II
des corps, et, quant au vide, si cette sorte d'être incorporel, qu'on peut appeler aussi le lieu et Y impalpable, n'existait pés, les corps n'auraient ni place à occuper ni moyen de se mouvoir. Hors de ces deux choses on ne peut rien imaginer, rien concevoir, soit par analogie , soit en qualité d'accident ; mais les corps peuvent être envisagés de deux manières, comme composés et comme composants : ceux-ci dont tous les autres sont formés, sont indivisibles, immuables , car ils ne peuvent cesser d'être ; ce sont des natures pleines en qui rien n'est donné pour la dissolution ; ce sont des atomes (*). L'univers est infini, sans terme, et par rapport au nombre des corps et par rapport à la grandeur du vide. Si, le vide étant infini, les corps étaient finis en nombre, ils se disperseraient et s'éloigneraient sans fin les uns des autres. Les atomes ont trois qualités : figure, grandeur, poids, et nulle autre. Le nombre des figures diverses des atomes n'est pas infini, car ce qui est fini ne peut recevoir une infinité de modifications ; mais il est incompréhensible , sans cela nous ne verrions pas tant de composés différents. Chaque genre de figure appartient donc à un nombre infini d'atomes. La grandeur de l'atome est toujours déterminée : ni la divisibilité à l'infini ni la petitesse de plus en plus grande ne peuvent être admises dans les corps ; car il est impossible de comprendre qu'un nombre infini compose un assemblage fini, ou qu'un nombre déterminé de particules soit au contraire infini. Il n'existe donc ni corps limité qui contienne un nombre infini d'atomes, ni atome d'une infinie petitesse. Aucun d'eux cependant n'est assez grand pour pouvoir être aperçu. Le poids, enfin, est une impulsion interne de l'atome, une tendance à se mouvoir; et à cette cause de mouvement il faut ajouter celle qui provient du choc et de la réflexion. Tous les atomes, légers ou pesants, se meuvent avec la même rapidité dans le vide, qui ne leur oppose aucune résistance ; et ils sont susceptibles de deux mouvements opposés, de haut en bas ou de bas en haut, bien que ces expressions soient empruntées ici à notre propre situation par rapport à eux (2).
(1) Épicure, Lettre à Jlêrmlole, dans Diogène, y, 35-41. 2) Id., ibid., dans le même, x, 41-45, 56, 60, 61. Le texte est très-corrompu. •>îous suivons la grande et belle édition de Diogène de préférence à l'édition spé-
Mais si les atomes n'étaient doués que d'un seul mouvement naturel, celui de la pesanteur, tombant tous dans le vide avec la même rapidité, ils ne pourraient ni se choquer ni s'accrocher, et demeureraient dans une parfaite indépendance les uns des autres; d'ailleurs tout serait fatal, le destin réglerait la marche de3 choses, et rien ne serait au pouvoir de l'homme. Les atomes déclinent donc un peu de la direction perpendiculaire, et cet effet sans cause est lui-même la cause de tous les autres effets et le principe de la création du monde. En temps et lieux imprévus, cette légère déclinaison, imperceptible à nos sens, engendre des combinaisons qui rompent la chaîne infinie des causes dans le monde ; en nous elle fonde le franc arbitre de la volonté, cette puissance innée de résister à la force extérieure et d'infléchir nos mouvements (4). Le destin, dont quelques philosophes ont fait le maître absolu de toutes choses , n'existe pas. Nous tenons tout en partie du hasard, en partie de nous-mêmes. Le hasard, au moins, est instable, au lieu que le destin ne serait soumis à personne. Mais qu'on ne prenne pas le hasard pour une divinité ; il ne fournit à l'homme que des occasions, et ne peut engendrer pour lui ni le bien ni le mal de la vie (2).
Les composés qui proviennent de la rencontre et du groupement des atomes doivent toutes leurs qualités aux diverses dispositions de leurs éléments. Toute transposition amène un changement sans qu'il y ait rien de permanent en soi que l'atome et ses .trois propriétés essentielles. L'augmentation et la diminution produisent le même effet. Les atomes s'entrelacent; chacun d'eux cependant, séparé des autres par un vide qui ne résiste pas, continue de vibrer à la suite du choc, autant que le permet la solidité de la texture, sous les atomes qui l'enveloppent ; d'autres, au contraire, sont séparés par des grandes distances. Ainsi naissent une infinité de mondes, ou semblables au nôtre, ou différents; car les atomes, en nombre infini, ne peuvent être épuisés
ciale du I e livre publiée par Gassendi, dont les hardies»**, assez arbitraires, ont été reprises Mr les interprêtes postérieur*. — Pour la définition du poids, nous recourons à Gassendi. Hyniagmn pkilotophiat Ejncuri, c. 8.
(1) Cicéron, de Finibus, i. 6; de Nalura deorum, I, '£»; de Fais/, X; LocW-ce, de Nalura rerum, h, 215-293 ; Gassendi, loc. cit.
(2) épienre. Isttre h MénSe**, dans THotfht^^ x, 133, 134.
ni pour la composition de notre monde , ni pour celle d'un quelconque ou de pUfttears de'ceux qui ont été formés (4). Le monde est cette enveloppe du tiel qui enceint les astres et tous les phénomènes que nous percevons : séparée de l'infini , bornée par une matière dense ou. rare , en repos ou en mouvement, et quelle qu'en soit la forme, que nous ne pouvons connaître, lorsque cette enveloppe se dissoudra , tout ce qu'elle contient entrera en confusion. Que parmi les mondes infinis il s'en forme un pareil à celui que nous venons de décrire , ou dans un autre monde , ou dans un intermonde, c'est-à-dire dans l'intervalle de deux mondes où le vide abonde, il est aisé de le concevoir (2). Les mondes sortent de l'infini avec toute espèce de compositions finies , telles que nous les voyons; et, plus ou moins vite, ensuite ils se corrompent tous par le changement des parties. Il en est de sphériques, d'ovales, ou de telle autre forme, non de toutes cependant. Les animaux mêmes ne doivent pas être séparés et considérés à part de l'infini , car pourquoi tel monde aurait-il pu fournir les semences qui les ont produits et la nourriture qui les entretient, tandis qu'un autre ne l'aurait pu? Il faut en dire autant de la terre que nous habitons, sauf que l'expérience a enseigné aux hommes des connaissances et des arts qu'ils ne possédaient pas d'abord (3).
VI. Aux composés principaux d'atomes qui fondent la réalité des choses, il faut ajouter, pour expliquer la sensation, de nouveaux composés faits des mêmes éléments , mais beaucoup plus subtils. De tous les corps qui existent, il s'éco.ule continuellement, et avec une singulière rapidité, certains types ou images, de figure semblable à ces corps, mais beaucoup plus ténus que tout ce que nous pouvons jamais voir. Ces émanations, qui doivent consister en surface plus qu'en épaisseur, parcourent, avec une vitesse supérieure à celle que nous pourrions assigner, l'espace où, pour eux , aucun choc n'est à craindre. Il n'existe pas d'autre moyen par quoi les corps puissent nous communiquer l'empreinte de
(1) Épicure, Lettre à Hérodote, ibid., x, 54, 43-45; et Gassendi, loc. cit.
(2) Id., Lettre à Pythoclcs, ibid., x, 88 et 89.
(3) Id.. Lettre à Hérodote, ibid., x, 73, 74, 75. Gassendi a défiguré, par ses additions, le passage relatif aux animaux. Nous croyons avoir trouvé de ce passage l'interprétation la plus conforme au contexte sans admettre aucun changemen .
leurs formes et de leurs couleurs. Aussitôt c^ê l'image s'écoule, en quelque sorte, elle a pénétré dans *!$' vue ou dans la pensée comme un double de la chose même 1 ; ei iL suffit qu'une forme semblable continue de s'émaner ainsi, pour' qu'il sa forme en nous une impression durable, une sympathie avec l'objet. L'ouïe et la vue, par exemple, se font par de cerlaînes particules détachées des corps, introduites dans «os organes, qu'elles remuent; ensuite de quoi par sympathie le visible est vu et le sonore confusément connu. Qu'on ne s'imagine pas que l'air soit impressionné par les sons , il faudrait trop de force pour en modifier la figure; mais il n'y a là qu'une sympathie entre le corps sonore et l'organe affecté, sympathie qu'établit l'image écoulée du premier (4).
L'âme est un corps formé de parties très -ténues qui sont dispersées dans tout l'agrégat principal. Composée d'atomes ronds et légers, différents néanmoins de ceux dont on doit imaginer qu'est fait le feu , on peut la nommer une espèce de tempérament d'esprit et de chaleur. La partie raisonnable de l'âme est dans la poitrine, où nous sentons la joie et la douleur; les autres sont éparses dans l'organisme. Ce composé, qu'il est absurde de nommer incorporel , car il n'y a d'incorporel que le vide qui n'est ni actif ni passif en rien , est très-sujet au changement à raison do la petitesse de ses éléments : il se dissout à la mort , c'est-à-dire quand le corps entier ou quelqu'une des principales parties du corps se dissolvent. Dans une situation toute nouvelle, en effet, et soumise à d'autres mouvements , comment l'âme pourrait-elle conserver le sentiment qui s'ensuit du concours et de l'union des atomes (2)? Pour compléter cette théorie, il faut distinguer deux parties dans celle des qualités de l'âme que nous venons de nommer esprit: ce sont Y esprit proprement dit, et Y air. Toujours unies, la première emporte et fait mouvoir la seconde. Puis viennent encore deux autres parties : une chaleur qui emporte l'esprit lui-même, et une qualité sans nom, principe de sensibilité, qui entraîne la chaleur et qui la meut, et qui meut par elle les deux
(1) Epicare, Lettre à Hérodote, X, 46-54.
(2) Id., ibid., X, 63-68.
autres parties et tout le corps (4). Le sang et les entrailles, enfin, les os et la moelle s'émeuvent ainsi ; ils ressentent la volupté et la douleur. Mais la douleur ne peut durer long-temps, ni pénétrer vivement et bien avqnt dans l'organisme sans que tout se trouble et que, la vie n'ayant plus lieu, les parties de l'âme s'échappent par tous les pores. Le plus souvent les mouvements se bornent aux extrémités du corps, et nous pouvons conserver l'être (2).
Les hommes ont cru à l'existence des dieux, et ils leur ont attribué la forme humaine parce que de grandes images de cette forme se sont présentées à eux pendant leur sommejl (3). C'est encore ainsi qu'ils ont cru voir reparaître des morts (4). Cependant il est des dieux ; leur existence est certaine pour nous. Il faut, suivant l'opinion commune, leur attribuer l'immortalité et le bonheur , mais éloigner d'eux tout ce qui serait contraire à ces deux choses. L'impie n'est pas celui qui nie les dieux de la multitude, mais bien celui qui juge d'eux par les opinions qu'elle s'en fait. Ces opinions ne sopt pas des prépotions légitimes , mais de faux préjugés, et c'est rapporter aux dieux nos propres affections que de les supposer occupés à récompenser les bons et à punir les méchants (5). Quiconque est immortel et bienheureux est exempt d'affaires et n'en donne à personne. Ni violence ni douceur ne le touchent, car ce sont là les attributs de la faiblesse (6). Les dieux, dont le consentement universel du genre humain prouve l'existence , qui ne sont pas visibles à la vérité , mais dont nous avons la prénotion , sont doués de la forme humaine , la plus belle de toutes les formes. IJs n'ont pas un corps et du sang, mais une surte de corps et une sorte de sang ; nous ne les percevons pas comme des solides qu'on puisse compter, mais comme des images que nous
(1) Stobée, Eclogœ physicœ, p. 93; Plutarque, Contre Cololès, 20 j et Lucrèce, liv. m, vers 229-252.
I2i Lucrèce, de Natura rerum, m, 250, sqq.
(3) Sextus, Adversus physicos, I, 25.
(4) Lucrèce, v, 163.
(5 Epicure, Lettre à Ménécée, dans Diogène, x, 123 et 124.
|6) ld., Sentences, n° 1, dans Diogène, x, 139. Cf. Lucrèce, i, 57; Horace, satire 4 du 1. II. — Ces xupîai Sô;ai, maîtresses sentences en quelque sorte, étaient destinées à résumer l'épicuréisme. Celle-ci, qui était la première | Cicéron , d f Natura denmm, I, 30). et très-célèbre chez les anciens, résume à elle seule toutes les autres; c'est un principe absolu d'égoïsme.
saisissons au passage et qui sont de nature à nous les représenter par l'afflux continuel d'une infinité d'atomes. L'infini es.t soumis à une loi, qui est Yisonomie, l'égalité des partages; d'après cette loi il ne doit pas exister moins d'êtres immortels que de mortels, parce qu'il n'y a pas moins de causes de conservation que de causes de destruction (i). Ces dieux transparents et transméables, parfaitement heureux, jouissant d'eux-mêmes sans affaires, sans travail, sans fatigue, habitent les intervalles des mondes, où ils se trouvent plus à l'abri qu'ils ne seraient a j Heurs de toute cause de détérioration ; ils n'ont pas de ruines à craindre (?).
Telle est la théologie d'Épicure, que les anciens, frappés de sa contradiction avec le reste du système, pnt accusée de n'être qu'une doctrine hypocrite, destinée à couvrir son auteur cqnjre ('indignation des hpmmes (3). En réalité, dans ce système, où tous les composés sont essentiellement homogènes, toujours en mouvement et liés les uns aux autres , par conséquent corruptibles et mortels, où tous les êtres sont composés , excgpté les atomes , seuls individus permanents et identiques à eux-mêmes, il ne peut y avoir d'autres dieux que ceux qu'un grand critique de Rome y signala (4), les atomes.
VII. Les opipions des stoïciens et des épicuriens sur le système mathématique du monde et la manière dont ils ont traité les sciences qui, dès leur temps, commençaient à marcher séparées de la philosophie, ne peuvent nous intéresser au même degré que les efforts des plus anciens philosophes pour constituer ces sciences. Nous indiquerons plus loin les progrès que l'antiquité accomplit durant la seconde période , où maintenant nous sommes, dans cette spéculation libre à la fois et des considérations religieuses qui pouvaient arrêter son essor, et des principes philosophiques qui rendaient sa marche trop variable. Qu'il nous suffise ici d'analyser les idées des deux grandes sectes sur la science en ce qui touche à l'esprit général et au développement de la philoso-
(1) Cicéron, de Natura deorum, I, 17-20 ; et Diogène, x, 139, corrigé par Gassendi et Ménage, d'après Cicéron.
(2) Id., ibid., 19; et de Divinatione, il, 17.
(31 Posidonius, dans Cicéron, Je Nalura deorum, I, 44. (4) Varron, dans Augustin, Cité de Dieu, vi, 5.
phie. Omettons d'ailleurs le détail des opinions particulières. Les stoïciens s'éloignent généralement peu de l'école de Platon et des mathématiciens pour ce qui est de Tordre des parties du monde , de la forme et des mouvements des corps célestes. Ils admettent la sphéricité de la terre et celle des astres, ils admettent l'explication mathématique des éclipses, et croient le soleil plus grand que la terre (4). Ils étudient les mouvements des planètes, construisent des sphères artificielles et s'occupent de cette grande année, déjà signalée par Platon, à l'expiration de laquelle toutes les parties du monde doivent se retrouver dans leur position primitive. C'est alors que, suivant eux, la combustion doit survenir, et le monde finir et recommencer (2). Pour ce qui est de la physique , ils croient au vide au delà du monde, et regardent le monde lui-même comme plein; ils admettent la divisibilité à l'infini, mais plutôt en puissance que de fait, et, reconnaissant la transformation de nature des éléments , ils soutiennent qu'une division poussée trop loin, celle d'un peu de vin jeté dans la mer, par exemple, aboutit à un changement de l'espèce du vin. Dans leur physiologie la lumière et la chaleur jouent un grand rôle; mais ils n'expliquent pas la sensation comme les épicuriens, en laissant l'être qui sent dans un état d'absolue passivité ; ils pensent que la vision, par exemple, est due à la sortie d'un cône lumineux dont le sommet est dans l'œil, que ce cône atteint l'objet et, par une sorte de tension, transforme l'air intermédiaire de manière à le disposer pour l'exercice de la vue (3). Le vitalisme des stoïciens, l'habitude qu'ils avaient d'envisager toutes les qualités, intellectuelles où sensibles, comme des attributs d'un sujet unique doué lui-même d'une forme
(1) Diogène, Vie de Zenon, vu, 143-146; et Ps-Plutarque, Opinions des philosophes, il, 14, 22, 27, 29 ; III, 10.
(2) Eusèbe, Préparation évangélique, xv, 19 ; Stobée, Eclogœ physiae, xn, p. 21. Il y a sans doute erreur ou lacune dans le chiffre de la grande année que Stobée prête à Diogène le stoïcien.
|3) Diogène, Vie de Zenon, vu, 140, 150, 151, 157 ; et Ps-Plutarque, Opinions des philosophes, iv, 5 et 12; v, 30, etc. — Pour la divisibilité, Plutarque [Nolions communes contre les stoïciens, 37) fait dire à Chrysippe qu'elle peut étendre une goutte de vin par tout le monde. Mais il n'y a là qu'une question de limite, le monde n'étant pas infini ; de sorte qu'au fond Diogène ne lui prête pas une opinion contraire. Suivant les stoïciens, l'infinité et la divisibilité à l'infini n'appartiennent qu'aux choses incorporelles, btobéa, Ecloga> physicrr, xî, 20.
sensible déterminée, les rendaient peu propres à la création d'une doctrine physique spéciale, et qui fût de nature à conserver quelque valeur indépendamment de la doctrine générale. Sous ce rapport les épicuriens nous semblent les surpasser; mais à leur tour ceux-ci bâtissent arbitrairement leur système mécanique; impuissants même à le conserver dans sa pureté , ils le tournent au vitalisme , ainsi que nous l'avons vu dans la détermination des quatre qualités de l'âme; ce qui est plus grave, enfin, ils méprisent la science en la cherchant, et partout se révèle en eux une ignorance absolue des lois de la nature et des méthodes par lesquelles on en peut atteindre la connaissance.
Épicure ignorait la logique : il raisonnait assez mal pour prétendre que l'axiome , Toute proposition doit être nécessairement vraie ou fausse , se peut éluder (4 ) , et il renversait ainsi toute notion du nécessaire et l'esprit même de la science. Épicure était étranger aux éléments de la géométrie au point d'admettre l'explication reçue des éclipses (2), et de supposer en même temps que toute autre explication peut être également vraie, et que le soleil est à peu près aussi grand qu'il nous paraît, ou un peu plus, ou un peu moins (3). Ajoutons cependant, pour le justifier, qu'il ne prenait pas la peine de comparer et de lier les opinions relatives à divers sujets. 11 rapportait directement chaque hypothèse à l'apparence, puis il prononçait dans tous les cas que cette hypothèse pouvait être ou ne pas être vraie. Quel physicien, quel mathématicien eût avancé une supposition directement, immédiatement contraire aux phénomène» que les enfants même n'ignorent pas? Les théories astronomiques et physiques d'Épicure se bornent donc à une singulière énutnération des causes que l'on peut attribuer à telle ou telle apparence sans la nier. Il rejette avec mépris tout système qui explique les faits d'une seule manière sans tenir compte des possibilités différentes , et il traite l'astronomie d'art servile pour lequel il faut afficher l'indifférence (4). Ce n'est pas une science qui mène au bonheur, dit-il , que celle qui s'occupe de l'ordre des
(1) Çicéron, de Nalura deorum, i, 25.
|2) Épicure, cité par lui-même dans sa Lettre à Pythoclès, x, 90.
(3) Id., ibid., x, 91, 92, 96.
(4) Id.,ibid., x, 93 et 97.
choses célestes sans nous affranchir de la crainte qu'il peut inspirer. Il nous suffit à nous d'être persuadés que cet ordre n'est pas l'effet de la direction d'une redoutable providence; qu'il peut s'accomplir de bien des manières qui ne nous importent en rien , mais qu'aucune d'elles n'est à craindre. Et celui qui , même sans une étude approfondie de chaque sujet, s'attache à cette opinion sur la nature de l'univers , surpassera les autres hommes en force d'esprit, et sans cesse y revenant, ou de lui-même, ou à l'aide d'un maître, il y puisera la tranquillité de la vie (4).
VIII. Le philosophe qui pense que tous les événements et l'ordre entier des choses, résultent ou du hasard de la rencontre des atomes inclinés, ou d'une volonté de l'âme indépendante de toute règle intellectuelle, doit ainsi, pour être conséquent, rejeter les mathématiques, l'astronomie, toutes les sciences dont l'essence est dans les lois que l'esprit porte en lui-même et dont il cherche la trace hors de soi. Aussi ne peut-on rien imaginer de plus pitoyable et de plus grotesque en même temps que ce détail, dans lequel se complaît Épicure , de toutes les causes qui peuvent produire un effet donné, tel que les phases de la lune ou le mouvement des planètes. Jamais cet homme n'élève les yeux au-dessus du phénomène le plus grossier ; il ne comprend pas que tous les faits sont en réalité si bien liés les uns aux autres que , la nature d'un seul étant une fois arrêtée, celle des autres puisse être par là même indissolublement fixée (2). Au contraire, les stoïciens croient aux lois et au destin. Il est vrai qu'ils paraissent établir un panthéisme analogue, en sens inverse, au panthéisme atomistique des épicuriens; qu'ils veulent que tout sujet soit un corps, et qu'ils vont jusqu'à prouver la corporalité de l'âme par sa persistance après la mort, puisqu'aucun attribut, disent-ils, ne peut exister séparé (3). Il est vrai aussi que les épicuriens pourraient retourner cette démonstration et prouver la persistance possible par la corporalité, ce que cependant ils ne font pas ; mais, quoi qu'il
(1) Épicure, Lettre à Hérodote, x, 78-84.
(2} La Lettre à Pythoclès sur les phénomènes célestes, que nous avons déji citée plusieurs fois, présente un abrégé de ces énumérations absurdes qui remplissaient les livre» d Épicure sur la philosophie naturelle; elle s'accorde au surplus parfaitement avec les témoignages étrangers.
(3) Chrysippe, dans Némésius, de Natura hominis. c. 2.
en soit, les stoïciens conservent à l'esprit dans ce monde ses litres de noblesse, en croyant au développement nécessaire des idées dans le feu divin. Ils sont encore de l'école de Platon en même temps que de celle d'Heraclite , tandis que les épicuriens renoncent à la glorieuse philosophie de Socrate et ne comprennent pas celle de Démocrite, qu'on leur reproche de copier. Que leur importent les lois divines de l'univers ! il leur suffit d'en savoir assez sur elles pour les mépriser et n'en avoir pas peur ; et c'est le hasard qui les sauve. Mais la loi du destin élève les stoïciens audessus d'eux-mêmes ; elle leur permet de rétablir l'individualité de l'homme et la réalité du monde qu'ils ont d'abord sacrifiés en les plongeant dans le feu générateur et destructeur. En effet , quand les choses se sont dissoutes et que l'ordre éternel recommence à se dérouler, la même substance , les mêmes lois, les mêmes raisons subsistant toujours, les mêmes êtres, disent-ils, naissent à la lumière et les mêmes événements se produisent : les mêmes villes, les mêmes hommes, les mêmes relations reparaissent. Ainsi Socrate et Platon revivent et revivront toujours avec leurs amis et leurs concitoyens, et tous ceux qui ont dû les suivre (4) ; comme si le retour au sein de Dieu n'était que le sommeil d'une nuit pour le seul être éternellement vivant.
La croyance au destin fut celle de tous les anciens philosophes grecs et celle aussi de Démocrite , le prétendu maitre d'Épicure. Elle parut encore , mais affaiblie et balancée par l'idée de la puissance individuelle, dans la doctrine de Platon et même dans celle d'Aristote , malgré la réfutation que ce dernier essaya du principe à l'aide duquel Socrate avait donné plus d'importance et de nouveaux fondements à la nécessité morale. Les stoïciens enfin relevèrent au rang d'une science. Mais, une croyance si grande, si noble, en ce qu'elle se saisit de la pensée humaine pour l'établir dans l'ordre divin, semble d'un autre côté porter atteinte à l'idée du bien dans ce précieux libre arbitre, seul principe de la moralité et de la responsabilité de nos actes. Aussi, Chrysippe le stoïcien, qui paraît avoir compris toute la force et l'étendue de l'idée de la nécessité,
(l) Xémésius, ibid., c. 38; el Lac tance, Institutions divines, vu, 23, où Chrysippe est cité.
îù% MANUEL
lit de grands efforts pour la concilier avec celle de la liberté. Chrysippe travaille et sue en vain , dit Cicéron , pour expliquer que tout se fasse par le destin , et que cependant il y ait quelque chose en nous (4). En effet, Chrysippe soutenait contre Diodore de Mégare , ou pour mieux dire d'Élée , que le possible peut ne pas arriver , qu'un événement à venir n'est jamais assimilable à un événement passé ; il prétendait que l'imagination n'entraîne pas nécessairement le consentement de l'homme, et que sans le consentement nul acte n'a lieu (2) ; par conséquent, il faisait place à la liberté dans son système. Mais Chrysippe enseignait aussi que le mouvement général du monde est déterminé et qu'il ne saurait rencontrer d'obstacle, que tout ce qui se produit a une cause, sans quoi l'on ne pourrait en affirmer ni la vérité ni la fausseté , et il existerait des propositions qui ne seraient pas nécessairement vraies ou fausses; d'où il concluait que tout a lieu en vertu de causes antécédentes, et que tout est l'effet du destin. Nul avenir ne serait vrai, disait-il encore, sans la préexistence des causes qui le doivent amener, à moins qu'il ne puisse exister un effet sans cause (3). Pour concilier ces deux systèmes contradictoires, Chrysippe distinguait deux genres de causes : les causes parfaites et originelles, les causes auxiliaires et prochaines. Or, le destin ne fait pas tout par les premières, il se sert des autres aussi. Les événements où notre volonté intervient ne sauraient se passer sans une impulsion qu'elle seule peut donner. L'objet que nous lançons sur une pente rapide et qui roule , est emporté par la nécessité; nous ne pouvons l'arrêter, et cependant il ne roulerait pas si nous ne l'avions voulu. Ainsi une image se peint dans notre âme» nous sommes libres; nous voulons, et l'effet devient fatal aussitôt. Quoique tout s'enchaîne fatalement aux causes originelles, nos âmes ne sont soumises au destin qu'autant que le comportent leur nature et leurs propriétés. Sont-elles composées sainement et pour le bien , elles transmettent heureusement cette force terrible du destin qui vient du dehors et qui les traverse ; sont-elles grossières et sans culture, elles se jettent volontairement au contraire dans Terreur et dans le
(1) Cicéron, dans Aulu-Gelle, Noctes alticœ, vi, 2, 15.
(2) Id., de FatOf c. 7 ; et Plutarque, Contradictions des stoïciens, 40, 47.
(3) Plutarque, loc. cit., 47; Cicéron, de Falo } 10 et 12.
péché , sans même qu'elles aient été bien vivement envahies par quelque mal inévitable. Tout cela fait partie de la suite naturelle et nécessaire des choses , et il est en quelque sorte fatal que les esprits mal faits n'évitent pas le péché (1).
On voit que le grand effort de Chrysippe aboutissait à conserver à l'homme une force motrice et spontanée résidant en lui-même, mais nullement à rendre cette force autonome indépendante à la fois du naturel de l'âme , dont on ne saurait , sans injustice , la faire responsable, et des événements antérieurs que les stoïciens liaient invariablement par l'astrologie et la divination à ceux qui les devaient suivre. C'était obtenir un compromis entre la liberté et la nécessité , mais ce n'était pas les concilier. Chrysippe était plus heureux lorsqu'à l'objection tirée de Y argument paresseux : A quoi bon agir , si tout est déterminé il répondait comme on l'a toujours fait depuis : Les choses sont confatales; mon action, si j'agis et crois devoir agir, n'est pas moins fatale que les autres événements qui me concernent. Si je suis malade et si je dois guérir, c'est peut-être en appelant le médecin (2). Mais avouons que cette réponse à l'argument paresseux ne suffira pas pour déterminer le malade fataliste à recourir à la médecine.
La faiblesse de Chrysippe donna la victoire aux académiciens, qui comprenaient la vraie liberté. Carnéade soutint que l'âme est douée d'un mouvement volontaire, et que nous voulons, non sans quelque cause sans, doute, mais sans cause antécédente et extérieure. La cause du mouvement volontaire lui sembla 3e confondre avec la nature propre de ce mouvement (3). Mais lui-même, quand il reconnut que l'avenir est vrai ou faux éternellement, puisqu'une proposition ne peut être en même temps affirmée et niée, et que cependant telle vérité à venir, par exemple, est accidentelle et n'existe pas naturellement , sa cause efficiente n'étant pas encore et ne pouvant être prévue, il se contredit à son tour, car nulle vérité n'est actuellement sans être nécessaire et fondée en réalité. Les épicuriens, tout dignes objets qu'ils étaient de la risée de leurs adversaires> avec leurs déclinaisons arbitraires et leurs volontés sans
(1) Cicéron, de Fato, 18 et 19 ; et Aulu-Gelle, Nucles allica^ vi, 2.
(2) Cicéron, de Fato, 12 et 13.
(3) Id., ibid., 11 et 14.
il. 23
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cause , étaient les seuls qui prissent franchement le parti de la liberté de l'homme. Cette liberté sans la nécessité , son contraire , engendre le hasard, et ils épousaient le hasard, et ils niaient jusqu'à la logique, de peur d'admettre une idée nécessaire (4). Les stoïciens et les académiciens, les uns plus portés vers la nécessité, les autres vers la liberté, mais également décidés à concilier les deux principes, n'y parvinrent pas, car ils sont tous deux vrais, mais inconciliables pour nous. C'est à ce point que la philosophie ancienne laissa le grand problème, qui bientôt se transforma pour devenir une question religieuse, celle de l'accord de la prescience divine avec la responsabilité de l'homme.
IX. En acceptant l'héritage des philosophes grecs, les Romains attachèrent la plus grande importance aux conséquences morales ou politiques de leurs dogmes, mais ils ne les modifièrent pas, et la théologie et la physique restèrent immobiles entre leurs mains. Dès le temps où la conquête de la Grèce fut accomplie, les Grecs eux-mêmes perdirent une grande partie de leur force spéculative. D'ailleurs la multiplicité dès opinions , le doute de la nouvelle Académie, les progrès du syncrétisme devaient arrêter l'élan de toute pensée originale. Le stoïcisme et l'épicuréisme s'introduisirent donc dans l'empire, tnaîB ce fut surtout grâce à leur morale, qui était propre à Suppléer aux croyances religieuses ou à permettre de les mépriser.
A Chrysippe avait succédé, dans renseignement du Portique, Zenon de Tarse , qui , le premier, abandonna l'opinion de la combustion finale du monde* si essentielle an dogme stoïcien (2). Un autre disciple de Chrysippe, Diogène de Babylone, celui-là même qui fut ambassadeur à Rome avec Carnéade , finit aussi par abandonner cette opinion , qu'il avait d'abord embrassée comme la pure croyance de sa secte. Antipater de Tarse y revint , mais Pauétius, disciple d'Antipater, et peut-être après lui Posidonius, l'abandonnèrent encore. Ainsi les stoïciens , car on peut ajouter aussi Boèlhus, souvent mentionné, mais dont l'âge est peu connu, se rendirent au dogme de l'incorruptibilité du
(1) Cicéron, de Fato, 10 et 20.
{2) Eusèbe, Préparation évangélique, xv, 18.
monde (4). L'affaiblissement de la spéculation paraît, au reste, bien sensible chez les deux plus célèbres stoïciens de ce temps. Panélius de Rhodes, qui passa une partie de sa vie à Rome, où il fut lié avec de nobles et d'illustres Romains, Laelius, Scipion, se fit remarquer par l'élégance et l'ampleur de ses discours : cette qualité était un défaut pour un homme de sa secte. Il citait perpétuellement Platon , Aristote, Théophraste, tous les anciens. Doutant de la fin du monde, ainsi que nous l'avons vu, et de plus encore, de la divination, il est clair que l'esprit de la nouvelle Académie et celui de la' bonne compagnie de Rome s'étaient emparés de lui (2). Posidonius d'Apamée, ou peut-être de Rhodes, où il enseigna, où Cicéron et Pompée l'entendirent, se rendit à Rome du temps de Marcus Marcellus ; il sembla se rapprocher de l'ancienne doctrine stoïcienne plus que ne l'avait fait son maître Panétius , mais ce fut pour la mêler aux autres doctrines de l'antiquité. Ses voyages, ses études, sa science, admirable pour cette époque, car il unissait l'histoire naturelle et la géométrie à la physique et à la morale , lui permirent de composer un vaste système où beaucoup d'idées étaient juxtaposées, mais qui ne pouvait survivre à son auteur. Il commenta le Timée de Platon, essaya d'observer quelques phénomènes particuliers à l'imitation d'Aristote, et s'occupa de l'histoire des idées. Ce fut lui , nous le savons, qui voulut attribuer la doctrine de Démocrite à un Phénicien, Moschus. Enfin, l'éloquence, la rhétorique et l'érudition servirent sans doute à couvrir le vide de la spéculation de Posidonius (3). Sa physique est obscure pour nous , en tant qu'elle s'éloigne des principes de sa secte, mais elle n'est d'aucune importance (4).
La physique et la théologie des stoïciens ne se développèrent pas au delà de l'époque où nous sommes. Sénèque , Épictète et
(1) Philon, de V Incorruptibilité du monde, 10; Diogène, vu, 142; Cicéron, de Diirinatione, I, 3.
(2) Suidas, ▼. navaiiwç ; Cicéron, de Finibus, n, 3, et iv, 28 ; et de Divinatlone, loc. cit.
(3| Suidas, v. no<ni&î»vioç : Strabon, Géographie, n, 3; Sextus, Adversus logicos, i, 93,et Adversus physicos,!, 363; Diogène , vu , 142 et 149 ; Cicéron , Tusculanes, il, 25.
(4) Ps-Flutarque, Opinions des philosophes, n, 9; et Stobée, Eclogœ physicce, xxi, p. 37. C'est une théorie inintelligible du vide, de la génération et de Ja corruption.
l'empereur Marc-Àurèle, ces grands moralistes stoïciens de l'empire, négligèrent en partie les sciences, en partie les méprisèrent. De Dieu et du monde , il leur suffisait de savoir ce qui est évidemment indispensable à la conception des devoirs humains, et ils pensaient que la morale peut exister sans le dogme. Le livre des Questions naturelles de Sénèque est une compilation qui ne mérite pas d'être regardée comme une exception à cette indifférence pour les vérités de l'ordre physique.
La science des épicuriens, si ce nom peut être donné à une série d'indications rapides et arbitraires des* causes mécaniques des phénomènes les plus importants suivant la théorie des atomes, demeura aussi bornée à son premier jet. Les admirables vers de Lucrèce, de ce grand homme si malheureux, qui fit couler l'inspiration dans les plus arides formules et donna presque la vie à une doctrine de mort , nous semblent un essai très-supérieur à tout ce que les anciens ont jamais écrit sur la physique après cette époque ; il aurait fallu que plusieurs générations de savants s'occupassent de systématiser l'alomiime , mais la volonté même d'Épicure s'y opposait. Cette triste école représenta toujours l'esprit de son maître. Comme un pédagogue ignorant et vaniteux, qui n'a. pour disciples que des hommes sans intelligence, Épicure exigea que ses élèves apprissent par cœur ses leçons (4). Ils oublièrent plus d'une fois ce qu'il leur avait dit, malgré les abrégés qu'il composait pour eux ; mais ils revinrent à la charge, exigèrent des répétitions (2); enfin, grâce à la fondation d'une sorte de société qui avait la propriété de l'école et qui célébrait des fêtes commémoratives (3), la secte reçut une organisation puissante. A défaut de Métrodore , cet autre Epicure, mort sept ans avant lui, Hermachusse chargea d'abord du jardin et de renseignement; mais ni lui , ni Phèdre, ni Zenon l'épicurien , quelquefois cités par les anciens , ni la courtisane Léontium, amie d'Épicure, ne paraissent avoir agrandi ou modifié l'épicuréisme. Toute leur étude était dirigée à la réfutation des
(l)Diogène, Vie d'Epicure, x, 12.
(2) Épicure, an début des Lettres à Hérodote et à Pytlwclès.
(3) Id., ibid., Testament, dansDiogène, x, 16-23,
autres écoles (4). Les épicuriens romains ne firent pas ce que les Grecs n'avaient pu faire , et le compendium épicurien se borna toujours au mépris de la superstition et surtout des idées de la providence divine et de la rémunération après la vie, et au système de l'indifférence, de l'égoïsme et de la tranquillité à tout prix.
L'envahissement de l'art oratoire, l'une des causes, l'un des signes , si Ton veut , de la décadence de l'école stoïcienne et de l'Académie, marque de même la décadence du péripatétisme ; les derniers péripatéticiens, dont les noms peu connus n'éveillent aucun souvenir , étaient avant tout d'éloquents parleurs , comme Critolaiis, l'ambassadeur à Rome, comme Gratippe, à qui Cicéron confia l'éducation de son fils. Mais une nouvelle succession de disciples d'Aristote commence vers cette époque. Les premiers grammairiens qui colligèrent et éditèrent les œuvres du philosophe, à peu près tombées dans l'oubli, Tyrannion etAndronicusde Rhodes, furent suivis d'une série de commentateurs, qui s'étendit presque sans interruption à travers tout le moyen âge. Le syncrétisme défigura le plus souvent ces commentaires, mais quelquefois le véritable esprit d'Aristote s'y fit jour, et dans tous les cas il y servit à régler les opinions que le commentateur voulait embrasser. Ce fut de là que cet esprit descendit dans les écoles pour exercer sur la théologie une si notable influence. Platon eut aussi ses interprètes, mais le mélange des traditions pythagoriciennes, orphiques et orientales transforma une doctrine que nul n'était plus en état d'exposer dans sa pureté. L'Académie, qui avait d'abord mêlé le pythagorisme au platonisme, qui avait ensuite enseigné le doute absolu, qui enfin, du temps de Cicéron et de ses maîtres, avait tendu à l'éclectisme, finit par se fondre dans les autres écoles, ou plutôt par les fondre en elle. Il n'exista plus alors de théologie ou de physique qui pussent porter les noms propres de Pythagore, ou de Platon, ou d'Aristote, ou de Zenon.
X. Mais, avant que le syncrétisme mystique se fût constitué à l'état d'école par l'enseignement d'Ammonius, d'importants essais d'éclectisme avaient été tentés à Alexandrie. Il faut distinguer trois époques dans l'histoire philosophique de cette ville , qui fut
(1) Cicéron, de Nalura deorum, i, 21, 33; de Finibus, II, 28; Diogène, Vie d'Épicure, x, 15, 22, 23.