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de celle de Kant (4). Les anciens systèmes reparurent, et la méthode seule fut changée. La logique acquit une plus grande importance et la science se reconnut d'autres fondements, tandis que ses principes ontologiques se déployèrent de nouveau, opposés, contraires deux à deux, et dans leurs énoncés les plus généraux et dans toutes leurs conséquences. C'est ainsi que nous allons voir l'école d'Élée se reformer à Mégare, le dogme pythagoricien occuper l'Académie, les péripatéticiens s'emparer partiellement de toutes Tes doctrines et se livrer à leur étude, enfin les stoïciens remonter à Heraclite et les épicuriens à Démocrite. Et quand la dissolution de la société antique devint imminente, alors le mysticisme essaya d'agglomérer toutes les traditions philosophiques et religieuses, et le scepticisme de les détruire toutes à la fois et les unes par les autres. Il n'y eut plus de philosophie en ce moment, mais la société renaissait.

Nous avons donc à parcourir le cycle entier de la philosophie socratique, puis nous assisterons à la fin de la philosophie des anciens, mystique avec les alexandrins (2), rationnelle avec les sceptiques.

Nous savons que la doctrine des idées, qui représente dans l'antiquité la vraie méthode, la méthode unique des sciences, eut son premier fondement dans l'école pythagoricienne et dans l'école d'Élée. Là> le caractère de l'existence fut emprunté à une notion subjective, incomplète, il est vrai : à celle du nombre ; encore môme fut-elle regardée comme réalisée d'une manière objective; ici, l'idée de l'un, l'idée de l'être, unies, confondues, prirent la place du monde et de toutes les existences. Ainsi l'intelligence s'exerçait à revenir sur elle-même, afin de lire la vérité dans les idées, et non plus dans les apparences sensibles, toujours incertaines et variables, que nous présente le monde ex* térieur. De l'enseignement des éléates et de celui des sophistes naquit ht dialectique, c'est-à-dire la science de la combinaison des

(l) C'est ici, à la suite de la philosophie critique proprement dite, que la diri>ion des penseurs de la nouvelle école fut éclatante, et que leur retour aux diverses doctrines ontologiques des temps précédents fut prompt et complet.

(•2) Par des raisons plusieurs fois indiquées, nous comptons la philosophie alexandrine au nombre des philosophie! du moyen fige.

idées : grouper, séparer, définir les idées, puis les comparer en diverses façons les unes avec les autres; tirer de cette comparaison des conséquences, ou vraies, ou paradoxales, ou absurdes ; mêler, ce qui n'avait jamais été fait, la grammaire à la philosophie et les paroles aux choses, tel est l'exercice véritablement interminable qui devint alors le commencement et la garantie de la science. La sophistique dut naître de celle cause autant que des contradictions où les philosophes étaient tombés en suivant l'ancien no méthode. Socrate lui-même se livra, nous l'avons vu, à cet attrayant exercice, et il y devint invincible ; mais, à toutes les autres idées, il ajouta les idées morales et ouvrit les voies à une dialectique nouvelle. De son temps même, il paraît certain qu'à la suite des éléates, Euclide, un habitant de Mégare qui fut au nombre de ses disciples et qui exposa ses jours pour l'entendre (1), spéculait sur l'idée de l'unité (2). Après la mort de Socrate, Euclide fut le premier qui essaya de former une doctrine des idées en appliquant au système éléatique la nouvelle réforme de la morale et de la pensée. Nous allons voir en effet que les ouvrages dialectiques de Platon sont en partie employés à réfuter cette doctrine, dont il avait dû prendre connaissance à Mégare, où il se retira avec les autres socratiques à la mort de leur maître.

Le principe essentiel de cette nouvelle philosophie consistait à identifier l'idée du bien de Socrate avec l'idée de l'un des éléates. Euclide donnait à cet un-bien les noms de raison, d'intelligence, de dieu et d'autres encore (3) ; il niait l'existence réelle de toute chose autre que l'unité, ou qu'on aurait pu opposer à l'unité ; il affirmait que celle-ci était toujours identique à elle-même (4). Cette sorte d'entité morale semble avoir été posée ainsi qu'une réalisation suprême de la vertu parfaite, une et impeccable, dont Socrate avait proposé l'idéal au sage (5) : elle nous représente une

(1) Àulu-Gelle, Noctes atticœ, vi, 10; et Platon, Théétèie, init.

(2) Cicéron, Académiques, n, 42; et Diogène, Vie d' Euclide (d'après Alexandre, dans ses Success. des philos.), n, 106.

(3) Diogène, loc. cit.

(4) Diogène, loc. cit.; Aristoclès, dans Eusèbe, Prépar. évang., xiv, 17; et Cicéron, Académiques, loc. cit.

(5) V. Ritter, Hist. de la philos, anc, t. II, p. 110.

identification de la pensée, de la vertu, de la science et du sage avec l'être, avec Dieu ; et c'est la conséquence que tira de la doctrine commune de son école Stilpon, le dernier des philosophes de Mégaee. Euclide et ses disciples étaient ainsi conduits à regarder toute multiplicité comme uniquement apparente , à nier la réalité du devenir, et par suite à paralyser l'intelligence elle-même en la jetant dans l'absolu. Il n'est pas de spectacle plus instructif dans l'histoire de la philosophie que celui qui nous est offert par l'école de Mégare : immédiatement après la réforme de Socrate, le plus étrange et le plus violent des systèmes anciens prclend s'appuyer sur cette réforme même et de nouveau s'imposer à l'esprit. II. Dans une doctrine semblable à celle de Mégare, on comprend que la critique des systèmes contraires doit tenir la plus grande place, et que cette critique doit se déployer dialectiquement jusqu'à ce qu'elle ait forcé la raison de se retirer dans l'idée de l'un, d'y renfermer avec elle les autres idées premières qui ne peuvent en différer qu'en apparence, et de n'en plus sortir. Toute comparaison est inexacte, disait Euclide : si vous comparez des sujets dissemblables, à quoi bon, chacun étant soi et non pas autre? et si vous comparez le semblable au semblable, occupez-vous plutôt du sujet en lui-même. Mais, dans le fait, il n'est rien de semblable ; toute chose est particulière, toute idée existe en soi, et nulle ne se peut affirmer d'aucune autre comme lui étant identique (\). Cet argument n'allait pas à moins qu'à détruire le discours et la pensée, en enseignant à considérer tout attribut d'un sujet comme une pure illusion. Quant au sujet même, à ce qui est en soi, il n'est pas en autrui, il est donc imparticipable (2). C'était une autre manière de combattre la réalité du multiple et de toutes les relations. Ce parti étant pris et bien arrêté, il fallait déclarer que la puissance active et la puissance passive appartiennent à la génération seule, c'est-à-dire à l'illusion, et que l'être n'est en réalité ni actif ni passif; il fallait aussi, pour ne pas détruire la connaissance, déclarer que connaître, être connu, ne sont ni action ni passion, réduire ainsi la connaissance à un état incom-

(1) Diogène, Vies de Slilpon et d' Euclide; etPlutarquc, contre Cololès, xxm.

(2) De là une objection contre la doctrine platonique des idées. Platon, Pnrtnenide, p. 18-23. Nous y reviendrons.

préhensiblc et nier, par le fait, la vie et la pensée de l'auguste et sainte intelligence (\). Mais qu'est-ce enfin, demandera-t-on, qu'estce que le mouvement, la génération . la vie? Les formes intelligibles, incorporelles, existant seules, les autres êtres se décomposent, et au lieu de l'existence ils n'ont qu'un perpétuel mouvement pour y arriver (2). Le but seul est vrai, le but qui est le bien ; le mouvement lui-même a pu être, mais il n'est pas , disait un mégarique (3) ; ce qui est fait est fait, mais auparavant il n'était pas ; et beaucoup de raisonnements et d'exemples étaient employés à faire voir que le mouvement n'est jamais actuellement, dans le présent même, mais que, le but atteint, on peut affirmer qu'il a eu lieu (4).

Eubulide de Milet, Alexinus d'Élée et Diodore de Mégare furent les grands dialecticiens critiques de l'école d'Euelide ; et comme ce dernier paraît avoir combattu Platon , de même ils s'attachèrent à combattre, l'un Aristote, l'autre Zenon le stoïcien ; et le troisième , qui vécut à Alexandrie sous Ptolémée Soter, ne fut pas moins livré que les autres aux subtilités de l'argumentation (5). Le caractère exclusif de leur doctrine fit remplir à tous ces hommes des rôles de sophistes et de sceptiques à rencontre des doctrines qui s'élevaient autour d'eux ; ils furent ainsi les Zenon d'Élée de leur temps : ils reprirent, ils arrangèrent les arguments de ce dernier , et ils en inventèrent de nouveaux , tous dirigés au même but. Déjà la forme sophistique s'était bien marquée dans Euclide , qui , au lieu de réfuter ses adversaires en montrant par où péchaient les prémisses de leurs raisonnements,

(1) Platon, le Sophiste, p. 258-261. La seule liaison des idées nous fait donc reconnaître comme mégarique cette doctrine exposée par Platon, et nous permet de confirmer ce que M. Cousin a déduit de la pure critique. Y. les notes du t. XI, p. 517, de la traduction de Platon.

(2) Id., ibid., p. 253. '

(3) Diodore Cronos, dans Sextus, Adv, phys. t H, 85 et 91.

(4) Id., ibid., n, 101. L'exemple cité dans cet alinéa de Sextus n'est pas compris de Ritter, et il n'est pas traduit littéralement ; mais la traduction de Fabricius est excellente et très-claire. — Les autres exemples pris à Diodore par Sextus sont beaucoup plus sophistiques. Id., ibid., p. 97-100. L'esprit général de ces arguments consiste à mettre au défi le partisan de la réalité actuelle du mouvement de pouvoir dire actuellement: il est. Ainsi projetez une sphère contre un plan, quand affirmerez- vous qu'il la touche 1 Entre le passé et l'avenir, le présent est inassignable.

(5) Diogène, Vies d'Euelide et de Diodore, n, 108, sqq.

s'était borné à combattre leurs conclusions (1), c'est-à-dire à leur j démontrer à son tour le contraire de ce qu'ils venaient de prou-

ver (î). Eubulide est célèbre par un grand nombre de sophismes qui sont bien loin d'avoir tous une même valeur, et dont les ' seuls vraiment scientifiques appartiennent à Zenon d'Éiée. De ce

nombre sont le sortie ou le tas , le chauve , et autres du même genre, qui ont pour objet de faire voir que les idées sensibles où la quantité intervient, consistent en des à-peu-prês qui n'ont rien d'intelligible et de définissable : du tas à ce qui n'est pas tas, de l'homme chauve à celui qui ne Test pas, un seul grain, un seul cheveu doivent faire la différence , ou ne pas la faire ; et cependant ces deux conséquences sont également absurdes. L'argument du boisseau de Zenon avait encore plus d'étendue; il ' pouvait s'appliquer à toutes les idées sensibles (3). Après cette

première classe de sophismes utiles , on peut en former une se- ! conde de ceux qui portent les noms de trompeur , d'Electre , de

I voilé. Nous citerons celui-ci comme le plus remarquable : « Sais-

tu que tout nombre binaire est pair? demandait le sophiste. — { Sans doute, répondait-on. — Mais tu ne connais pas ce nombre bi-

; naire que je tiens caché dans ma main ; comment donc sais-tu

Jt qu'il est pair (4)? On voit que la réponse est impossible si l'on

1 ne distingue pas divers genres de connaissance, et si Ton n'entre

dans un examen très-difficile de la nature des idées, connaître , ; savoir et apprendre. Les mégariques échappaient à la difficulté

', en réduisant toute vraie connaissance à la connaissance ration-

' nelle de Vun, et ils maintenaient leur argument contre les philo-

sophes , qui admettaient d'autres connaissances , et la possibilité de les enseigner. Un autre sophisme, demeuré très-célèbre et sur ' lequel l'antiquité avait enfanté des volumes (5), c'est le menteur.

« Si tu dis que tu mens , et si tu dis vrai , tu mens : mais tu dis

(1) Diogène, Vie d'Euclide, H, 107. « ToOrcc àxoiûEwiv IvUrcaro, où xatà Xt^a-ra,

iXkà xa-r'iiciçopxv.

' (2) Cette interprétation très-simple a échappé aux critiques, tous très-peu

intelligents à l'endroit du scepticisme et de l'esprit des sophistes. Bayle lui-mêms ' s'est mépris en suivant Gassendi. Pour le sens des mots M\i\>.a et àitôSuÇiç, surnp-

lio et conclus io, v. Cicéron, Académ., il, 8.

(3) V. ci-dessus au chapitre des Éléates, n° 12.

(4) Axistote, derniers Analytiques, I, 1.

(5) Sénèque, épis t. 45.

que tu mens et tu dis vrai, tu mens donc (1). Mais si tu mens, ajoutait-on alors, tu ne dis donc pas vrai ; il n'est donc pas vrai que tu mentes. » Ce sophisme , qui s'est répandu sous une autre forme aujourd'hui plus célèbre , et sous la rubrique d'Epiménide le Cretois, n'a rien qui doive embarrasser. Le mot mentir exprime une relation, et si Ton dit je mens, il faut dire en quoi; et si l'on dit : Je mens en disant que je mens, on énonce simplement une impossibilité , une absurdité. Quant à l'usage qu'on devait faire d'un pareil argument, nous croyons qu'il consistait à montrer les difficultés attachées à certaines relations , dans uqe école qui les niait toutes, et à soulever d'inextricables querelles sur la nature du mensonge et de la vérité. Un dernier sophisme enfin , le cornu (2), nous offre un exemple des difficultés sans nombre que pouvaient amener les équivoques du langage à une époque où l'admirable analyse grammaticale d'Arislote était peu appjrécjée, ou même peu connue, bien loin d'en être venue à former , comme aujourd'hui, un élément iotime et essentiel du génie des langues (3). III. Il est éminemment regrettable, pour la connaissance du développement; scientifique de la Grèce durant la période dont nous nous occupons, qu'aucun des monuments de l'école de Méga*re, aucun des dialogues d'Euclide ou de ses élèves, ou même aucun de ces ouvrages des stoïciens anciens et des nouveaux académiciens, dans lesquels la logique de Mégare était approfondie, ne soit parvenu jusqu'à nous. Il résulte de cette, lacune que les sophismes divers qui viennent d'être cités et tous ceux qu'on y pourrait joindre ne nous sont connus qu'à l'étal (Je dispersion. Ces sophismes nous sont en quelque sorte livrés faibles et sans défense ; et nous les méprisons sans peine , parce que l'ensemble

(1» Cicéron, Académiques, if, 30.

(2) On attribuait, sans doute à tort, à Zenon d'Eléc un sophisme, ditcornw, sous cet énoncé : «Tu as ce que tu n'as pas perdu ; mais tu n'as pas perdu de cornes, tu as donc des cornes. »» Le cornu dont nous parlons est différent de ce dernier. V. Sextus, Hypolyposes, u, 241. Nous le croyons Tonde sur le dyouble sens dont un même énoncé est susceptible suivant que les liaisons (la ponctuation) sont établies par l'esprit dans un sens ou dans un autre.

(3) V., pour le texte des sophismes, Bayle, Dict. crit., art. Buclide, Ménage • notes sur Diogène, Vie d'Euclide; Gassendi, de Logicœ oriyineefi-arielale, c. m, mais surtout Aristote, qui seul en facilite au lecteur l'intelligence et qui les présente sous un grand nombre de formes dans ses ouvrages logiques.

des spéculations auxquelles ils servaient de travaux de défense nous est caché. L'école de Mégare était cependant très-dogmatique : on doit comprendre que, niant formellement le mouvement et en général le devenir par des arguments qu'on appelle encore sophistiques , mais auxquels il n'a jamais été répondu , il lui fut facile, en proposant les sophismes plus grossiers dont elle

,$e faisait un jeu, de les rattacher tous aux premiers et aux principaux auxquels toute discussion sérieuse ne manquait pas de

. s'élever bien vite. Nous regardons, par exemple, comme un de ce& beaux et puissants sophismes, qui rappellent l'école d'Élée, celui qui est ainsi conçu : « Si quelque chose se fait, ce doit être,

' » ou ce qui est, ou ce qui n'est pas. Mais ce qui est, est, et ne » se fait pas, et ce qui n'est pas ne peut subir aucune affection, » ni par conséquent se faire : donc rien ne se fait (4). » Diodore établissait ainsi la proposition inverse : « Aucune chose ne peut » cesser d'être: si un mur pouvait cesser d'être, ce serait, ou

.* quand, iea pierres sont assemblées, ou quand elles ne le sont » pas, et cependant la cessation d'être ne peut s'appliquer ni au » premier ni fiu second cas (2). » Il est clair que le sorite était employé dans le cas où l'interlocuteur aurait voulu choisir quelque point intermédiaire pour y déterminer la cessation d'existence. Diodore demandait aussi comme Zenon où se mouvaient les corps; et il montrait qu'ils ne se pouvaient mouvoir ni là où ils étaient, car alors ils y seraient et ne s'y mouvraient pas, ni là où ils n'étaient pas, puisqu'ils n'y étaient pas encore (3). Enfin en regardant les corps comme divisés en parties atomes , il montrait que la communication du mouvement devant être successive, il était impossible de déclarer à quelles conditions le corps luimême, en son entier, se trouverait mis en mouvement (4). Nous

(1) Se x tu s, Hypofyypses, n, 243.

(2) Id y Ad*, pkys*, 11,347.

(3)Id.,ftM. t ».

(A) Id., ibid. a 113*117. Il Ta sans dire qnc nous n* approuvons pas la singulière vwcaniqne dont on applique les principes dans le développement de ce sophisme, ifftfcfclorg (fui eût su la ré fa ter! Archimède n était pas né ; et aujourd'hui qu'il estimort depuis plus de vingt siècles, et Galilée depuis près de deux, il n'est rien de plus.difficile à comprendre que les lois de \fx répartition du mouvement et de l'impulsion entre les pâmes distinctes d'un corps. À eette question se rat-

DE PHILOSOPHIE ANCIhNNE. 9

avons dit que ces divers arguments tendaient à faire considérer comme illusoire tout ce qui n'est pas immuable, et le but seul comme réel dans la vie.

Les philosophes de Mégare voulant ainsi réduire l'univers à un seul acte et * une seule pensée, devaient naturellement nier lu puissance ; ils disaient que a nul ne peut faire que ce qu'il fait , » ou que a la puissance et l'acte sont identiques, » ou que a tout ce » qui est est réellement et en fait (4). » Diodore s'attacha à développer celte partie de la doctrine de Mégare en soutenant que le possible ne diffère qu'en apparence du nécessaire, que ce qui doit arriver est aussi déterminé que ce qui est arrivé, parce qtrVl n'est concevable que dans ses rapports avec le tout, et que le vrai pourrait devenir faux si le possible ne se réalisait pas (2). Ainsi l'idée de la fatalité servait de complément à cette doctrine.

Stilpon, un des sages les plus renommés de l'antiquité, atteignit dans leur plus grande élévation aux idées morales qui devaient résulter de la philosophie mégarique. Supérieur à tous les accidents de la vie, le sage de Mégare considérait un esprit sans passion comme le bien souverain ; il voulait se suffire à lui-même et ne demander pas même un ami : et il ne fallait pas seulement qu'il dominât la douleur et qu'il méprisât le mal, mais encore il fallait qu'il ne les ressentît pas (3). Rentrer absolument en soimême et poursuivre une béatitude immuable dans l'identificatit n avec l'unité du bien, telle devait être en effet la souveraine règle morale du penseur qui soutenait que nulle chose ne se peut affirmer d'aucune autre, et qui parvenait ainsi àl'égoiame philosophique par une voie inconnue aux modernes (4). Quant à la pratique que Stilpon avait fait sortir de ses principes, les anciens

tache celle de Yinertieet de la/orce d'inertie, qui partage aujourd'hui même les savants livrés à l'étude de la mécanique.

(1) A ris tôt e, Métaphysique, IX, 3.

(2) Cicéron, de Fato,6 et 7; Flutarque, Contradictions dss stoïciens, 46; Arien, in Epict , II, 19.

(3) Sénèque, Epist. 9.

(4) Çiogène, Vie deStilpon, il, 113; et Plutarque, contre Cotolës, 22. Ce dernier croit que la critique des idées de relation n'était qu'une plaisanterie dialectique de Stilpon. Mais cette plaisant rie n'est autre que la pensée la plus Intiu e et la plus constante de tous les mégariques.

s'accordent à représenter sa vie comme un modèle subfime de

force, de noblesse et de douceur (1).

Phédon, disciple de Socrate, fonda son école à Élis, en même temps qu'Euclide fondait la sienne à Mégare. On ne sait rien de cette école d'Élis, si ce n'est qu'elle fut continuée par celle d'Érétrie. Mais cette dernière , qui commença à Ménédème, disciple de Stilpon, fut elle-même regardée par les anciens comme une branche de celle de Mégare. Ménédème nia, comme Stilpon, la réalité des attributs; il soutint, par exemple, que le bien ne peut être utile, puisque l'utile est différent du bien, et que ce qui est différent n'est pas le même ; il voulut que les propositions fussent réduites à celles qui sont affirmatives et celles-ci à celles qui sont simples. Il condamna donc la dialectique, et se déclara du reste partisan de Platon (2). Mais que reste-t-il à Platon, la dialectique supprimée? Il lui reste le doute socratique, et, au-dessus du doute, le grand principe de Socrate accepté par les trois écoles dont nous parlons : la pénétration du vrai par l'entendement et le séjour du bien dans l'intelligence. Telle était aussi la profession de foi des érétriaques (3) : « Il n'y a qu'une vertu sous » divers noms, disait Ménédème; tempérance et justice sont tout j> un, aussi bien qu'homme et animal raisonnable (4). » Il paraît au surplus que la morale de ce philosophe fut moins surhumaine que celle de Stilpon, et l'antiquité célébra son amitié pour Âsclépiade. Les penseurs de ces écoles semblent en général s'être montrés hostiles au polythéisme (5) ; ils permirent aussi le suicide, que quelques-uns d'entre eux enseignèrent par leur exemple (6).

IV. Nous avons dit comment la réforme de la méthode et la fondation de la morale, dues au génie de Socrate, douèrent d'une existence distincte et définitive la doctrine des idées née dans la Grande-Grèce. Les objets, les qualités, la nature, qu'on avait d'abord voulu saisir en eux-mêmes et qu'on avait cru connaître par une contemplation directe , cédèrent la place à l'intelligence

(li Plutnrque. loc. cit. ; etCicéron, de Fato, 5.

(2) Diogène, Vie de Ménédème, il, 126; et Simplicius, Physique, I, 21

(3) Ci ce r on, Académiques, u, 42. •

(4) Plutarque, de la Vertu morale, 2.

(5) Diogène, Vie de Stilpon, n, 116.

(6) ld., ibid. il, 120, et Vie de Ménédhne, n, 144.

et aux idées, intermédiaires nécessaires entre la chose et l'homme. Mais, parvenue à peine à donner d'elle-même cette éclatante manifestation , la doctrine des idées fut saisie , serrée , étouffée par les mégariques, imitateurs des éléates, qui tentèrent de réduire la pensée à l'unité. Déniant leur croyance aux faits multiples de l'entendement, à la réalité des attributs et des modes que l'entendement pose , parce qu'ils ne parvenaient point à concilier l'unité et la multiplicité , caractères opposés de celte essence incompréhensible, les mégariques dirigèrent le raisonnement contre lui-même et le frappèrent d'interdit. Ces philosophes distinguèrent sans retour entre les idées, se refusant à les comparer et à les unir sans les confondre ; ils mêlèrent le faux au vrai dans leur critique imparfaite de la langue et de la raison ; ils tournèrent enfin dans un cercle étrange, en employant les opérations de la pensée à contester les principes nécessaires de la moindre de ces opérations ; mais leur méthode fut irréprochable, parce que leur but unique était de relever les contradictions de la pensée multiple, et qu'alors , appuyés sur le principe de la contradiction , ils pouvaient forcer leurs adversaires à se jeter avec eux dans l'unité , où ils ne voyaient pas le nihilisme qui les attendait. La doctrine des idées se développa plus librement dans les ouvrages de Platon, qui essaya de donner un autre sens au principe de la contradiction. Issu d'une race très-noble d'Athènes, Aristoclès, surnommé Platon, naquit au commencement du dernier tiers du cinquième siècle (4). D'abord poète, et peintre peut-être, les leçons de Socrate l'attachèrent à la philosophie. Il apprit de son premier maître la méthode , le principe de la politique et de la morale , et il tint de lui les croyances qui se rattachent à ces premières idées. Cratyle, disciple d'Heraclite, lui enseigna X écoulement perpétuel des choses sensibles et leur nature rebelle à la science ; Hermogène, et d'autres sans doute, lui communiquèrent la pensée d'Élée ; à l'âge de trente-deux ans , après la mort de Socrale, il se retira à Mégare, puis il séjourna à Cyrène auprès du mathématicien Théodore , puis en Italie , où il contracta avec l'école

• 1) Nous parlerons ailleurs de la race de Platon et des mythes qui se rattachent à sa naissance* V. ci^cUs.ous, part, u, § m, n» 5.

pythagoricienne une étroite union ; en ftgyptc enfin, où la guerre borna ses voyages (4). De retour à Athènes, et ouvrant son enseignement dans l'académie , Platon était donc en possession de toute la science du monde gr*ec; il fut le premier des philosophes, ainsi l'exigeait la critique de Socrate (et tel est le caractère essentiel d'une philosophie de seconde formation , réfléchie , comparée, et non plus originale et spontanée), il fut le premier qui forma une bibliothèque et qui fit rechercher à grand prix des livres devenus rares (2). Les allusions aux doctrines de son temps et aux doctrines antérieures abondent dans les écrits de Platon ; mais le principe qui domine visiblement la formation de son esprit c'est le principe socratique, tandis que, par les idées qu'il emprunte à l'école italique , il remonte à l'ontologie générale et s'ouvre la voie aux recherches que proscrivait Socrate. Nous verrons comment deux caractères qui semblent s'exclure s'allient intimement dans ses écrits, grâce à une fiction singulière et sublime qu'un si parfait artiste était seul capable de mettre en œuvre avec une vraisemblance soutenue.

Les dialogues de Platon sont des œuvres d'art , des poésies, selon toute la force et la magnificence de l'idée que ce mot représente. Nul d'entre eux ne saurait être regardé comme un livre d'école ou comme le cadre imparfaitement rempli de quelque partie d'un enseignement régulier. Présentés comme des scènes de la vie , dont la beauté quelquefois est suprême, dont la grâce est toujours ravissante, ces dialogues sont libres dans leur marche; ils sont imprévus, dans leurs modifications subites, toujours si bien préparées cependant; ils appartiennent au monde vivant plutôt qu'à la science, et souvent, ils cachent leur dogmatisme sous l'ironie et voilent leurs conclusions avec un doute apparent. Le Phèdre , le Banquet y le Lysts, VHippias, le Protagore et plusieurs autres se distinguent surtout par ces caractères. 11 en est, comme le Théétète, le Parménide, le Sophiste, qui ouvrent d'immenses horizons de dialectique, qui tantôt réfutent, tantôt prouvent , tantôt énumèrent des pensées, puis laissent le lecteur en suspens et

(U Diogène, Vie de Platon, isi, 7. Cf. Aristote Mètaph.,\, 6. — Cicéron et le géographe Strabon Oiv. xvn) confirment le voyage de Platon en Egypte. (2) Diogène, Vie de Platon, m, 9.

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semblent ne vouloir révéler leur secret qu'au penseur qui posséderait déjà le mot de la doctrine entière. L'ironie a surtout sa place obligée dans Y Apologie, dans le Crilon, dans le Phédun même, où Platon veut peindre au vif la personne de son maître. Il est vrai qu'on trouve des fragments presque accomplis de philosophie dans le Phédon, dans YAlcibiade , dans le Ménon; il est vrai que le Gorgias présente à la fois et une prédication sublime et un drame moral absolument achevé , que le Philèbe définit et classe les biens, que la République enfin et le Timée contiennent une théologie, une physique et un plan idéal de la société parfaite, et cependant, si tout cela compose une admirable poésie philosophique , un des plus grands dons qui aient été faits à l'humanité, on ne peut dire qu'il en résulte évidemment un système de science ou d'opinions coinplet et arrêté (1).

De là vient aussi, ce nous semble, la gloire du divin Platon qui fonda pour les siècles une philosophie vivante, et, comme son maître, féconda de nombreuses écoles dans l'antiquité, bien plutôt qu'il n'arrangea symétriquement et passagèrement les parties souvent rebelles d'un système. L'ancienne Académie , qui fut si dogmatique et pythagoricienne, la nouvelle, qui fut indécise en tout, le néoplatonisme d'Alexandrie, qui ne se proposa rien moins que de faire une religion , l'aristotélisme et le stoïcisme en grande partie, toutes ces écoles sortirent de lui et souvent le suivirent, même en le combattant (2). Enfin les pères de l'Eglise chrétienne, s'il n'eût été Grec, l'auraient reconnu pour un de leurs prophètes et de leurs docteurs.

(1) Tous les dialogues de Platon semblent nous être parvenus [V. rénumération qu'en donne Diogène) Nous regarderons comme apocryphes suivant la plupart des critiques, et quelquefois même suivant le! anciens: YÊpinomis, YEryxias, YAxiochus, et les autres dits petits dialoguei, le deuxième Alcibiade, enfin les Lettres. — Les dialogues dont l'authenticité semble n'avoir jamais ou que très-rare.nent été contestée sont les suivants : Banquet, Phèdre, Phédon t Timée, Gorgias, Philèbe, Cralyle, Théétète^ Protagore, et République. A ceuxci joignons, comme d'une authenticité qui nous parai* tout à lait incontestable, ceux qu Àristote a cités, aussi bien que quelques-uns des précédents ; ce sont le Menons les Lois, YEuthydènic, le Ménexène et YHippias II. -— Nous dirons au fur et à mesure de nos citations les raisons qui nous font croire à l'authenticité des autres dialogues dont nous faisons usage.

(2) Cicéron, Tusculanes, i, 23 : « ...Plebeii omnesphilosophi... quiaPlatonc et Soc rate, et ab eafamilia dissident, n

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