MÊMES ÉCOLES
I. L'un des caractères les plus saillants de la seconde période de la philosophie grecque est la supériorité attribuée aux questions morales sur les questions théologiques et physiques. Ce fut le grand résultat de renseignement de Socrate de réduire les premiers problèmes de l'ontologie à la méthode, à la logique envisagée dans toute son extension , et de substituer la science utile du règlement des mœurs, qui semble si près de nous, si facile à saisir, à la science obscure, éloignée, peut-être inutile, du monde et de Dieu. Platon et Aristote, sans négliger la morale, étudièrent avant tout la logique. Peu importent ici les noms qu'ils lui donnèrent. La théorie des idées objectives et réelles, celles de l'entendement, des catégories et de la démonstration, furent de véritables créations philosophiques, que l'antiquité comprit peu, que le moyen âge commenta, et dont les derniers développements étaient réservés aux modernes : à lu France et à l'Allemagne. Après les deux hommes de génie qui fondèrent la vraie philosophie par l'ensemble de leurs travaux, la spéculation s'affaiblit; les grands penseurs n'excellèrent plus que dans l'éthique : la logique et l'ontologie théologique et physique suivirent pour eux dans Tordre de la conception, quelquefois dans celui de l'exposition, l'idée morale, empruntée dès lors au sentiment plus qu'à la science : aussi ne furent-ils pas novateurs en théologie , mais ils remontèrent à celles des doctrines de la première période qui leur semblaient conformes au vrai sentiment de la vie. Pour nous, dans une exposition que nous voulons rendre systématique , nous subordonnons la morale au dogme, qui, en réalité, la suit et ne la précède jamais, suivant l'ordre (Je la science.
Platon, qui conçut une idée de Dieu supérieure à celles que ses premiers disciples établirent dans leurs systèmes, se montra quelquefois trop porté à anéantir le bien de la vie humaine, ce bien mêlé de mal, devant le bien sans mélange du séjour divin.
Dans sa théorie des biens, il se restreignit aux limites de l'humanité; mais ailleurs, prenant son vol , il voulut s'élever au-dessus du monde de la mortalité et s'enfuir dans le règne immuable de Dieu. L'ancienne Académie, qui reproduisit la théorie pythagoricienne des nombres, emprunta aussi aux pythagoriciens la doctrine du développement graduel de l'univers, et celle de la providence, qui en est l'âme divine : ainsi, à là trinité, que nous avons vu pouvoir se déduire de la pure doctrine platonicienne, elle tendit à substituer l'unité du monde divin. L'éthique rentra , comme la théologie , dans les conditions ordinaires dé la vie du monde, de la vie humaine ; et de ta vient que l'Académie enseigna à peu près les mêmes théories morales qu'Aristote, ainsi que le reconnurent les critiques romains (1). Speusippe, qui , après la mort de Platon , fit placer les statues dès Grâces dans* l'Académie, fut accusé d'aimer le plaisir (2). Il regardait le bien de la vie comme une sorte d'égalité, à laquelle la volupté est aussi contraire qu'elle petit l'être à la douleur (3) ; mais sans doute il n'entendait parler ainsi que de la volupté excessive ; du moins il ne pensait pas que la vertu fût le seul bien, quoiqu'elle lui parût suffire à la félicité (4). La félicité consiste, enseignait-il, dans un état accompli eh tout ce qui est selon la nature, dans une habitude de tous les biens. Il n'est pas d'homme qui ne tende à cet état ; mais l'homme vertueux cherche surtout la tranquillité, et là vertu est efficace pour son bonheur (tf). Le sévère Xénocrate et son disciple Polénwn suivirent à peu près la même doctrine, et le premier donna du bonheur celte belle défini* tion : une possession de la vertu qui nous est propre et des facultés qui l'assistent. Cette possession est celle de l'âme; ces facultés sont toutes les vertus. Les actions, tes habitudes, les passions, les mouvements honnêtes en sont les suites, et les biens extérieurs et matériels n'y doivent pas être considérés sans les premiers (6).
(1) Cicéron, Questions académiques, i, 4 et 6 { et de VOrateur, m, 18;
(2) Diogène, Vie de Speusippe, iv, 1.
(3) Aristote, Ethique à Nicomaque, vu, 14. Aulu-Gelle, Noctes alticœ, vin, 7, expose un peu autrement cette opinion.
(4) Sénèque, Epistolœ, 85.
(5) Clément d'Alexandrie, Stromata, p. 418 et 419.
(6) Sénèque et Clément, loc. cit. j et Cicéron, Académiques, il, 42.
Ce fut surtout dans Polémon que se marqua l'abandon de la dialectique (4), dont la décadence prépara les voies à la nouvelle Académie.
En général , l'ancienne Académie et le Lycée s'accordèrent à regarder la vertu comme une perfection naturelle de l'homme , dans laquelle on peut considérer séparément plusieurs biens relatifs au corps , à l'esprit et à la vie. Les premiers se réduisent aux avantages physiques, soit généraux, soit -particuliers, qu'il est aisé d'analyser. Les biens de l'esprit se divisent en biens donnés par la nature et biens qui dépendent des mœurs. Les biens de la vie sont les mêmes que les biens extérieurs , jugés très-utiles mais non indispensables à l'exercice de la vertu , à la pratique de la philosophie et à la possession du bonheur. Cependant Théophraste rompit cet accord de l'école de Platon : il coupa les nerfs à la vertu , comme dit Cicéron , en soutenant qu'elle ne peut suffire à la félicité, et, au grand scandale des autres écoles, il approuva ce mot de Callisthène ; C'est le hasard , et non la prudâftce, qui régit la vie (2). Enfin, sa morale fut peu sévère; il permit à l'homme un petit mal pour un grand bien (3). C'étaient là des conséquences inévitables de la tendance des péripatéticiens qui, ne s'occupant plus que d'observation et d'analyse, étrangers à la pensée d'une autre vie, n'étaient non plus capables de s'élever comme leur maître à la conception de l'activité , de la perfection souveraines. On sait combien fut rapide le déclin de cette école : après Théophraste, Straton, qui, sauf la physique, n'eut de péripatéticien que le nom ; après Straton, Lycon, Ariston, écrivains diserts et sans autorité ; puis d'autres après eux qui remplacèrent le souverain bien par l'absence de la douleur (4).
Ces questions de morale , que l'abstraction rend quelquefois assez vides, le cèdent beaucoup à une autre question, qui fraye le passage de l'éthique à la politique : c'est celle du choix entre la vie active et la vie contemplative. Les premiers d'entre les philosophes dont nous parlons vécurent pendant les dernières
(\\ Diogène, Vie de Polémon, îv, 18.
(2) Cicéron, Académiques, i, 5, 6 et 10; et Tusculanes, V, 9.
(3) Aulu-Gelle, Nocies atlicœ, i, 3, 23.
, (4) Cicéron, de Finibus, v, 5.
années de la belle société grecque. Ils pouvaient conserver assez d'illusions sur la valeur et la moralité de l'état social pour enseigner, d'un commun accord, que l'homme se doit à la patrie et à l'humanité, qu'avant tout il lui appartient d'agir (4). Cependant Théophraste, soit par une tendance assez aristotélicienne au fond, soit par dégoût des révolutions politiques, qui retirent à la vie du philosophe et le calme et la stabilité, se laissait aller à préférer la vie théorétique à la vie pratique (2) ; il est vrai qu'il ne négligeait pas l'étude de la politique : au contraire, il analysait les lois, les institutions; à l'exemple de son maître, il étudiait les modifications que subissent les états et les réformes partielles qu'on peut esssayer ; Dicéarque, Héraclide de Pont se livraient aux mêmes études et en étendaient le plan (3). Mais ce sont là des travaux qui ne sont guère plus propres à fonder ou à conserver une société, un état, que l'analyse des Caractères de Théophraste, parvenue jusqu'à nous, ne l'est pour moraliser les hommes.
II. Tous ces philosophes, tant platoniciens qu'aristotéliciens, abandonnent, comme on le voit, la grande politique et la grande morale en môme temps que la théologie de Platon. Il semble qu'après le rêve impossible à réaliser de la République et des Lois le penseur n'ait plus qu'à réclamer la tranquillité si nécessaire au souverain bien. Il conseille encore la vie pratique à ses disciples, mais leur communique-t-il un principe d'action ? donne-t-il à leur esprit la trempe nécessaire pour agir sur le monde en le dominant? C'est Zenon, le stoïcien, qui remplit cette mission : à l'époque où commençait la décadence des institutions antiques, il essaya de donner à l'homme tout ce qui allait bientôt manquer à la société.
Zenon de Citium était un marchand cypriote d'origine phénicienne, qu'un naufrage réduisit à la misère et jeta dans la philosophie. Encore enfant, à Citium, il avait médité les écrits socratiques apportés d'Athènes par son père : à Athènes, où il apprit
(1) Id.. Académiques, i, 6 et 6.
(2) Jérôme, Adv. Jovinianum, I, p. 190, Bénédict.
(3) Voyez Thurot, discours préliminaire à la Politique d'Aristote, pag. 49, Didot.