MÊMES ÉCOLES
I. Les sciences physiques ne pouvaient rentrer dans? la philosophie, après la révolution socratique, que par la restauration des idées des écoles antérieures que Socrate avait méprisées : tous les principes généraux des spéculations naturelles s'étaient fixés et déjà développés dans ces écoles. Platon s'attacha, comme on sait, à la doctrine de l'harmonie et des nombres, et, à sa suite, l'ancienne Académie s'avança plus avant dans cette voie. Le lent, lourd, sévère, incorruptible Xénocrate. disciple dévoué de Platon, que son maître disait avoir besoin d'éperon, tandis qu'Aristole avait besoin de frein , s'attacha aux idées des pythagoriciens avec une sorle de fanatisme. Appliquant le mot de Platon inscrit sur la porte de l'Académie, Que nul rienlre.ici s'il n'est géomètre, il refusa l'entrée à tous ceux que l'étude de la musique , de la géométrie ou de l'astronomie n'avait pas en quelque sorte dégrossis (4). En effet, sa physique, sa théologie, sa mythologie n'étaient que des dépendances de la science des nombres.
Nous avons vu, en exposant la théorie des lignes indivisibles , comment Xénocrate composait d'éléments mathématiques la matière intelligible des êtres. On peut penser que cette matière étendue, divisée, que Platon avait imaginée avant lui, correspondait dans l'ordre de- la connaissance à ce qui est à la fois sensible et intelligible, et forme le ciel même. Le pur intelligible est au delà du ciel, c'est l'idée; le pur sensible est autour de nous dans les corps. Xénocrate symbolisait la science, la sensation et l'opinion, qui se rapportent à ces trok genres d'objets de la connaissance , Y intelligible, le sensible et le composé des deux , en les représentant par les trois Parques, l'immuable Atropos, Clotho et Lachésis (2). Cette dernière, qui tient la quenouille, doit présider en
(1) Diogène, Vie de Xénocrate, iv, 6 et 10. Il dirigea l'Académie pendant vingîcinq ans après Speusippe. Les Athéniens le vendirent, parce qu'il ne pouvait payer Yimpôt des étrangers. Démétrius de Phalère l'acheta et le mit en liberté. — Il écrivit de nombreux ouvrages, dont quelques-uns sont fort à regretter pour nous.
(^)Sextus, Adrersvs logicos, i, 149. Platon avait adopté un autre symbole ;
effet au mouvement du ciel, tandis que Clotho, qui file, condui les sens. L'ordre mathématique du monde, la composition et ta mouvements de l'étendue et des parties dans lesquelles elle es divisée, semblent appeler le philosophe qui les a conçus et qui lei étudie à la fondation d'un système de physique mécanique. Mai* Xénocrate, à l'exemple de son maître et des pythagoriciens, combine ce système avec un autre tout différent , en attribuant la vie et l'animalité à l'univers , et la divinité aux principales des parties qui le composent.
Xénocrate appelait dieux l'un d'abord, puis la dyade. L'un, de nature mâle, lui tenait lieu de père et de roi du ciel : il lui donnait aussi les noms de Zeus , d'impair , d'intelligence. La dyade, divinité subordonnée, de nature femelle, était, suivant lui, la mère qui préside à la distribution de la justice divine au-dessous du ciel, l'âme de l'univers. Il attribuait ensuite la divinité au ciel , aux astres enflammés , aux dieux de l'Olympe et aux démons sublunaires invisibles. Il fixait le séjour des démons dans les éléments matériels; celui d'Hèra dans l'air, dePosidon dans l'humide, et de Déméter dans la terre féconde (1). Selon d'autres témoignages, le philosophe aurait pris pour dieux les sept planètes et la sphère des fixes envisagée dans son ensemble (2) , ou les sept planètes et le monde formé de la totalité des sphères (3). On peut concilier toutes ces opinions en regardant lame du monde et le monde divin comme ayant leur siège ou leur centre, en quelque sorte, dans la sphère des étoiles fixes, et comme identiques à la dyade , qui elle-même est intermédiaire entre le grand Zeus, roi, et les petits dieux planétaires. Jusqu'ici, la doctrine de Xénocrate est conforme à l'esprit de Platon. Le bien en soi , la cause du monde et les idées dont il reconnaissait l'existence, puisqu'il les mettait en œuvre pour la composition de l'âme (4), passent en effet, sauf transformation, du système
mais la fable, même en ce qui touche à Lachésiset à Clotho, ne parait pas avoir été parfaitement déterminée chez les anciens.
(1) S'obée, Ec.logœ physica, c. m, p. 5.
(2) Cicéron, de Natura deorum, i, 13.
(3) Clément d'Alexandrie, Protreptique y p. 41. [A) Voyez ci-dessus, chap. précédent, n° 2.
du maître dans celui du disciple. Mais celui-ci semble dév pour emprunter peut-être à la théologie chaldéenne, que l'exj dition d'Alexandre avait dû faire connaître, ses plus fâchf éléments, quand il admet l'existence des mauvais démons. Il y a dans l'air ? dit-il , de grandes et puissantes natures portées au mal et qu'il faut apaiser : ce sont elles qui exigent de nous, certains jours fériés ou néfastes, les coups, le jeûne, les paroles blasphématoires ou obscènes ; car ce n'est ni aux dieux ni aux démons que nous les pouvons rapporter (1). Quant au principe et à l'origine du mal, on doit croire que Xénocrale les subordonnait au bien dans Tordre du monde ; mais le mal lui semblait sans doute nécessaire dans l'état des choses d'ici-bas. Est-ce à la direction souveraine de ce mal qu'il commettait un second Zeus, Zeus Néatôs, qu'on a identifié à Pluton (2) , fixé à la résidence sublùnaire, et bien différent du Zeus suprême, Hypatos, qui réside dans les choses en soi (3) ? on ne peut que le supposer. Ajoutons, pour donner le dernier trait à la théologie de Xénocrale, qu'il identifiait les âmes aux démons et qu'il en reconnaissait de bonnes et de mauvaises. Celui-là est heureux , disait-il , qui a l'âme bonne ; car l'âme est le démon de chacun de nous (4) ; aussi, donnons-nous aux méchants dans notre langue uu nom qui exprime qu'ils sont dirigés par un mauvais démon (5).
Polémon , successeur de Xénocrate , paraît avoir maintenu les doctrines de l'Académie dans l'état où son maître les avait laissées. Il attribuait la divinité au monde (6) ; mais était-ce à l'exclusion des autres dieux? on doit en douter. Il aimait , respectait, imitait Xénocrate, ainsi que Sophocle, le sage poète si aimé des Athéniens , comme le mode dorien entre tous les autres modes musicaux (7). Speusippe, au contraire, qui avait précédé Xénocrate, semble avoir eu, malgré ses tendances pythagoriciennes, un
(1) Plutarque, d'Isis et d'Osiris, 26 et 26.
(2) Lobeck, Aglaophamus, p. 1098.
(3) Plutarque, Questions platoniques, lx, 1. Cf. Clément, Sir orna ta, v, p. 60 i, qui mêle mal à propos ces deux Zeus avec le» deux premières personnes de la Trinité.
(4) Aristote, Topiques, II, 6.
(5) Xénocrate, dans Stobée, Sernutnes, 104, n° 24.
(6) Stobée, Eclogœ physicœ, c. 3, p. 6.
(7) Diogène, Vie de Polémon, iv, 19 et 20.
esprit assez péripatéticien. Il essaya de construire une sorte d'encyclopédie, puisqu'il examina les rapports des sciences entre elles, qu'il les classa (4), qu'il composa même une sorte d'histoire naturelle systématique (2), et que, suivant lui, définir c'était tout connaître, par la raison qu'une définition 'exprime de chaque chose les rapports et les différences (3). Mais il s'éloigna beaucoup d'Aristote et de Platon en admettant le dogme de quelques pythagoriciens au sujet du développement du monde et de l'antériorité de l'imparfait au parfait; il rangeait comme ceux-ci l'unité dans la catégorie des biens , sans cependant confondre le bien et l'unité , et il dérivait de la génération le mal nécessairement uni à la multitude , mais de plus en plus surmonté par le bien à la suite du développement de la nature (4).
II. L'école d'Aristote, livrée à l'analyse et, de plus en plus, à l'observation exclusive des faits , abandonna les grands principes qu'il avait posés : antériorité de l'être parfait à la semence , progrès de la nature vers l'accomplissement d'une fin. Les catégories qui dominaient la doctrine furent oubliées, et l'esprit s'éloigna de la spéculation, qu'il commandait. Déjà Théophraste, qui dirigea le Lycée après Âristote, réduisait les principes de la connaissance à des formules qui, nous l'avons vu, étaient peu conformes à l'esprit de son maître. Occupé surtout de l'étude des faits, il hésitait sur les questions rationnelles ; il soulevait des doutes sur la nature de l'intelligence, et signalait l'obscurité des distinctions qu' Aristote avait établies ; c'était, pour un péripatéticien, ouvrir la voie au matérialisme. Si, disait-il , l'intelligence active est contemporaine de l'être , pourquoi ne paraît-elle pas toujours? et, si elle lui est postérieure, comment cette union a-t-elle pu s'effectuer? Au sujet de l'intelligence passive et de l'intelligence en puissance, Théophraste exposa des difficultés analogues, si bien qu'il eut besoin lui-même d'un interprète (5). Après avoir expliqué
(1) Diogène, Vie de Speusippe, îv, 2.
(2) Tel était, suivant Ritter, Hist, de la phil. anc ., il, p. 393, l'objet des traita intitulés Ô(xoia chez les anciens.
(3) Thémistius, Comm. des derniers analyt., II, 14
(4) Ravaisson, Spcusippi de rerum principiis, p. 14, sqq.
(5) Théophraste, dans Thémistius, Paraphrase du livre de l'âme, m, 30 et 3?-
l'appétit, le désir, la nature irascible, par des mouvements corporels que d'autres mouvements ont produits , il rapporta les jugements et les spéculations à la même cause, en ne laissant â la pure intelligence que l'acte pur et le principe de finalité (4). Cette tendance à tout expliquer par la mouvement de la matière fut au suprême degré celle de Straton.
Straton de Lajnpsaque, successeur de Théophraste (2), composa une doctrine assez semblable à celle des matérialistes de nos jours , si toutefois on peut dire de ceux-ci qu'ils aient une doctrine. 11 opposa aux platoniciens, et même à Théophraste, qui attribuait encore la vie et la divinité au ciel et aux astres, en même temps qu'à l'intelligence (3) , un système de physique mécanique. Il enseigna que le monde n'est pas animé , que l'ordre de la nature suit celui de la fortune; c'est-à-dire que le principe existe de lui-même, et qu'ensuite chacun des effets naturels s'accomplit spontanément (4). L'âme raisonnable est, suivant lui, sujette au mouvement aussi bien que l'âme irraisonnable , et ses mouvements sont ses actes mêmes : ce qui pense se meut, comme se meut ce qui voit ou ce qui entend; et la connaissance est l'acte de la pensée comme la vision de la vue. L'âme est mue par des causes diverses en elle-même quand elle pense, ainsi qu'elle a été mue antérieurement par la sensation, et jamais elle ne saurait penser ce qu'elle n'a pas vu, soit qu'il s'agisse des lieux, des dessins, des statues ou des hommes (5). Mais le mécanisme de Straton n'était pas celui qu'Épicure emprunta à Démocrite. Straton considérait le système du vide et des atomes comme le songe d'un homme qui n'enseigne pas ce qui est , mais qui l'imagine. Quant à lui , parcourant toutes les parties du monde , il rendait compte de chacune, et de tous les états par lesquels elle peut passer, à l'aide de certains poids
(1) Théophraste, dans Simplicius, PAys., vi, 32, digress.
(2) Diogène, Vie de Straton. 11 lui succéda vers 286, et trente-six ans après la mort d'Aristote.
(3) Cicéron de Natura deorum, I, 13. Cf. Clément, Protreptique, p. 44, où il est aussi question du souffle ou de l'esprit, wvtûjAa.
(4) PI ut arque, Contre Coloiès, 14. On voit assez que la fortune, rJ^, est identique ici à la nécessité.
(&) Straton, dans Simplicius, Physique, vi, 32.