‹ Manuel de philosophie ancienneChapitre 14 sur 26 · IX. Cicéron était assurément l'un des hommes les mieux · texte numérisé non relu

IX. Cicéron était assurément l'un des hommes les mieux

(1) Cicéron, Académiques, i, 3.

(2) Id., République, ni, 4, sqq.,éd» Villemain.

(3) Id., Académiques, il, 32.

(4) ld., ibid., ii, 2, 22, 35, 43, Cf. Sextus, Hypolyposes, i, 235. (») Id., Brulusy 89; et Académiques, H, 36.

doues pour représenter l'esprit d'une époque. Aussi les deux grands caractères de la sienne se réunissent-ils en lui : le scepticisme et l'éclectisme. « Nous vivons au jour le jour, dit-il quelque part : qu'une probabilité vienne à frapper notre esprit, nous parlons aussitôt (I).» Et ailleurs : «Ma parole ne fixe pas la certitude comme ferait celle d'Apollon pythien ;mais, comme un homme tout simple entre plusieurs autres, je conjecture le probable : où chercherais-je , en effet , quelque chose qui soit plus que semblable à la vérité (2)? Il n'est rien de si téméraire, de si indigne du sage, et de sa constance, et de sa gravité, que de soutenir, sans concevoir le moindre doute, une chose qui n'est pas eficore assez explorée, et qu'on ne connaît pas suffisamment (3). Nous donc qui nous rendons au probable , nous sommes également prêts à réfuter sans obstination , et à nous entendre réfuter sans colère. Les choses en elles-mêmes sont obscures, le jugement de l'homme est faible. Nous poursuivons cependant la vérité , nous désirons ardemment de la connaître ; nous mettons tout en œuvre pour que nos juges se forment une opinion, et la plus vraisemblable possible; mais quant à nous, il nous est plus facile de croire que d'être assurés du vrai. Ainsi du moins, nous demeurons libres , parmi ces partisans obligés de la certitude , qui se tiennent accrochés à quelque système, comme au premier rocher que le hasard leur a fourni, au milieu des flots, dans la tempête (4). Il faut cependant, dit Cicéron , un principe à la raison , une règle à la vie ; mais si nous ne les trouvons dans le certain , nous les avons au moins dans le probable, et cela suffit (5). A l'exemple de Socrate et de Carnéade, nous tairons notre opinion , nous réfuterons celle d'autrui , et, en toute question , nous rechercherons ce qui approche le plus de la vérité (6).» On voit que le principe du doute conduit le sage penseur romain à l'éclectisme. Mais cet éclectisme est à

(1) Cicéron, Tusculanes, v, 11. Qu'on se rappelle le sens ordinaire de ce mot.

(2) Id., ibid., i, 9.

(3) ïd., de Nalura duorum, I.

(4) Id., Académiques, il, 3 et 20.

(5) Id., de Officiis, il, 2.

(6) Id., Tusctdanes, x, 5 : « Ut nostram ipsi sententiam tegeremns... «* ^ omni disputatione quid esset simillimum veri quœreremus. » Il ne s'agit P as ' a de cacher son opinion, mais de la mettre à part pour eu examiner les l° n(le " inents.

l'abri , chez lui , de tout reproche de cercle vicieux. S'appuyant sur l'incertitude de la méthode, en tant qu'elle conduirait à tracer une marche invariable à la philosophie depuis les premiers principes jusqu'à leurs dernières conséquences, il réduit la science à l'ensemble des opérations variables du sens commun sur chaque question. Probables ou certains, il n'est pas, pour Cicéron, de principes une fois admis et posés jusqu'à la fin : nos in diem vivimus; et tel est le seul éclectisme possible, car si l'on reconnaît une règle à la pensée, quelle qu'elle soit , de celles qui fondent une méthode , la philosophie existera tout entière contenue dans cette règle , et il n'y aura jamais lieu de choisir.

L'éclectisme de Cicéron était parfaitement approprié aux besoins temporaires de la morale et de la politique de Rome. Parmi les sectes alors régnantes, l'une, l'épicurienne, tendait à dissoudre la famille et la société ; l'autre, la stoïcienne, exigeait de grands sacrifices, et des sacrifices impossibles, pour rétablir la vertu dans l'homme et dans l'état. La forte spéculation enfouie dans les livres de Platon et d'Àristote, ou vivante chez les sceptiques, qu'on croyait fous, n'intéressait pas les Romains, n'intéressait plus les Grecs , pour la plupart leurs précepteurs et leurs esclaves. Le mépris de la science pure se fait jour dans tous les écrits des Romains. Ils oublient, ils ignorent plutôt, que la morale et la politique descendent du dogme, et ne peuvent ellesmêmes ni le créer ni le remplacer. Cicéron chercha donc dans les livres de Platon , d'Aristote et de leurs disciples ce qui lui semblait regarder directement la vertu spéculative , nécessaire alors pour corriger les mœurs, s'il était possible, et pour suppléer à des croyances religieuses abandonnées ; il y chercha la république spéculative aussi , afin d'essayer de se consoler de la décadence réelle des mœurs politiques. Il traduisit en beau latin les idées et les belles pages des grands philosophes grecs. Lui qui d'abord n'avait cherché dans leurs livres que l'éloquence , finit par y chercher aussi la science. Dans les loisirs forcés que lui ménageaient les affaires du temps, il étudia, non sans ardeur et sans pénétration, quelques-unes des grandes questions agitées de son temps. Nous verrons comment il les résolut; mais il ne s'agit ici que de méthode et de logique.

u. *ft

Cependant ce grand esprit parait avoir été peu apte, en général, aux profondes recherches de la logique et de la théologie, et son habileté à discerner les rapports et les différences des écoles philosophiques, dont il examine les systèmes , ne se montre bien que dans les questions de morale, auxquelles il s'est surtout appliqué. Encore même, à l'exemple d'Antiochus, un de ses maîtres, il semble souvent pencher à celte opinion, que l'Académie, le Lycée, le Portique enseignent au fond les mêmes dogmes et ne diffèrent guère que dans les termes (4). Dùt-on supposer qu'il n'a jamais songé qu'à la morale , en hasardant cette singulière opinion, Cicéron fait preuve d'une complète inintelligence de ce qui constitue l'essence d'une doctrine philosophique. Rien n'est plus propre à témoigner de l'affaiblissement de l'esprit spéculatif et des sciences, à l'époque où nous arrivons, que cette confusion qu'on veut dès lors, et de plus en plus audacieusement, établir entre toutes les doctrines grecques, puis entre celles-ci et les doctrines juives et toutes celles de l'Orient. L'éclectisme de Cicéron touche ici au syncrétisme ; il favorise la croyance qui va bientôt s'établir à la perpétuité mystique du système platonicien, et à l'enseignement secret d'idées analogues aux idées révélées, puisées par les Grecs dans les livres héhreux (2).

Potamon d'Alexandrie, philosophe peu connu qui vivait sous le règne d'Auguste (3), professa systématiquement l'éclectisme et donna à cette doctrine ce nom, qu'elle a conservé depuis. H choisissait, dit-on, dans les diverses sectes, les opinions qui lui convenaient le mieux, et de fait , sa méthode parait avoir eu les plus grands rapports avec celle que Cicéron déduisait des principes de la nouvelle Académie. Suivant Potamon, il y a deux choses à distinguer dans la connaissance, deux critères : la partie principale de Tâme, qui juge, et une imagination d'une parfaite exactitude, suivant laquelle a lieu le jugement (4). Ces quelques mots

(\) Cicéron, de Natura deorum, I, 7 ; de Finibui, V, 25 ; de Oratore, in, 18 ; Académiques, I, 4.

(2) Augustin, Lettres, 118, éd. des Bénéd.; et Cité de Dieu , vin, 6, sqq.; X, 11 et 12.

(3 ; Suidas, Le.xic, v. ll<nà;j.wv.

(4) Diogène, Préface, 21. Nous ne savons qu'une chose de la doctrine composée pur Potamon, et c'est le même Diogène qui nous la fait connaître. Il ad-

suffisent à noes apprendre que ce philosophe essayait de combiner la compréhension Imaginative des stoïciens avec le libre exercice du jugement des académiciens. Les deux faits nécessaires de la connaissance étant ainsi posé? comme indépendants, irréductibles l'un à l'autre, le choix devait naître de la meilleure application possible de la volonté à l'imagination. Mais, d'autre part, n'y ayant aucun critère au-dessus de ces deux, on ne pouvait atteindre qu'à des résultats très-vraisemblables. Potamon le sentait peut-être , mais peut-être aussi croyait-il à la possibilité de combiner si bien les opinions de toutes les écoles que le résultat obtenu semblât vraisemblable à tous ceux qui en prendraient connaissance; et Cicéron aussi dut concevoir cette espérance quand il écrivit le résultat de ses méditations et du choix qu'il avait fait parmi les opinions probables des sages.

X. Si le système de Potamon tomba dans un prompt oubli, c'est qu'il n'était apparemment que le résultat éclectique des travaux de la nouvelle Académie, et ce système, qu'on a souvent regretté de ne pas mieux connaître, se place si bien dans l'histoire par la solution qu'il donne du problème de la connaissance, que son caractère ne doit pas sembler douteux à ceux qui ont étudié cette époque de la philosophie. Un éclectisme d'un génie bien différent s'emparait dès lors de tous les esprits, et si Potamon eût été l'un de ses premiers maîtres, s'il eût formé autre chose qu'un rapprochement, qui lui appartînt en propre, des doctrines des philosophes, sa mémoire eût été mieux conservée. Mais cet alexandrin eut sans doute l'esprit scientifique : il critiqua, compara, cultiva la science, en un mot; tandis que les éclectiques dont nous parlons maintenant furent surtout doués de l'esprit religieux : ils s'inspirèrent de la foi, mêlèrent et confondirent toutes les idées ; enfin, bien loin de faire un système partiel avec les

mit quatre catégories : la matière dont les choses sont faites, la cause efficiente par qui elles sont faites, les choses faites elles-mêmes, qui sont telle*, et le lieu dans lequel elles subsistent. Il admit ensuite, comme fin universelle, la vie parfaite en tout genre de vertu, dans laquelle il comprenait les biens corporels et les biens extérieur*. Sauf le lieu, qn'Aristote n'admettait pas, et qu'il emprunte sans doute i Platon, on voit que Potamon s'attache surtout à la doctrine péripatéticienne.

parties de divers systèmes, de tous les systèmes ensemble ils voulurent en composer un seul.

On peut dire que deux méthodes différentes et contraires furent puisées dans l'enseignement de Platon. Les penseurs qui cherchèrent dans ses dialogues une science parfaitement arrêtée, rationnellement démontrée, de Dieu, du monde et de l'homme, mais qui furent en même temps difficiles sur les preuves et portés à la critique, tombèrent graduellement dans l'ignorance qui s'avoue. De là la nouvelle Académie , qui aimait Platon , mais qui acceptait sur parole son doute et le doute de Socrate. Ceux qui, livrés à la même recherche, se contentèrent du vraisemblable, auquel Platon avait réduit les plus belles parties de ses ouvrages, et qui , acceptant de lui les mythes , y accordèrent une foi religieuse, puis, à l'ai do de l'interprétation, complétèrent à leur gré le système de théologie dont ils avaient besoin , tombèrent dans le mysticisme. Les néoplatoniciens d'Alexandrie , issus de l'école d'Ammonius Saccas, représentent ce vaste celé du platonisme. On comprend la lutte qu'au nom du paganisme transformé ils durent engager contre les docteurs chrétiens. Cette philosophie, dont le véritable critérium est double comme celui de toute religion, l'autorité au dehors, au dedans la foi, ne doit pas nous occuper ici. Elle appartient tout entière au cycle théologique et religieux ouvert dans l'école d'Alexandrie ; il faut la nommer hardiment une philosophie de moyen âge.

Les théologiens grecs d'Alexandrie s'attachèrent à la théorie des idées. Ils formulèrent, pour résumer celte théorie, la célèbre trinité platonicienne, à laquelle ils ajoutèrent une genèse : le bien suprême de Platon, l'unité de Parménide, identifiés l'un à l'autre, furent considérés comme le principe éternel et immuable de toutes choses, l'essence. De ce principe, qui est le père, on fit émaner l'intelligence, le verbe, en qui les idées sont toutes représentées, la lumière. Du Gis enfin on tira de môme la première âme, cause et principe de toute mobilité, moteur du monde (4). Ainsi le platonisme fut réduit en un système d'émanation, et une in-

(1) Telle est la trinité de Plotin , qui diffère peu de celle de Fhilon le juif» et qu'on peut en général regarder comme le type de ce genre de spéculations et ^ dernier mot de la philosophie grecque sur l'ontologie.

terprétation à peu près arbitraire tourna dans le sens voulu les pensées du philosophe. En même temps s'accrédita de plus en plus ce préjugé, l'un des traits caractéristiques du syncrétisme, que la doctrine d'Âristote est la même au fond que la doctrine de Platon. Ammonius, le premier maître des platoniciens syncrétiques, soutint cette ridicule opinion, et des hommes sans critique, toujours prêts à recevoir pour authentiques les ouvrages les plus manifestement supposés, osèrent contester l'authenticité des livres d'Aristote qui ne se prêtaient pas à leur hypothèse (4). Bientôt on ne se contenta plus d'unir Aristote et Platon, mais pour mieux servir les éclectiques de ce temps, qui voulaient puiser à la fois dans les sectes les plus opposées, et former une seule philosophie des portions de juste et sainte science éparses dans toutes (2), on opéra une souveraine conciliation entre tous les philosophes. Les plus sages de ceux-ci, liés par cette parenté mystique, furent enchaînés dans la fameuse chaîne-d'or à l'aide de laquelle, unissant le principe de l'autorité à celui de la foi inspirée, les syncrétiques établirent une tradition suivie de tous les sages jusqu'à eux, donnèrent à leur doctrine des révélateurs et des prophètes, et de la philosophie firent une religion.

Parmi les hommes de la chaîne-d'or Pythagore et Orphée occupent les premières places. Aux vrais pythagoriciens, dont le disciple d'Aristote, Aristoxène, avait vu les derniers, véritables disciples d'Euryte et de Philolaùs (3), s'étaient substitués ces pythagoristes bien différents, demi-orphiques et demi-cyniques-, qui étalaient fastueusement le silence, les mortifications et l'abstinence de la chair (4). Les Grecs commençaient dès lors à s'orientaliser ; dans Rome, au temps de Cicéron, il s'était formé de même une école pythagoriste , qui faisait tous ses efforts pour propager les superstitions de l'Orient et jusqu'aux sacrifices humains.

(1) Hiéroclès, dans la Bibliothèque de Photius, cod. 261.

(2) C'est la profession de foi philosophique de Clément d'Alexandrie, Slronmta, i, p. 288. Il n'y a pas jusqu'à Epicure qui ne soit mentionné dans ce curieux passage où la philosophie éclectique est nommée par son nom : « toV:o

ffûjArav tô ix'XtXTtxàv ç&offoçlav çijal. n

(3) Diogène, Vie de Pythagore, vm, 46 : « TtWratoi l^vovco... ou? xai "Apeti- Êlvoç t\$t. n

(4) Diogène, ibid., vin, 38; et Athénée, Deipnosophixlte, iv, 17, 18.

Un Nigidius Figulus enseignait l'astrologie, tirait deô horoscopes et faisait profession de retrouver les trésors perdus (4). Un Vatinius, qui osait aussi se dire pythagoricien, savait évoquer les âmes des enfers, et il cherchait l'avenir dans les entrailles des enfants sacrifiés aux dieux Mânes (2). Mais le véritable représentant du néopythagorisme dans le monde romain fut cet Apollonius de Tyane , homme aux mœurs saintes et pures , qui vivait dans le premier gfèdé, et dont les miracles balancèrent, dans l'opinion des Gentil?, tous ceux qu'on rapportait de la Judée. Vers le même temps, ou un peu auparavant, une secte romaine, fondée par Sextius, avait jeté un grand éclat, et nous pouvons la nommer néopythagoricienne, puisque l'abstinence de la chair était un de ses principes (3). C'est à Alexandrie, devenue le Centre des idéeë et le lieu de la fusion de l'Orient et de l'Occident, que toutes ces doctrine^ allèrent se fondre dans la grande école théologique et morale du paganisme, dans le syncrétisme platonicien. Mais il ne suffisait pas d'avoir transformé Pythagore en brahmane ; le véritable Orphée, qui n'avait jamais été bien connu, dont les poésies répandues au temps d'Aristote étaient déjà supposées, subit aussi une nouvelle transformation, et les vers qu'on lui attribua firent de lui un pythagoricien , un platonicien et un sectateur des Hébreux. On sait que le même sort fut le partage d'Homère, d'Euripide et de Sophocle.

Le Juif Aristobule, auteur d'un grand nombre de ces falsifications, essaya, sans doute par amodr-propre national, un nouveau genre de syncrétisme, dont les éléments étaient préparés de longue date dans l'esprit des Juifs alexandrins, et qui obtint le plus grand succès. Les Grecs se vantaient de leur sagesse et tentaient d'élever la vraie religion de leurs sages au-dessus de celte religion populaire , qui n'en était , suivant eux , que la dégradation : les Juifs survinrent et se firent fort de prouver qu'Orphée, Pytha-

(1) Cicéron, fragment de Univeiso, init. ; Vairon, dans Jpulée, de Magra;^gustin, Cité de Dieu, v, 2. Ce surnom de Figulus était tiré de la roue du potier à laquelle l'astrologue comparait le mouvement rapide du ciel.

(2) Cicéron, Oratio in Vatinium. 6.

(3) Voyez, au sujet de Sextius et des sextiens, Sénèque, Quastiones naturales, vu, 32; Epùtolte, 64, 98, 108 j de Ira> m, 36. Voyez aussi ci-dessous, $ H'» n«» 8 et 9.

gore et Platon n'étaient que d'humbles disciples et de maladroits copistes de Moïse et des prophètes hébreux. Le pythagoricien Numénius regarda Plalon comme un Moïse attique (1). Le pythagoricien Philon démontra que la philosophie écrite des Juifs avait précédé celle des Grecs (2). Enfin, il fut reçu des Juifs nouveaux, des Juifs hellénisants, et il fut établi sur un imposant témoignage, que tout ce que les anciens avaient écrit de la nature se trouvait dans les écrits de ceux qui , quoique étrangers à la Grèce, avaient cultivé la philosophie, par exemple, dans l'Inde des brahmanes, et dans la Syrie du peuple appelé juif (3).

Pendant que les Juifs essayaient ainsi d'attirer à eux toute la sagesse antique, ils prouvaient en fondant la kabbale qu'ils n'étaient eux-mêmes que des disciples des mages et dé Platon ; et les parties les plus modernes de là Bible montrent, ainsi que les ouvrages de Philon, combieri les Hébredx défiguraient les idées de Moïse en croyant lui rendre son bien passé à l'étranger. Ainsi deux grands partis se formaient dans l'école syncrêtique : celui des Juifs, qui voulaient fout rapporter à Moïse ; celui des gentils, qui acceptaient Moïse pour un des leurs, en conservant la primauté aux sages et à la religion de la Grèce. Un troisième parti vint bientôt lutter contre les deux autres, c'était celui des mages et des gnostiques, qui reconnaissaient Zoroastre pour révélateur. Enfin, aux livres forgés de Zoroastre s'ajoutèrent, pour lft confusion des croyances, ceux d'Hermès Trismégiste, et d'autres encore, que tous les critiques autorisés s'accordent à regarder comme apocryphes (4). Au milieu de ce mélange de toutes les idées, les chrétiens, derniers venus, empruntèrent de toutes parts. Leur éclectisme, soutenu d'une foi vive et d'une organisation puissante,

(1) Naménîus, dans Clément d'Alexandrie, Slromala, i, 342.

(2) Clément d'Alexandrie, Stromata y i, p. 3(ft.

(8) Mégasthène, liv. in de YHist. de l'Inde, dans Clément d'Alexandrie, loc. cit.— Un historien peu philosophe, hors d'état de comparer et de différencier des doctrines, a bien pu se laisser persuader par les brahmanes ou par les juifs, comme Hérodote s'était laissé persuader par les Égyptiens, que la Grèce avait tout servilement copié des étrangers.

(*) Nous voulons parler des Oracle* de Zoroastre, du Pimandre, de VAscléjjius et du livre des Mystères des Egyptiens, dont quelques auteurs, peu au courant de la critique moderne, ou qui la méprisent, font encore malheuteua*men t usage comme de livres authentiques.

fut le vainqueur de tous les autres, et leur Dieu fait homme, dont un empereur, durant les temps de la lutte, avait placé le portrait dans son oratoire avec ceux d'Abraham, d'Orphée, d'Apollonius et autres dieux de cette sorte (4), fut reconnu pour le seul sage et le seul Dieu.

Que devient cependant la méthode ? que devient la science ? L'amour du merveilleux , la croyance aux miracles , la tendance à symboliser la pensée sont les caractères dominants de l'ère syncré tique et du moyen âge, qui en est la continuation. Mais quelles sont les causes du débordement du syncrétisme et de l'esprit symbolique ? Elles doivent toutes rentrer dans une cause générale : c'est la fusion, depuis le siècle d'Alexandre jusqu'à celui de Constantin, du sang, des mœurs et des croyances de six grandes nations, entre lesquelles deux seulement apportaient une intelligence à demi dégagée des symboles. Quand le mélange fut consommé, l'esprit des mythes domina ; la philosophie s'abaissant peu à peu, les opinions les plus opposées se confondirent. Partant de cette idée que la sagesse était une, et devait être cherchée à l'origine des nations, les savants se composèrent une érudition et une histoire syncrétiques , auxquelles certains écrivains demeurent attachés encore aujourd'hui malgré les efforts de la critique moderne. Durant l'élaboration de ce vaste système, qui constitue la science incertaine et factice du moyen âge, avant qu'aucune doctrine eût triomphé et fût parvenue à imposer à toutes les aulres son nom et son principe , il n'y .eut plus dans la société que des sceptiques et des croyants.

L'étude des croyances, des déductions qui en furent faites et de leur systématisation philosophique devant être pour nous l'objet d'une exposition distincte de celle-ci, l'étude du scepticisme nous reste à faire. Elle nous apprendra quel fut le dernier mot des anciens sur la méthode , sur la nature , les moyens et la fin de la connaissance rationnelle pour l'homme.

(1) Ces portraits se trouvaient dans le cabinet des Lares d'Alexandre Sévère, au rapport de Lampride (Vie d'Alex. Sév., c. 29), et des historiens contem|>°" rains de cet empereur.

Page 1