‹ Manuel de philosophie ancienneChapitre 22 sur 26 · SCEPTICISME · texte numérisé non relu

SCEPTICISME

PYBBHON , iENÉSIDÈME , SRXTUS.

I. Peu d'années après la mort de Socrate naquit Pyrrhon , le fondateur de l'école sceptique , l'un des plus profonds penseurs et l'un des hommes les plus vénérés de l'antiquité. Dune naissance obscure et pauvre, il fut d'abord peintre, comme Socrate avait élé sculpteur, et Ton conservait au gymnase d'Élis , sa patrie, des portraits de coureurs? aux flambeaux qu'il avait peints (4). Il s'attacha au philosophe Anaxarque, le suivit en Asie lors de l'expédition d'Alexandre , et put voir les ascètes indiens, que les Grecs nommaient gymnosophistes à cause de la ou* dite dans laquelle ils se livraient à leurs macérations (2). Anaxarque, disciple d'un disciple de Démocrite, suivait la morale de l'imperturbabililé enseignée par le maître ; idéaliste , du reste, et réduisant toutes les perceptions à des représentations scéniques (3), il dut enseigner à Pyrrhon la recherche du calme de l'âme à travers tous les faits inutiles d'une prétendue science qui ne consiste au fond qu'en phénomènes. L'exemple des gymnosophistes, pour lesquels les Grecs furent saisis d'une si vive admiration, contribua sans doute à fortifier dans le père du scepticisme

(1) Antigone de Caryste, dans Diogène, Vie de Pyrrhon, ix, 62. Cet Antigone était peu postérieur à Pyrrhon et avait écrit sa vie. Voyez Aristoclès, dans Eusèbe, Préparation évangélique, xiv, 18. Seulement, dans sa colère contre le scepticisme, Aristoclès veut que Pyrrhon ait été mauvais peintre.

(2) Diogène, Vie de Pyrrhon, i, 61 et 63. Voyez sur les gymnosophistes le livre xv de Strabon.

(3) Voyez notre première .partie, liv. iv, c, 2, n° 7.

la disposition à tout ce qu'on pourrait nommer insensibilité de l'esprit ou supériorité de l'homme à la science et à la vie. Pyrrhon, cependant, réduisit à la mesure grecque les extravagances des Indiens : de retour à Élis , il s'attira l'estime de tous par une admirable philosophie pratique, une vie sans faste, une pauvreté exemplaire , mais simple ; il vécut avec sa sœur, qui était accoucheuse , et partagea les travaux domestiques avec elle (4). Le biographe nous dit, à la vérité , que Pyrrhon pratiquait l'incertitude universelle au point de ne se garder de rien et d'avoir besoin d'être partout accompagné de ses amis; mais ailleurs , il nous le montre aussi fuyant devant le danger, tant il est difficile, lui fait-il dire, de dépouiller l'homme tout entier (2). Le fait est que celte indifférence vis-à-vis des apparences, absolument contraire à l'esprit des sceptiques, ainsi que nous le verrons, niée par jEnésidème en ce qui concerne Pyrrhon (3), doit être regardée comme une exagération du principe de l'impassibilité et rejetée sur le compte des commentateurs. Une telle faiblesse eût été peu convenable à la gravité du grand prêtre d'Élis, et Pyrrhon était revêtu de cette dignité ; les philosophes furent exemptés de tout tribut dans cette ville à cause de lui (4) : sa sagesse était donc de celles que les villes honorent et non de celles que les enfants poursuivent de huées.

Pyrrhon était un Socrate tranquille et résigné. Il détruisait la sophistique et ne tendait pas à la remplacer. Socrate eut le génie de la critique et celui des révolutions qui créent ; Pyrrhon, après avoir mis en ruines le monde de la science, voulut établir à jamais la stabilité de l'homme, de l'homme seul, au milieu de l'instabilité de toutes choses. Indifférent à tout ce qui est extérieur, il ne changeait rien à la coutume (5). De là le bonheur du grand prêtre si opposé à la vie agitée du guerrier Socrate et au martyre qu'il souffrit pour une idée. Anaxarque, pilé dans le mor-

(1) Èratosthène, sur la Richesse, dans Diogène, ix, 66.

(2) Antigone cité par Diogène, ix,62et 66 ; et par Aristoclès, dansEusèbe, xiv, 18, p. 763.

(3) -tnésidème, dans Diogène, ix, 62.

(4) Diogc'-ne, Vie de Pyrrhon, IX, 64.

(5) Timon, dans Diogène, ix, 105.

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tier de Nicocréon, fat aussi courageui que Socrate ; Pyrrbon sans doute fût mort comme loi. Il eàtdit ainsi : « C'est le sac de Pyrrhon que tu pHes, mais ce n'est pas Pyrrhon (4). • Il est encore plus beau de mourir pour le bonheur des hommes et pour la vérité.

A l'expiration de toute période encyclique du développement des idées dans l'humanité, lorsque la sagesse est devenue philosophie , que la philosophie a cessé d'être tout individuelle , que les systèmes se sont opposés, que les contradictions des sens, de la raison seule, et de la raison avec les sens se sont révélées, il doit arriver trois choses : d'abord, de dogmatique qu'elle était, la science se fait négative : de là les sophistes; puis, l'aurienne science ainsi niée par elle-même est une seconde (bis niée en vertu d'une méthode, nouvelle : mais cette méthode aspire, à sot tour, à fonder un nouveau savoir : de là la philosophie critique, représentée par Socrate dans l'antiquité. Enfin les contradictions venant à reparaître dans la méthode qui n'est que le retour sur soi de l'esprit humain , toutes les antinomies passent du monde à la pensée, qui comprend le monde ; l'esprit se renferme en son indépendante virtualité ; il n'affirme ni ne nie , mais il refuse de croire , il doute, et le scepticisme est né. Le sceptique admet le phénomène , le fait, ou sensible ou intellectuel } pourvu qu'il soit présent à la pensée; mais il s'interdit d'aecorder sa foi à quelque réalité qu'on lui présente, parce que, dit-il , à tout fait un fait s'oppose, et à toute assertion une autre assertion. Ainsi se produit le doute sous la forme d'un nouveau phénomène semblable aux autres, la suspcmio*, qui est, en un mot, tout le pyrrhonisme. Et à peine la suspension a-t-elle eu lieu que Y imper tur habilité paraît.

II. Le créateur du scepticisme assista, dans sa longue vie, aux vicissitudes de la philosophie après Socrate. Il avait dépassé sa trentième année que Platon vivait encore. Il traversa l'enseignement d'Aristote, celui de l'Académie, celui du Lycée, et vitfonder les écoles d Épicure et de Zenon. C'est au milieu de ces agitations de la pensée grecque que le vieillard , élevé prématuré-

(1) Voyez la mort d'Anaxarque, dans Val ère-Maxime, iti, 3. Cf. Y Apologétique de Tertttttien.

ment au doute absolu, à ce doute que la fin de la seconde période de la philosophie devait justifier comme la fin de la première, se monta* si admirablement indifférent, dît son disciple, à la vaine sagesse des sophistes, et, vivant dans son immuable pensée, sans s'inquiéter de la nature ou de l'origine de chaque chose , seul entre les hommes se comporta à la manière d'un dieu (4). Dans son mépris pour la nouvelle et pour l'ancienne science , Pyrrhon voulut revenir à l'antique sagesse. Il médita les vers du vieil Homère , de ce poète qui souvent varie, qui ne juge pas, que bientôt les sceptiques revendiquèrent à son exemple pour un des leurs (2). La race des hommes, répétait-il souvent, est semblable aux feuilles des arbres (3); ou bien encore il récitait, avec Achille, ces vers d'un passage sublime où la colère et la douleur se mêlent à la résignation : « Ami , meurs à ton tour; pourquoi te lamenter? Patrocle, si supérieur à toi, est bien mort (4). »

Pyrrhon n'écrivit rien : il était modeste (5). Mais Timon de Phlionte, son disciple, que les anciens nommaient son interprète, son prophète (6), occupa dans l'école sceptique la place que Zenon, disciple de Parménide , avait occupée dans l'école d'Élée. Danseur dans sa jeunesse, il fut conduit à la philosophie par Stilpon de Mégare, dont la doctrine était assez voisine du scepticisme , puisqu'elle niait la possibilité de comprendre les rapports essentiels qui fondent l'intelligence, et qu'elle voulait mener le sage à Finsensibilité absolue (7). L'école d'Euclide put transmettre à celle de Pyrrhon les nombreux arguments à l'aide desquels elle infirmait l'usage de la raison pour l'établissement de la science des phénomènes ; Pyrrhon lui-même avait , du reste , entendu quelqu'un des mégariques (8). Devenu disciple de Pyrrhon, Timon

(1) Timon, dans Diogène, Vie de Pyrrhon, ix, 65.

(2) Diogène, ibid. , ix . 71 et 73. Ils citèrent, par exemple, ce vers : Il y a de tous côtés grand nombre de paroles. {Iliade, xx, 249.)

(3) Iliade, vi, 146.

(4) Ibid., XXI, 106,107; Sextus, Adversusgrammalicos, 272; et Diogène, ix, 67.

(5) Aristoclès, dans Eusèbe, Préparation à V Évangile, xiv, 18 : a xalâv *«»« iavcôv.

(6) Sextus, Adversus grammaticos, 53.

(7) Voyez, pour Stilpon, ci-dessus, 1. v, c. 1, n° 3.

(8) Un nommé Bryson, au dire de Diogène, ix, 61. Voyez la note de Ménage-

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vécut à Élis avoc loi ; pois il enseigna Tait aratoire et la philosophie à ChalcédoiiMtyil se retira enfin à Athènes, où il servit le scepticisme par la poésie cooftne Zenon d'Élée avait servi smémàt par la dialectique. limon sedédara l'ennemi de tout dogmatisa», d en particulier du dogmatisme négatif de la nouvelle Académie. Doué d'une rare éloquence et du génie de la satire, il écrivit, parmi de nombreux ouvrages, ces Sflles célèbres, parodies philosophiques destinées à ruiner tous les systèmes i'l). Il mourut cependant à Athènes dans un âge avancé, laissant des disciples, mais sans avoir pu l'emporter sur renseignement d'Arcésilas. Pendant un siècle et demi environ , le scepticisme s'effaça devant l'édat de la nouvelle Académie , qui répondait en partie au même besoin des esprits , mais qui se trouvait plus propre à satisfaire le goût des Romains pour la rhétorique et pour l'élude littéral te des doctrines, et qui conduisait d'ailleurs à l'éclectisme. Il est donc aisé de concilier les témoignages irrécusables qui nous font connaître la succession des philosophes sceptiques depuis Timon jusqu'à <£nésidème (2) , avec l'opinion d'un sceptique apparemment bien instruit, mais qui n'avance qu'un fait négatif. Ce dernier ignore , ou peut-être il renie, parce qu'ils ne lui semblent pas assez illustres, les successeurs de Timon jusqu'à Ptolémée de Cyrène, maître du maître d'Jfaésidème (3). Quoi qu'il en soit, vers le temps de la vieillesse de Cicéron, iEoésidème releva définitivement le scepticisme pour le faire servir à rétablissement de la doctrine des contraires. Ses disciples étudièrent la sceptique et l'embrassèrent pour ellemême; ils en firent un puissant corps de doctrine et l'un des plus grands monuments de la pensée humaine.

111. Les disciples de Pyrrhon furent connus sous quatre noms principaux, qui nous présentent un abrégé de leur doctrine. On

(1) Les Billes étaient divisés en trois livres. Le premier était un poème exégétique ; le deuxième et le troisième étaient des dialogues de Xénophane d'Elée avec lui-même, où les philosophes des deux périodes étaient passés en revue. V. Diogène, IX, 111, Vie de Timon. — Timon écrivit aussi un grand nombre de tragédies et de comédies, et des satires. Malgré son goût pour la solitude, établi par le témoignage d'Antigone, qui ajouta sa vie à celle de Pyrrhon, il faut se garder de le confondre avec le célébra misanthrope d'Athènes. (Diogène, ix, 112.)

(2) Sotion et Hippobote, dans Diogène, ix, 115 et 116.

(3) Ménodote, dans Diogène, ix, 116.

les nomma philosophes zététiques, sceptiques, éphectiques et aporétiques. Le premier nom nons les fait connaître" comme chercheurs : ils poursuivent la science ; le second , comme examinateurs : fis comparent , étudient ; c'est le second état de la recherche, celui où le chercheur s'aperçoit qu'il n'a pas trouvé ; le troisième, comme en suspens : c'est l'état d'équilibre ou de suspension qui suit la recherche infructueuse; le quatrième enfin comme douteurs (*) : c'est l'état final sous le point de vue du savoir. Voici maintenant quels sont les principes de la recherche et les causes du doute. Il existe un critérium de la vérité pour le sceptique. Ce critérium , reconnu par Pyrrhon , c'est le phénomène , ou ce qui paraît. Quelle que soit la nature de cette apparence , il n'importe ; c'est toujours à l'âme qu'elle se manifeste, et sous ce rapport aucune n'est préférable à une autre. L'état passif de l'homme est incontestable pour lui ; il s'impose avec «ne force irrésistible. Aussi toute assertion est légitime, pourvu que nous ajoutions il me parait (3). Que l'on demande à Timon : Ceci est doux? Je ne le dis pas, répondra-t-il. Mais, Ceci vous parait doux? je l'accorde (3). Et de même aussi les sceptiques se servent de la raison ; mais ils en emploient le ministère sans poser la réalité des objets qu'elle prétend envisager. Ce qui est pensé est évident de soi , puisqu'il est pensé; l'objectivité seule est le but de la recherche. Or, en cherchant il faut se servir des termes, de ceux de lieu et de nécessité, par exemple, non dogmatiquement, mais pour te démonstration qui exige qu'on oppose une raison à une autre: que si les choses paraissent opposées, les termes ayant même valeur, même poids, il est clair qu'on ignore la vérité (4). La raison des pyrrhoniens est un signe ènonciatoire des apparences ou de certaines pensées, quelles qu'elles soient, à l'aide duquel ils les comparent toutes les unes aux autres ; après quoi ils s'aperçoivent qu'elles sont pleines de trouble et d'inutilité (5).

(I) Diogène, Vie de Pyrrhon, IX, 69 et 70.

(25 Sextus, Hypolyposcs. i, 191, 197 ; Adcersus logicos, 1, 30; Diogène, i.v, 77, 105, 107.

(3) Timon, dans Diogène, ix, 106, d'après un livre sur la Sensation.

(4) Diogène, ibid., IX, 76, 77.

(5) .Enésidème, dans Diogène, îx, 78. Nous suivons, malgré l'opinion de Ritter,

A toute raison une raison est opposée (4). C'est la supposition qui, vérifiée dans tous les cas possibles, sert à fonder le scepticisme. Pyrrhon, dit .-Enésiflème, se refuse à rien établir dogmatiquement, à cause de Yantilogie (2). A chaque argument, peut-on dire encore, répond un argument de poids égal, à ce qu'il semble, et de cette égalité de poids naît l'équilibre (3). Il est clair, au surplus, que l'antilogie elle-même ne doit pas être affirmée : elle est semblable à ces purgatifs qui sortent du corps avec les matières qu'ils en expulsent (4). De là les formules : Je ne dis rien, je ne pose rien, je me suspens ; pas plus ceci que cela, pas davantage, qui toutes expriment l'état du sceptique comme un phénomène auquel il n'y a rien à objecter. La formule, pas davantage, par exemple, s'applique à elle-même et se nie; et, quand on dit Je ne pose rien, on ajoute : pas même cela que je ne pose rien (5). Ainsi donc tout pour le sceptique, lorsqu'il s'agit des réalités extérieures, est également incertain, incroyable, indifférent; ses opinions, ses sensations ne lui semblent ni fausses ni vraies ; il est sans inclination; il dit de chaque chose : elle n'est pas plutôt qu'elle n'est pas , qu'elle ri est et n'est pas, ou ni ri est ni ri est pas. Il parvient ainsi à Y inaffirmation, puis à V imper tur habilité (6), qui n'est elle-même qu'un simple phénomène (7), ou encore à la métriopathie , mesure dans les états de l'âme , établissement de l'ordre dans l'homme (8). On raconte que le peintre A pelles, désespérant d'imiter l'écume d'un cheval, jeta son éponge sur le tableau et produisit ainsi l'effet qu'il avait tant cherché ; de même le sceptique voulait d'abord atteindre l'imper tu rbabilité en résolvant les contradictions de la pensée; n'y pouvant parvenir , il s'arrêta à la suspension , et sa suspension

la correction de Casaubon (y^vûfft;, au lien de y-y^w ?l«) comme plus conforme an contexte.

(1) Diogène, IX, 74 : « îlavrl "kôft* \6^ àvrlxtuat. »

(2) Id., IX, 106 : u oùStv ôçiÇuv... Stà ttjv àrrtXoYlav. n

(3) Sextus, Hypoty poses, I, 202 ; Diogène, IX, 101. De là les termes tooetiviut

twv aô-jwv, àf2pitj/ia.

(41 Diogène, ix, 76.

(5) Id., ix, 61, 74, 76, 107 ; Sextus, I, 197.

(6) Aristoclès, dansEusèbe, Préparation évangélique , XIV, 18.

(7) Sextus, Adversus grammaticos , 203 : u ««ivojAivt) «frôle ohca?a;ia. »

(8) Id., Adversus mathematicos , 25.

fut aussitôt suivie de Fimperturbabilité comme un corps l'est de son ombre (1).

Pyrrhon fut rangé par les anciens au nombre des philosophes moralistes qui avaient condamné l'étude de la nature pour réduire la fin de l'homme et tous les biens qu'il peut désirer à la vertu (2). En effet, ceux des disciples deSocrate qui repoussèrent toute physique, toute théologie, comme l'avait fait leur maître, et qui n'essayèrent pas d'appliquer sa méthode à la recherche du vrai en dehors de la morale , furent de vrais sceptiques. Tels étaient Diogène, Cratès et les cyrénaïques, sauf qu'ils ne possédaient pas les raisons de leur doute à l'état d'un système parfait. On se tromperait d'ailleurs si l'on pensait que le scepticisme excluait la morale. En tant que doctrine, il l'excluait sans aucun doute, mais en tant que phénomène, phénomène plein de grandeur, de noblesse et d'attrait pour Pâme , il pouvait l'admettre après l'avoir repoussée scientifiquement. C'est ainsi que nous voyons Timon enseigner dans ses vers la nature éternelle de la divinité et du bien : nature propre à régler la vie de l'homme, phénomène à contempler et à suivre entre tous les phénomènes (3). Ces paroles n'appartiennent pas au savant, mais au croyant, et nous devons penser que Timon était fidèle à la pensée du prêtre d'Élis lorsque, à part de toute science, il posait ainsi la foi dans la divinité comme fondement de la vertu et de l'harmonie de l'âme. *

IV. Les principes du scepticisme exigeaient l'établissement d'un système de raisons propres à mettre la contradiction en évidence, et à produire la suspension de l'esprit. En effet, les plus anciens sceptiques s'occupèrent de former des catégories particulières à leur école, et qui reçurent (Teux les noms de raisons , de lieux communs , et plus souvent encore de modes de la suspension (4). On les énonce au nombre de dix, que nous rangerons dans l'ordre suivant :

4° La différence des animaux, de leur origine, de leur orga-

(1) Sextus, Adversus mathematicos, 28.

(2) Cicéron, de Finibus, m, 3 et 4, et iv, 6.

(3) Sextus , Adversus ethicos , xi, 20.

(4) Jd., Hypotyposes, i, 36.

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nisation, 4e leurs sens et de leurs impression*, relativement aux mômes objets: toutes causes de diversités dans les jugements .. qu'ils portent ou peuvent porter de la nature et des qualités des choses. Que les animaux soient privés de raison , ce qui est fort contestable, ou qu'ils ne le soient pas, quelle raison valable avons-nous de préférer nos perceptions aux leurs quand'hous cherchons la vérité ?

2° La différence des caractères ethnique et physiologique de la nature humaine : les hommes diffèrent les uns des autres et par l'esprit et par fe corps. La contrariété des caractères et celle des opinions dogmatiques chez les philosophes , la contrariété des goûts et des affections remarquée par les médecins rendent la vérité sur l'objet impossible à connaître.

3° La différence des organes des sens chez un même homme*: chaque organe révèle une qualité particulière de l'objet. Ces qualités dépendent-elles uniquement de notre conformation ou appartiennent-elles réellement à cet objet ? Lui appartiennentelles toutes, ou seulement quelques-unes, ou y en a-t-il aussi d'autres que nous ne percevons pas? Enfin, qu'est-ce qui constitue l'objet ? est-ce telle qualité ou telle autre?

4° La différence qui tient aux états divers et aux changements qui surviennent dans l'organisme : maladie , sommeil , tristesse , vieillesse, crainte, amitié, froid, réplétion, sont autant de causes de différents genres qui font varier nos jugements. Un fou n'est-^; il pas comme nous dans la nature? En quoi diffère-t-il de jtous qui voyons en repos le soleil qui se meut ? Et que dire des extatiques et des somnambules , des prophètes, des devins , de tous , ceux qui voient ç%Çtu ag parait point aux autres hommes ? * •»> -.

5° La différence que la quantité de la chose sensible produit dans le jugement quetidus portons : plus ou moins de froid , un mouvement plus ou moins rapide , peu de vin bu ou beaucoup changent tous les résultats. En général la composition ou la division des parties homogènes modifie la sensation.

6° La différence des modes d'éducation des hommes , de leurs lois, des croyances mythiques, des conventions artificielles «t des idées systématiques. Où peut-on trouver la vérité quandlj^lbii^

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les coutumes et les croyances ont leurs contraires auprès d'elles ou dans d'autres pays ?

7° Le mélange et la combinaison des choses dont il est impossible de juger séparément : les couleurs, les poids, les qualités en général changent suivant le mélange, et il nous est impossible d'isoler le fer de l'air ou de l'eau dans lesquels nous le pesons, les couleurs, des humeurs de nos yeux qu'elles traversent, etc.

8° Les supports, lieux , positions ou circonstances diverses à part desquels aucun objet ne peut être considéré : ainsi la distance change la forme et les grandeurs; or, tout objet est vu à une distance, en un lieu, dans une position, elc. t etc.

9° La rareté ou la vulgarité des phénomènes : les hommes jugent que les apparences, selon qu'elles sont plus rares ou plus communes, leur révèlent des objets précieux, comme l'or; menaçants, comme les comètes; pu. au contraire indifférents comme l'eau ou le soleil.

4 0° La relation qui est partout et sans laquelle nous ne jugeons de rien : toutes les idées, tous les objets se rapportent à d'autres idées, à d'autres objets; et tout ce dont on juge est relatif à ce qui juge (4).

De ces dix lieux communs du scepticisme , les quatre premiers regardent celui qui juge : l'animal, l'homme, le sens en général et le sens modifié; les deux suivants regardent ce dont on juge, l'objet, considéré comme un composé sensible ou comme un composé intellectuel. Les quatre derniers enfin se rapportent à la fois à celui qui juge et à ce dont il juge, et parmi ceux-ci, le dernier de tous exprime à la fois tous les autres sous cet énoncé : tout est relatif.

Ces dix raisons , malgré leur généralité et l'extension qu'on leur peut donner ont été visiblement formulées, d'abord au point de vue de l'histoire, puis à celui des phénomènes sensibles, mais beaucoup moins au point de vue de la raison pure et des idées. Il y a là tout un ordre de considérations négligées. Les études

(1) Sextus, Hypolyposes, I, 36-164; Diogène, Vie de Pyrrhon, IX, 79-89.— Nous modifions légèrement l'ordre suivi par les deux compilateurs ( il n'est pas le même dans tous deux) pour le mettre en rapport avec la systématisation qui suit et que nous empruntons à Sextus (ibid., I, 38 et 39).

médicales de Timon, et sans doute aussi de ses disciples (4) , tendaient à faire subordonner les recherches des sceptiques à celles des contradictions que révèlent l'histoire et les sciences naturelles. Mais nous devons dire que les spéculations des écoles d'Elée et de Mégare, alors très-connues en Grèce, et que nous voyons reproduites par Timon, en ce qui touche à l'idée du mouvement (2) , suppléaient cette partie du scepticisme. En deux mots , les opinions des empiriques se trouvaient combattues par la plupart des motifs de douter que nous venons d'énumérer ; les opinions des rationalistes l'étaient par leur opposition même ; toutes ensemble, par le motif général de la relation, et par les contradictions de la raison et des sens que les éléates , les sophistes et les mégariques avaient tant exploitées ; et Timon n'avait plus qu'à répondre à ceux qui prenaient pour critérium de la vérité l'accord des sens et de la raison , ce plaisant proverbe grec quj fait allusion au pacte momentané de deux hommes spns foi : Attagas et Numénius sont d'accord (3).

V. Après qu'Aristote eut donné sa théorie de la démonstration, l'école sceptique eut à faire de nouveaux efforts, et elle s'éleva bien au-dessus des sophismes isolés dpnt l'école de Mégare fatiguait les péripatéticiens. Telle est, ce nous semble , l'origine des cinq modes de suspension, en partie anciens, en partie nouveaux, qui tirent leur unité de l'intention de réfuter la doctrine du syllogisme et des principes indémontrables. Ces. cinq modes sont admirablement ingénieux et puissants par eux-mêmes et par la liaison qui les réduit en un seul tout. On les attribue aux nouveaux sceptiques (4) , c'est-à-dire aux successeurs d'^Enésidème, et ailleurs aux disciples d' Agrippa (5) : d'où nous concluons que ce dernier systématisa contre les commentateurs d'Aristote qui vivaient de son temps, les arguments que Timon avait dû déjà

(1) Diogène, Vie de Timon, IX, 109.

(2) Sextus, Adv. music, 66 ; Adv. physic., il , 197.

(3) Diogène, Vie de Timon, ix, 114. Voyez, sur. ce proverbe, l'intéressant commentaire de Ménage, p. 441, et la note de Kuhnius, p. 544.

(4) Sextus, Hypoty poses, î, 164.

(51 Diogène, Vie de Pyrrhon, ix , 88. — Agrippa est postérieur a JSnésidème qui marque la limite des anciens et des nouveaux sceptiques. 11 est, suivant toute apparence, antérieur à Antiochus, troisième successeur d'iEnésidèraç, que Diogène nomme, en même temps qu'Apeïlas, auteur d'un ouvrage (d'un, dlajo-

diriger contre les premiers péripaléticiens, quand il se demandait s'il était permis de poser une hypothèse au déhut de la sciente [l). Peut-être Agrippa doit-il être regardé comme le véritable rénovateur du scepticisme après ^Enésidème, qui ne l'avait releréqu© dans l'intérêt d'une autre doctrine.

4° Le premier mode de suspension se tire de la contradiction des sentiments des hommes sur toutes choses; c'est le point de départ naturel du sceptique. Mais le dogmatique à qui Ton s'adresse peut choisir entre ces sentiments, et vouloir démontrer la légitimité de son choix ; c'est alors que le second mode se présente.

2° Ce second mode est le progrès à Vinftni .• toute preuva qu'on avance requiert elle-même une preuve; sans cela, sur quoi reposerait sa légitimité? mais, à cette nouvelle preuve, il en faut une nouvelle encore , et l'on remonte ainsi jusqu'à l'infini. La contradiction et le progrès à l'infini s'appliquent également aux choses sensibles et aux choses intelligibles. Peut-être le dogmatique voudra-t-il alors juger du sensible par l'intelligible, ou réciproquement, et chercher dans l'un la démonstration de l'autre; ici s'applique le troisième mode :

3° C'est le cercle vicieux nommé par les sceptiques diallèîe ou l'un par Vautre. Celui qui prouve le sensible par l'intelligible devra procéder ensuite à la preuve de l'intelligible; mais celui-ci, ne pouvant se prouver par un autre intelligible à moins de progrès à l'infini , il faudra le prouver par le sensible ; d'où cercle vicieux : on démontre une chose par une autre qui est incertaine, puis on démontre cette dernière par la première, qui est précisément à démontrer. Alors le dogmatique peut supposer une vérité accordée sans démonstration et la faire servir à démontrer toutes les autres : il tombe dans Yhypothèse.

4° L'hypothèse est insoutenable : il est ridicule de penser que ce qui sert à tout prouver doive demeurer sans preuve; au contraire jamais la démonstration ne parut plus nécessaire ; et tou-

gueî ) intitulé Agrippa. V. Diogène,ix, 106. On peut donc le placer approximativement dans la première moitié du premier siècle de notre ère, au temps des premiers commentateurs d'Aristote. Cependant Fabricius, p. 41, croit Agrippa plus récent, et interprète tout autrement le passage de Diogène. (1) Se x tus, Adversus geometras, 1.

jotffB â une hypothèse nous pouvons opposer une hypothèse contradictoire, avec le M$me droit d'être crus sur parole. Il reste au dogmatique un dernier parti à prendre, celui de regarder sa première proposition comme évideute , intelligible ou sensible de aa nature et sans aucun sujet de doute; mais quand bien même <m ne pourrait lui oppûffer la contradiction, quand même tous los houroet partageraient son opinion, ce qui n'est pas, il resterait un dernier mode : c'est celui qui se tire de la relation.

5° La relativité consiste en ce que tout intelligible est relatif Mx êtres intelligente, tout sensible aux êtres qui sentent, et toute* choses aux autres oboses à part desquelles on ne saurait les ««■sidérer.

'' En général , on peut réduire à deux tous les moyens de douter, par ce dilemme : ou une chose que l'on croit connue sera crue telle par elle-même, ou elle le sera par une autre; mais on ne peut être assuré de connaître de la première manière à cause de la controverse universelle à laquelle on ne peut échapper ni par les sens ni par la raison , qui sont controversés tous deux ; et on ne peut pas l'être mieux de la seconde, toute démonstration conduisant au progrès à l'infini , au diallèle ou à l'hypothèse (4). La réfutation des philosophes qui admettent un critère de la vérité est implicitement contenue dans ce qui procède : ou ce critère sera pris pour lui-même , et on tombera dans l'hypothèse ; ou bien on en voudra juger, et alors il sera requis un critère du critère, ce qui conduit au progrès à l'infini (2).

VI. Aux modes généraux de la suspension, les sceptiques ajoutèrent des modes particuliers, contre les physiciens, destinés à réfuter d'avance toute cause assignable pour l'explication des phénomènes ; tels sont les huit tropes de Vêtiologie classés par jEnésidème : 4° une étiologie est réfutable quand la cause assignée appartient à un ordre de choses qui ne sont ni évidentes ni

(1) Sextus, Hypotyposes, i, 164-180. Cf. Diogène, Vie de Pyrrhon, ix, 8S-9H. — Diogène est confus et se répète. Nous abrégeons Sextus en transportant, pour plui d'ordre, le diallèle du cinquième au troisième rang, et la relativité du troisième au cinquième. Nos développements, du reste, sont ceux de Sextus luimême, qu'on a quelquefois défigurés.

(2) Diogène, loc. cit., 94.

réductibles à l'évidence; 2° quand, parmi les causes qu'on pourrait peut-être assigner, on se détermine en faveur de l'une quelconque au détriment des autres; 3° quand le phénomène implique un certain ordre et que la cause ne s'étend pas à l'explication de cet ordre ; 4° quand on admet que telle chose cachée a lieu comme telle chose apparente , tandis qu'en réalité elle pourrait bien avoir lieu autrement ; 5° quand on tente d'expliquer l'univers à l'aide de certains éléments qu'on imagine» et non suivant ce que tout le monde sait; 6° quand on adopte ce qui est conforme à l'hypothèse qu'on a embrassée et qu'on néglige ce qui lui est contraire ; 7° quand on avance des raisons qui ne sont conformes ni aux apparences ni même à l'hypothèse ; 8° quand on rend compte de la cause d'un phénomène par la cause tout aussi douteuse qu'on a assignée à un autre. Tout physicien tombe dans quelqu'un de ces pièges ou dans plusieurs à la fois (4).

Cette réfutation des raisons scientifiques peut être complétée par celle de la théorie des signes. Les sceptiques opposaient leur critique de l'étiologie à toute raison donnée par un savant; ils opposaient en général leur critique des signes à tous les jugements dans lesquels on tire une conclusion de ce qui paraît à ce qui ne paraît pas. Cette dernière critique, dirigée surtout par jEnésidème contre les stoïciens, a d'ailleurs une grande universalité, et ses successeurs l'adoptèrent et la développèrent. Sextus l'expose comme il suit : « On entend par signe tout ce qui sert à nous rappeler une chose observée conjointement avec quelque autre; le signe et ce qui est signifié doivent être concomitants. Ceci posé , il est deux sortes de signes : le signe remèmoratif, éminemment utile dans la vio et que les sceptiques admettent, comme tous les hommes, pour prévoir, à l'aide d'un événement présent, un événement qui va suivre ; le signe démonstratif, usité chez les dogmatiques et chez les médecins rationalistes qui veulent conclure d'une chose phénoménale, évidente, actuelle, à une chose cachée et par elle-même inconnue : c'est ce dernier signe que les sceptiques repoussent. La chose signifiée, disent-ils, ne doit être ni abr

(1) Sextus, Hypotyposes, i, 180-185. Cf. l'excellent commentaire de Fabricius, où des exemples sont rapportés, et notre discussion à la fin du chapitre qui suit.

solument cachée ni évidente de soi, car le signe serait alors ou impossible ou inutile : elle doit être cachée pour un temps ou demeurer toujours telle en vertu d'un ordre naturel. Mais le signe et la chose signifiée, étant corrélatifs et inséparables, ne peuvent être connus que simultanément ; de sa nature , en effet , le signe ne peut être connu postérieurement, et, en tant que signe , il no peut être non plus connu antérieurement, c'est-à-dire sans relation à la chose signifiée : le signe, s'il existe, est donc inutile. En outre, le signe paraît-il, est-il évident, ou fait-il partie des choses cachées? Dans le premier cas, on n'en disputerait jamais, pas plus qu'on ne dispute des impressions présentes ; mais , au contraire, on en dispute toujours et partout, en physique et en médecine. Dans le second cas, le signe a besoin d'an signe et celui-ci d'un autre, sans qu'on puisse s'arrêter; comment donc vérifier le signe et comment le connaître? Enfin, on peut aussi demander si le signe est sensible ou intelligible ; car, entre ces deux choses, il n'est pas de terme moyen. Sensible? mais on doute si le sensible existe en lui-même , et, si l'on s'en remet à l'apparence, celle du sensible est invariable , tandis que sur le signe les opinions varient. Intelligible? il sera alors un axiome, un énoncé comme l'entendent les stoïciens ; il sera Y antécédent (Tune bonne connexion logique procédant du vrai au vrai pour révéler le conséquent , si bien d'ailleurs que le signe et le signifié soient simultanément présents. Mais comment établir la réalité de ce signe et la valeur des démonstrations? par d'autres signes et par d'autres démonstrations que rien ne justifiera (1). »

VII. Ainsi les sceptiques, iEnésidème et ses successeurs, réduisaient la connaissance certaine à celle de tous les phénomènes actuels, soit des sens, soit de la pensée : ils opposaient d'invincibles

(1) Id., Adv. logicos, n, 141, sqq., probablement d'après jEnésidème cité au n* 216 du même livre et dont l'argument est complété, à ce qu'il semble, au n° 267. Cet argument est fondamental dans cette controverse. Il se fonde sur l'opposition de ce qui paraît à ce qui ne paraît pas, et à cette opposition on peut ramener celle du sensible à l'intelligible, comme dans la doctrine de Kant. M Ceux qui admettent que les choses qui nous sont dérobées peuvent être signalées par celles qui nous sont présentes et évidentes s'abandonnent; dit iEnésidème, à une vaine inclination (xtvt) icpo?rA8u<x, ou mieux peut-être icpoic&Oua, à une préimpression vide). (Photius, Bibliotheca graca t cod. 212.)

obstacles à la recherche de l'inconnu comme cause du connu et de l'inconnu, comme signifié, démonlré par le connu. Telles sont en effet les deux voies de l'esprit humain : conclure d'un effet à une cause; conclure de quelque chose qui est à quelque autre chose que l'expérience ou le raisonnement témoignent être liée à la première et ne pas exister sans elle. Cependant JEnésidème élevait encore plus haut sa critique de la connaissance , et il montrait la possibilité de nier la chose en tant que cause, et la chose en tant que réellement existante ou vraie. De là deux argumentations, qui sont en quelque sorte le double sommet du scepticisme : l'une est dirigée contre la compréhensibilité de Vidée objective de cause , l'autre contre la compréhensibilité de Vidée objective du vrai; on peut les réduire aux termes suivants :

Parlons d'abord de la cause : toute cause est relative , or ce qui est relatif existe seulement pour la pensée (car on s'accorde à définir le relatif, ce qui est compris relativement à quelque chose) (J); donc la cause a une existence purement idéale et non pas en soi. De plus la génération, le mouvement, l'agir et le pâlir sont inintelligibles, ainsi que les sceptiques l'ont souvent fait voir : donc la cause qui y est relative est inintelligible aussi. Qu'est-ce enfin qui est cause et de quoi est-il cause? Ce ne peut être que le corps du corps , ou l'incorporel de l'incorporel , ou le corps de l'incorporel ou l'incorporel du corps. Mais les deux premiers cas sont inadmissibles , parce que, de deux choses indifférentes et de même nature, il n'y a pas de raison pour que l'une soit cause ou effet plutôt que l'autre; et les deux derniers le sont également, pareequ'il n'y a pas de rapport, pas de contact possible entre deux natures étrangères , telles que ce qui est corps et ce qui ne l'est pas (2). Développons ces quatre hypothèses : s'il s'agit du corps , on doit le supposer soumis à la génération et sujet à l'expérience, comme tout ce qui est sensible, ou inabordable et inaltérable à la façon des atomes d'Épicure. Quoiqu'il en soit, l'ac-

(1) Sextus, Adversus logicos, H, 453 et 554.

(2) Sextus, Adversus physicos, i, 207-218. « Ces argumenta, ditSextus, sont ainsi rapportés simplement par quelques-uns ; iEnésidème les a éclaircis et développés de la manière suivante. » Suivent, en effet, les arguments que nous abrégeons dans notre texte.

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lion et la production sont impossibles, parce que, si le corps demeure en soi, il demeure seul et le même; et s'il s'unit à un autre, il ne peut en produire, par cette union , un troisième qui n'existât pas auparavant : sans cela l'unité deviendrait multiplicité ; pois la multiplicité deviendrait infinité, ce qui est absurde. Ainsi., le corps n'est pas cause du corps, et pour la même raison l'incorporel n'est pas cause de l'incorporel , à moins que le multiple ne naisse de l'un; et d'ailleurs ce qui est incorporel est intangible, et comment imaginerait-on, sans le contact, l'action et la passion? Enfin le corps et l'iucorporel ne sauraient se produire mutuellement : un cheval ne fait pas un platane , une nature no fait pas une autre nature; et si l'on dit que celle-ci préexiste dans la première, elle n'est donc pas engendrée par elle (4).

Autre série d'arguments : la cause vient d'être envisagée dans sa nature; mais on peut aussi l'étudier par rapport au mouvement, dans le temps, dans l'espace, et enfin relativement à l'objet de son action (2). Cause en tant que mouvante : le mouvement est-il la cause du mouvement, ou le repos du repos, ou le repos du mouvement , ou le mouvement du repos? Les deux premiers cas sont inadmissibles, à cause de l'identité d'état des deux parts ; rien ne distingue le mû du moteur, et l'un n'est pas plutôt la cause de l'autre qu'il n'en est l'effet. Dans les deux autres cas. l'impossibilité est la même, pour une raison opposée : nulle nature ne peut causer son contraire ; le froid n'enferme pas le chaud (3) . Cause dans

(1) iEnésidème, dansSextus, 1 oc. cit., 219-227.— Suivant la langue de la philosophie cartésienne , on dirait qu'Énésidème fait voir ici qu'une substance ne peut agir sur une autre substance ni la produire. Il fait voir aussi que tout changement, tout développement interne implique passage de l'unité à la multiplicité, c'est-à-dire contradiction. — Ces arguments n'ont pas pour objet de prouver dogmatiquement que la cause n'existe pas, comme on feint de le croire quelquefois pour les réfuter, mais bien de montrer que la notion en est contradic- . toire avec d'autres notions, c'est-à-dire, selon les sceptiques, incompréhensible,

(2) Cette petite systématisation, à peu près indiquée par Scxtus, loc. cit., n° 266, à la fin de son argumentation sur la cause, nous semble limiter naturellement le fragment qu'il emprunte, dit-il, à iF.nésidème, et qui serait incomplet si on voulait s'arrêter plus tôt. — C'est, au reste, l'opinion de Fabricius, pag. 597.

(3) Sextus,loc. cit., 227-232. On peut remarquer, à l'occasion de cet argument, que Descartes explique le mouvement et les effets du choc sans supposer de cause active dans la matière. — Au reste le mouvement est pris par iEnésidème dans un sens plus général très-connu dans l'antiquité, et peu familier aux critiques modernes.

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