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ORIGINE DU SYNCRÉTISME ALEXANDRIN

I. Les premiers philosophes de la Grèce s'élevèrent de leur propre mouvement dans les régions de la pensée , et s'y créèrent des empires indépendants. Leurs disciples commencèrent à se combattre et ne purent se vaincre. Alors commença l'ère des sophistes. Socrate, substituant l'étude de la pensée à celle du monde, et la critique au doute systématique, renouvela ta méthode. L'esprit , maître d'un instrument plus sûr, reprit la science à ses fondements. Platon appliqua cet instrument construit par Socrate à l'examen des doctrines antérieures, surtout de celles des pythagoriciens et des éléates, et. à la réfutation des physiciens, des sophistes et des dialecticiens de Mégare, ses contemporains; il fonda la théorie des idées. Aristole, en partie, continua l'œuvre de Platon, en partie Ja détruisit, en partie la transforma : ennemi des empiriques, des 'sophistes et des rationalistes purs d'ÉIée ou de Mégare, comme l'avait été son maitre, il donna un admirable et complet développement à l'étude analytique de la pensée; quant aux principes premiers, à ces idées irréductibles, dont son maître avait fait des essences objectives en nombre in- 6ni, il s'attacha à les ruiner en eux-mêmes; puis il les laissa reparaître comme formes actives, essentielles de l'intelligence humaine, sans lesquelles il ne saurait exister de science. Cepen-

pendant, se refusant à séparer l'universel des êtres particuliers, cherchant dans la sensation, l'origine de toute réalité, Aristote laissa cette grande question inachevée. Quant au système des êtres , c'est-à-dire de Dieu, de ta nature et des individus, aucun des deux philosophes ne produisit une doctrine solide ni une forte école. Platon enveloppa dans le mythe les dogmes les plus importants de la théologie et de la physique; et les derniers de ses élèves se partagèrent entre le mysticisme et le scepticisme. Aristote ne crut pas lui-même que ses dogmes sérieux pussent acquérir-l'autorité, la popularité dans l'avenir , puisque en même temps il en enseigna d'autres destinés au vulgaire; et, dans le fait, ses disciples, à plus forte raison les étrangers, oublièrent, ignorèrent et son Dieu abstrait, et son acte pur, et tout son univers composé d'éléments logiques.

Ainsi Socrale, Platon, Aristote, les trois hommes entre ceux de tous les temps qui ont exercé sur l'intelligence humaine l'influence la plus profonde et la plus durable , fondèrent surtout une méthode, donnèrent l'exemple des recherches philosophiques, et mirent en circulation un nombre immense d'idées. Ce qu'ils n'avaient pu accomplir, c'est-à-dire la fondation d'une science arrêtée sur ses bases et dans toutes se» parties , fol l'objet de < l'ambition des philosophes de l'ère suivante. Quelques écoles parvinrent à se constituer d'une manière poissante, elles traversèrent des siècles; cependant elles luttèrent entre elles : l'une surtout se proposa de ruiner toutes les autres, et sans s'obliger elle-même à connaître et à déclarer la vérité , elle sot prouver que celles-ci n'avaient pas résolu le premier des problèmes , celui de la certitude , ccfor de forcer tous les hommes à penser comme elles. Bientôt toute* les écriai à la fois furent couvertes par le flot d'une révélation suraetarettat' La poursuite de la science, l'éclaircissement de la méthode demeuré si imparfait , ne conservèrent alors qu'une importance très-subordonnée. La question vitale de la philosophie fut débattue durant tout le moyen âge sous le nom de question des unrversaux, mais sans succès décisif, jusqu'à l'époque où la méthode d' Aristote et celle de Platon furent enfin réunies et transformées par les Socrates de l'ère moderne, Descartes et Kant.

Il nous reste donc à faire connaître les principaux efforts des écoles qui essayèrent de s'assujettir les esprits dans le monde grec et romain, et la lutte engagée contre elles par la dernière et la plus forte des écoles rationalistes de l'antiquité, l'école sceptique.

Un premier caractère de l'ère philosophique dans laquelle nous entrons , consiste en ce que les sciences se détachent dé6nitivement du tronc qui les portait dans la haute antiquité. Il n'existe pas encore des physiciens au sens où nous l'entendrions aujourd'hui, mais il existe déjà des mathématiciens, des astronomes, et même des érudits et des critiques. Suivant l'impulsion donnée par Aristote et par Platon , ces savants poursuivent leurs recherches sans plus s'enquérir des principes particuliers qui leur sont nécessaires et qu'ils ont posés sans les discuter. La philosophie même se trouve plus déterminée par cette division , et on la divise en trois parties : logique , science de la pensée en elle-même, du discours , de la preuve ; physique , science de la nature , ou plus généralement des êtres, des principes et des essences ; éthique, enfin, science des mœurs, science du bien et du mai (4). Étudions d'abord la logique qui , de l'aveu de la plupart des philosophes, est dès-lors regardée comme 1a première partie de la philosophie, indispensable aux autres ; envisageons-la dans toute son extension, comme science du savoir et des idées.

Les premiers académiciens, disciples de Platon, attachèrent, comme de raison, une importance extrême à la théorie des idées ; mais loin de la modifier dans le sens qu'Àristote indiqua , ils se perdirent dans une controverse subtite et peu lumineuse sur les genres et sur la nature des essences. Les éléments mathématiques, ces êtres idéaux que l'arithmétique et la géométrie nous conduisent à reconnaître comme présents dans la nature, sans que cependant ils puissent jamais y être contemplés, attirèrent surtout l'attention des philosophes qui voulaient fonder la théorie de l'univers sur la théorie des idées. Les pythagoriciens * pères de cette 'grande école mathématique, avaient composé les choses sensibles avec des nombres, identifié même l'essence du nombre et celle de

(1) Ps-PluUrque, Opin. de* philos., i, 1 ; Sénèqu», Lettrée, t$.

l'être, regarde l'unité comme une grandeur , et les monades en lesquelles elle se divise comme n'étant pas indivisibles (I). L'idée de l'infini , toujours combinée dans leur doctrine avec celle du fini , nous rend compte de cette belle conception à laquelle il ne manquait guère qu'une distinction claire entre le nombre , idée de l'esprit, et la grandeur ou étendue naturelle réglée par les lois du nombre. Platon apporta quelque chose de cette distinction ; mais, non content d'avoir vu deux genres d'essences, dans les idées d'une part, et, de l'autre, dans les êtres mathématiques, il voulut eu voir un troisième dans les êtres sensibles (2). Il abandonna ainsi les pythagoriciens, et se réduisit à ne voir dans la nature qu'une mauvaise imitation du vrai, qu'une incompréhensible participation à l'idéal. Aussi n'essaya-t-il de l'expliquer que par des symboles. D'ailleurs, toujours préoccupé de l'objectivité des idées et des nombres, il admit une dyade, une triade primitives, crut que les nombres réels ne sont pas combinables entre eux , et souleva de la sorte une dispute dont il était impossible d'échapper , sans nier, avec Aristote, l'existence séparée des nombres (3). Après lui quelques philosophes remontèrent, à ce qu'il semble, à la théorie pythagoricienne pure, c'est-à-dire qu'ils confondirent les idées et les nombres, et qu'ils en composèrent toutes les grandeurs, lignes, plans, volumes, et jusqu'aux choses sensibles (4). La plupart, séparant avec Platon le sensible du vrai, se divisèrent eu outre en plusieurs sectes. Mais les uns surtout identifièrent les grandeurs et nombres idéaux avec les grandeurs et nombres mathématiques, et réduisirent tout en un seul genre ; les autres rejetèrent les nombres-idées, et même les idées, absolument parlant, pour ne conserver que les êtres mathématiques , les premiers des êtres, direntils, et composés de l'unité en soi (5).

II. On a tenté de déterminer dans ces diverses opinions ce qui

(1) Aristote, Métaphysique, XIII, B.

(2) Jd., ibid», vu, 2, et xm, 6. Platon est nommé dan» le premier des passage a que nous avons ici en vue, auquel le second, où il n'est pas nommé, se trou v * conforme.

(3) Id., ibid., xm, 8. Dans le ch. 7 du même livre, Aristote analyse lescontr* "•* dictions enfermées dans la théorie des rapports des nombres entre eux et av ^-^ l'unité quand on les regarde comme des êtres objectifs.

(4) Id., ibid., vu, 2.

(5) ld., ibid., xm, 6 et 8.

appartient à chacun desdisciples de Platon (1). Pour nous, à qui les données du problème ne semblent pas suffisantes, nous nous bornerons à rapporter les opinions les plus connues de Speusippe et de Xénocrale sur les principes idéaux de l'être. Speusippe remonta de Platon aux pythagoriciens, et, détruisant cette monarchie des idées engendrées par le bien que Platon avait essayé d'organiser, il prétendit que le bien et le beau en soi ne pouvaient être pris pour premiers principes des choses. Ce ne sont pas là des causes, disait-il, comme celles qui donnent naissance aux plantes et aux animaux ; au contraire, ils ne se rencontrent que dans ce qui provient des causes , et n'apparaissent qu'après que les êtres sont arrivés à l'existence. Ainsi, tirant le parfait de l'imparfait, comme les pythagoriciens à qui Aristote le compare, Speusippe fit provenir la création d'une première unité qui n'était pas même au commencement un être déterminé (2). A partir de l'unité, il amena successivement plusieurs principes : un pour les nombres, un pour les grandeurs, un pour l'âme (3). La composition des nombres et des grandeurs imaginée par Speusippe est demeurée obscure pour nous (4). Mais quant à l'intelligence qu'il distinguait de l'un et du bien, et à laquelle il attribuait une nature propre (5), c'est elle apparemment qui nous est désignée par cette sainte es* sence qui occupe le milieu et les extrémités du monde (6} , par cette force vivante , Dieu , qui régit toutes choses (7) , et aussi

(l)B.stfa\sson,Speusippideprimisrerumprincipiis, ex Arislotele Didot, 1838* § vu. — Suivant l'auteur de cette élégante monographie, la première opinion serait de Xénocrate, et la seconde de Speusippe. Mais la question était déjà fort obscure pour les commentateurs d' Aristote ; et, s'il fallait prendre un parti sur les témoignages cités par'M. Ravaisson lui-même, nous inclinerions à rapporter la première opinion seule à Speusippe et à Xénocrate à la fois. Le gavant Brandis est de cet avis, au moins pour Speusippe. de Perdilis Aristotelis libris de ideis et bono, p. 46.

(2) Aristote, Métaphysique, xil, 7, xiv, 4 et 5. Cette unité ne lui paraissait pas pouvoir être confondue avec le bien sans qu'il s'ensuivît que la multitude est le mal, puisque l'êire provient des contraires.

(3)Id. : ibid.,vn,2.

(4) M. Ravaisson, ouvrage cité, pag. 27, croit pouvoir rapporter à Speusippe" Tune des opinions auxquelles Aristote fait allusion dans sa Métaphysique , liv. xiv j mais Aristote, parlant de sus contemporains, se dispense de les nommer, de sorte que ses allusions sont très-obscures pour nous.

(5) Stobée, Ecloga physicee, i, 1.

(6) Théopbraste, Métaphysique, c. 9.

' (7) Cicéron, de Natura deorum, I 13 ; et M nucius Félix, (/connus, Va.

par cette âme qu'à la manière des pythagoriciens, il fait résider dans la forme qui embrasse l'intervalle universel (4).

Parmi ces nombreux philosophes qui se divisèrent au sujet de la nature des idées et des nombres , les uns composèrent le nombre d'unité comme forme , de peu et de beaucoup comme matière ; les autres, d'unité et $ inégalité, ou de grand et de petit, ou d'excès et de défaut; quelques-uns formèrent la grandeur avec des monades, qui sont à la fois et ne sont pas quantités, qui sont et ne sont pas unes, puis les lignes avec des points, les surfaces avec des lignes, les solides avec des surfaces ; d'autres nièrent l'existence des monades et construisirent les lignes avec du long et du court, les surfaces avec du large et de Y étroit, les volumes avec du mince et du profond (2). Nous devons accorder notre attention à l'auteur de la théorie des lignes indivisibles, à Xénocrate. Platon , qui comprenait toutes les difficultés attachées à cette question, et qui répugnait à prendre le parti que quelques-uns de ses disciples osèrent prendre cependant, celui de considérer ce qui est comme composé de ce qui n'est pas, et la multiplicité comme enveloppant l'être et le non-être (3) , Platon nia résolument l'existence du point (ce qui est sans dimension) ; il le regarda comme une pure conception des géomètres. Mais en même temps il en fit (du point pris comme réel) une petite ligne indivisible , un principe de la ligne en général (<4). Cet élément mathématique insécable était sans doute le fondement réel de ses triangles, et par suite le principe de toute sa physique. C'est à cette opinion que Xénocrate s'attacha. L'être , affîrma-t-il , se résoudrait en non-être par la division s'il n'existait pas des lignes insécables, et pour que l'être soit un il faut qu'il soit indivisible (5). Avec l'indivisible et le divisible , c'est-à-dire avec l'unité jet la multitude, celle-ci ramenée àladyade, celle-là regardée comme une monade essentielle^.

(1) Stobée, Éclogœ physicœ, d'après ^amblique, c. 40, p. 107, 1. 1 : lv Ifty «C^ itihnrç ftaoréttoû. M. Ravaissonj p. 42, veut lire â^iourcaxoû, correction qui ne dou— ^ semble pas nécessaire, et dont le contexte ne peut s'accommoder.

(2) Aristote, Métaphysique, I, 7 et 8 ; Xin, 9 ; xiv, 1, 3 et 9.

(3) Id., ibid., xlv, 2. — Est-ce Speusippe !

(4) Id., ibid., i, 8. Nous suppléons par les parenthèses au sens du reste très

assuré de ce passage. Y. ci-dessus, p. 44 et 86.

(5) Si,inpliciu8, Physique, i, comin. 31.

Xénocrate composa le nombre, dualité indéterminée, pluralité limitée par l'un. Mais il faut autre chose encore pour composer l'âme ; il faut un principe de mouvement : que le même et l'autre, causes, l'un de repos, et l'autre de changement, soient mêlés, et l'âme qui a ces deux puissances à la fois viendra à l'être (4). Ainsi obtenue par le mélange du principe de la mobilité avec celui du nombre, l'âme pourra se définir un nombre qui se meut luimême (2). Le nombre et l'âme expliqueront le monde intelligible; le point, ou la ligne atome, expliquera le monde mathématique, règle du monde sensible.

On voit que Xénocrate, aussi bien que Speusippe, se rapprocha de la doctrine pythagoricienne ; ni l'un ni l'autre ne nous semble avoir abandonné sans retour la théorie des idées , mais tous deux fléchissent évidemment sous la grandeur de la tâche que Platon leur avait préparée en leur léguant une doctrine incomplète, symbolique, pleine de difficultés et de doutes. La théorie des nombres et des idées succomba sous les insurmontables objections qu'Aristote y opposa. Elle disparut de la philosophie rationnelle, mais elle se conserva chez les mathématiciens et chez les mystiques. La grande question qu'elle soulevait , et qu'Aristote n'avait pas résolue , fut traitée par les réalistes et les nominaux pendant le cours du moyen âge. Avant cette époque, obligée de se transformer pour résister aux efforts de ses adversaires, elle avait engendré la doctrine du Verbe. L'interprète juif de Pythagore et de Platon dépeignit les idées comme des conceptions préliminaires de l'entendement divin résolu à la création du ciel et de la terre (3) ; et un commentateur systématique de Platon, au commencement du second siècle écrivit que les idées dont le philosophe avait voulu parler n'étaient que les pensées de Dieu (4) . Depuis cette époque

(1) Plutarque, Création de Pâme, i.

(2) Id., ibid., Proclus, in Tmeum, p. 19* et W» ttobfe, Edag* physic*. 1 oc. cit.

(3) Philon, de Opifieio mttndi, vers le début.

(4) AlcinoÛs, Introduction à la philosophie de Platon, e. 9 : « L'idée est, par rapport à Dieu, l'intelligence éternelle ; par rapport à nous, le premier intelligible ; par rapport à la matière, la mesure ; par rapport à l'univers, l'exemplaire; et par rapport à elle-même, l'essence. .. Que Dieu soit une intelligence ou quelque chose d'intellectuel, en tout cas il assume en lui des notions éternelles et immuables. Il existe donc des idées. »

la théorie des idées ne Cessa de paraître sous la forme d'un conceptualisme de plus en plus explicite. Descartes, Spinoza, Maiebranche et Leibniz, ses élèves, plus tard Kant et les siens, développèrent la pensée d'Alcinoiis et d'Abeilard : et les idées de Platon, toujours les mêmes au foud , seulement unies , centralisées dans un sujet, quelquefois mieux analysées, mais non avec plus de profondeur, n'ont cessé de régner sur la philosophie.

III. Entre les principaux disciples de Platon, Xénocrate fut le plus fidèle à sa doctrine. 11 systématisa la vraie logique de son maître quand il distingua trois essences dans l'univers : l'une sensible, l'autre intelligible, une troisième formée des deux premières. Celle-ci compose le ciel lui-même, qui est sensible puisque nos yeux le contemplent, intelligible cependant puisque l'astrologie le fait connaître à la raison. Les deux autres résident, l'une sous le ciel, et l'autre au delà. Aces troisessenc.es se rapportent trois facultés de l'homme : la science, à l'intelligible; la sensation, au sensible (et toutes deux déclarent le vrai , mais d'une manière bien différente); l'opinion enfin, à l'essence composée (et le faux et le vrai peuvent en être également les objets) (1). Speusippe ne reconnut que deux ordres de choses, l'intelligible et le sensible. Pour le premier il appela le critérium de la certitude, raison scientifique; et pour le second, sensation scientifique. Au lieu de réduire les sens, suivant Platon, et sans doute aussi comme Xénocrate, à la pure perception des phénomènes, il les regarda comme participants de la vérité rationnelle. Les joueurs de flûte, disait-il, parviennent à se former par la raison un exercice habituel des doigts ou une habileté de l'oreille , à l'aide desquels ils atteignent des vérités qui seraient inaccessibles à la sensation pure. Ainsi la sensation, non autogène mais scientifique, parvient à reconnaître sans erreur les choses objectives (2). Cette remarque est incontestable si l'auteur n'a pas prétendu remarquer une faculté particulière , mais seulement un résultat de l'application de la raison aux sens et à leurs objets. Elle prouve une heureuse tendance de l'esprit de Speusippe à l'observation dans la science.

(1) Sextus, Adv. logiros, 1, 147, 148.

(2) îd., ibid., i. 145.

La logique générale ne paraît pas avoir subi de modifications entre les mains de Polémon,de Crantor, de Cratès, qui succédèrent à Xénocrate dans renseignement de l'Académie. Mais il est probable que la doctrine de Platon alla s'afFaiblissaat, puisque Accésilas, disciple de Polémon, qui ne reconnut aucune théorie des Idées, put produire une révolution dan? l'Académie tout en prétendant demeurer fidèle à la tradition. D'un autre côté, la logique d'Aristote, commentée, interprétée, complétée par ses disciples immédiats, Eudème et Théophraste , tendit à devenir un instrument aux mains du sensualisme. La doctrine de la connaissance fut exposée plus clairement par les premiers péripatéticiens qu'elle ne l'avait été par leur maître, mais elle perdit beaucoup en profondeur, et la question essentielle , qu'Aristote avait négligé de traiter régulièrement, fut alors résolue contre Platon et les platoniciens. On reconnut donc dans le Lycée un double critérium de certitude : les sens et l'intelligence furent considérés comme propres à atteindre chacun sa vérité propre ; la sensation parut le critérium de l'existence objective, l'intelligence celui des opérations de l'esprit. On avoua que si la sensation est ta première dans l'ordre du temps, l'intelligence la précède dans l'ordre de la puissance, ainsi qu'Aristote l'avait enseigné ; on dit aussi que les sens étaient, par rapport à l'entendement, ce que l'instrument est par rapport à l'ouvrier. Mais on expliqua nettement que, transmis à l'âme des animaux supérieurs, le mouvement des sens perçu par elle engendre la mémoire et l'imagination. On compara ce mouvement de l'âme à la trace laissée par un pied sur le sable. Cette trace , c'est la passion; ce qui est propre à l'imprimer, c'est la chose sensible dont la ressemblance est portée dans la passion. On reconnut un troisième genre de mouvement, celui de l'imagination raisonnable, q>;i est en nous l'effet d'un jugement et d'un choix, mais qui ne représente que les objets antérieurement présentés à la sensation. Maintenant, celte image, générale en quelque sorle, à laquelle on réduit la contemplation de l'âme, est-elle en puissance ou comme naissante, c'est la pensée ; dans l'acte même, c'est l'intelligence. De l'intelligence et de la pensée naissent ensuite la connaissance, la science et l'art, lorsque les images se groupent <*n une seule, qui est le genre, et solon que ces genres se grounent

entre eux avec plus ou moins de perfection. Enfin, de même que les sciences et les arts, l'opinion est postérieure à la sensation : elle consiste dans l'abandon de l'âme et dans son consentement vis-à-vis des objets de l'imagination (4). Cette doctrine, qui est attribuée aux péripatéticiens, mais surtout à Théophraste, nous présente une sorte d'histoire des transformations de la sensation pour produire la pensée. Vacte par lequel l'intelligence est définie nous rappelle encore Aristote. Mais on nous enseigne en môme temps cet axiome , qu'il ne prononça jamais et qu'on lui attribua dès' lors, que rien n'est dans l'intelligence qui n'ait été auparavant dans les sens.

L'école d' Aristote continua de décliner après Théophraste. Aristoxène et Dicéarque regardèrent l'âme , l'un, comme une harmonie des éléments (2) ; l'autre, comme le corps lui-môme affecté d'une certaine façon (3), comme une propriété, un attribut inséparable de la nature (4) ; et en général les péripatéticiens , dont les opinions à ce sujet furent très-divergentes, abandonnèrent la théorie de l'acte par et de l'entéléchie pour chercher à faire entrer l'idée du corps dans la définition de l'âme autrement que leur maître ne l'avait fait lui-même (5). Tous cependant s'accordèrent à la regarder comme une forme parfaite, fin dernière de la nature. Enfin Straton , que les anciens ont avec raison considéré comme matérialiste, nia toute cause finale, réduisit la nature à un être universel doué de sentiment, cause aveugle de toute génération, en qui tout se fait par des poids et des mouvements (6) ; il identifia la sensation avec l'âme, qui aperçoit les effets par les sens comme par autant d'ouvertures, et, nominal iste comme doit l'être tout matérialiste conséquent, il réduisit tout ce qui est à l£* chose même et à la parole qui la nomme (7).

(I) Sextus, Adv. log., i, 217-226.

\2) Cicéron, Tusculanes, i, 10. Aristoxène comparait cette harmonie à cène disons qui résultent des divers mouvements naturels d'an marne corps. On s»*qu'il était musicien. — Stobée attribuo une opinion analogue à Dicéarque ; maS*lui-même ailleurs s'explique autrement.

\3) Id.,ibid. ; et Sextus, Adv. log., i, 349 ; Hypoty poses, h 31.

(4) Stobée, Eclogœ physicœ, c. 40, p. 108.

(5) Id., ibid., p. 107, 108, et 93 d'après Jambîique.

fB) Cicéron, Quœstioncs académie*, n, 38; de Nalura dtorvm, l,'ll; et S*— — neque, dans la Cité de Dieu, vi, 10.

(7) Sextus, Adv. log., I, &50 ; et H, 13.

IV. Ainsi la Tie s'était retirée de l'Académie et de Lycée. Une secte puissante s'éleva et se saisit bientôt d'une haute influence sur les plus nobles esprits de la Grèce (t). Il est vrai que les stoïciens se préoccupèrent surtout de la morale ; mais, obligés d'appuyer la morale sur l'ontologie, ils se créèrent une physique, ou plutôt ils l'empruntèrent à quelque ancienne école ; obligés d'enseigner, il leur fallut une logique, et ils essayèrent de systématiser celle despéripatéticiens, qu'on attribuait à Aristote. La théorie dés idées ne Gt dams leur école tm nouveau pas que pour tomber.

« Les idées, dirent tes disciples de Zenon, ne sont autre chose que des pensées qui existent en nous (2). » Mais ae Heu de transformer la doctrine de Platon par ce principe, Ha kl détruisirent en ajoutant que toutes nos pensées sont des formes de l'imagination. C'est de ftmagraation et de la sensation, disaient-ils, qull faut traiter d'abord, parce que le critérium est an genre d" imagination, et que le consentement, la compréhension, la pensée, dont il faudrait parler avant tout, ne peuvent eux-mêmes s'expliquer sans l'imagination. L'imagination existe d'abord ; puis l'intelligence, dont l'affaire est d'énoncer ce dont tMe est affectée passivement par celle-ci, J'exprime par la parole (3). » Cette logique n'étant dans le fond qu'une dépendance de la physique des stoïciens loin qu'elle la domine et la dirige, il faut, avant d'en présenter le développement, que noua indiquions le principe de leurs spéculations sur la nature. Il consiste en ce que toutes les réalités existent objectivement dans l'étendue (4), et que l'âme est un esprit chaud cohérent à la totalité do corps (5), et gouverné par

(1) Platon étak mect en 348; Aristote, es 3ag.Zémmcowmtew o a ton etmégmeraent dans les premières anaées du troisième siècle.

12) Pi marque, Opinions des philosophes, i, 10 : « lvwfct*T« faliif* tii \MUç

(3) Diogène, Vie de Zenon* vu, 49. Il faut prendre le terme imagination dans son sens propre, faealté de se former des images. Cicéroa traduit visus, qui est exact, mais trop particulier. Académique*, i, 12.

(4) Diogène, vu, 56 : « Tout ce qui agit est corps. » Cf. Sexto*, Adv. loç., U 38; et V. plus bas, cb. Il, a* 3.

(5)Galien, des Opinions d'Hippocrate et de Platon, m, 1 ; Plutarque, contre l "»U*eitmê f dO*l4S>.

une partie souveraine (\). Cette âme qui commande embrasse l'imagination, le consentement, la sensation, le désir, et possède sept dépendances comme autant de bras qui lui seraient attachés : les cinq sens, c'est-à-dire l'esprit qui s'étend de ce centre aux extrémités dès cinq organes du corps, puis la semence, esprit qui descend dans un organe propre, et la voix, qui de même a ses instruments particuliers (2). À la naissance de l'homme, son âme souveraine est semblable à des tablettes sur lesquelles rien encore n'est écrit : les sensations s'y tracent les premières. La mémoire naît des sensations, et l'expérience de la mémoire. Quant aux notions, les unes s'engendrent naturellement, les autres artificiellement et résultent de l'étude. Celles-ci sont les notions proprement dites ; les autres sont les prénotions, et c'est sur elles que se fonde et s'achève, durant la seconde semaine d'années, la raison, de laquelle nous tirons notre nom de raisonnables. La pensée est une image dans l'intelligence de l'animal raisonnable, et cette image, qui partout ailleurs n'eût été que simple figure, tombant dans l'âme d'un dieu ou d'un homme, d'image en général devient en particulier une pensée (3).

L'imagination doit être distinguée de l'image : celle-ci est une apparence de la pensée, comme celles qui se présentent dans les songes; celle-là est une impression faite dans l'âme, une passion qui montre à la fois soi même et ce qui l'a produite, semblable à la lumière, de laquée elle a tiré son nom grec, qui s'illumine elle-même en illuminant les objets environnants. Cette passion, suivant le stoïcien Chrysippe , est un vrai changement , une al* tération qu'il ne faut pas comparer à la trace laissée par un cachet, puisque plusieurs traces ne pourraient alors coïncider dans l'âme , mais qui n'en est pas moins ce qui est formé , imprimé et fixé par ce qui est, selon qu'il est, et de telle sorte qu'il en advint autrement s'il n'était pas (4). Parmi les imaginations , tes

(l) T6 t)Y l i* ovu<5v ; Cicéron, de Natura deorum, n, 11, explique ce terme da.*»* l'application que les stoïciens en faisaient à la nature entière.

|2| Ps-Plitarque, Opinions des philosophes, iv, 21. Le texte dit que l'ai fait l'imagination, le désir, etc. ; mais il est clair, par tous les autres tétr.oign» ges, que cette expression ne doit pas être prise à la rigueur.

(3) Id., ibid., iv, 11.

(4) Id., ibid., rv, 12; et Dioijhne, vti, 50. La définition -rVr.«.wr.ç lv ^jyf,, imprf

unes sont sensibles x les autres non : celles-ci consistent dans la perception des choses incorporelles, qui n'appartient qu'à la pure raison (1). Mais ces choses se réduisent à peu près à des paroles : en effet, puisque toute chose nommée est matérielle, de même que la voix qui nomme, et de même que les images multiples et diverses qui constituent les passions ou les idées de l'aine, et puis que la vérité même est un corps, le vrai identique à la proposition n'est autre chose qu'un énoncé (2). Reste, il est vrai, la prénotion, connaissance naturelle du général; mais cette prénotion est une syllepse de plusieurs notions inséparables, et la notion elle-même est une image de la pensée, ni être ni tel être, mais comme un être et un tel être, comme l'impression d'un cheval absent, par exemple (3). On voit que la prénotion qui représente avec le vrai tout ce qu'il peut y avoir d'incorporel dans l'imagination se trouve aussi réduite à un mot ou à une inexplicable image ; la sensation reste et enferme toutes les réalités. La sensation est l'esprit de l'âme souveraine ; elle est l'esprit qui traverse les organes ; elle est aussi la compréhension qui se fait par eux ; elle est l'état de l'organisme, d'où l'imbécillité peut résulter; elle est enfin l'acte lui-même, l'énergie (4).

Ainsi, lorsque Chrysippe reconnaît deux critères de certitude, la sensation et la prénotion (5) , celle-ci , en ce qu'elle a d'indépendant de l'autre, se réduit au principe de langage, de sorte que le système aboutit au nominalisme, et que te sens de ce mot logos, que nous avons traduit par raison, est très-voisin de celui de parole. Aussi la dialectique était-elle pour lui la science du signe et de la chose signifiée (6) et , suivant la plupart des stoïciens,

«ion dans l'âme , ayantété donnée par Zenon , Cléanthe avança la compara son du cachet. Chrysippe la combattit et y substitua celle de l'air simultanément modifié par plusieurs sons. Sexlus, Adv. log., I, 129, sqq., et 372, sqq.

(1"; Diogène, Vie de Zenon, vu, 51.

(2) ld., ibid., vu, 56 ; Sexlus, Adv. log., I, 38 ; et il, 12; Plutarque, Contre /<•* stoïciens, 45.

(3| ld., ibid., vu, 54, 60 et 61. Cicéron ne distingue pas la notion de la prénotion, Académiques, H, 7 et 10.

W II-, ibid., vu, 52.

i$>) ld. , ibid., vu, 54. Il paraît que tous les stoïciens n'étaient pas d'accord.

I*ondonius prenait pour critérium la droite raison, et devait se rapprocher de*

idéalistes. Boéthus en admettait quatre ou cinq, ce qui n'a pas sens (M., ibid.).

(6) ld., ibid., vu, 62. Posidonius disait la science du vrai, du faux et d<» ro qui

nV*t ni l'un ni l'antre. V. pour lou *igii*>x ci-dessous L. vu, S j, n° tt.

cette science devait traiter d'abord de la parole, qu'ils définissaient un air frappé, quelquefois un sensible propre à Toute ; puis du discours , voix articulée émise par la pensée; et ils se livraient à une analyse des éléments de la langue et de la grammaire, qu'ils regardaient sans doute comme le préliminaire de la science (4). L'étude des propositions , du syllogisme et de toutes les subtilités du raisonnement venait ensuite, suivant le plan d'Aristote et comme l'exigeait alors l'état des disputes philosophiques. Cette logique a été peu étudiée., et non sans raison peut-être, par les modernes (2). Les stoïciens ne parvinrent, en effet, ni à s'entendre sur tous les points ni à substituer à la vraie doctrine cP Àristote celle qu'ils essayaient de fonder sur des principes bien inférieurs à ceux qu'avait établis ce philosophe.

Passons maintenant de la question du critère et de l'origine des connaissances à celle de la science accomplie et de son mode de formation. Zenon, étendant la main ouverte, avait dît : Voilà Y imagination; fermant les doigts à demi * Voilà le consentement; et serrant le poing fermé : Voilà la science. Le sage seul la possède (3). Ses disciples distinguèrent trois principaux états de l'âme: la compréhension, qui par elle-même est infaillible et commune aux fous et aux sages ; Yopinion, à quoi les fous sont réduits, consentement faible et faux accordé à l'imagination corapréhensive ; et ta science , qui est le même consentement accordé à une compréhension ferme d'après la raison , et qui appartient aux sages (4). Celte raison , qui doit influer sur la compréhension et diriger le consentement, les stoïciens l'appliquaient à l'exercice de l'âme, en ajoutant aux pensées par incidence , seules pensées primitives dans leur système , des pensées par ressemblance, par analogie (ressemblance rationnelle), par transposition , composition, contrariété, transition, par nature enfin ; la 'pensée du juste faisait partie de ces dernières (5) : et de la sorte ils ramenaient

(1) Diogène, Vie de Zenon, vu, 65 et 56.

(2) On peut voir cependant Gassendi, de Origine et varielate logictt, c. 6.

(3) Cicéron, Académiques, n, 47.

(4) Sextus, Adversus logicos, i, 151, 152.

(5) Diogène, vu, 52, 53, où l'on verra des exemples à l'appui de toutes ces «3*' nominations. Ainsi la mort est connue par contrariété ou opposition ; le lieu, ""•* transition, etc., etc.

implicitement les idées générales qu'ils avaient proscrites. Mais la compréhension bien dirigée est-elle réellement certaine pour le sage? est-elle infaillible? Le consentement que les stoïciens affirmaient être invariablement lié à toute perception vraie (4), ne peut-il jamais se refuser à la science ? Telles sont les deux grandes difficultés que les nouveaux académiciens opposèrent à la logique stoïcienne et que nous développerons bientôt.

V. Les stoïciens résolurent, comme on voit, la grande question de l'essence des idées par un nominalisme timide. Les opérations de l'intelligence et les idées essentielles , dont ils ne pouvaient se passer pour la. morale, ils les mirent sur le compte de la nature et les regardèrent comme des attributs de la matière. Les épicuriens , leurs rivaux (2), que la morale n'embarrassait pas , furent plus hardis et plus conséquents. Mais ils furent aussi beaucoup plus absurdes , condamnés qu'ils se trouvaient à exprimer dans toute leur force les contradictions attachées à un système qui veut expliquer l'univers avec des atomes, des sensations et des mots. Êpicure ne cachait pas son mépris pour la science et pour les savants (3) : aussi prit-il les ignorants pour disciples. Il leur enseigna surtout la morale qu'il emprunta des derniers cyrénaïques, et, pour lutter avec quelque avantage contre les autres philosophes, il emprunta aussi à Démocrite sa physique, qu'il défigura , et aux mêmes cyrénaïques leur logique, dont il composa, la voulant tourner au dogmatisme , un petit système de propositions incohérentes.

Épicure réduisit la nature et la connaissance à deux principes : la chose même, et la voix qui en est le signe (4). La chose est toujours matérielle et composée d'atomes. L'âme elle-même en est

(1) Plutarque, Contradiction* dés stoïciens, sub fin. > et Stobée, Eclogœ physic*, c. 40, p. 103. Le vrai et le faux ne pouvaient se rencontrer, suivant les stoïciens, que dans la signification de la parole, qui des trois parties, la chose, la voix, l'énoncé qui exprime, est la seule incorporelle. V. Sextus, Adv. log., n, 11, sqg.

(2) Epicure commença son enseignement à Athènes, quelques années avant Zenon} en 305.

$ Sextus, Adversus malhematicos, i, 1 : « Peut-être., dit Sextus, voulait-il ainsi couvrir sa propre ignorance. » Cf. Cicéron, de Divinatione, H, 50, etc., etc. , et Gassendi, Vie <T Épicure, vin, 1.

!*) Sextus, Adv. log., u, 13 j et Diogène, X, 31.

faite, et ses impressions sont causées par des images qui voltigent dans l'air et qui, émanées des atomes de l'objet, vont se graver sur les atomes de l'àme. Mais il y a trois éléments à distinguer dans l'âme : la sensation, la prénotion, la passion (4j. Pour chacun de ces éléments il existe un critérium particulier de certitude.

Les vérités relatives à la certitude des sens peuvent s'énoncer en quatre propositions ou canons, qui sont les suivants: 4° les sens ne trompent jamais ; 2° la vérité ou la fausseté tombent sur l'opinion, qui se joint à la sensation reçue ; 3° l'opinion est vraie si l'évidence des sens la confirme ou ne la contredit pas; 4° l'opinion est fausse si l'évidence des sens la contredit ou ne la confirme pas (2). Qui jugera de la confirmation ou de la contradiction? Épicure n'en dit rien, et cependant le vrai critérium, comme on voit, ne peut être que ce juge inconnu ; et si les sens ne contredisent ni ne confirment l'opinion, celle-ci sera vraie et fausse en même temps , d'où il s'ensuivrait l'impossibilité de connaître autre chose que ce qui est immédiatement sensible. Les sens, disait Épicure lui-même, ne peuvent se corriger ni se modifier les uns les autres; la raison ne peut les conduire, puisqu'elle dépend d'eux , et que toutes nos pensées en proviennent et se forment par incidence, analogie, ressemblance ou composition à l'aide du raisonnement (3). Quel est ce mystérieux raisonnement? peut-être l'étude de la prénotion nous l'apprendra-t-elle.

On a rédigé quatre autres canons relatifs à la prénotion : J° toute prénotion est dépendante des sens , et cela soit par incidence, ou analogie, ou ressemblance, ou composition : c'est ce qui tout à l'heure était dit de la pensée en général. 2° La prénotion est la connaissance même et en quelque sorte la définition d'une chose; sans elle nous ne pouvons chercher, douter, opiner ni nommer. 3° La prénotion est le principe de tout raisonnement : c'est en nous rapportant à elle que nous inférons l'unité, la diversité, la jonction

(1) Épicure, dans Diogène, loc. cit. Les disciples ajoutèrent les efforts imagi' natifs de la pensée, que le maître apparemment n'avait pas distingués des sensations, id., ibid.

l2) Gassendi, Synlagvia philosophùe Bpicuri, c. 2. Épicure avait écrit so^' ce titre de Canon un livre appelé par Cicéron [de Natura deorum) de régula * l (udiciu.

(3) Épicure, dans Diogène, a, 31 et 32.

DIS PHILOSOPHIE ANClliiNISE. 217

ou la séparation des choses. 4° Ce qui n'est fus évident doit être d montré par la prénotion des choses évidentes^). Les épicu-* riens entendent çn effet par la prénotion une sorte de compréhension , ou de droite opinion, ou oVinnotion, ou de pensée générale venue du dehors, placée au dedans , c'est-à-dire un souvenir d'une chose qui nous est souvent apparue au dehors. Ainsi, qu'un homme soit nommé, nous imaginons la figure d'un homme, à l'aide d'une prénotion que les sens précèdent et conduisent. Toute chose devient d'abord évidente par l'imposition du nom , et nous ne pouvons rien chercher que nous ne le connaissions auparavant (2). Le faux et le vrai sont uniquement relatifs à l'opinion, suivant qu'elle persiste ou non dans la suite des sensations (3), ou, plus exactement, au nom que nous appliquons à la chose (4). Nous remettons à l'éthique l'énoncé des canons qui se rapportent aux passions et qui expriment le critérium de ce qui est à rechercher ou à fuir. Il ne s'agit ici que de la vérité et des idées.

Il est impossible d'imaginer un système moins scientifique, plus faible et plus nul à proprement parler, que cette logique épicurienne où il n'est, au fond, question ni de définitions, ni de raisonnement, ni de jugement (5). Si elle ne disparut pas, écrasée sous le mépris de tout ce qu'il y eut d'hommes instruits dans l'antiquité, c'est que l'éthique et la physique auxquelles elle prétait son appui, répondaient sous d'autres rapports aux besoins de la pensée. La vraie lutte sur la question de la certitude et des idées s'engagea donc entre les stoïciens et les académiciens. Aristote et Platon s'étaient enquis surtout de la nature des idées ; leurs disciples transformés , inférieurs à leurs maîtres sous ce rapport, envisagèrent au moins une autre face de ce grand problème : la liberté humaine et l'influence que nous exerçons sur notre propre

(1) Gassendi, ibid., c. 3. Le développement du deuxième canon réduit cette connaissance, cette définition, dont il est parlé, à une image, à uu monument de la chose, que conserve le souvenir.

(2) Diogène, x, 33. Ce nom de prénotion, ou mieux encore de précomprehension> r.yj'kTÙn, est de l'invention d'Épicure. V.Cicéron, de Natura deorum, i, 17, qui se trompe certainement en le traduisant par idée innée.

(3) Diogène, x, 34; et Sextus, adv. log. I, 203-217. (-1) Sextus, ibid., n, 13.

(5) Cicéron, de Finibus bonorum et malorum, I, 7 ; et de Natura dcorvm, I, 25 et 26. Epicurc niait jusqu'aux idées nécessaires de l'esprit, en quoi du reste il était conséquent.

u. va

consentement et sur les déterminations de notre pensée. L'existence même de ia philosophie se trouva ainsi mise en doute. Pendant que les grands esprits cherchaient au travers de ce doute une méthode nouvelle, que l'antiquité n'obtint pas, les épicuriens se proposaient de satisfaire aux esprits légers, ignorants ou superficiels, que la propagation des études philosophiques attirait aux écoles, et ils n'y réussissaient que trop bien (4).

VI. Arcésilas, né dans l'Éolie, s'attacha successivement à plusieurs maîtres , vint à Athènes et quitta l'école de Théophraste pour l'académie de Polémon et de Cratès, ces dieux , ces restes de Tâge d'or, ainsi qu'il les appela (2). Les temps du doute étaient venus. A i'ardentp et dogmatique audace des anciens sophistes avait succédé la méthodique suspension d'esprit des sceptiques. Les souvenirs de Yâge d'or étaient affaiblis. Successeurs de Socrate , Platon et Aristote n'avaient pu empêcher Pyrrhon de paraître. Arcésilas renonça donc à toute affirmation, frappé de l'opposition de la raison avec elle-même , et il entreprit de soutenir le pour et le contre (3). Il étudia Platon , il le médita , et des discours de Socrate il conclut que ni l'esprit ni les sens ne nous peuvent rien apprendre de certain ou qui entraîne irrésistiblement notre assentiment (i). Successeur de Polémon à l'Académie, il prélendit renouveler le principe de Socrate, le principe du doute, et cela sans même garder la réserve de Socrate : Je sais que je ne sais pas (5). Cette réserve était toute la méthode : elle supposait l'idée du savoir, elle était grosse de science ; la faire à son tour eût été s'obliger d'indiquer un critérium de certitude, et Arcésilas faisait profession de n'en point connaître (6). Il employa les journées entières à la dispute et ne laissa pas de livres, car un tel homme n'enseignait pas (7) ; il réduisait seulement ses

(1) Il y a un bon mot d'Arcésilas à ce sujet : « Pourquoi, demandait-on, les jeunes gens passent-ils si souvent des autres écoles à celle d'Épicurc , et j amande celle-ci aux autres! — C'est que les hommes peuvent bien devenir eunuquemais non pas les eunuques hommes. »

(2) Diogène, Vie de Cratès, iv, 21 ; Vie d'Arcésilas, IV, 28.

(3) Id., Vie d'Arcésilas, loc. cit.

(4) ld., ibid., iv, 32 ; Cicéron, de Oralorc, m, 18.

(5) Cicéron, Académiques, I, 12.

|6) Sextus, Advrrsus loyicos, I, 150.

(7) Ici., IJyyoLyposcs, I, 232.

contemporains à la sagesse. D'accord avec les stoïciens à mépriser l'opinion , si îfe sage consent , disait-il, il doit opiner ; mais il ne doit pas opiner, donc il ne doit pas consentir (4).

Les sceptiques dont nous renonçons à exposer ici les opinions sur la logique * afin de réunir en un seul corps leur puissante doctrine , existaient déjà depuis un demi-siècle. En quoi différait d'eux Arcésilas? Il est difficile de le savoir. Le disciple de Pyrrhon Timon, dont les Silles popularisaient le scepticisme, réclame presque Arcésilas pour un des siens: t Voilà, dit-il, celui qui » porte sous sa poitrine le plomb de Ménédème , ou Pyrrhon » aux fortes chairs, ou Diodore. » a Je nagerai vers Pyrrhon, lui fait-il dire ensuite à lui-môme, ou vers le tortueux Diodore. » Mais ailleurs aussi , Timon reproche aux académiciens leur fade bavardage (2). Les sceptiques étaient sévères et concis, au moins à celte époque , tandis que l'Académie était loquace et contentieuse.

Arcésilas prétendait se rattacher à Socrate et à Platon , et ce fttt toujours l'ambition de la nouvelle académie d'être la fille légitime de l'ancienne. « Arcésilas, disait un contemporain nous présente Platon par devant, Diodore au milieu, Pyrrhon par derrière (3). » Peut-être même cet académicien platonisait-il avec ses amis les plus intimes et n'était-il armé du doute qu'au dehors (4) , en cela, semblable à plusieurs de ses successeurs qui doutaient comme lui, mais qui, s'il eût fallu croire, auraient choisi de croire Platon. Quoi qu'il en soit, qu'Arcésilas supprimât le vrai, le faux, le croyable (5), qu'il regardât comme la vraie fin du sage de retenir son assentiment en toutes choses (6), on ne peut douter que tel n'ait été son enseignement public. Mais qu'en même temps il reconnut la nécessité d'un critérium pour la conduite de la vie, et

(l)Cicéron, Académiques, i, 13; etDiogène, iv, 32.

(2) Id., Académiques, II, 21.

(31 Diogène, iv, 33 et 67.

(i) Ariston de Chio, dans Sextus, Hypoty poses, i, 234; et Diogènc, iv, 33.

15) Sextus, loc. cit.

(6) Numénius, dans Eusèbe, Préparation èvang clique, xiv, 6. Nous traduisons Far croyable le mot ictôavôv, que l'on rend habituellement par probable; mais ce dernier mot, suirant le sens qu'il a pris aujourd'hui, rend très-mal le latin prof >al>,ïe t 8ur leque j n a été formé .

qif i! adoptât la vraisemblance rationnelle au moyen de laquelle on peut distinguer ce qui est bien fait et propre à retdre heureux (-1), c'est aussi ce qui paraît établi. Arcésilas levait sans doute cette contradiction en séparant la théorie d'avec la pratique , la science d'avec la vie. Il doutait dans l'une, il savait dans l'autre. Il différait donc des sceptiques, comme les autres académiciens, en ce qu'il reconnaissait l'existence d'une sorte de raison pratique , au lieu que les sceptiques faisaient profession de vivre uniquement pour n'être pas inactifs, en suivant les apparences, et sans embrasser aucune opinion (2). Il différait d'eux encore en ce qu'au lieu de présenter sa doctrine pour un pur phénomène, il regardait comme réellement bon ou réellement mauvais dans les cas particuliers , de suspendre son assentiment ou de l'accorder à la science (3) ; et puisque cette opinion lui est nominativement attribuée, il faut bien aussi le ranger parmi ces académiciens à qui les sceptiques reprochaient d'avoir affirmé l'existence du bien et du mal di soi et la réalité de l'incompréhensibilité universelle. Nous, -disaient ceux-ci , nous ne nous semblons même pas posséder cettft vérité, comme s'il n'était pas impossible que quelque chose un jour vînt à être compris (4). Comment donc Arcésilas affirmait-il en même temps l'incompréhensibilité des choses et niait-il de savoir qu'il ne savait rien ? L'ensemble des témoignages nous porte à penser que , niant jusqu'à la méthode co, science et jusqu'à l'idée du savoir , il devait se déclarer ignorant de sa propre inscience , mais qu'admettant dans la vie la raisop et l'idée du bien, il pouvait s'appuyer sur elles pour remonte? jusqu'à la science et pour affirmer l'incompréhensibilité dont tt avait d'abord douté.

Carnéade de Cyrène, successeur de Lacyde, qui lui-mêm« avait succédé à Arcésilas , fut le principal auteur de la théor* de la crédibilité, qu'il substitua à celle de la certitude, chercb*

(1) Sextu.s, Adversus logicos, j, 158. Nous traduisons par vraisembla^ rationnelle le mot vSko^ov, que ni probabile ni verisimile ne nous semblent renC^ exactement en latin.

(2) Id., Hypotyposes, i, 226.

(3)Id.,ibid.,i. 233.

(4| Id., ibid., i, 226. Cf. Aulti -Celle, Nocles allica*, vu, 14, 10.

par les autres philosophes. Mais au lieu d'établir entre la science et la vie celte distinction impossible qu'Arcésilas avait essayée, il se servit du croyable, comme d'un critérium de nouvelle espèce à la fois pour la conduite de l'homme, et pour les recherches, et dans les discours (4). Il soutint qu'une violente impulsion pouvait nous porter à croire et qu'il fallait s'y abandonner (2) ; que par conséquent le sage pouvait aller, sauf à se tromper , jusqu'à se permettre d'avoir une opinion (3). Sommé de définir et d'expliquer son critérium , Carnéade mit en usage les notions des stoïciens et non les idées de l'ancienne Académie. Ce qui devait entraîner l'assentiment, c'était une imagination à la fois croyable , inébranlable qu'on a examinée de toutes les manières. L'imagination, disait-il, se rapporte à deux sujets : elle vient de l'un, elle a lieu dans l'autre ; elle vient , par exemple , d'un objet sensible , elle a lieu dans l'homme. En tant qu'elle se rapporte à ce qui est imaginé , elle est vraie ou fausse , selon qu'elle y est ou non conforme ; en tant qu'elle se rapporte à celui qui imagine, elle peut aeulement paraître vraie ou paraître fausse; dans le premier cas, c'est ce que les académiciens nomment apparence intérieure, crédibilité, imagination croyable; dans le second, inapparence, incrédibilité, incroyable (4). L'imagination qui semble vraie, suffisamment vraie , c'est la forme commune du critérium , et son . jprfmier degré. L'expérience prouve que cette imagination est quelquefois trompeuse, mais il suffit qu'elle ait paru le plus souvent ne l'être pas pour qu'elle soit croyable. Il est d'ailleurs te degrés de crédibilité : les imaginations forment entre elles une chaîne ; à l'apparence d'un homme que nous apercevons se joignent celles des circonstances qui le caractérisent, couleur, grandeur, parole, habit, etc., ou qui l'entourent, air, lumière, terro, amis, etc. Si tout cela concorde et que rien n'y contredise, nous avons un nouveau motif de croire ; de là un second crité-

(1) Cicéron, Académiques, h, 10 : « Volunt enim probabile aliquid esse et qunsi v «risimile, eaque se uti régula et in agenda vita et inquœrendo et disserendo.»

(2) Sextas K 9ypotypo8es, 1, 230.

(3) Cicéron, Académiques, il, 18 : <> Solitum esse delabi fCarncadem) interdum "t diceret opièattirum, id est, peccaturum esse sapientem. »

(41 Sextus, Adrersu* hgiros, i, 166-170.

2M JtfÀÏKJEL

rium, celui de l'imagination croyable et inébranlable. Enfin, si pour chaque question nous examinons et ce qui juge, et ce dont il juge , et le moyen du jugement, si nous tenons compte de la distance, de la figure, du temps, des modes d'être, etc., comme font les médecins, les électeurs de magistrats et les juges, nous parviendrons au dernier degré de crédibilité et au parfait critérium, imagination croyable, inébranlable et examinée de toutes manières (4).

VIL Oh a donné d'ordinaire le nom de moyenne Académie à Técole d'Arcésilas, et de nouvelle à l'école de Carhéade. De l'un de ces deux hommes à l'autre on petit observer une chute marquée de l'idéalisme à retnpirisme. Cette chute fut déterminée par l'autorité des stoïciens et des épicuriens; et s'il est vrai que Carnéade ait enseigné le platonisme en secret (2) , on ne peut trop admirer la peur qu'il avait de ses propres opinions et le soin qu'il prenait de les déguiser; car cet admirable parleur n'avait pas une seule fois donné occasion à son disciple Clitomaque de penser qu'il eût accordé son consentement à quelque opinion philosophique que ce fût (3). La grande affaire des nouveaux académiciens fut de soutenir la lutte contre les stoïciens. Ils eurent le tort d'abandonner la vraie méthode de l'Académie, de descendre sur le terrain de leurs adversaires et de ne traiter la question de la certitude que relativement aux connaissances sensibles. Mais ils donnèrent à cette question une grande élévation et une nouvelle importance en faisant intervenir l'élément essentiel de la Volonté humaine, que toutes les écoles antérieures avaient négligé ob môme ignoré.

Arcésilas, condisciple de Zenon sous l'académicien Polémon, commença la rivalité des deux écoles (4).Carnéade, à son tour,s'at : tacha aux écrits de Chrysippe, se fil en quelque sorte philosophe pour les réfuter, et avoua que sans Chrysippe il n'y eût pas eu de

(1) Sextus, ndrersus Ingicos, I, 173-185.

(2) Niiménius, dans Kusèbe, Prèp. érctnrj., xiv, 8; et Augustin,^* Acndemîcos, lit, 17, parlent de cet enseignement secret de la nouvelle Académie. Nous voyons là la tradition de la sympathie d'Arcésilas pour Platon détournée de son vrai sens par l'érotc syhcrétiqtie.

(31 Oicéron, de Oratore, m, 38.

i4) ld., Académiques,!, 10 et 13.

Carnéade (1). Enfin, il n'y eut guère d'académicien qui né publiât un livre contre la certitude stoïcienne. Vous prétendez, disait Arcésilas à Zenon , que le critérium prononce entre ce qui est science et ce qui n'est qu'opinion. Mais ce consentement que vous appelez une compréhension ou une imagination compréhensive t du sage au fou en quoi diffère-t-il? le nom seul me semble changé. Ensuite comment pduvez-vous confondre la compréhension et le consentement? D'abord ce n'est pas à l'imagination que nous accordons ce consentement, c'est aux propositions, c'est par conséquent à la raison ; ensuite il n'est pas une seule imagination qui ne se puisse trouver faussé, on peut lé montrer de mille manières. Il n'est donc pas de compréhension ou d'imagination compréhensive au sens où voua l'entendez. Tout est donc incompréhensible dans le même sens , et le sage tiè doit pas corisentir. S'il consent en effet , il opinera ; s'il opiné , il encourra l'erreur, il péchera, il ne sera plus sage. Ainsi , qu'il n'opine pas , qu'il ne consente jamais , qu'en toutes choses il demeure en suspens (2).

Le stoïcien Chrysippe écrivit un livre pour défendre le témoignage des sens contré lés attaques d'Arcésilas et des sceptiques ; mais il se fit tant d'objections à lui-même, il produisit une analyse si étendue des erreurs de l'esprit et de la sensation , qu'il passa chez les anciens pour avoir fourni des armes à Carnéade , bien loin de les avoir brisées entre ses mains (3). Il n'est de critérium certain de la vérité, prélendit Carnéade , ni dans la raison , ni dans les sens , ni dans l'imagination , car tout cela nous trompe. Mais quand bien même ce critérium , que l'on cherche , existerait, il ne pourrait être dégagé d'une passion produite par l'évidence dans l'àme. Tout animal se connaît lui-même et connaît son objet par une sensation , qui ne saurait être immobile et impassible sans cesser par là même d'être sensation. Cette pas-

( I ) Diogène, Vie de Carnéade, rv, 62.

(2) Sextus, Advenus logicos, i, 153-158. Cette suspension est la fameuse époque des sceptiques, Iro^tj, I-kI^m, assentionis relentio (Cicéron, Académiques, H, 13). On a quelquefois employé en français le mot arrêt, qui est bon et justifié pur les comparaisons des anciens.

' v 3) Cicéron, Académiques, n, 27 ; Plutarque, des Notions communes contre les stoïciens, i.

sion qui accompagne lé critérium se doit faire connaître, et, en même temps, elle doit poser son objet: c'est l'imagination. Ainsi, deux choses doivent être révélées par cette sorte de vision : une altération en nous, le visible au dehors. Ce visible est-il conforme à l'objet réel dont il émane? Dans ce cas-là seulement on aurait le critérium; mais étant donnée une telle imagination qui semble fondée en nature, il peut toujours en exister une toute pareille qui ne le semble pas. Le critérium, s'il existe, est donc une imagination commune au faux et au vrai; cette imagination n'embrasse donc pas son objet, elle n'est pas compréhensive ; il n'y a donc pas de critérium. Que si l'imagination ne le peut fournir , la raison ne le donnera pas davantage , car la raison procède de l'imagination ; ce dont il s'agit de juger par le critérium doit être imaginé , doit apparaître , et il n'est pas d'apparence qui soit isolée d'une sensation étrangère à la raison (4).

Cette réfutation de la logique stoïcienne, appuyée sur le principe de l'empirisme qu'elle admettait elle-même, amena deux questions qui donnèrent lieu à des recherches et à des discussions infinies : l'une, de savoir si toute vérité (apparente) est accompagnée d'une- fausseté qui fasse illusion et qui lui est toute semblable , de sorte que le pour et le contre soient également croyables, et qu'on ne puisse être certain de rien (2) ; l'autre , s'il existe dans la nature des objets tellement pareils qu'il soit impossible de les discerner (3). Les académiciens employèrent les arguments irréfutables qui se tirent du rêve et de la folie , des ressemblances naturelles , des erreurs de la raison ; ils se servirent même de quelques faux sophismes pour ébranler les notions universelles de l'esprit, et ils établirent, au moins, l'incontestable possibilité de douter dans tous les cas particuliers , contre ces stoïciens, avocats de l'évidence, comme les nomme Plutarque, q"> confondaient l'imagination et la vue avec le consentement et la croyance. Ils se trompèrent à leur tour quand ils crurent pouvoir

11) Sextus, Adrcrsus logicos, v, 159-166, d'après Àntiochus, disciple de Ctf* néade, à ce qu'on peut penser.

(2) Cicéron, Académiques, il, 17 et 28; Numénius, dans Eusèbe, Prépar&W érnng.. ,\iv, 8.

3) Cicéron, Académiques, II, 2B; Plutarque, des Nations commîmes, ttc •

remplacer la stable croyance de l'esprit par une crédibilité variable dont l'objet demeurerait toujours incertain; car le faux, disaient-ils^peut être croyable, et nommer le croyable certain serait s'exposer à accorder la certitude à ce qui n'existe pas (1). L'intelligence a besoin de croire et de croire fermement, Les idées universelles, si oubliées dans cette querelle, et que les sceptiques au moins reconnurent pour les réfuter, posent les vraies bases de cette croyance.

VIII. Telle était la philosophie grecque lorsqu'elle pénétra dans la société romaine (2). Ces académiciens, qui représentaient tous, comme Arcésilas, Platon par devant, Diodore au milieu, Pyrrhon par derrière, ou plutôt des images bien affaiblies de Platon, de Diodore et de Pyrrhon, répondaient merveilleusement au besoin du temps. Ils étaient grands parleurs , érudits habiles , prêts à tout enseigner à leurs vainqueurs, et sans doute aussi très-accommodants en affaires politiques, puisqu'ils n'avaient guère de conviction qui les pût gêner. Les stoïciens, qui heureusement avaient en eux quelque chose de plus que leur logique, parlaient de la vertu aux âmes religieuses, qui voulaient, par une forte morale, réagir contre l'universel affaissement, et, dans la ruine de la société , maintenir au moins la personne sauve. Les épicuriens, au contraire, amoindrissaient l'âme; ils niaient le bien, le mal et l'avenir pour conserver la paix du cœur, qu'ils n'eurent jamais ; mais , accusant la religion de tous les méfaits des hommes, ils aidaient puissamment le monde à se dégager de ses anciens liens. A l'époque dont nous parlons, les académiciens étaient donc les politiques d'entre les philosophes; et les sceptiques, les seuls qui représentassent alors le véritable état -de la méthode et qui réduisissent en science l'incertitude du sa-

(1) Clitomaque, dans Cicéron, Académique^ il, 32.

(2) Il n'est peut-être pas inutile de remarquer ici que nous ne suivons pas la division de la philosophie en grecque et romaine établie dans les formes par quelques historiens. Au fond il n'existe pas de philosophie romaine; au contraire, la spéculation s'affaiblit sur tous les points, sauf peut-être pour la morale, encore même ne le croyons-nous pas, dès qu'il y eut des Romains philosophes. A mesure qu'on s'éloigna des temps voisins de la conquête de la Grèce, l'esprit grec se dégagea de nouveau. Il était vainqueur.

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voir, les sceptiques étaient cachés. Cicéron parla d'eux comme d'une secte que les autres sectes avaient étouffée (4).

On nous a conservé de curieux témoignages de l'rmpression que produisirent à Rome trois ambassadeurs d'Athènes , trois philosophes , Carnéade , Diogène le stoïcien , Critolaûs le péripatéticien, environ un siècle et demi avant notre ère : l'académicien avait la parole impétueuse et forte, le disciple du Lycée parlait élégamment, celui du Portique avec simplicité et retenue. Caton le Censeur pensa qu'il fallait se hâter de renvoyer ces hommes, si l'on ne voulait courir le risque de ne plus savoir discerner le vrai : il avait entendu Carnéade (2). A plusieurs reprises, les philosophes furent, en effet, chassés de Rome (3). Mais Lœlius, Scipion , bientôt à leur exemple les plus nobles Romains s'entourèrent de rhéteurs et d'érudils. Ce fut le commencement de la sagesse romaine, qui dès lors lut la même que la sagesse grecque (4). Cependant les lettres latines demeurèrent d'abord étrangères à la philosophie. L'épicuréisme seul , parce que sans doute il était le plus aisé à comprendre et à traduire, trouva des interprètes. Sans méthode, sans définition, Amafanius et Rabirius émurent la foule et l'entraînèrent en exposant la philosophie d'Épicure (5). Us combattirent surtout la superstition; ce fut aussi, comme on sait, le but du grand poète Lucrèce. Brutus, l'admirateur et le disciple de Caton d'Utique, stoïcien comme lui , attaché cependant à l'ancienne Académie, qu'il préférait à la nouvelle (6), écrivit un livre de morale, mais ce fut en grec (7). La nouvelle Académie, favorisée par Cicéron, pro-

(1) Cicéron, de Oratore, liv. m. Cependant alors même iEnésidème écrivait.

(2) Aulu-Gelle, Noctet atticœ, vu, 14 ; Pline, HisL. nalur., vu, 30 ; Plutarque, Caton l'ancien, 22.

(3) D'abord sous les consuls C. Fannius Strabo et M. Valérius Messala,l'an<k Rome 592, 164 ans avant notre ère (Aulu-Gelle, xv, II), et six ans avant la fameuse ambassade, puis vingt ans après, en 612 (Suétone, de Claris Rhetoribus,^- Dans l'intervalle, les épicuriens seuls furent bannis, en 589 probablement, sous le consulat d'un L. Postumius. (Élien, Hist. divers., ix, 12 ; et Athénée, Deipnosophistce, xm, p. 647). La réitération des défenses en prouve l'utilité.

14) Cicéron, de Oratore, II, 37 ; et Tusculanes, iv , 3 : « Sapientiœ studio» vêtus... in nostris. Sed tamen ante Lœlii œtatem et Scipionis non reperio q uoS appellare possim nominatim. »

(5) Id., Tusculanes, Vf, loc. cit. ; et Académiques, i, 2.

(6) Plutarque, Vie de Brutus, 2.

(7) Cicéron, de Finibus, I, 3 ; Sénèque, Lettres t 95.

duisit, grâce à lui, l'exposition latine des principales discussions sur la logique , la physique et la morale qui avaient occupé les philosophes de cet âge. Ces produits du terroir romain, que Varron, l'ami de Cicéron , l'illustre auteur des Antiquités romaines, croyait devoir être méprisés de ceux qui connaissaient les véritables fruits de la Grèce et négligés par tous les autres (4), constituèrent cependant une sorte de compendiura romain de la philosophie grecque, et furent la principale source où remontèrent de nombreux moralistes ou chrétiens des âges suivants pour s'informer de la science des gentils.

Carnéade , à Rome , avait disserté sur la morale , qui devait surtout intéresser les hommes politiques. Au grand scandale des justes de ce temps, il avait tour à tour établi et réfuté le principe de la justice (2). Clitoraaque, son disciple, exposa systématiquement la doctrine entière du doute académique , et dédia ses ouvrages à deux Romains , un poète et un consul (3). Philon de La risse, disciple de Clitomaque , combattit le critérium des stoïciens, sans nier qu'en elles-mêmes les choses fussent compréhensibles. Il admit que le vrai pouvait être compris, mais non de telle sorte que Ton fût assuré que le faux ne peut l'être de même. Après lui , Antiochus d'Ascalon alla plus loin, et se convertit publiquement de la nouvelle Académie à une sorte de stoïcisme modifié, qu'il décora du nom d'Académie ancienne. Il écrivit contre Philon , et, tandis que celui-ci avait combattu les stoïciens au nom de Platon , au nom du même Platon il les défendit (4). De là la quatrième et la cinquième Académie, dont quelques auteurs ont tenu compte. Antiochus et Philon donnèrent tous deux des leçons à Cicéron (5) ; ils lui communiquèrent sans doute ce scepticisme doux , mêlé de sympathie pour Platon et pour Zenon, mais légèrement entaché de syncrétisme, qui est le caractère dominant de ses ouvrages.

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