‹ Manuel de philosophie ancienneChapitre 23 sur 26 · II · texte numérisé non relu

II

le temps : la cause précède-t-elle son effet, ou le suit^elle, ou est-elle simultanée avec lui? Dans ce dernier cas, il y a co-existence et pas de cause ; dans le second le fils serait plus ancien que le père , ce que personne n'admettra ; dans le premier la cause pourrait exister sans son effet, c'est-à-dire qu'elle pourrait n'être pas cause , ce qui est absurde (4). Cause dans l'espace : elle doit agir par contact ou par pénétration ; mais s'il y a simple contact, les surfaces étant incorporelles , et l'incorporel ne pouvant agir ni pâtir, les surfaces s'identifient et rien n'est produit ; et s'il y a pénétration , ce ne peut être que par les pores , tout corps étant impénétrable; et de nouveau l'action ne saurait avoir lieu que par les surfaces, ce qui ramène la même difficulté. D'ailleurs tout contact est incompréhensible : le tout ne peut toucher le tout , ni la partie toucher la partie, ce qui est la même chose, parce qu'il y aurait identification et non pas contact ; et le tout ne peut toucher la partie, ni la partie le tout, parce qu'il faudrait 'que le grand se fît petit ou réciproquement (2).

Si maintenant nous considérons là cause par rapport à l'objet passif de son action , de deux choses l'une, ou elle existera par soi absolument , ou elle aura besoin de cet objet aussi pour exister. Dans la première hypothèse, étant toujours en soi et n'ayant besoin de rien, elle devrait toujours produire son effet, le même effet, ce qui n'est pas confirmé par l'expérience. Dans la seconde, l 'agent et le patient étant corrélatifs, on ne voit pas pourquoi l'un serait nommé cause plutôt que l'autre. Par exemple, le feu ne brûle pas tout, partout et toujours*, il n'est donc pas absolument cause de la combustion ; et quand le feu brûle le bois , pourquoi le bois ne serait-il pas cause aussi bien que le feu (3)? En outre, la cause est douée d'une seule puissance ou de plusieurs : si c'est d'une seule , elle produira son effet universellement et constamment; et si c'est de plusieurs, elle les produira tous de même; mais, au contraire, en réalité la même cause agit ici d'une manière et là d'une autre ; le feu durcit l'argile et liquéfie la cire. Les dog-

(1) Sextus loc. cit., 232-237.

(2) Id., loc. cit., 255-266. Nous intervertissons l'ordre de cet argument, que Bextus amène le dernier et qu'il rattache à un autre.

(3) Id., loc. cit., 237-246.

matiques disent que cette diversité tient à la diversité de l'objet, mais alors c'est l'objet qui est cause, et non pas l'agent (4). Enfin la cause est séparée du patient ou elle lui est intimement unie ; si elle en est séparée, comment peut-elle agir sur ce qui n'est pas présent, et comment le patient peut-il pâtir en l'absence de l'agent? Si elle lui est unie, il faut qu'elle soit purement active , ou active et passive à la fois : or, dans la dernière supposition, elle n'est pas plus cause qu'effet, et, dans la première, l'action ne peut être imaginée que par contact ou par pénétration (2), ce qui nous ramène au cas, déjà examiné, de la cause dans l'espace.

VIII. Telle est l'argumentation subtile, mais profonde, irréfutable, d'jEnésidème et des sceptiques contre la réalité de la cause. On peut se demander seulement pourquoi le philosophe ne fait aucune mention de la cause manifestée dans l'homme par la volonté, et par l'exercice de l'intelligence. La réponse est facile : cette idée est partout présente aux arguments que nous venons d'analyser; d'abord elle y est impliquée , puis elle y sert à la fois d'aide et de modèle pour la recherche de la cause en soi. Entendon par cause volontaire l'idée simple, irréductible, que nous avons d'une telle cause : JSnésidème ne la conteste pas, mais il poursuit dans la nature la réalisation que nous voulons en faire, et il se perd alors dans la contradiction ; il montre que la relation de la cause en général à son effet, soit par rapport à cet effet lui-même , soit dans le temps, soit dans l'étendue, est inintelligible, et que la nature intime de la cause est enveloppée des plus épaisses ténèbres. Entend-on par cause volontaire, un être, quelque chose de réel , autre que. le moi du sceptique , ou ce moi luimême en tant que permanent : alors les mêmes difficultés se présentent; cet être, cette chose en qui l'unité se fait multiplicité, c'est la contradiction vivante ; il ne reste de scientifiquement assuré, pour celui qui ne veut pas faire appel à la croyance, que le moi, les actes et les idées du moi, envisagés comme de purs phénomènes.

Passons maintenant à la notion du vrai ; voyons si la réalité se laissera mieux fixer que la cause dans le monde extérieur.

(I) Id., loc, cit., 246- 2ô2.

(2)Id.,loc. cit., 252-255.

Si le vrai existe, il doit être sensible ou intelligible, ou l'un et Vautre à la fois; examinons ces trois hypothèses. Le vrai sensible est individuel ou universel ; mais s'il est individuel, il est réductible à une sensation irrationnelle, telle qu'un son, ou une couleur : d'où il s'ensuivrait qu'on pourrait connaître le vrai sans la raison, ce qui est absurde; et s'il est universel, l'homme ou le cheval en général, il cesse d'être sensible, car les sens ne saisissent rien de général. Le vrai n'est donc pas uniquement sensible. Le vrai n'est pas non plus uniquement intelligible, car il serait absurde de supposer que rien de sensible n'est vrai ; d'ailleurs, de deux choses l'une, ou le vrai intelligible sera commun à tous les hommes, ou particulier à quelques-uns; mais il est impossible que tous pensent en commun, et , s'il en est autrement, on peut toujours douter et disputer. Reste la troisième hypothèse, dans laquelle il faut distinguer deux cas : si toute chose sensible est vraie et toute chose intelligible aussi, il faut que le vrai soit le faux et qu'une même chose soit et ne soit pas en même temps, car le sensible et l'intelligible ne sont d'accord ni l'un avec l'autre ni avec eux-mêmes ; et s'il est des choses vraies et des choses fausses parmi les sensibles et parmi les intelligibles, on ne saura comment les discerner ; car tout sensible en vaut bien un autre, et tout intelligible aussi (1).

Ici les dogmatiques diront que la vérité n'est pas évidente d'elle-même, mais que nous la saisissons en vertu d'une autre cause. Qu'ils apportent donc cette cause, et qu'on la juge. Par quoi en reconnaîtra-t-on la vérité? par elle-même , c'est se contredire; par une autre cause, c'est un progrès à l'infini, et la vérité s'échappe. Voudrait-on enfin réduire le vrai au croyable, quelle que soit d'ailleurs sa nature: il s'ensuivrait que telle chose est vraie parce que tel la croit, et fausse parce que tel autre ne la croit pas. Est-ce alors la majorité qui décidera de cette croyance qui décide elle-même du vrai ? mais qu'importe le nombre! Tous ceux qui jugent de même doivent être considérés comme un seul individu organisé et affecté d'une seule manière. Sans cela, que

(1) Sextus, Ad versus logicos, h, 40 48, d'après ASnésidème.

la majorité ait demain la jaunisse, et il faudra déclarer que le miel est vraiment amer tandis qu'hier il était doux (1).

iEnésidème, l'illustre auteur des arguments qui furent développés par les sceptiques de la seconde époque, avait exposé tous les motifs de doute dans un grand ouvrage intitulé Raisons des pyrrhoniens. Dans le cours de ces huit livres, dédiés à l'académicien Lucius Tubéro, iEnésidème signalait la différence du scepticisme et de la nouvelle Académie, fondée sur ce que celleci niait dogmatiquement la possibilité de connaître, et posait d'ailleurs l'être, le non-être, le croyable, le bien et le mal comme si elle les eût connus ; il présentait ensuite un rapide aperçu de la méthode sceptique. Passant aux détails, il analysait dans le second livre les incompréhensibles notions du vrai, de la cause, de la passion, du mouvement et de la génération. Dans le troisième il établissait les contradictions attachées en particulier à l'idée du mouvement et à celle de la sensation. Dans le quatrième il argumentait contre lés signes, puis (comme application sans doute) contre les idées de la nature, du monde et de Dieu. Dans le cinquième il revenait à la cause envisagée physiquement, et il énumérait les huit modes vicieux de la recherche des causes. Enfin, dans les trois derniers, il s'occupait du bien et du mal, des vertus et des opinions forgées à leur sujet par les philosophes, et de la fin de l'homme, qu'il montrait ne pouvoir être comprise ni comme bonheur, ni comme plaisir, ni comme prudence, ni en aucune autre façon (2). On voit qu'en ajoutant à celles des parties de ces cinq premiers livres que nous avons analysées d'après Sextus, les recherches des écoles d'ÉIée et de Mégare, dont iEnésidème avait fait, suivant toute apparence, un grand usage, on peut croire posséder la doctrine sceptique dans toute son étendue. Mais ce n'était là qu'une préparation pour iEnésidème. Nous savons comment il passait de l'analyse des contradictions à une doctrine, celle d'Heraclite renouvelée, qui était fondée sur l'union même et sur la consistance des contraires dans l'être (3).

(1) Id., ibid. , 48-65. — La dernière partie de l'argumentation est dirigée contre la nouvelle Académie.

(2) Cet abrégé nous a été conservé (avec un peu plus d'étendue toutefois) par le patriarche Photius {Bibliolheca graca, cod. 212, p. 542-546 de l'édit. de 1612.)

(3) V. ci-dessus, liv. vi, § 2, n° 10.

Malheureusement cet éclectisme systématique, dont on n,e connaît qu'un petit nombre d'éléments, paraît avoir eu bien moins d'étendue et de force que le système qui lui servait de préparation. jEnésidème eût été mieux inspiré s'il eût étudié, du point de vue de la contradiction, Pythagore au lieu d'Heraclite: sa doctrine eû( été plus noble et plus vaste ; elle eût sans doute exercé quelque inûuence sur le développement du syncrétisme alexandrin, au lieu qu'elle périt avec son auteur (4).

IX. Si la doctrine d' Heraclite disparut devant les dogmes de la chaîne d'or , il n'en fut pas de même du scepticisme. Relevé par jEnésidème, il sç perpétua sans interruption, encore invisible ou obscur aux lieux où régnaient l'esprit d'Épicure et l'esprit transformé de Zenon (2), mais dp plus ei* plus puissant partout où s'était conservé le génie de la science grecque. Bientôt il n'eut plus pour epnemis que les hommes de foi et les savants positifs qui séparaient du savoir la djscussipn des principes : il représenta, donc Tunique science générale et rationnelle, (unique philosophe <te| derniers temps de l'antiquité,

Outre soi) traité des Raisons despyrrhoniens, Jînésidème avait donné aux sceptiques un livre des hypotyposes pyrrhoniennes, un livre contre la science, un livre sur la recherche (sur la zètétique), et peut-être d'autres encore; son contemporain, son ami, Zeuxis, avait écrit un ouvrage sur les doubles raisons (3), c'est-à-dire apparemment une sorte de traité des antinomies.

Après eux, sans parler d'Agrippa, qui n'est pas porté sur la liste de succession de l'école sceptique, on cite surtout Ménodote (4), disciple d'Antiochus de Laodicée, disciple lui-même du second successeur d'iEnésidème (5). Ménodote vivait sous Marc-

(1) La morale qu'jEnésidème tirait de l'héraclitéisme est incertaine, celle qu'il tirait du scepticisme est la morale commune des sceptiques, Yataraxie. Diogène, ix, 107.

(2| Ainsi Sénèque prétend que de son temps Pyrrhon n'a plus de disciples (Quasi. nator., vu, 32). Cicéronen disait tout autant pendant qu'jEnésidème enseignait. Mais les témoignages sont irrécusables.

(3) Aristoclès, dans Eusèbe, loc. cit. , Diogène, Fies, ix, 106. — Ce Zeuxis était un médecin célèbre de l'école d'Hérophilt», cité par Strabon (Géogr., lir. xii.)

(4) Sextus, Hypotyposes, i, 222, et la note de Fabricius. Ce Ménodote était très-considéré dans l'école.

(5) Le maître d'Antiochus est un Zeuxis que Ménage (ix, 106 et 116 des notes

Aurèle (4). Il fut le maître d'Hérodote de Tarse, et ce dernier le fut de Sextus, qui vécut vers le, temps de Septime-Sévère , au commencement du troisième siècle. Sextus réunit en un corps de doctrine les argumente épars des pyrrhoniens; il fit malheureusement oublier les livres pçut-être plus concis et plus originaux de ses devanciers ; niais, incontestablement plu? habile et plus savant que les autres compilateurs anciens , \\ prépara de précieux documents pour l'histoire de la philosophie..

Durant la première période de son développement, le scepticisme avqit trouvé de nombreux, partisans çjiez (ejs médecins ; il en fut de mômei çlurant la sçconçle. Zeuxjs, l^^odote, Hérodote, Sextus, Saturniuus disciple de ce c(ernjer, étaient tqus médecins ; ils passaient po.u.r appartenir à (a çecte des empiriques (2). De là le surpom d'Empirique dojmé à Sextus. Cependant Sextus luimême cornet lep empirique?, ep tqnt qu'ils affirment l'impossibilité de donner $e§ preuves et $$ pénétrer ce qui est en dehors de l'observ^tio^ ; il ne. Igyr donne les mains qu'en tant qu'ils opposent cette affirmg^qn q ('affirmation foute contraire des médecins rationalistes et (fcs philosophes dogmatiques : pour lui, comme sceptique, il $'a^tïe.n.t déjuger. \\ se plaint que la négation empirique soit quelquefois confondue avec le doute sceptique ; il va même jusqu'à $ r p %W e le scepticisme , à son avis , conduit plutôt le médecin q la pratique dçs méthodistes qu'à celle des empiriques , et que les procédés (je la méthode , à les bien prendre, se peuvent ramener à ce$ quatre grands. ordres de faits admis par le sceptique : les suggestions de la nature, la nécessité des impressions, la tradition des lois et des coutumes, enfin renseignement de l'art (3). Cette doctrine est claire : à titre de phé-

sur Diogène), et, d'après lui, tocs les critiques, nous semblent confondre à tort avec Zeuxia, ami d' JSnésidème. Diogène paraît pourtant avoir voulu les distinguer, puisqu'il nomme l'un ami d'JSnésidème, et qu'il caractérise l'autre par son surnom. Comment un homme connu de Strabon pourrait-il être le mattie du maître d'un contemporain de Marc-Àurèle !

(1) Brucker, Hisl. critic, t. II, p. 636, où cette date est établie solidement, ainsi que celle de Sextus, d'après les ouvrages de Galien.

(2) Diogène, Vies, ix, 116 , et Galien en divers lieux. Mais Galien dit aussi [de Simpl. med. Ump.) que les médecins sceptiques suivaient diverses écoles médicales.

(3) Sextus, Hypoty poses, I, 236-941 ; 4dv, logicoi. II, 156, 191, 327 et 328.

nomênes* Sextus admet la méthode, la science , les vérités auxquelles croient et la société humaine et les grands artistes ; à titre de science certaine il en doute : la postérité qui aime à confondre, a nommé Sextus empirique, de même que ses contemporains nommaient empirisme le scepticisme tout entier. Or , il est bien vrai que le scepticisme est une sorte d'empirisme , mais un empirisme en grand qui embrasse la méthode , le rationalisme et ses lois. En l'identifiant à l'empirisme vulgaire on l'a méconnu.

Sextus a laissé trois grands ouvrages, dont le premier, sous le titre tf Hypotyposes pyrrhoniennes, présente en abrégé le plan du scepticisme, c'est-à-dire les modes de la suspension , l'histoire et la critique du dogmatisme en logique, en physique, en morale , celles des principaux dogmes connus, et le relevé des différences de l'école sceptique et de toutes les autres écoles. L'analyse de cet ouvrage nous conduirait à exposer de nouveau les principes que nous avons fait connaître et qui depuis Pyrrhon jusqu'à Sextus ne varièrent jamais. Au début de son livre, Sextus s'identifie avec le sceptique en général : le philosophe et l'homme même se présentent en lui comme de vivants modèles du chercheur et du douteur : « A l'égard des choses que nous énoncerons, dit-il, nous ne prétendons pas aller jusqu'à les poser universellement telles que nous les dirons, mais de chacune nous rapporterons d'une manière historique ce qui nous paraîtra actuellement (1). Les deux autres ouvrages, réellement distincts et que l'on confond souvent

Tels sont les passages très-concordants entre lesquels plusieurs critiques peu intelligents à l'endroit du scepticisme ont prétendu trouver des contradictions. Brucker, quoique assez juste pour Sextus, est ïe premier qui ait voulu faire de lui un empirique, et les historiens récents l'ont suivi (loc. cit., p. 631 et 632). Nous aimons mieux revenir à l'opinion de Daniel Leclerc {Hisl. metfic.,p. 11,1. Il, c. 8), qui range Sextus hu nombre des médecins méthodistes. On objecte que Sextus avait écrit, de son propre aveu, des Mémoires empiriques; mais ce livre pouvait bien n'être qu'un recueil d'observations. — La question médicale est ici celle de la science appliquée à un exemple qu'il est facile de généraliser, et voilà pourquoi nous la traitons avec quelque étendue. Pour nous résumer, répétons ce qu'on ne veut jamais comprendre : le sceptique nie lascience en tant que science, et non autrement.

(1) Sextus, Hypotyposes, i, 4 — Les Hypotyposes ont été traduites en franç.is (in-12, 1725, sans nom de lieu ni d'imprimeur). Cette traduction, qui parait exacte, a été faite sur l'édition de Fabricius, qui est certainement un des meilleurs et des plus savants livres qu'il y ait en ce genre.

sous le même nom, exposent au lecteur, un développefteni-plus étendu de la critique pyrrhonienne. Dans le premier, cette critique s'applique à la série des arts libéraux des anciens : grammaire, rhétorique, géométrie , arithmétique , astrologie et nîusique (4). Dans le second, elle supplique à la doctrine en général , d'abord à la logique, puis à la physique, ensuite à la morale (2). Le premier traité est, on le voit, dirigé contre les savants, le second, contre les philosophes.

X. Nous examinerons rapidement , quand nous en viendrons aux sciences séparées de la philosophie , les objections générales de Sextus contre les principes et les hypothèses qui leur servent d'origine et de fondements, et contre les méthodes dont elles font usage. Occupons-nous encore ici des philosophes. Le traité de Sextus nous offre d'abord en deux livres une histoire précieuse des opinions des philosophes sur le critérium du vrai, une réfutation de ces opinions fondée sur le mystère que l'homme est à luimême et sur les contradictions de la raison et des sens , de la pensée et de l'imagination opposées entre elles et à elles-mêmes ; puis une critique de la notion du vrai , de la théorie des signes et de la démonstration ; nous connaissons les principes de cette analyse sceptique. Les deux livres sur la physique traitent, l'un de la matière même de la connaissance, à savoir : des principes naturels, de Dieu, de la cause et de l'objet, du tout et de la partie, et de la nature du corps ; l'autre, des idées essentielles qui règlent cette connaissance , le lieu , le temps , le mouvement , le nombre et la génération. Opposer les dogmes philosophiques les uns aux autres , montrer ensuite qu'on ne saurait affirmer la vérité de l'un quelconque d'entre eux , sans être conduit à nier

(I) C'est le traité en six livres auquel convient proprement le titre Advenus mathcmaticos, étendu habituellement à l'autre traité de Philosophia. La conclusion du livre sixième et dernier et le début du septième (I er contre les logiciens) marquent indubitablement cette distinction.

{2) Ce traité comprend cinq livres, deux contre les logiciens, deux contre les physiciens, un contre les moralistes. — Diogène parle des Dix livres de Sextus ( Vies, ix, 116). Ce sont apparemment les onze ci-dessus, parce que les copistes ont pu introduire la division de l'arithmétique et de la géométrie, dont Sextus n'indique nullement la séparation. V. Fabricius, p. 691 et 633. — Sextus avait, au reste, écrit d'autres ouvrages qui ne nous sont pas parvenus.

quelque autre vérité tout aussi apparente , telle est encore ici la méthode de Sextus. Il croit, dit-il, à l'existence des dieux, comme tous les hommes , et il les honore d'un culte d'autant plus pieux , qu'il ignore plus profondément leur essence et qu'il n'ose la chercher. Il fait voir qu'entre l'athéisme des philosophes naturalistes dont le prétendu Dieu n'est pas vivant , et l'absurde anthropomorphisme de ceux qui soumettent cet être incompréhensible au changement et à tous les maux , en Vanimalisant , la pensée ne peut se fixer sans impiété. De même entre un dieu inerte et un dieu auteur du mal , on ne peut s'arrêter à aucun intermédiaire (4). Sextus passe enfin à la morale. : il examine suivant sa méthode historique et critique les notions du bien et du mal ; il se demande si ces notions ont un objet dans la nature, et, en supposant qu'elles en aient un, si l'homme peut vivre heureux., U s'attache à montrer que la suspension d'esprit qui nous borne aux phénomènes présents , et qui nous affranchit de toute science du bien et du mal, est l'état que le philosophe doit se proposer d'obtenir. Mais la véritable conclusion de ce livre (2) et du scepticisme, conformément à la pensée de Pyrrhon , c'est qu il existe une coutume qui régit toutes choses et non pas un art de, vivre que l'homme puisse enseigner à l'homme.

On a reproché à Sextus des redites, des subtilités et des contradictions. Pour ce qui est des redites, on peut adresser le même reproche à la plupart des auteurs anciens ; ils manquaient de méthode et de cette sorte de critique extérieure et de forme qui sert aux écrivains français à ordonner leurs ouvrages. Mais on ne peut assez louer la clarté du style de Sextus, l'exactitude de ses déductions et le soin qu'il prend de faire connaître au lecteur sa marche, son but et la nature des résultats qu'il veut atteindre. Quant aux subtilités, l'inintelligence des historiens de la philosophie, et des plus récents, dépasse toute mesure : ils ne peuvent comprendre que le sophiste ou le sceptique s'attache à des difficultés de langage qui couvrent des difficultés de pensée, au lieu de s'abandonner, comme ils le font eux-mêmes, à tous les préjugés que la culture d'une science sans philosophie ou d'une phi-

(II Sextus, Ad ver sus physicos, i, 13-195. Cf. Hypoty poses, m, 9, sqq. (2) Id., Adrersus ethicos, 168-257.

losophie très-secondaire a établis dans leur esprit : ces historiens nomment subtil et sophistique ou ce qu'ils ne savent comprendre ou ce qui s'oppose trop vivement à leur croyance (I). Pour les contradictions, il suffit de rappeler l'esprit du Zététique qui, changeant facilement de point de vue, se donne le droit d'opposer à un phénomène de la raison un autre phénomène. Cette apparence a trompé tous les critiques (2).

Le traité complet de Sextus contre les philosophes a cette immense supériorité sur tous les ouvrages que les stoïciens, les épicuriens ou les académiciens eux-mêmes auraient pu nous transmettre, et qui sont perdus, qu'il nous enseigne à la fois l'histoire de toutes les doctrines , qu'il les met aux prises les unes avec les autres, et nous présente ainsi rassemblé par une forte critique le corps tout entier du rationalisme grec. Or, c'est bien là le dernier livre de l'antiquité si, comme nous le pensons, les œuvres des néoplatoniciens et des chrétiens commençaient une ère nouvelle pour la philosophie ; et ce n'est pas sans raison qu'un tel livre nous est parvenu. Le moyen âge a dû nous transmettre, avec les pages de Platon, la science rationnelle, mais inspirée, des anciens; avec celles d'Aristote, la science rationnelle pure, dans toute sa force , mais aussi dans toute sa faiblesse , et, avec celles de Sextus, la science rationnelle critique, seule propre à comprendre, à envelopper toutes les autres et à les conduire à un terme commun. Le scepticisme a établi dans l'histoire de la philosophie la base inébranlable de sa méthode ; en se révélant à nous , il nous a révélé toutes les doctrines ; il nous a fait connaître les

(1) Qu'on se rappelle ce que nous avons dit ailleurs des arguments des sophistes et surtout de l'école d'Élée. — Ajoutons que le lecteur croit quelquefois qu'on se joue de lui, parce qu'il est surpris de l'étrangeté des oppositions qu'on lui signale et peu habitué aux termes de la langue philosophique des anciens; mais il est rare que ces oppositions ne répondent pas à quelque contradiction réelle de la pensée, ou puissent être levées sans qu'on y Soit conduit. On croit pouvoir répondre, mais le sceptique a une nouvelle objection toute prête jusqu'à ce qu'on arrive avec lui à l'un des mystères insondables de la raison.

(2) Ainsi Ritter (Hist. de la phil. anc, iv, pag. 235), et, d'après lui, l'auteur français d'une thèse sur jEnésidème (M. Emile Saisset, 1840), croient surprendre Sextus en flagrant délit de contradiction. Nous avons examiné les passages, et nous ne sommes pas de leur avis. M. Saisset semble comprendre le scepticisme quand il l'expose et il l'expose éloquemment ; mais on voit bien qu'il ne le corn* prend plus alors il le réfute. Ritter et Tennemann n'y ont guère d'entrée.

défauts, les lacunes, la ruineuse constitution d'une science qui prétend s'appuyer sur elle-même, et qui varie en réalité d'un esprit à un autre esprit et d'une croyance à une autre croyance; du haut de l'idée suprême qu'il s'est faite du savoir, il nous a montré .que ni homme ni doctrine ne savent, et que rien au monde n'est certain comme un phénomène. On doit lui reprocher sans doute de n'avoir rien su proposer à l'intelligence et au cœur de l'homme que la paix et l'indifférence, et d'avoir voulu laisser à chacun sa croyance, au lieu de substituer à la science devenue impossible une croyance scientifique commune à tous les savants. Mais n'oublions pas que les sceptiques avaient en vue , dans la science , la science absolue, que tous les philosophes, sans exception, avaient contribué à les tromper en les jetant dans celte fausse voie, et que les premiers du moins ils eurent le mérite de reconnaître qu'ils étaient égarés. C'est alors qu'ils s'assirent dans leur solitude, heureux, disaient-ils, grâce à la suspension d'esprit en tQÙtes choses, incertains de l'avenir, et, quant au présent, résignés à l'ignorance.

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