II
et de certains mouvements naturels (4). Il va sans dire que Straton délivrait la divinité du soin de faire un monde , le monde lui-même , sans figure ni connaissance , possédant tout ce qu'il y a de force divine (2) ; et s'il parlait de Dieu dans son système, c'était d'un Dieu sans esprit (3) , le même que le monde apparemment.
La physique de Straton occupe une place intermédiaire entre la physique d'Aristote, où le monde et les éléments, tous les êtres particuliers et leur ensemble , sont doués de propriétés vitales , et celle d'Épicure , où le principe de l'être est regardé comme inerte. Straton expliquait les phénomènes composés sans faire appel à la multitude des formes substantielles , mais il rapportait les poids, les mouvements naturels, à des qualités primitives irréductibles, qu'un atomiste eût expliquées par la combinaison des particules. Ces principes matériels étaient les qualités (i) , surtout le froid et le chaud (5) , auxquels il devait réduire l'humide et le sec, puisqu'il regardait l'eau comme le siège du froid essentiel (6). Mais il attribuait aussi aux corps une gravité naturelle et une tendance vers un centre (7). On peut juger par ces données, quoique très-insuffisantes, que Straton cherchait à systématiser la physique péripatéticienne, en réduisant le nombre des principes et en expliquant , autant qu'il pouvait, les faits complexes par la combinaison des faits simples. La physique expérimentale des modernes reconnaît aussi des qualités dont elle tend à diminuer le nombre, et par lesquelles elle rend compte des phénomènes particuliers ; mais l'art de l'expérience , l'usage et la théorie de l'hypothèse , enfin, l'application des lois mathématiques ont transformé cette science, dont les péripatéliciens an-
(1) Cicéron, Académiques, H, 38.
(2} Id., ibid., et de Natura dcorum, i, 13. Aussi définissait- il Y être en général par la persistance des êtres, Proclus, Comment, du Timie y iv, p. 242. Interprétez : l'ensemble des choses qui sont actuellement.
(3) Sénèque, dans Augustin, Cité de Dieu, vi, 10.
(4) Sextus, Hypotyposes, m, 32.
(ô) Stobée, Eclogte physica, pag. 27, suivant la correction de Fabricius, du» Sextus, loc. cit.
|6) Plutarque, du Froid primitif, 9.
(7) Simplicius, Comment, du Ciel y i, 8U.
ciens n'ont pu avoir que le pressentiment. Si les anciens n'eussent été condamnés à créer des systèmes physiques de toutes pièces , sans que leurs travaux se continuassent régulièrement de génération en génération , et s'ils n'avaient eu bien plus en vue dans leurs recherches la théologie que la physique, nul doute que Stralon n'eût ouvert une bonne voie à la spéculation. Appartenant à la seule école expérimentale qu'il y ait eu dans l'antiquité, il essaya d'en corriger le défaut dominant, qui était la tendance à tout expliquer par des idées et des entités logiques. De là les vices de sa doctrine en général, parce qu'il fut conduit au matérialisme ; mais de là aussi le bon esprit de sa physique. Stralon combattit les définitions du lieu , du vide et du temps données par Aristote. Il admit à la fois le vide et la divisibilité infinie des corps (4), pour satisfaire à l'observation, et définit le temps par la quantité des actions relative à chaque individu. Le temps, disait-il , suit les choses et ne les précède pas; ainsi les révolutions célestes ne sont pas dans le temps, pas plus qu'une ville n'est dans le tumulte ; le temps est ce quantum composé par un ensemble d'actions et qui parait plus grand ou plus petit suivant que les actions sont plus ou moins nombreuses (2). Cette lutte, tout aveugle qu'elle est, contre l'une des notions essentielles de l'esprit , nous révèle dans Straton une tendance aujourd'hui commune parmi les savants, et qu'il faut bien avouer être souvent utile dans les spéculations physiques. Aussi Straton, qui seul entre les philosophes négligea l'éthique et la théologie, fut nommé le physicien par excellence (3).
III. Straton poursuivait la fondation d'une vraie physique ; la physique de Zenon, au contraire, fut surtout destinée à servir de support à la théologie, et celle d'Epicure, bien que remarquable en son principe, fut peu rationnelle, et ne donna lieu à aucune
(1) Id., Physique, rv\ 86; et Sextus, Advenus physicos, II, 155.
(2) Bimplicius, Physique, iv, fin , Digression sur le temps. Cf. Sextus, ibid. , 155, 177, passages expliqués et éclaircis par celui de Simplicius , sans lequel ils pourraient donner une idée très-inexacte delà théorie de Straton.
(3) Cicéron, de Natura deorum, t, 13. Dans ses Académiques, i, 10, il rend hommage à la pénétration de Straton, qu'il blâme d'avoir délaissé là morale. Cependant Diogène cite, parmi les ouvrages de ce philosophe, un livre sur le bonheur et un autre sur le mariage.
recherche sérieuse. Son vrai but , au fond , était d'autoriser l'indifférence et l'égoïsme.
En même temps que les stoïciens faisaient accomplir un progrès à la théorie des idées, par l'identification de l'idée à la pensée de Tàme (1) , nous avons vu qu'ils renonçaient à la méthode socratique, en réduisant toutes les pensées à une forme universelle dont l'imagination leur fournissait le type. Considérant tout ce quj^pst comme corporel , tout ce qui peut être nommé comme attribut de quelque sujet sensible , ils devaient , pour être conséquents, remonter jusqu'à l'ancienne philosophie. Aussi reprirent-ils la doctrine d'Heraclite et ils la systématisèrent en distinguant, ce qu'Heraclite n'avait peut-être pas fait, le principe actif du principe passif dans le monde. Mais cette distinction n'apporta pas de changement aux résultats définitifs de la spéculation. 11 existe, suivant les stoïciens, deux principes, l'un efficient, qui est Dieu, la raison en soi; l'autre patient, qui est la matière dénuée de qualités. C'est dans la matière que Dieu construit toutes choses (2). Il existe quatre éléments qui ont leurs qualités propres et qui diffèrent essentiellement des principes. Les principes sont des corps sans forme , ils sont incorruptibles; les éléments sont formés, corruptibles, ils. nous représentent ce qui paraît le premier , ce qui disparaît le dernier lors de la composition ou de la résolution des choses (3). Tout ce qui existe est corporel, au jugement de Zenon ; la cinquième nature, appliquée par les philosophes à l'explication de l'intelligence et du sentiment, doit être rejetée ; le feu est cette nature unique par qui toutes choses sont engendrées : ni ce qui est produit, ni le principe efficient ne peuvent être exempts de corps (4) : la vérité même est un corps , et si le vrai n'en est pas un , c'est qu'il est la proposition, l'énoncé, tandis que la vérité, qui est la science énonciatrice de toutes les
(1) Ps.-Plutarque, Opin. des philosophes, I, 10.
(2) Zenon, Cléanthc, Chrysippe, Archédèmc , Posidonius, dans Diogt'nc, liv. vu, 134, où leurs ouvrages sont cités à l'appui. Cf. Opinions des philosophes, i, 3 ; et Sénèque, Lettres, 65.
(3) Mêmes auteurs, ibid., vu, 134 et 136. Nous rejetons la correction deCasaubon, qui veut que les principes soient incorporels, n° 134, note 482. L'autorité de Suidas est nulle en présence de tant d'autres témoignages.
(4) Cicéron, Académiques, I. 12.
propositions, est identique à un certain état de l'âme (\). Il n'y a que quatre choses incorporelles , à proprement parler : l'énoncé , le lieu, le temps et le vide (2). Le temps est l'intervalle du mouvement du monde ; le vide est ce qui pouvant être occupé par le corps, ne Test cependant pas (3). Le lieu ne doit donc pas différer du vide ; considéré comme occupé, il est le réceptacle du corps (4).
Dieu et le monde , l'esprit et la matière , distincts par là pensée, coexistent en un seul et même tout. Dieu réside au sein du monde et pénètre les corps de toutes parts ; il en est l'âme et la nature universelle (5). Ainsi le monde peut être envisagé de trois manières : d'abord comme Dieu , le créateur des formes particulières de l'essence universelle, être incorruptible, inengendré, ouvrier qui a mis l'ordre en toutes choses, et qui, à l'expiration de certaines périodes de temps, reprend le tout en lui-même et lo consume pour de nouveau le produire à l'existence ; puis comme l'ordre même du ciel et des astres ; enfin comme l'ensemble de ces deux choses (6). On voit que si Dieu habite le monde et fo confond avec lui , il en est indépendant néanmoins , puisqu'il le produit et qu'il le détruira , et dans ce sens on a pu dire que les stoïciens admettaient un être éternel séparé de la matière (7). Mais Dieu n'en est pas moins pour cela conçu comme nature , et la nature est ce feu constructeur qui procède méthodiquemeni i\ la génération ; esprit intelligent et igné, en qui réside l'art, qui , par lui-même sans forme , revêt toutes les formes qu'il veut et <o rend semblable à tout, qui contient en lui toutes les raisons séminales en vertu desquelles chaque chose arrive fatalement à l'êlre, et qui, parcourant le monde et le pénétrant, change de nom so-
(1) Sextus, Adversus logicos, I, 38.
(2) Id., Adversus physicos, II, 218.
(3) Diogène, Vie de Zenon, vil, 140, 141.
(4) Stobée, Eclogte physica, p. 33, 39 et 40.
(5) Proclus, Commentaire du Ttmée, p. 126, où Chrysippe est oppo?e* à Platon *ït blâmé, comme on pense bien.
(6) Diogène, Vie de Zenon, vn, 137 et 138. Le monde est encore, ajoute le Compilateur, Vessente universelle en tant qiï elle possède des qualités déterminées, *>U, comme dit Posidonius, l'ensemble du ciel et de la trrro et de ce qu'ils Contiennent, des dieux et des hommes, et de ce qui a été engendré pour eux.
(7) Proclus, Commentaire du Timêe, p. 81.
Ion les changements de la matière qu'il anime (*). Enfin , au dieu suprême, éternel et sans forme, au dieu nature que nous appellerions aujourd'hui la manifestation vivante et phénoménale du premier , il faut ajouter les dieux. Tels sont en effet le monde, et les astres, et la terre et l'intelligence dans l'éther (2).
En général, dans la théologie stoïcienne , on reconnaît autant de noms à Dieu que l'Être unique a d'attributs. Tout ce qui exprime une force , une cause première des effets célestes ; la nature, raison présente au monde et à toutes ses parties; le destin^ cause des causes ; la Providence qui règle l'univers ; l'esprit de qui nous tenons la vie ; le monde , le tout, qui tout entier dans ses parties se soutient par lui-même , tout cela , c'est Dieu (3). Il est cette unité totale en laquelle nous sommes contenus; nous lui sommes associés, nous sommes ses membres (4), et de même qu'au-dessus, au delà de cette force unique et multiple, réalisée dans la création, le dieu créateur et destructeur subsiste, de même au-dessous d'elle et comme ses premiers, ses plus excellents produits, doués de suprématie sur tous les autres, subsistent au moins temporairement les dieux doués de personnalité : le premier de tous est la personne du monde.
Le monde est un être vivant, animé, raisonnable (5). Ce qui raisonne , en effet , est meilleur que ce qui ne raisonne pas ; mais le monde est ce qu'il y a de meilleur, donc il raisonne. 11 est de même doué de toutes les perfections qu'on peut imaginer. Comment pourrait-on concevoir qu'une partie d'un tout dénué de sentiment sentît ? Et cependant il est des parties du monde qui sentent. L'inanimé, l'irraisonnable" , comment sauraient-ils produire l'âme et la raison ? Le monde les produit ; il est donc raisonnable et animé. Si enfin nous voyions croître sur un olivier
(1) Diogène, Vie de Zenon, vu, 156 i et Ps-Plutarque, Opin. des philos., h 6 et 7. Ce dernier dit Dieu là même où Diogène dit nature. On voit que cette différence n'importe en rien. Il s'agit, quelque nom qu'on lui donne, du principal aspect de Dieu, du dieu vivant.
(2) Ps-Plutarque, Opin. des philos., i, 7.
(3) Sénèque, de Benejiciis, iv, 7, et Quastioncs naturelles, il, 45; Cf. Diogène, vu, 13ô.
(4) Sénèque, Lettres, 92.
fâ Diogène, Vie de Zenon, vu, 133.
des flûtes mélodieusement résonnantes , et sur un platane des cordes numériquement vibrantes, ne dirions-nous pas que le platane et l'olivier savent la musique? Le monde a donc une âme, et il est sage , puisqu'il produit des animaux et des sages (1). Le feu est le principe de la vie du monde, il en constitue l'âme. Le principe vital de l'animalité, celui des plantes, résident dans la chaleur. La chaleur est la cause de la digestion , de la croissance., du battement des veines et du cœur, en un mot , de ce mouvement régulier par lequel la vie se produit, avec lequel elle s'arrête. Les pierres mêmes contiennent un feu que le choc en fait jaillir* les entrailles de la terre , l'eau des puits, l'eau dos mers recèlent la chaleur. La liquidité en est un effet, car l'eau se durcit quand le froid y domine. L'air, émané de l'eau, bien que le plus froid des éléments, n'est pas absolument froid. Enfin , la quatrième partie de l'univers est le feu lui-même. C'est de là qu'il se répand sur toutes les régions du monde , et cet élément , qui pénètre et vivifie tout, a la souveraine raison en partage (2). Mais il faut dans l'esprit du monde, comme dans celui de l'homme , une partie principale et souveraine où la vie et la connaissance soient centralisées. Cette partie est le ciel, périphérie extrême du monde, suivant Chrysippe et Posidonius. Le même Chrysippe la fixe ailleurs , dans Péther le plus pur et le plus subtil. C'est de l'élher aussi que parle Anlipater. Enfin Cléanthe nomme le soleil (3). Le soleil n'est pas composé de cette chaleur destructive dont nous nous servons pour préparer nos aliments, mais de la douce chaleur qui vivifie les corps animés, ainsi que le prouve sa bienfaisante influence sur la nature ; il est donc animé, et, comme lui, le sont les autres astres qui naissent dans le feu céleste, appelé ciel ou éther (4). C'est le soleil qui est le maître de l'univers et qui règne sur lui d'après Cléanthe,
(1) Zenon, dans Cicéron, de Nalura deorum, il, 8.
(2) Cicéron, de Nalura deorum, il, 9, 10 et 11.
(3) Diogène, Vie de Zenon, vil, 138 et 139. Le ciel et l' éther doivent être pris dans le même sens. L'opinion de Cléanthe est donc la seule qui se distingue de l'opinion générale de la secte.
(4) Cléanthe, dans Cicéron, de Natura deorum, il, 15. Non-seulement le ciel et Vélher, mais aussi Yesprit dans le système stoïcien, représentent une même essence. Stobée, Ecloga physica, p. 37.
c'est l'élher suivant Zenon et le plus grand nombre de ses disciples^).
IV. Au commencement, enseignaient les stoïciens, celui qui est en soi , transforma en eau l'essence universelle au . moyen de l'air (2). Cette intervention de l'air dans le feu avant qu'il existe aucun élément déterminé représente l'opposition , la lutte intervenant dans l'unité primitive , afin que la génération soit expliquée. L'air est, en effet, le froid essentiel (3), et c'est par lui que (le feu se modifie. Cette remarque est nécessaire à l'intelligence de la genèse des stoïciens. Voici donc , disent-ils , quelle fut la transformation <Ju feu. Par l'air, il se changea en eau ; de l'eau se déposa la terre , tandis que sa partie la plus subtile se tourna en air. L'air enfin se subtilisant encore, l'éther se produisit tout autour, ainsi que le soleil et les étoiles qui tirèrent leur nourriture de la mer (4). La substance embrasée s'affaissa d'abord à son milieu , puis de proche en proche alla s'éteignant. Le feu , qui persistait à l'extrémité par l'effet de la résistance du milieu, se changea alors en son contraire (en élément froid , en air) ; il s'éleva aux parties supérieures , et le tout commença de s'ordonner (5). Du mélange des quatre éléments naquirent les plantes , les animaux et toutes les espèces de l'être (6). De même que la semence est contenue dans le fœtus, cet être , qui est la raison séminale du monde, la déposa dans l'élément humide, et, par elle, il rendit la matière heureusement apte à la génération gra-
1 duée des choses (7).
•L Aux quatre éléments qui composent le monde se rapportent
quatre qualités : au feu la chaleur, à l'air le froid , à l'eau l'humidité , à la terre la sécheresse. Leur indistincte union forme l'essence dénuée de qualités, la matière. Séparés, Ils se placent depuis le ciel jusqu'à nous dans l'ordre suivant lequel nous le*
(1) Cicéron, Académiques, n, 41.
(2) Diogène, Vie de Zenon, vit, 136.
(3) Plutarque, Contradictions des stoïciens, 43.
(4) Id., ibid., 41, d'après Chrysippe.
(5) Stobée, Eclogœ physica, xx, p. 36, d'après Cléanthe.
(6) Diogène, Vie de Zenon-, vu, 142.
(7) Id.,ibid., vu, 130.
avons nommés, et la terre occupe le milieu (1). Deux d'entre onx sont essentiellement légers , l'air et le feu ; les deux autres sont pesants , et, par légèreté ou pesanteur, il faut entendre la tendance à s'éloigner ou à se rapprocher du milieu (2). La force qui tient les éléments associes, qui groupe les corps, se manifeste à trois états différents: dans les pierres, dans le bois, c'est Y habitude, une sorte de cohérence des parties, principe de dureté, de densité et même de couleur, dont la cause doit être attribuée à l'air que contiennent les corps; dans les plantes, c'est la nature; et dans les animaux , c'est Y âme (3). L'enfant, dans le sein de sa mère, se nourrit suivantla nature et végète; mais après l'enfantement , l'âme se forme par une sorte de trempe due au refroidissement que cause l'air : ainsi naît Yesprit, et c'est de ce refroidissement que l'âme, tyuyri , tire son nom; elle ne laisse pas d'être légère et subtile (4) en vertu de son principe igné. Cet esprit, qui se meut de soi et vers soi , est un air analogue à Téther, et qui tombe avec lui sous une raison commune, car la nature admet des combinaisons et des mélanges : il y a mélange lorsque les qualités se fondent intimement, comme dans le fer incandescent et dans nos âmes ; il y a tempérament quand il ne s'agit que d'un mélange humide , et combinaison lorsque les qualités se transforment entièrement dans le composé , ainsi qu'on le voit par les transmutations pharmaceutiques (5). Enfii^ au-dessus des âmes communes des êtres animés qui surpassent déjà la nature et l'habitude, il faut encore placer Y âme raisonnable, dont l'habileté se déploie dans l'industrie et dans les arts ; et, au-dessus de celle âme enfin , il faut honorer l'âme universelle , loi suprême des êtres à laquelle se doivent unir et conformer, les autres âmes (6).
(1) Id., ibid., vu, 137.
(2) Ps-Plutarque, Opin. des philos., I, 12.
(3) Sextus, Adrersusphysicos, I, 81 ; et adv. log. 1, 103, note de Fabricius. — Plutarque, Contradictions, 43. — Il faut se rappeler que cet air, cause de tu cohérence, est le sujet du froid.
(4) Plutarque, Contradictions, 41.
(5) Stobée, Eclogaphysicœ, xx, p. 37. Il est clair que l'âme est une sorte de mélange de feu et d'air qui doit être analogue à celui qui se forme à l'origine dans l'essence universelle, et dont les êtres déterminés tirent leur origine.
(ti) Marc-Aurèle Antonin, Pensées, vr, 14.
On peut donc envisager de trois manières l'élément du monde : il est feu d'abord, car tout se fait de lui par le changement, et tout résout en lui; puis il revêt les formes des quatre éléments : feu seul, il compose le soleil ; air et feu, la lune; air et feu, terre et eau, tous les êtres animés ; en dernier lieu , l'élément est ce qui fait procéder de soi toutes choses jusqu'à leur fin , puis les rappelle et les résout en soi dans le même ordre, ou encore le mouvement spontané , la raison-principe , l'éternelle force qui meut chaque chose à son but, comme la terre vers sa nourriture, ensuite l'en fait revenir (1) Il existe, en effet, une matière première de tous les êtres, perpétuelle, invariable , dont les parties seules changent, se mêlent et se séparent, naissent et périssent. Chaque chose est double en quelque sorte ; elle porte en elle l'essence et Vitre : la première s'étend partout ; elle va de côté et d'autre sans augmenter ni diminuer, et cependant elle ne demeure pas la même toujours ; le second demeure au fond le même , et cependant il augmente et diminue, et subit les contraires sans se distinguer en rien de l'autre , avec qui il est parfaitement confondu (2). Or, le monde est corruptible : il l'est dans ses parties, qui se changent, les unes dans les autres, et par conséquent périssent; il l'est dans son entier , parce qu'il est né de la raison des choses qui ne sont intelligibles que sensiblement , et qu'il est sujet à l'envahissement de l'humidité ou de la sécheresse (3). Le soleil rend peu à peu la lune et les autres astres semblables à lui ; et ces dieux, et tous les autres, en grand nombre, tendent à dépérir par inflammation (4). Tous, d'ailleurs, sont engendrés, et Zeus seul est éternel (5). Zeus ne cesse ainsi de s'accroître , et l'âme du monde , loin de dépérir ou de se séparer comme l'âme humaine, attire, au contraire, à soi toutes choses jusqu'à ce qu'elle les ait absorbées et consumées (6),
On peut comparer Zeus et le monde à l'homme, et la providence
(11 Stobée, Eclogœ phy&icœ, xin, p. 28.
(2) Id., ibid., xi\, pag. 29; et Plutarque, Notions communes contre lettloïciens, 44.
(3) Diogène, Vie de Zenon, vu, 141.
(4) Plutarque, Notions communes, etc., 31.
(5) Id., Contradictions des stoïciens, 33.
|fi)Id., ibid., 39.
divine à son âme : lorsque l'embrasement universel aura lieu, Zeus, qui est le seul dieu incorruptible, se retirera dans la providence, et tous deux demeureront dans l'unique substance de l'élher (4). Alors les âmes des hommes, ces esprits innés qui persistent après la morl , dissolution des composés, mais qui cependant sont corruptible?, rentreront toutes dans l'âme universelle dont elles sont des parties. Jusque-là s'étend leur durée, mais là elle s'arrête. Peutêtre même les âmes des sages sont-elles les seules qui puissent persister si long-temps (2).
Tels sont les deux étals de l'univers : quand le monde est tout en feu, il devient à lui-même son âme et sa partie souveraine; lorsqu'il se tourne en humide et que l'âme demeure au dedans, il est alors âme et corps, il est composé, et les choses ont lieu tout autrement (3V Cette révolution survient périodiquement et ne manque jamais, de sorte qu'alternativement tout se fait de l'unité, et, les choses se dissolvant dans l'ordre même où elles se sont formées, l'unité se fait du tout (4). C'est l'ordre du destin qui est identique à Zeus. Le destin est suivant Zenon cette force qui meut la matière identiquement et selon les mêmes lois; il diffère peu de la providence et de la nature. Chrysippe le nommait tantôt la force spirituelle, qui administre régulièrement l'univers, tantôt la raison du monde, ou du monde gouverné par la providence, tantôt cette raison par laquelle ce qui fut a été , ce qui est est, ce qui sera doit être ; et souvent il remplaçait ce mot de raison par ceux de vérité , de cause , de nature et de nécessité , comme exprimant divers attributs d'une même essence (5),
Le fatalisme, qui doit être un appendice nécessaire de tout panthéisme , apparaît d'une manière remarquable dans la définition de la cause et de l'effet donnée par Zenon. La cause, disait- il, est un corps, et l'effet est son attribut; la cause est ce par quoi quelque chose arrive, et, la cause étant donnée, l'effet doit nécessairement suivre (6) De là ces définition? du destin qui se rap-
(1) Id., Notions communes, etc., 36.
(2) Diogènc, Vie de Zenon, vu, 156 et 157. La restriction est de Chrysippe.
(3) Chrysippe, dans Plutarque, Contradictions des stoïciens, 41.
(4) Stobée, Eclogœ physica, XX, p. 37.
(5) Id., ibid., ix, 12.
(6) Id., ibid., xvi, 31.
portent à Tordre des événements dans le monde : le destin est la « cause connexe des êtres (1), Tordre physique et combiné de » toutes les choses éternellement liées les unes aux autres par un » enchaînement inamovible (S).» Deux grands ordres de questions se rattachent à cette théorie du destin : celles qui touchent à la liberté, et que nous aborderons plus loin, et celles qui touchent à l'existence du mal. Les stoïciens traitent de celles-ci sans avoir éjjard aux autres , et ils les résolvent d'un mot.
Puisque le monde est fait pour les dieux et pour les hommes , objectait-on aux stoïciens qui admettaient le principe de finalité dans Tunivers, et puisque les choses sont régies par la providence, comment le mal peut-il exister? Mais, répond Chrysippe, nulle chose ne peut exister sans son contraire et qu'à la condition de son contraire ; il n'y aurait pas de justice si la justice n'était quelquefois violée, et le courage ne se comprend que par Topposition de la lâcheté. Il est vrai que les maux n'entrent pas intentionnellement dans Tordre de la nature , mais ils doivent y paraître comme liés à de grands biens et provenant des mêmes causes: ainsi, le vice accompagne nécessairement la vertu, et la maladie vient avec la santé, parce que l'organisation du corps la comporte (3). Le monde des stoïciens est un corps accompli, parfait, mais dont les parties ne sont pas parfaites. Comment le seraient-elles , n'existant pas en soi et n'étant que relatives au tout (4) ? Le bien et le mal se rapportent à l'économie de Tensemble (5). Sans doute Dieu est un animal parfait, raisonnable, immortel, intelligent dans son bonheur, inaccessible au mal, auteur et père de toutes choses, et providence du monde (6); sa sagesse et sa perfection lui demeurent même encore après la combustion de Tunivers (7) ; mais le bien a disparu avec le mal : le
(1) Diogène, Vie de Zenon, vn, 149.
(2) Chrysippe, dans A.-Gelle, Nocles alticœ, vi, 2, 3. Nous omettons un léger correctif que le désir d'épargner la liberté fait introduire au philosophe. Pour cette question, V. ci-dessous, n° 9.
(3) A.-Gelle, Noctes atticœ, vi, 1.
(4) Plutarque, Contradictions des stoïciens, 44.
(5) Id., ibid., 35.
(61 Diogène, Vie de Zenon, vu, 147.
(7) Plutarque, des Notions communes contre les stoïciens, 17.
mal n'est donc pas inutile, il est nécessaire dans l'univers, puisque sans lui le bien ne peut exister (1).
V. Il faut considérer la doctrine théologique et physique des stoïciens comme un panthéisme vitaliste, où les trois grands systèmes de l'empirisme se trouvent mêlés. L'unité vivante et la raison universelle d'Heraclite, ainsi que son opposition primitive , cause de la naissance du monde , les quatre éléments d'Empédocle, consacrés, au reste, par Aristote, enfin la distinction d'Anaxagore entre la cause efficiente-, entendement qui meut et qui pense, et la matière qui en est le sujet, se rencontrent heureusement combinés dans la théologie de Zenon et de ses disciples. Le rationalisme ancien , conservé dans sa rigueur et dans sa pureté , se maintient en môme temps dans l'école de Mégare ; mais il est près de se dissoudre; transformé par les pythagoriciens, par Platou, par Aristote, on l'oublie, on le méconnaît, on le tourne au mysticisme ou au scepticisme; enfin, appliqué par Démocrile à la création de la physique mécanique, les épicuriens s'en emparent et le défigurent jusqu'à le traduire en un système sensualiste. Ils créent ainsi un panthéisme mécanique fondé sur le mouvement des atomes ; ils l'opposent au panthéisme stoïcien , et les deux doctrines se partagent les esprits (2).
Le premier principe d'Épicure, voulant se fixer sur le sens des mots et s'entendre lui-même au sujet des choses non apparentes, qui doivent se conclure de celles qui paraissent, c'est que l'être ne peut ni venir du non-être ni passer au non-être. S'il en était autrement, dit-il, tout pourrait sortir et nailre de tout, sans semence, et tout aussi pourrait dépérir et disparaître. De ce principe il conclut que l'univers est fixe, invariable : comprenant tout ce qui est, par définition, ni de lui-même au dehors, ni du dehors en lui-même, aucun changement ne peut avoir lieu par lui ou pour lui, car ce dehors n'existe pas. L'univers est corps en partie, en partie vide : les sens nous rendent témoignage de l'existence
(l)Id.,ibid., 13.
(2) Épicure, né en 342, sept ans après la mort de Platon, à Samos, vint à Athènes à l'âge de dix ans, puis retourna chez son père à Colophon, enfin enseigna à Athènes, où il ne commença d'être connu que très-peu d'années av; nt renseignement de Zenon, c'est-à-dire à ta fiu du quatrième siècle.