‹ Manuel de philosophie ancienneChapitre 18 sur 26 · Q MAMUEL · texte numérisé non relu

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pour l'esprit de la Grèce une seconde Rome plus envahissante encore que la première. D'abord les philosophes, attirés par les Ptolémées , y transplantèrent les écoles nées en d'autres pays. Des cyrénaïques , des mégariques, des stoïciens, des péri pâté ticiens, des académiciens, des sceptiques s'y rencontrèrent. A la même époque, il y fut fondé une école de science absolument unique dans l'antiquité. A ce beau moment, qui fut court, succéda celui de l'éclectisme ; mais l'éclectisme, né de la comparaison et de la lutte des doctriues, fat plus philosophique à Alexandrie qu'à Rome. Enfin du mélange des dogmes et des cultes du monde ancien se forma le syncrétisme, où le gépie grec et le génie romain se fpndirent. •

|£ célèbre sceptique. jEnésidèœe, quj, guiyant toute apparence, enseigna à Alexandrie , vers le temps qù Gicéron écrivait ses ouvrages philosophiques (4), qui fit reparaître le pyrrhopisme, effacé par la brillante Académie d'Arcésilas et de Carpéade, et lui rendit pour jamais sa vraie place dans la philosophie des anciens; iEnésidème çpnçut la pepsée d'up éclectisme profond et fondé sur une méthode sévère. I/écleçttsme de Cicéron ptait la réuniop tentée par un ami des lettres et de la philosophie d'un certain nombre d'opinions de métaphysique et de morale auxquelles il est noble et bon d'accorder sa croyance ; le doute et la foi restaient pour lui séparés chacun dans son domaine distinct, l'un dans la scieppe, l'autre dans la vie, l'un daps la méthode, l'autre dans les opinjons. iEnésidème, au contraire, regarda le scepticisme comme une préparation à la science, et comme propre à en déterminer d'avance la nature et le contepu. Les disciples d'^Enésidème, nous dit Sextus, regardent la sceptique comme une introduction à la philosophie d'Heraclite, par la raison qu'avant d'affirmer l'existence réelle des contraires dans le même sujet, il faut s'assurer que ces

(1) Fabricius, note/, p*g. 62 de son édition de Sextus. — On s'explique aisément que Cicéron n'ait mentionné nulle part .-Enésidème, et qu'au contraire il ait cru le pyrrhonisme éteint, si ifcnésidème a commencé son enseignement vers le temps où l'orateur romain ne pensait et ne vivait plus que par souvenir.— Aristoclès (dans Eusèbe, Pri'par. érnng. xiv, 18), qui vivait au commencement du deuxième siècle de notre ère, appelle .iinésiUème un homme d'hirr ; niai>f* terme de mépris est inspiré à Aristoclès par la comparaison dVEnésidèir.e a Pyrrhon, qui est pour lui un ancien. (1 n'y a donc rien à conclure de ce passage, et Ménage a eu tort de s'en servir (dans Diogène, ix, 62).

contraires y existent en apparence (4). On voitqu'iEnésidème veut remonter à Heraclite, comme les stoïciens, qui n'en empruntaient pas moins pour cela plus d'un élément de leur doctrine à Aristote et à Platon. Ce choix tient à ce qu'Heraclite avait enseigné, quoique très-obscurément, l'opposition des principes et des causes de la vie , et leur identité en un même sujet. Or, si l'on remarque que le grand exercice dialectique des pyrrhoniens consistait à opposer les écoles , les doctrines , les preuves , les vérités les unes aux autres , afin de conclure qu'entre deux assertions contradictoires il n'y a pas lieu de se déterminer et de choisir ; que, par exemple la sensation et la raison enseignent, disaient-ils, sur le même objet des choses contradictoires, et que toute croyance est relative à une certaine position, à un certain point de vue, on ne sera pas étonné de nous voir donner le nom d'éclectisme à une méthode dont l'objet est de décider notre foi à s'abandonner en même temps à toutes les vérités contradictoires, analysées par le scepticisme. L'obscurité d'Heraclite permit sans doute à son commentateur d'étendre sa doctrine et de l'élever au niveau des coBnaisssances philosophiques accumulées dans l'école pyrrhonienne. Peut-être même interpréta-t-il comme des symboles certains dogmes qu'Heraclite avait entendus à la rigueur de la lettre. Au lieu du feu , il regarda l'air comme le premier principe, suivant cette doctripe; et cet air, corps primitif, il l'assimila au temps (2), qui est évidemment l'intervalle des choses et l'origine de toute distinction. Heraclite avait dit que le temps naissait avec l'être et ne le précédait pas, comme le voulaient les anciennes cosmogonies. iEné-r sidème en fil l'un des noms ou attributs caractéristiques de l'essence. Le temps, dit-il, est un corps: il ne diffère pas de l'être ou corps primitif. Entre les six termes simples qui 6e rapportent à des choses, ces deux-ci , le temps et la monade , conviennent à l'essence, qui est quelque chose de corporel. Les grandeurs de

(1) Sextus, Hypo/yposes, i, *J16. — Les historiens de la philosophie se sont demandés, malgré l'autorité formelle de ce passage de Sextus, si 4£nésidème, en réalité, ne serait pas passé de la doctrine d'Heraclite au scepticisme plutôt que du scepticisn e à la doctrine d'Heraclite. Historiquement parlant, nous ne comprenons pas cette opinion. Les raisons à priori sur lesquelles on l'appuie s'élfcc dent Licitement ou se combattent par de plus fortes,

(2) Sextus, Adversus physicos, il, £16 et 230-233.

temps et les sommes numériques se forment par la multiplication de deux éléments, à savoir , de l'instant et de l'unité. Le jour, le mois, l'année, sont des multiples de l'instant; deux, trois, dix et cent sont des multiples de l'unité (1). L'essence est ainsi formellement assimilée à ses attributs; elle est conçue comme unité dans le nombre, commfe instant dans le temps; et la multiplicité doit êtro ce contraire qu'il faut unir avec elle dans le même sujet. S'il nous est permis, à défaut de tout témoignage, d'avancer une supposition sur la nature des quatre autres termes simples qu'^Enésidème faisait servir à l'expression des choses, nous nommerons d'abord le point, qui est dans l'espace l'analogue évident de l'instant dans la durée, à qui les mêmes notions d'unité et de multiplicité s'appliquent, et que le philosophe ne dut pas oublier. Nous nommerons ensuite la partie, qui s'oppose au tout , comme la monade s'oppose au nombre. A ce sujet la théorie d'JSnésidème.nous est parvenue. La partie, enseignait-il, en se rapportant toujours à Heraclite, est autre que le tout et identique au tout , car l'essence est à la fois tout et partie. L'essence est tout dans le monde ; elle est partie dans tel animal. Il en est de même de la partie de la partie ; on peut la prendre en deux sens , comme différente de la partie principale, le doigt de la main, par exemple, et comme partie du tout, non différente du tout. C'est dans ce dernier sens qu'on dit quelquefois : la partie complète le tout (2). L'analyse de la nature de l'essence nous paraît contenue tout entière dans ces quatre catégories, car jEnésidème était empirique, ainsi que nous allons le voir, et par conséquent ne devait pas ranger les catégories de l'entendement au nombre de celles de l'être. Nous croyons donc ne pouvoir mieux faire pour compléter les six termes ou idées simples mentionnés par Sextus , que d'ajouter à Y unité, à Y instant, au point, à la partie, attributs de l'être immobile, les deux espèces du changement auxquelles jEnésidème réduisait avec tant de raison toutes celles qu'avait énumérées Aristote : la transformation et le mouvement (3). L'application de l'idée du

(1) Sextus, Adv. phys. h, 216; Cf. Hypotyposes, m, 138.

(2) Id.,'ibid., 1, 337. jEnésidème semble s'appuyer sur la nécessité de la noion de partie pour former la notion du tout.

t (3) Id., ibid., H, 38.

mouvement à celle de l'essence et de ses divers attributs engen-' drait sans doute la théorie du monde d'JËnésidème, et mettait en évidence les diverses oppositions à l'aide desquelles on peut comprendre le sujet de la vfe ei de la pensée.

L'éclectisme , ainsi composé , pouvait se présenter comme propre à concilier certaines écoles ennemies, mais il était bien loin de les embrasser toutes. L'analyse des contradictions impliquées par la science n'était pas complète, et, à moins d'une grave lacune dans les témoignages qui nous ont été transmis, jEnésidème n'avait pas tiré du scepticisme tous les éléments qu'il pouvait lui fournir et qu'il nous fournil aujourd'hui. Le grand défaut de sa doctrine est l'empirisme. Toutes les connaissances y sont réduites à la sensation, et la sensation regardée comme propre à nous faire connaître les objets à travers les canaux des sens comme par des ouvertures. Suivant l'esprit d'Heraclite, la sensation est divisée en sensation propre et en sensation commune, celle-ci seule nous offrant la garantie de la vérité. Son siège est en même temps dans le corps et hors du corps (1). Celte contradiction, qui fait naturellement parliedu système et qui n'exprime que l'idée même d'une raison commune à l'individu et au tout, devait offrir la solution du problème de la connaissance.

La doctrine subjective des idées était trop peu avancée dans l'antiquité pour que l'école d'JEnésidème donnât à la grande pensée conçue par ce philosophe tout le développement rationnel qu'elle pouvait prendre. L'empirisme d'Heraclite et sa doctrine de l'infinie mobilité de toutes choses demeurèrent unis à la théorie de l'union des contraires et de leur coexistence au sein du même sujet. Aussi cette école ne fut-elle, à proprement parler, qu'une branche détachée de la grande école sceptique (2). L'éclectisme plus superficiel de Potamon, qui enseigna à Alexandrie peu de temps après jEnésidème, et qui ne fit guère que combiner le système d'Anslote avec celui de Platon (3), dut tendre au contraire à se fondre dans le syncrétisme , et le syncré-

(1) Sextus, Adv. log., il, 8 ; et I, 349 et 350.

(2) Pour l'appréciation définitive d'.Enésidème et pour les rapports de son scepticisme à son héraclitéisme. V. ci-dessous, liv. vu, c. i, n° 7.

(3) Pour la doctrine de Potamon, voir au chap précédent, n° 9.

•tisme le fit oublier. Bientôt, ainsi que nous l'avons dit , tout esprit dut opter entre la croyance religieuse et le doute absolu.

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