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dans une sorte de honteuse nudité (4), dans le pouvoir enfin toutes les extravagances de l'impiété qui n'a rien au-dessus de sa tête, tout cela se rencontra dans Rome. Mais en même temps la morale des sages s'épurait, et la jeunesse et les femmes commençaient à se convertir. La condition des esclaves s'améliorait par les efforts continus de la législation, tandis qu'au temps du rigide Calon on les exposait dans l'île du Tibre ; et ce fut l'empereur Claude qui proscrivit cet usage. Sénèque, que nous citerons ici comme représentant de la nouvelle morale, réclame en faveur de ces malheureux, au nom de la raison et au nom de la pitié, jusqu'à craindre qu'on l'accuse de les appeler à la liberté (2). Nous avons dit ailleurs que l'école cynique tendait à l'abolition de l'esclavage, et l'école néopythagoricienne deRomeparticipa sans doute au même esprit. Les stoïciens romains exercèrent une influence prolongée sur la jurisprudence, qu'on a regardée avec tant de raison comme l'expression de l'un des caractères dominants du grand peuple, et dont le règne s'est perpétué jusqu'à nous dans L'Occident. Le Digeste emprunte cette définition de la loi à Chrysippe, auquel il donne le nom de philosophe de la souveraine sagemc stoïcienne :*La loi est la reine de toutes choses, humaines et divines.. . Elle est la règle do juste et de l'injuste pour les animaux que la nature a faits sociables (3). » Ainsi les Romains s'élevaient au-dessus des Grecs, en même temps que leur société s'abaissait par moment, non pas seulement au-dessous de la société athénienne, mais au-dessous de toute société religieuse et légale.
L'esprit romain différait profondément de l'esprit grec quant aux relations morales de la famille et à J'idéede l'amour. La galanterie idéale et raffinée des hommes pour les jeunes gens, l'oubli du mérito, et de la dignité, et de la beauté même des femmes, ne semblent pas devoir être reprochés aux Romains ; car on ne saurait justement confondre cet égarement avec la corruption hideuse et banale d'un grand nombre de citoyens de l'empire. Ainsi l'amélioration de
(1) Consultez cependant un excellent mémoire de M. Letronne, où les reproches que l'on fait habituellement à l'obscénité de l'art antique sont réduits à leur juste valeur. (Appendice aux Lettres d'un antiquaire à un artiste, 1837t.
(2) Sénèque, Episl., 47.
(3) L. 2, ff., de Origine juris.
la condition des femmes, poursuivie par la jurisprudence en même temps que celle des esclaves, avait par avance un solide appui dans les habitudes de la famille romaine : rien n'était à changer dans la direction ordinaire de l'amour. On doit remarquer aussi que l'abstinence et la chasteté revêtirent dans le nouveau stoïcisme un caractère qu'elles n'avaient jamais eu dans le stoïcisme de Zenon, ce sage merveilleusement tempérant qui permettait l'inceste, l'amour pour l'homme, la nourriture de chair humaine et toutes les habitudes cyniques (1), qui ne reconnaissait pas qu'il pût exister des termes obscènes (2), et qui, ne s'adressant que très-peu aux jeunes gens, n'avait fait atteulion qu'une ou deux fois, dit-on, à certaine servante, de peur d'être pris pour misogyne (3). Il faut cependant avouer que, dans le cours de cette réaction contre le culte et les plaisirs de la chair, commencée par la philosophie, continuée par la religion, ce ne fut pas toujours heureusement que les traditions grecques forent abandonnées* Mais les malheurs de la terre, en ces temps de désespoir, portaient au mysticisme et au mépris de la vie présente ; et Cicéron avait donné aux philosophes et aux* religieux l'exemple de ce renoncement, en reprochant aux péripatéticiens, les vrais représentants de l'esprit grec, d'avoir laissé place aux passions dans la nature humaine (4). En revanche les progrès accomplis vers l'humilité, vers la résignation , par ce monde romain, dont la dureté si connue n'était plus que douceur auprès de la vieille dureté grecque , conduisaient les esprits à d'heureuses réformes : c'est ainsi que s'étaient affaiblis, après l'ancien stoïcisme, et la doctrine du suicide et la féroce habitude de reprocher leur vieillesse aux philosophes (5).
X. On voit comment, à la suite du mélange des peuples et des idées, dans cette ère d'éclectisme et de syncrétisme, la morale des anciens se transformait. Cependant l'immobilité du dogme s'opposait à ce que le culte païen suivit les progrès de la morale : il
(1) Sextus, Hypotyposes, m, chap. 23 et 24.
(2) Cicéron, Epistolœ adfamilinres, IX, 22.
(3) Diogène, Vie de Zenon, vil, 13.
(4) Cicéron, Tusculanes, IV, 17-20.
(5) Ce reproche se rencontre fréquemment dans les Vies de Diogène Laërce, et sert de base à de nombreuses anecdotes. V., par exemple , Vie de Clèanthe, vu, 174. L'en umé ration des philosophes grecs qui se sont suicidés serait longue.
fallait au moins que la théologie philosophique agtt à son tour sur la théologie des prêtres, et que la mythologie fût renouvelée. Les fables immorales contre lesquelles s'élevèrent si souvent les Pères de l'Église durant les siècles suivants, semblaient être un obstacle invincible au changement des mœurs. En effet, dès le cinquième siècle avant notre ère, les philosophes s'étaient appliqués à l'exégèse sacrée. Les plus anciens travaux de cet ordre sont perdus pour nous ; mais il n'est pas douteux qu'ils n'eussent pour objet l'interprétation et quelquefois l'extension des mythes, en un style quelquefois mythique lui-même. Nous savons qu'Anaxagore, plusieurs contemporains de Socrate et le disciple de Platon, Xénocrate, s'étaient exercés à l'interprétation allégorique. Ce dernier ouvrit la voie aux stoïciens, auteurs du grand système de mythologie qui lutta contre le système épicurien pendant la se* conde période de la philosophie.
Les stoïciens se proposèrent de conserver l'ensemble des croyances antiques et la lettre de la religion païenne , sauf à en modifier l'esprit et les idées. Au contraire, les épicuriens témoignèrent ouvertement la haine et le mépris que la superstition leur inspirait. On sait les beaux vers de Lucrèce sur le sacriBce d'Iphigénie ; le dernier n'est autre que le vers célèbre : Tant la religion peut enfanter de maux (1); il fait connaître l'esprit qui anime le poème entier de Lucrèce et tous les livres des épicuriens, écrits à l'imitation des livres de leur maître. Ce fut Évhémère, disciple de Théodore de Cyrène, qui se chargea de construire -un système d'histoire et de mythologie propre à exprimer l'opinion des ennemis de toute doctrine religieuse dans l'antiquité. Il écrivit, sous le titre ^'Histoire sacrée, un livre que traduisit Ennius, le vieux poète latin, et dont quelques fragments nous sont parvenus. Evhémère considérait les dieux comme des hommes puissants qui avaient autrefois imposé l'adoration aux hommes, ou par la reconnaissance, ou par la terreur ; et parcourant la Grèce, il montrait des tombeaux ou d'autres monuments, irrécusables témoins de l'humanité de ces dieux. Les ancien*, d'ailleurs, le nommèrent athée comme n'ayant pas reconnu de di-
(1) De Naturn rerum, i, 81-102,
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vinité naturelle et comme n'ayant voulu voir que mécanisme dans l'univers (4). Il va sans dire que les partisans de ce système devaient combattre le culte païen dans toutes ses parties, divination, sacrifices, prières; ils étaient impies déclarés. Les stoïciens, tout au contraire, regardaient les dieux du peuple comme des attributs du Dieu naturel unique dont l'esprit vivifie le monde. Le nom de Zeus leur semblait exprimer la cause de la vie, et l'être par qui tout est; celui d'Athéné, la diffusion dans l'éther du principe directeur de cet être ; ceux d'Héra, d'Héphœstos, de Posidon et de Déméter leur représentaient la môme force siégeant dans l'air, dans le feu constructeur , dans l'eau et dans la terre, Ils étendaient à toutes les divinités le même genre d'interprétation (2) ; ils expliquaient symboliquement les événements rapportés de leur vie , et ils approuvaient sans détour le culte établi. La febfte de ce système reposait sur des étymologies et sur des allégÉHès (3) à peu près également arbitraires. Platon avait donné le «goal des premières ; mais ses mythes, du moins, dont il était le libre rhapsode, étaient forts supérieurs à ceux des stoïciens ; ils étaient plus religieux et plus moraux ; ils ne prétendaient pas suivre pas à pas les fables païennes et les expliquer toutes. Quoi qu'il en soit, après avoir fondé sur la théologie de leur école une exégèse adaptée aux principaux mythes connus, les stoïciens établissaient sur le dogme de l'ordre invariable des événements et de la providence divine une théorie de la divination; et, ici encore, pour ne pas renoncer à la religion, ils adoptaient les puérilités superstitieuses auxquelles on avait partout cessé de croire. S'ils se fussent bornés à admettre l'extase, les pressentiments, la signification des songes, ils n'auraient rien enseigné de contraire à l'esprit et à la lettre de presque tous les anciens philosophes : Socrate, Platon, Démocrite et les péripatéticiens ; mais ils préten-
(1) Cicéron, de Natura deorum, i,42; Sextus, Advenus physicos, i, 17; Théophile d'Antioche, Contre les Calomniateurs des chrétiens, m, pag. 121, éd. Paris, 1636. — Fragments d'Ennius, dans Lactance, Institutions divines, I, 11. — Consultez sur Evhémère les mémoires de Foucher et de Fourmont, Académie des Inscriptions, t. VIII, XV, XXIV.
(2) Diogène, Vie de Zenon, vu, 147.
(3) Cicéron, de Natura deorum, H, 24, sqq.
daient qu'on ne pouvait croire aux dieux et à la providence sans croire à une science ou à un art de la divination, art, science institués par la volonté même des dieux , dons précieux accordés aux hommes. Les stoïciens recueillaient aussi tous les documents de l'histoire authentique de la divination et des oracles, et ils apportaient au secours delà théorie tous les faits de l'expérience passée (4 ). Les nouveaux académiciens combattirent avec un grand succès le dogme de la divination. D'ailleurs la victoire, à Rome, était aisée pour eux. Toutes les croyances, tombaient. En plein sénat, César traitait de fable l'existence de l'enfer. Cicéron, dans un plaidoyer, disait en parlant d'un scélérat : « La mort sera- » t-elle un mal pour lui? Oui, si nous nous laissons mener aux » fables ineptes qu'an débite sur les enfers... Mais si tout cela est » faux, comme chacun l'entend, la mort ne luj ravira que le sen- » timent de la douleur (%). » Le même Cicéron accuse Homère d'avoir attribué aux dieux les vices des, hommes, il ne craint pas de témoigner son mépris pour la théologie vulgaire ; il rapporte le mot de Caton : Comment deux aruspices peu,vent-ils se regarder sans rire? Et il nie résolument toute espèce de divination (3). Un siècle après, quoique stoïcien , Sénèque ne se montrait pas plus favorable au paganisme : il rejetait les dieux, les idoles, le culte, avec violence, avec mépris (4). La théologie mythique des stoïciens fut entraînée dans cette rapide décadence de la religion vulgaire : elle fut accusée d'abord de superstition ; elle finit par être accusée d'infamie aussi bien que le culte qu'elle prétendait perpétuer , à causé de l'obscénité de certains symboles devant lesquels elle n'avait pas reculé. Les mêmes reproches furent faits à la théologie de Varron,, l'auteur de ce livre des Antiquités romaines, malheureusement perdu , dans lequel la religion de Rome était décrite, explorée, systématisée comme celle des Grecs l'avait été par les stoïciens. Varron distinguait trois théologies : la théologie mythique, fondée par les poètes, livrée au théâtre, et vis-à-
(1) Cicéron, de Divinatione, I. 3, 19, 20 ; il, 48'et 49. Diogène, Vie de Zenon,
(2) Cicéron, Pro Cluentio, Cf. Tusculanes, 1,21.
(3) Tuscul. I, 26; Lois, il, 11 ; de NaLura deoruriiy ni, 15; de Divinatione, il, 24 et 72.
(4) Sénèque, de Superslitione, dans la Cité de Dieu, vi, 10.
vis de laquelle il ne dissimulait ni son indignation ni son dédain ; la théologie physique ou naturelle, qui se rapporte au monde, aux réalités, mais qu'il convient de développer dans les écoles et non sur le forum ; enfin la théologie civile , postérieure, aux sociétés , créée, organisée pour elles, ainsi que les. autres institutions. Cette dernière théologie était l'objet essentiel de l'ouvrage de Varron ; il tentait de la justifier dans ses fondements, en expliquant d'une manière symbolique le culte qui la représentait , non cependant sans incertitude et sans hésitation. La théologie naturelle, ou vraie, à laquelle Varron, comme philosophe, rapportait cette théologie civile que, comme citoyen, il croyait devoir suivre et vénérer, consacrait surtout le dogme de la divinité du monde alors si répandu chez les poètes, chez les savants et dans presque toutes les écoles philosophiques. Le monde composé d'une âme directrice et d'un corps dont les grandes parties smimées sont elles-mêmes des dieux, c'était au fond la doctrine commune des platoniciens et des stoïciens; et Varron n'aurait su, trouver mieux , car il n'avait pas appris (a bonne nouvelle de la vie éternelle (1).
Zenon avait identifié la loi naturelle à la loi divine (%). On peut réduire à cette expression assez nettte du panthéisme les vers nombreux des poètes qui consacrent avec amour l'unité de Dieu, de la vie et du monde (3). L'immortalité individuelle de l'âme et la personnalité divine, la liberté humaine et la providence intelligente de Dieu , voilà les dogmes qui , dans leur ensemble au moins, manquaient à l'inspiration poétique et à l'enseignement des écoles ; les derniers stoïciens eux-mêmes ne les reconnais-
(1) Augustin, Cité de Dieu, livres vi et vu, donne une précieuse analyse des principales opinions de Varron et décrit le plan très-rigoureux de son livre.
(2) Cicéron, de Natura deorum, i, 14. : « Naturalem legem divinam esse censet. » Le sens de ce passage n'est pas douteux.
(3) Pacuvius, dans Cicéron; Maniiius, Astronomie, i, 472, 511; Virgile, Gèorgiques, il, 315; iv, 219; Enéide, vi, 724; Lucain, Pharsale, ix. — Varron lui-même avait exprimera pensée en vers :
Jupiter omnipotens rerum regumque deumque, Progenitor genitrixque Deum, deus un us et omnes. Quant à Horace, on sait qu'il est surtout épicurien ; Virgile lui-même le paraît quelquefois, Géorg % H, sub fin. ; mais le plus souvent ses idées ont une teinte pythagoricienne.
saient pas tous, et, pour ne parler que d'un seul , la faveur témoignée à la mémoire d'Épicure , la rectitude et l'innocence attribuées à la morale de ce faux sage, ne s'expliquent aisément qu'en supposant à Sénèque une indifférence absolue pour la vie future , ou une absence -de foi, qui d'ailleurs paraît assez prouvée. À ces conditions seules, le sage épicurien et le sage stoïcien pouvaient être regardés comme la même personne en une même et seule vie (4).
Ainsi les efforts des mythologues et des théologiens n'avaient pu parvenir à régénérer le dogme païen , à ennoblir les cultes locaux et à les élever à la hauteur de la nouvelle morale , quand les néoplatoniciens d'Alexandrie, représentants de la grande école syncrétique, entreprirent de fonder un système plus vaste , où la religion ésotérique vint remplacer la religion vulgaire, où les sages se firent prêtres , où la philosophie s'incorpora au culte , où les traditions enfin purent se transformer en se mêlant et en s'agrandissant. Ce nouveau système qui enveloppait toutes choses, lutta contre la doctrine chrétienne, plus exclusive mais aussi plus pure. Ici nous parvenons aux limites de la philosophie rationnelle, de la pure philosophie des anciens : nous devons nous arrêter. Restent à considérer, le scepticisme, et les sciences séparées de la philosophie , que le scepticisme combattit avec toutes les doctrines prétendues démonstratives.
(1) Voyez, à ce sujet, un bon passage de Batteux, Morale d'Épicure, p. 16G, sqq.