avoir constitué sa république, a-t-il besoin d'esclaves, il les prend parmi les barbares, ennemis naturels de sa cité vertueuse (4). Âristote , qui cependant condamne la guerre en elle-même aussi bien que Platon, qui nie que la violence constitue un droit, et que la conquête injuste fonde une juste puissance (î) ) regarde en même temps les barbares comme esclaves par nature. Ils'appuie, pour une vérité aussi généralement admise, sur le témoignage des poètes (3), et il unit le courage avec la liberté, qui en est le produit, la servilité avec la lâcheté , qui en est à la fois ta cause et la juste peine (4). Tous les Grecs savaient que la mollesse du barbare le
contre les prêtres et .les devins. Platon a beau orientaUser en apparence, an fond il n'emprunte à l'Orient que le principe 4e la théocratie. Bon roi philosophe de la République est un savant dialecticien , et sa religion est une science. Dans les Lois il soumet les prêtres à l'élection, liv. Vl, p* SM , «qq., et il les réduit strictement à leurs fonctions ; partout enfin, malgré le respect qu'il professe pour Delphes, il fonde un état dont la religion vulgaire n'est qu'une partie^ et dont les mcfcnrs grecques, fort opposées à ceMes des Orientaux , sont le vrai fondement.
(1) Platon, République, V, p. 296 et 298:
(2) Aristotei Politique, i, c. 2, n° 18, éd. Corayt
(3) Euripide , Iphigénie à Aulis , v. 1882 : « Il est dan l'ordre qae te Grec commande et que le barbare obéisse ; l'un est né pour la liberté, l'autre pour l'esclavage. « Même pensée dans Démosthène, Olynthieé*4*4 n%%,
(a) Arirtrtei FoliU&e, i, 1,2 et 6. CC Plato*, Lois, i, p, SU
194 MâNÙ£L
dit-il, que les travaux nécessaires à* la société s accomplissent. Elle a donné, sauf exception, aux esclaves des corps inclinés vers la terre et la force dont ils ont besoin (4). On voit que l'esclavage est nécessaire au même titre que le travail servile. Le mépris d'Aristote et de Platon et de tous les hommes libres de leur temps pour les arts matériels était donc la cause, à la vérité très-difficile à surmonter, de «ette apparente nécessité (2). Seuls parmi les anciens, les cyniques, attaquant à la fois la propriété, le sentiment patriotique et le préjugé de l'indignité du travail, tendaient directement à l'abolition de l'esclavage. Mais livré à lui-même, isolé, sans religion, sans croyance positive à la destinée de la vie humaine au delà du temps présent , le sage cynique ne pouvait que préparer cette immense réforme et non la réaliser. Aristote et Platon la préparaient indirectement en faisant valoir la supériorité de la paix sur la guerre en soi, en proclamant la fraternité de tous les Grecs. Ainsi l'esprit entrait dans la voie plus large qui menait à la fraternité de tous les peuples; et il n'est pas jusqu'aux cyrénaïques qu'on ne puisse ici louer pour les atteintes qu'ils portèrent à l'amour de la patrie chez les anciens. Enfin la religion platonique devait, par ses tendances orientales, achever la fusion des esprits et des nations. Que la loi morale de charité et de fraternité fût annoncée, non plus par la philosophie, mais au nom d'un Dieu révélateur; qu'un bouleversement social vînt rendre un nouvel ordre possible, alors seulement l'abolition de l'esclavage pouvait descendre de l'intelligence dans les choses (3).
Toute grande réforme doit exister d'abord idéalement, durant un temps plus ou moins long, et plus ou moins confusément aper»
tl) Id., ibid., i, 2, 14. Comme tout doit être dit en chaque chose, et le bien et le mal, nous ferons remarquer que les états de notre temps, exclusivement composés d'hommes libres, le cèdent fort aux état» anciens en ce que chacun des citoyens est livré à ses forces et à sa prévoyance propres. Au contraire, suivant Aristote» qui nous semble exprimer ici l'un des principes sociaux de la Grèce et de Rome, le gouvernement doit Veiller à ce que nul ne manque du nécessaire et d'un Certain loisir. Politique, n, 8, G. Cette providence sociale s'étendait» p»* l'intermédiaire des hommes libres, jusqu'aux esclaves, qu'il fallait bien nourrir et Conserver.
(2) Pour cette servilité des arts qui se trouve exprimée partout, Voye», par exemple, Platon, Alcibiade, p. 115.
(8) On a prodigieusement exagéré le nombre des esclaves dans la Grèce. Vf»?* le Mémoire sur la population de l'AUique, par M. Letronfie» Ac éts ùmr» t VI -
eue, dans ceut des esprits élevés qui sont le plus libres de tout préjugé scientifique. Il n'est donc pas sans intérêt de consulter, pour la question de F esclavage, celui des grands poètes grecs sur qui la philosophie exerça une influence profonde, et dont elle ne soumit cependant l'esprit à aucun dogme déterminé. Euripide ne reproduisit ni Anaxagore ni Socrate dans son théâlre, mais, instruit par tous deux et demeuré libre, il fut le poète penseur par excellence. D'ailleurs il dut nécessairement exprimer comme poète les idées de tous. Or, voici ce que dit un esclave dans Tune de ses tragédies : « Une seule chose est honteuse dans l'esclave, et » c'est le nom ; pour tout le reste , un esclave , quel qu'il soit, » n'est pas moins bon qu'un homme libre, dès qu'il est hon- » nète (4), » et ailleurs : « Si je n'ai pas le nom d'un homme libre, j>puissé-je en avoir l'esprit ; cela vaut mieux que de souffrir- » ce double malheur d'avoir des sentiments bas et , étant esclave, d'en porter la réputation (2). » C'est à cet Euripide que la haine de l'injustice et de la férocité 6t écrire cette belle diatribe contre la Sparte tant vantée des philosophes : « de tous » les mortels les plus odieux au genre humain, habitants de Sparte, » conciliabule de perfidies, rois du mensonge, artisans de fraudes, » pleins de pensées tortueuses , perverses et fallacieuses , votre » prospérité dans la Grèce blesse la justice. Quel crime est inconnu » parmi vous? Où voit-on plus de meurtres? N'êtes-vous pasavi- » des de gains honteux ? Ne vous surprend-on pas toujours à dire » une chose et à en penser une antre? Malheur à vous (3) ! » On voit que l'esclavage et la guerre pouvaient exciter dans la société grecque des répugnances plus vives que celles des philosophes dont nous avons analysé les opinions, et que les mœurs, à Athènes du moins, étaient peut-être plus avancées que la science. Quant à la politique d'Euripide, on ne la réduirait pas aisément en un
(1) Euripide, Ion, t. 863-Mft, Boisaonade.
(2) Id., Hélène, v, T28. M. Artaud a manqué le sens de ce passage.— Les esclaves sont représenté» comme capables d'une hante affection. Voyez le caractère d'Eimée daas V Odyssée, et l'affliction que la mort d'Ateeste, dans Euripide , c *use à ses serviteurs.
(3) Id., Andromaque, 446 et sq. Nous empruntons ici la traduction de M. ktttaa, p. 413. Cf. Suppliante*, p. 465. On lit aussi dans YAndromaque, p. 404 : ««Ce q«i«st honteux chez les barbares n'est pas moins hontenx chei\e& Gw».*
système unique, car les deux maximes les plus remarquables qu'on puisse recueillir à ce sujet dans ses tragédies indiquent des points de vue bien opposés. Mais le poète ne laisse pas d'être profond et vrai, et de signaler indirectement les vices du gouvernement d'Athènes, a Le pouvoir d'un seul, dit-il quelque part, » est nécessaire dans les cités comme dans les familles, quand on » veut saisir l'à-propos(1).»Maisil n'en regarde pas moins, suivant le système qu'Aristote adopta, la prépondérance de la classe moyenne comme le plus grand bien de l'État. Entre les riches, avares et cupides, et les pauvres envieux que guident des chefs pervers, cette classe moyenne (2) maintient l'ordre et la constitution établie.
Si de la société politique des Grecs nous portons nos regards sur la société privée et sur le principe générateur des usages de la vie , la condition des femmes devra surtout nous arrêter. On a souvent tenté d'expliquer la préférence donnée à l'homme sur la femme, en tant qu'objet de l'amour de l'homme dans l'antiquité grecque, et l'on a cru que l'infériorité intellectuelle et morale de la femme en était la cause. Mais il y a une distinction à faire: il est vrai que l'éducation des femmes de bonne famille n'était en rien dirigée à les rendre dignes des soins, du dévouement et de l'intimité tendre de leurs maris , si du moins ceux-ci étaient doués d'une certaine élévation de la pensée (3). Filles, il était fort rare que leur amour fût consulté pour le mariage, et les mœurs s'opposaient en général à ce qu'elles pussent être les amantes de leurs époux, soit avant, soit après la formation de nœud conjugal, si sérieux chez les anciens, et qui n'entraînait pour eux que des devoirs (4). Épouses, tous leurs soins se bornaient à la direction du ménage, tous leurs plaisirs à des plaisirs sans
(1) Euridide, Andromaque, p. 413.
(2) ^ lv \Utta jjioïpa, Suppliantes, vers 237 , Artaud, t. I, p. 456.
(3) Cependant les mœurs de Lacédémone différaient beaucoup de celles d'Athènes sous ce rapport. V. Andromaque , vers 586 et suiv.
(4) Les tragiques nous montrent des jeunes filles éprises d'amour ; mais cet amour, assez idéal, sort visiblement des conditions communes. Electre et Antigone ont une vie beaucoup plus libre qu'il n'appartient à de simples vierges, **♦ en général, les femmes devaient paraître en public sur le théâtre bien plus que dans la réalité. Quant à l'amour dans le mariage , il a été condamné même p* r 1 es modernes, par Montaigne, par exemple.
délicatesse, et leur moralité se ressentait trop souvent des effets ordinaires de l'oppression : la ruse luttait contre la puissance ; la pauvreté engendrait le vol, et la. réclusion l'adultère (4). Mères enfin, que pouvaient-elles sur l'éducation de leurs enfants? rien pour le bien', peu pour le mal et seulement durant les premières années (2). Mais rien de tout cela n'est-il plus vrai autemps où nous vivons? Personne n'oserait le dire; et d'un autre côté les témoignages mêmes que nous citons prouvent que la femme, à Athènes du moins, jouissait, quelles que fussent les lois, d'une assez grande liberté de fat* , et que , par conséquent , son influence était loin d'être utile. Or cette influence était heureuse aussi : car la femme, autant qu'il était en elle, favorisait la paix dans la Grèce et faisait régner dans la maison de son mari la douceur et l'esprit de conciliation. Nous ne parlons pas de Xantippe (3).
De la femme libre de nom passons maintenant à la femme libre de fait, à la courtisane. Tout le monde connaît l'esprit et l'autorité de certaines des courtisanes de la Grèce. Citons seulement l'Aspasie de Périclès (4), et cette autre Aspasie, ainsi nommée par le jeune Cyrus, son amant, dont la Grèce entière admira l'esprit et le courage (5). Encore celle-ci était-elle de condition libre; et si nous lui joignons toutes les femmes grecques, soit pythagoriciennes, soit des diverses sectes socratiques, qui cultivèrent la philosophie, il nous sera permis de conclure que les femmes grecques n'étaient peut-être pas moins développées, sous le rap -
(1) Aristophane, Lysistrata et Assemblée des femmes. Tout cela n'a rien d'absolu; il faut tenir compte de l'exagération comique. U Assemblée des femmes est, quoi qu'on en ait dit, une parodie de la République de Platon.
<2) Cependant les enfants n'étaient pas sans amour pour leur mère. On le devine bien. Le sujet d'Oreste, si commun chez les anciens , tirait tout son intérêt du combat des deux amours filiaux : « Qui voudra te parler! dit Ménélas à Oreste. Orestb. Quiconque aime sou père. Ménélas. Et quiconque aime sa mère! Oreste. Celui-là est heureux. Ménélas. Tu ne l'es donc {pas! Oreste. Je n'aime pas les femmes perfides. ». Oreste, vers 1601.
(3) Remarquez le sujet de la Lysistrata. Les femmes d'Athènes se conjurent, pendant la.guerre du Péloponnèse, pour forcer leurs maris à faire la paix. Voyez comme l'Alceste d'Euripide est bonne pour ses esclaves, v.786etsuiv., 192 et su iv.
(4) V. Plutarque, Vie de Périclès, et Platon, Ménexène, pour se faire une idée de la science et de l'éloquence que les anciens reconnurent à Aspasie et de l'amour vrai qu'elle inspira A Périclès.
(51 Elle se nommait Milto.V. Elien, Histoires diverses, xn, 1.
port de l'intelligence, que peuvent l'être aujourd'hui les femmes chrétiennes. Elles avaient leurs déesses, leurs cultes, leurs mystères, comme nos femmes ont les leors ; et si leur religion était inférieure à la nôtre, il en était de même aussi de la [religion de leurs maris.
La guerre dans les temps héroïques, la science pure ou la dialectique dans tes temps métaphysiques, si Ton peut ainsi parler, constituèrent pour les hommes une vie à part dans l'antiquité. Les mœurs des camps , les usages de la pédestre , plus tard les discours académiques, renseignement de la politique, de l'éloquence, de la physique, favorisèrent une séparation tranchée de la vie des hommes et de la vie des femmes. Qu'une guerre survînt, et Ie9 guerres survenaient souvent, lea femmes demeuraient seules dans la cité avec les vieillards et les enfants. À l'assemblée publique , au gymnase , autour d'un sophiste , les hommes goûtaient des plaisirs ignorés de leurs femmes , et Socrate passait la journée entière et quelquefois les nuits hors de sa maison, dans l'intérêt de la science, comme il passait des mois entiers au camp dans l'Intérêt de la patrie. Il résulta delà transmission de ces mœurs mâles, depuis le siècle d'Homère jusqu'au siècle de Platon et au delà, que l'amour et le sentiment da beau revêtirent dans l'esprit de Fhomme des formes étrangères à la femme et à tout ce qui tient d'elle : la douceur et les grâces furent flétries du nom d'efféminées; cet attendrissement du cœur que nous recherchons auprès des femmes, et les délicatesses du sentiment que nous admirons dans leur âme, furent sacrifiés au culte de la beauté virile; l'art imita la forme de l'homme, comme la plus parfaite, et la reproduisit savamment avec tous ses caractères dans les statues de Mars , d'Apollon, de Mercure, d'Hercule ou de Bacchus ; de son côté la science donna toujours à la femme un rôle subordonné à l'homme dans la création; enfin ceux des sentiments humains qui, dans le monde chrétien, ont produit la chevalerie , la galanterie et toutes les institutions relatives à l'amour , à l'honneur et à la beauté se déployèrent surtout dans les rapports et dans la société exclusive des hommes (4).
(1) Sur l'amour platonique. V. ei-de*s«ft, p. 100. — Platon prohibe h fé-
Cependant la valeur morale et intellectuelle des femmes, comme la vertu des esclaves , fut quelquefois reconnue , et, sous ce rapport, nous pouvons montrer dans le3 poètes une tendance manifeste au progrès de la société grecque. Sophocle , poète de l'idéal, il est vrai, réaKse, par son caractère d'Antigone, une sublime figure qui n'a rien à envier à celles do christianisme. Mais l'Alceste, l'Hécube, l'Electre, Tlphigénie, la Polyxène de celui qu'on nomma le poète du réel , ne nous présentent-elfes pas la femme, dans toutes les conditions, sons des traits également subli- # mes dans leur variété? Ce même poète, qu'on accusa de haïr les femmes et qui ne baissait que les perfides , qui révolta te peuple d'Athènes en faisant prononcer à Oreste un sophisme approprié à sa situation, n'a-t-il pas mis dans la bouche de Phèdre un admirable éloge de la vertu (4)? n'a-t-il pas écrit ces paroles profondes : a Un homme peut, quand (Intérieur de sa famille lui devient » à charge, sortir de sa maison et délivrer son âme de l'ennui »par |e commerce de sot amis. Mai» noua, femmes, nous m » pouvons regarder que dans notre propre cœur ! Ils disent qne » nous menons dans nos maisons une vie exempte de périls, tandis « qu'ils combattent avec le fer : vaine erreur ! J'aimerais mieux les » armes à la main braver trois fois la mort que d'enfanter une » seule (2)?» Euripide enfin n'a-t-il pas énoncé cette maxime que nous avons encore à méditer , malgré le christianisme : a Le mari et la femme ont les mêmes droits , celle-ci lorsqu'elle » est outragée par son mari & et le mari lorsqu'il a dans sa maison » une femme infidèle (3) ? » «
dérastie par une loi (Lot*, vm, p. 123), qu'il croit d'une exécution difficile. Il regarde ce vice comme un attentat contre nature, et pense que les Cretois n'ont inventé la fable de Ganymède que pour se le permettre sans remords (Lois, i, p. 33) Nous savons qu'en réalité le philosophe était très-enclin à l'amour de l'homme , au moins dans ses écrits : mais il le sanctifiait. Quant à l'amour de la femme, il voulait qu'il ne se rapportât qu'à la génération ; et ainsi l'amour naturel et vrai se trouvait supprimé. — Solon avait porté une peine très-sévère contre ce crime , qui depuis devint si fréquent. V. Samuel Petit , de Legibus attici», v et vi, et Comment., pag. 468. Il tire ses témoignages d'Eschine et de Démosthènes.— Aristote, qui blâme aussi la pédérastie, est cependant plus indulgent que Platon, sans doute à cause de la constance du fait.
(1) Euripide, Hippolyte, Artaud, p. 295.
(2) Id., Médée, p. 162.
\Z) Id.. Andromaque, pag. 420. Ces maximes ne sont pa* effacé» ^\**xm>\*
La condition des femmes, d'abord inférieure à celle des hommes sous le règne de la force, puis inférieure encore sous le règne de la science, ne pouvait s'élever que sous le règne de la charité , annoncé , mais non réalisé par les poètes. L'estime et la tendresse de l'homme pour la femme, rares exceptions dans l'antiquité, en ont fait presque son égale sous l'empire du christianisme. Mais sous ce rapport, le christianisme lui-même a des progrès à faire, au moins dans les mœurs. Quant à la Grèce, vaincue, dans sa puissance, par Rome, chez qui l'amour conjugal fut plus sévère, et l'amour platonique presque inconnu , % vaincue , dans ses doctrines, par le syncrétisme religieux et philosophique, au sein duquel elles se transformèrent, long-temps après elle dut renaître dans la science et dans les arts , parce que c'est là qu'avaient paru sa vraie force et sa noblesse; mais elle ne renaîtra jamais dans les mœurs.
durs qu'Euripide fait prononcer sur les femmes à ses personnages, et quelquefois aux femmes elles-mêmes. V., par exemple, Médèe, p. 159; ibid., p. 164; Orestr, p. 85, etc., etc.