THÉORIE DE LA DÉMONSTRATION. ANALYSE ET MÉTAPHYSIQUE D'ARISTOTE
Arislote naquit en 384 à Stagirc , ville grecque de Macédoine. Fils d'un Asclépiade, Nicomaque médecin d'Amynlas le père de Philippe, il dut être élevé d'abord auprès du jeune prince ; puis ayant perdu son père, il fut recueilli par un hôte d'Atarné. A l'âge de dix -sept ans , il vint à Athènes ; et après les deux derniers voyages de Platon en Sicile (1), il suivit durant douze années son enseignement. Le liseur, l'entendement de l'école, car Platon lui donnait ces deux noms , le grand parleur à l'esprit caustique, l'homme propret, qui unissait à une certaine laideur le goût de la toilette; disons aussi l'infatigable travailleur, toujours attaché aux faits et enclin à l'observation, devait avoir plus d'estime que do sympathie pour le beau, le grave, l'idéal et méditatif Platon, qui, à sou tour, se plaignait peut-être de la froideur d'âme et de la direction de pensée de son indépendant disciple. De telles circonstances , si naturelles en elles-mêmes et si communes dans la vie, ont pu servir de fondement aux calomnies que les ennemis d'Aristote répandirent sur son caractère et sur ses rapports avec son maître (2). Elle est vraie, surtout des esprits supérieurs, cette parole triste qu'Aristote répétait souvent : Mes amis, il nest pas d'ami; et c'est à peine si l'on peut donner les noms, quelquefois trop vénérés, de maître et de disciple, à deux hommes qui , l'un et l'autre élevés dans la pensée de Socrate, essayèrent à l'envie de l'agrandir, s'emparèrent, chacun â son tour , de la
(1) La politique de Platon nous donnera lieu de dire un mot de ces voyages en Sicile que ci-dessus nousavons omis. V. ci-dessous, § vi, n° 7.
(2) V., pour la vie d'Aristote, l'excellent article de Bayle [DicL. criliq.), et, dans l'antiquité, Diogène Laërce. Les témoignages que eu dernier emprunte A Apollodore paraissent les plus purs. — Au seizième siècle, Patrizzi, dans l'ouvrage d'ailleurs si savant où il attaque l'authenticité des ouvrages d'Aristote, a « recueilli sur sa vie un grand nombre de contes et de calomnies qui nont même
as le mérite de s'accorder entre eùV Parmi ces faits douteux, il faut cependant noter ceux qu'Élien ( Hist. divers., v, 9) et Athénée {Deipnosoj)hisl.> vin, 13) rapportent d'après Épicure. Aristole, disent-ils, qui d'abord avait voulu se faire soldat, vint ensuite vivre à Athè..es du métier d'apothicaire.
pensée grecque tout entière et voulurent former une encyclopédie» de l'histoire et des sciences.
Après la mort de Platon , Aristole s'éloigna d'Athènes , où les partisans de la Macédoine étaient mal vus, et se rendit à Atarné, auprès d'Hermias, son ami, qui d'esclave était devenu tyran. Mais Hermias périt bientôt, livré aux Perses, et le philosophe épousa pieusement sa 611e. C'est deux ans après que, appelé auprès du jeune Alexandre, Aristotese livra pendant quatre années à une éducation si célèbre dans l'antiquité. La morale , la politique , la poétique , la rhétorique, probablement même la philosophie première (4), furent les grands objets de cet enseignement, qu'Aristote livra plus tard à la Grèce entière, lorsqu'après le départ d'Alexandre pour l'Asie il ouvrit glorieusement à Athènes l'école du Lycée. Dans cette école, entouré de nombreux disciples , il entreprit et dirigea avec une prodigieuse activité ces immenses recherches d'histoire naturelle, ces travaux d'anatomie et de physiologie qu'Alexandre favorisa grandement à prix d'hommes et d'argent. Enfin , après la mort de son admirable et peutêtre aussi de son ingrat élève , Aristote dut encore une fois quitter Athènes, dont le séjour n'était plus sûr pour lui. Menacé d'une accusation d'impiété , dont les prétextes étaient un bel hymne (2) et un autel qu'il avait voué à Hermias, il voulut, dit-il, épargner aux Athéniens un second attentat contre la philosophie (3). Mais, bientôt après , il mourut à soixante-deux ans , des suites d'une maladie d'estomac dont il avait souffert toute sa vie.
L'influence d' Aristote sur la Grèce fut loin d'être nulle ; mais elle n'approcha pas de celle que ses écrits obtinrent plus tard sur la dernière antiquité et sur le moyen âge. L'ancienne école pé-
(1) Authentiques ou non, les jolies lettres d'Aiistote et d'Alexandre, au sujet de renseignement oral que celui-ci se plaignait de voir divulguer par son maître, semblent prouver que l'éducation du roi avait compris toute la science du philosophe. V. le texte de ces lettres dans Aulu-Gelle, Nocl. atlic, xx, 6. V. une autre admirable lettre attribuée à Aristote sur la colère d'Alexandre (ÉUen, Hist. divers., xii, 54), et enfin celle de Philippe à Aristote pour l'appeler auprès de son fils.
(2) V. cet hymne ainsi que l'épitaphe d'Hermias dans Diogène, Vie d'Aristolt, v, 7. Il est aussi question d'un autel élevé à Pla'on.
(3)Élicn, Histoires diverses, m, 36.
ripatéticienne , déviée de bonne heure et déchue , vit son faible enseignement effacé par les retentissements du Portique et par les criailleries des épicuriens. Du temps de Cicéron , les rhéteurs ne savaient pas le nom d'Aristote , et les philosophes même le connaissaient à peine (1). Deux écrivains graves rapportent sur le sort de certains manuscrits de ses ouvrages, après la mort de Nélée, héritier de Théophraste, une anecdote qui, infirmée dans certains détails, ou interprétée par les modernes, ne laisse pas de prouver combien les livres du philosophe étaient rares, incertains et fautifs avant qu'Andronicus de Rhodes en eût tenu quelquesuns des mains du grammairien Tyrannion , qui les avait trouvés dans la bibliothèque d'Apellicon de Téos portée par Sylla d'Athènes à Rome, qu'il les eût revus , classés et fait copier plusieurs fois (2). Cette tradition , qui remonte peut-être à Andronicus luimême, pèche encore en un point: elle donne à penser que les incertitudes et les fautes cessèrent tout d'un coup à l'époque indiquée , tandis que les catalogues les plus complets des œuvres d'Aristote, que l'antiquité nous a transmis depuis , sont inextricables pour nous et ne se rapportent pas aux livres que nous possédons (3). Enfin ceux même de ces livres qui sont les plus importants pour la philosophie se présentent à nous aujourd'hui dans un état de désordre que la volonté la plus résolue a de la peine à contester (4). Heureusement, les commentateurs anciens d'Aristote, depuis le premier jusqu'au sixième siècle , et d'autres écrivains ,
[1) Cicéron, Topiques, init. Cf. de Finibus, v, 5.
l2)Strabon, Géograph., xiii, 608; Plutarque, Vie de Sylla. Cf. Ravaisson, Essai sur la métaphysique, liv. i, ch. I et n; Michelet, Examen critique de Coutirage intitulé Métaphysique, i, l; et Barthélémy Sain t-Hil aire, Mémoire sur la logique, Part. I, 1, 9. — V. aussi Bayle , art. Tyrannion et Andronicus.
(3) V. l'un de ces catalogues dans Diogène, Vie d'Aristole,v, 22, sqq. On ne peut expliquer un pareil travail que par la négligence ignorante du compilateur, et en supposant que des fragments d'ouvrages diversement divisés et intitulés pour la vente ont été pris pour des livres séparés et complets. ÏVautre part, ce catalogue ne mentionne pas des ouvrages que le compilateur lui-même a cités ailleurs. Cf. Barthélémy, Mémoire sur la logique, Part. 1, ch. n. C'est un travail tout arbitraire q ie celui des critiques qui ont entrepris une .systématisation générale de ce catalogue.
(4i M. Michelet (de Berlin) l'a cependant essayé pour la métaphysique, et il s'est posé, par là un problème qu'il est toujours possible de résoudre* mais comment! M. Ravaisson avoue, au contraire, un désordre déjà reconnu par les anciens commentateurs (liv. n,c. m, Part. 1 de Y Essai), et veut y remédier de son mieux.
tels que Quintilien, Aulu-Gelle, Galien, Sexlcs, Apulée, qui connurent certainement les ouvrages du philosophe, constituent une série d'autorités plus assurées (4) ; de sorte qu'il est possible d'établir séparément l'authenticité des principaux de ces livres (3) , dont l'esprit, uniforme et harmonique dans sa subtilité si déliée , révèle au surplus la pensée d'un seul homme (3).
L'antiquité établissait entre les écrits d'Aristote une importante division , qui se trouve confirmée par les citations que le philosophe fait de ses propres ouvrages et par le témoignage des commentateurs. Les livres exotériques, destinés à la foule, se recommandaient par une exposition lucide et développée , mais peu scientifique, par les charmes du style et par de pompeux exordes; c'étaient le plus souvent des dialogues, et les deux grands dogmes platoniciens qui touchaient à la religion populaire , la providence et l'immortalité de l'âme, y étaient avant tout mis en lumière (4). Aucun de ces livres ne nous est parvenu. Au contraire, les êcfiisesotériques ou acroatiques étaient, comme ce dernier mot l'indique, de simples leçons au style abrupte et concis, aux formes positives, à la libre pensée, dont les auditeurs familiers d'Aristote pouvaient seuls aborder les difficultés (5). De nombreuses répétitions devaient naturellement s'y allier au laconisme le plus désespérant; Aristole pouvait d'ailleurs rédiger lui-même ces leçons ou les
(1) Barthélémy Saint-Hilaire, Mémoire, etc., i, ch. iv, vu.
|2) Nous dirons quelques mots de l'authenticité de ces livres au far et à mesure des citations que nous en devrons faire dans nos deux chapitres relatifs à Aristote. *
(3) Leibniz , dans Barthélémy, ibid. , i , 7 : a Hypothesium inter se harmonia et cequalis ubique methodus velocissimœ subtilitati*. »
(4) Cicéron, de Finilms, v, 5 ; EpistoUe,ad Familiares, i, 9 ; adAUicum, IV, 15, et xiii, 19; PI utarque, contre Cololès, xiv. V. deux fragments qui appartenaient aux livres exotériques : Cicéron, de Natura deorum, H, 37 ; et Plutarque, Consolation à Apollonius, xxvii. Cf. Cicéron, de Divinatione, i, 25.
(5) Aulu-Gelle, N octet alliât, xx, 6. Il faut prendre garde d'attacher trop d'importance a la distinction des deux sortes de livres d'Aristote fondée sur la distinction des matières qui pouvaient y être traitées. Les commentateurs qui vivaient au milieu du syncrétisme ont dû se laisser aller à l'opinion qui voulait voir le mystère et l'arcane d'une plus haute philosophie dans les traités ésotériques,et dès lors en exclure des ouvrages, tels que la Rhétorique, la partie dialectique de rorganon et l'Histoire des animaux, qui cependant ne diffèrent pas des autres quant au mode d'cnseigne.nent, et qu'Aristote devait regarder comme tout aussi nécessaires à la science.
faire rédiger, il pouvait les remanier, et plus d'une fois aussi il a dû les laisser sans révision. Cette dernière hypothèse peut seule expliquer l'état de confusion et de diffusion, soit totales, soit partielles, de la plupart des idées exprimées dans ceux de ces livres sur la philosophie première qui nous sont parvenus. Au reste, il paraît certain que nous avons perdu, parmi les livres acroatiques, un traité de la philosophie, mentionné par Aristote lui-même et cité par Cicéron et par Simplîcius, deux traités des Espèces ou des Idées, et un traité du Bien, dont le fond seul, encore est-co modilié. se retrouve dans trois des livres de notre Métaphysique^). Enfin, c'est vainement qu'on voudrait identifier les livres perdus de VActe, de la Matière, ou des Principes , ou de la Science, etc., avec diverses parties des ouvrages qui nous sont restés : on n'arrive à prouver ainsi que cetle vérité, assez évidente d'elle-même, à savoir qu'il y a quelque chose de commun entre tous les ouvrages d'un même philosophe.
II. La philosophie grecque, après Socrate, dut perdre et perdit en effet toute spontanéité. La contradiction s'était révélée entre les divers systèmes et au cœur de chacun d'eux ; la critique était née. Désormais, au lieu de s'élever forte, entière, confiante, naturelle en un mot et comme une partie de l'homme dans l'homme, la science dut, avant de se former et de se concentrer dans un esprit, se réfléchir plusieurs fois entre le sage de chaque époque et les sages ses prédécesseurs. Ainsi, l'histoire de la philosophie, qui avait si bien servi la critique socratique et si fort préoccupé les interlocuteurs des dialogues de Platon, apparaît sous une forme didactique dans les ouvrages d'Aristote. Platon avait fondu plusieurs doctrines dans sa doctrine, Aristote chercha systématiquement à démêler les éléments de la vérité dans les idées des anciens philosophes ; il rejeta comme incomplets tous leurs syst^tftës, et des parties qu'il en emprunta il voulut former le sien. Quel problème s'étaient posé les anciens? la recherche de la cause du monde. Mais il y a quatre causes, dit Aristote, qui expose, en les énumérant, la pensée qui va servir à fonder son jugement sur l'ancienne philosophie. Il y a la cause matérielle,
(\) Rnvaisson, Estai, P. 1, liv. il, c. il.
c'est-à-dire le sujet , la substance qui soutient le monde, que Thaïes, Heraclite, Empédocle, Anaximène, Anaxagore ont surtout recherchée, et qui ne saurait servir à expliquer le changement et la variété des choses. De là le vice des plus anciennes doctrines, qui n'ont pas considéré d'autre cause. Il y a la cause efficiente , principe du mouvement, dont Hermotime et Anaxagore ont les premiers parlé, qu'Hésiode, Parménide, Empédocle ont obscurément reconnue, et que Leucippe et Démocrite ont absolument négligée. Il y a la cause formelle, l'essence, Y être de ce qui est, quo les pythagoriciens ont les premiers découverte en cherchant à définir, et que Platon a seule employée avec la cause matérielle (1). Enfin, il y a la cause finale, le bien, ce en vue de quoi sont les choses, qu'aucun philosophe n'a connue et que Platon même n'a pas nommée (2). La philosophie est la science des causes et des principes, la science souveraine, et surtout celle du pourquoi en chaque chose, c'est-à-dire du bien de chaque être et du mieux possible en tous. La philosophie ne parvient à son accomplissement que par l'étude exacte et désintéressée de tous les genres de causes.
A cette histoire critique de la philosophie ancienne dont nous avons fait ailleurs un si grand usage, Aristote ajoute une réfutation détaillée des théories des nombres et des idées, qui tenaient
(1) Cette imputation et celle qu'on trouvera quelques lignes plus bas tiennent uniquement a ce qu'Aristote ne considère dans Platon que la doctrine des idées. Vidée de Platon, déterminée, comme nous savons, par la dialectique, est Vessence immobile (cause formelle d' Aristote) ; dans le monde sensible qu'envisage la physique, l'idée se trouve en un sujet matériel, peu importe comment, et ce sujet représente à Aristote sa cause matérielle. Mais s'il n'y a que des idées et de la matière dans le monde, où trouver le principe du mouvement, où trouver une fin qui le motive et le justifie 1 (Y. ci-dessous la critique de la théorie des idées.) Il est clair qu'Aristote ne tient nul compte de la théologie du Timée, ni en général de la mythologie de Platon. C'est sans doute qu'il la croit itocbuci liable avec la pure théorie des idées. Mais les philosophes ne se réfutent gière les uns les autres qu'en se défigurant.
(2) Les noms consacrés des quatre causes dans Aristote sont : tbti ify wMM t ftfcsence; ùicoxtijitvov, la substance; àfl$ **,? xtvfatwç, le principe du mouvement; tô ou ïvtxa xal TcrçaOôv, la fin et le bien. — Nous dirions aujourd'hui, avec i:n léger changement d'ordre, substance, attribut essentiel, cause et fin ; mais nous éviterions de confondre la substance, sinon avec la matière (ûta)) , au moins avec ce qu'on nomme ainsi maintenant, et qui est bien différent. — Les traducteurs disent indifféremment substance au'lieu d'essence pour la première cause. L'étymologie [sub slare) devrait les préserver de cette erreur, car ùicoxûjuvov répond exactement à sub slans et à la substance des cartésiens.
de son temps une si grande place dans la science, et dont il se montre vivement préoccupé dans presque tous ses ouvrages. Réunissons sous quelques chefs principaux les arguments qu'il oppose à la doctrine de Platon : 4° Le partisan des idées réelles est comme un homme qui, voulant compter le nombre des êtres, commencerait par les multiplier afin de rendre son opération plus simple. Le génie observateur d'Aristote se révèle dans cette pensée sur la vraie connaissance du monde. 2° Quelques-unes des raisons invoquées à l'appui de l'existence des idées ne prouvent pas cette existence ; d'autres fournissent plus d'idées qu'on n'en veut. Si tout ce dont la science peut faire une unité constitue une idée, tous les objets, toutes les relations, les choses même qui ont cessé d'être auront des idées qui leur répondent. 3° S'il n'y a pas d'idée des relatifs, il faudra alors qu'outre l'homme en soi et l'homme sensible, auquel ne s'étend pas la connaissance, il y ait un troisième homme, sujet de la relation, l'homme qui se promène, par exemple. 4° On est obligé de concevoir entre les idées et les êtres un rapport commun autre que le nom, de sorte qu'il existerait des idées d'idées jusqu'à l'infini. 5° Les idées sont inutiles aux êtres, puisqu'elles ne constituent ni leur essence (elles seraient alors les êtres mêmes), ni la cause deleur changement , car elles seraient plutôt la cause de leur immobilité. 6° Parler d'exemplaire ou de modèle, c'est pure fiction poétique, et la participation n'est qu'un mot vjde de sens. 7° Si l'idée est un modèle, elle est donc modèle d'elle-même. D'ailleurs, comment un objet peut-il, ainsi qu'il le faudrait, se trouver copie de plusieurs modèles, et comment les idées de leur côté , toutes éternelles, peuvent-elles m copier entre elles, et par conséquent reconnaître un ordre de succession? 8° Où est l'artiste qui copie , et Socrate ne pourra-t-il pas naîlre sans qu'il y ait d'abord un Socrate éternel? Que sont au fond toutes ces idées, sinon des choses sensibles que l'on veut bien dire éternelles ; à la façon de ces dieux que reconnaît le vulgaire, mais qu'il ne comprend en réalité que comme des hommes éternels? 9° Comment une essence peut-elle être à la fois en soi et en plusieurs? 40° Les espèces qui se réunissent dans l'idée supérieure du genre et qui on! nécessairement des différences entre elles, est-il possible qu'elles forment jamais une essence identique à elle-même? Bt
DE PHILOSOPHIE A3C1EJINE. 43
de même que les espèces ne peuvent former un genre réel, de même aussi les individus ne peuvent former une espèce réelle sans que les contraires subsistent dans le môme sujet (4).
A ces objections portées contre les idées se joignent les objections contre les idées-nombres, qui, aveclepylhagorisme, envahirent l'école de Platon du vivant du maître, et surtout après sa mort. 4° Si l'être et l'unité sont, en tant que tels, les essences mômes des choses, il ne peut y avoir rien en dehors d'eux, disait Àristote, et on tombe dans la doctrine de Parménide. Le nombre môme ne peut, dans cette hypothèse , être une essence ; d'où pourrait venir en effet une nouvelle unité? 1° Si l'unité est individuelle, où est la grandeur et comment se forme-t-elle? Ni les points ni les nombres ne peuvent constituer des quantités , des liçnes , par exemple. 3° Au premier aperçu les corps semblèrent aux anciens philosophes les premières et les seules essences; leurs successeurs voulurent que les surfaces, les lignes et les points fussent encore plus essences, puisque le corps ne peut exister sans elles et qu'elles peuvent exister sans lui ; mais, d'un autre côté, que sont, où sont toutes ces essences? sensibles? Non sans doute. Dans le corps? il y en aurait une infinité. On ne sait ainsi ni ce qu'est l'être ni ce qu'est l'essence. 4° La naissance et la destruction des nombres et des figures est, s'ils existent réellement, tout à fait inintelligible. Où vont-ils, d'où viennent-ils, si ce ne sont pas de simples limites ou divisions? 5° Si l'on admet que les ôtres mathématiques existent dans le même lieu que les êtres sensibles, on aura double solide au même lieu ; et il faudra, ou que le sensible se divise comme le mathématique, à savoir par la surface , la ligne et le point , ce qui exclut toute division réelle, ou que le mathématique se divise comme le sensible, auquel cas leur nature est la même. 6° S'ils ne coïncident pas , le solide séparé ayant des lignes et des surfaces, il faudra que celles-ci existent au?si hors de lui ; d'où résulte un absurde entassement de divers ordres d'êtres mathématiques : trois genres de surfaces, quatre de lignes et cinq de points. La même objection s'applique aux nombres composés d'unités. 7° L'as-
(l) Aristote, Métaphysique, 1, 7, et xm, 4 et 5. Quelques arguments se trouvent aussi aux livre» m, vu et xii. Voyez , po.ir plus de développements, la belle analyse donnée par M, Ravaisson, Essai, P. 3, liv. H, ch. M.
troDomie , l'optique , )ft musique envisagent aussi des objets supra sensibles; est-ce à dire qu'il y aura des mouvements, des son?, une vue, en général ées sens, et par conséquent des animaux sé-
•pafés de tout ce qui est sensible; êtres indéfinissables, au delà desquels il faut encore placer les êtres universels et les idées? 8° Si les êtres mathématiques ont une existence séparée , ils doivent être antérieurs aux grandeurs sensibles. Au contraire, dans la réalité , ils leur sont postérieurs, et n'ont pour eux qu'une antériorité logique ; car les modifications n'existent pas indépendamment des essences, et il ne faut pas confondre les notions avec les êtres. 9° Quant aux nombres que Ton dit être les causes des êtres, comment cela se peut-il faire, même en supposant que ces êtres soient des nombres? Si les objets sensibles sont des rapports numériques, ils sont apparemment les rapports de quelques choses ; et de quelles choses? 4 0°Si les nombres sont des idées, quel moyen de concevoir une somme de nombres comme une somme d'idées? Si la somme est faite d'unités, que sont ces unités, etc.?44°Lorsque Platon fait naître les choses sensibles des idées, au sein d'une matière qui est la dyade du grand et du petit substituée à Yinfini des pythagoriciens, et qu'ainsi il tire une chose unique de l'idée tandis qu'il en tire plusieurs de la matière , il contrarie les faits les plus connus, car on tire une seule table d'une seule matière, et plusieurs tables d'une seule idée. 42° Enfin, quand on compose les longueurs de long et de court, les surfaces de large et d'étroit, les corps d'épais ou de mince, afin de ramener tout au grand et au
**petit, que fait-on des lignes contenues dans le plan, etc., et d'où peut venir le point, qui a bien tout autant d'existence que la ligne, quoique Platon le traite de conception géométrique et de ligne indivisible , principe de la ligne (4 )?
III. Telles sont, rapidement indiquées, les principales positions que prit Aristote pour combattre la doctrine de l'objectivité réelle des idées et des nombres. Quelquefois un peu subtils et ordinairement jetés et multipliéssans ordre, les arguments du philosophe n'en ont pas moins une immense portée contre une doctrine qui, a première de l'idéalisme grec et de la poursuite réfléchie de la
(I) Aristote, Métaphysique, i, 6 et 7 ; m, 4 et 6; xiii, 2.
science du philosophe, laissant éblouir par la contemplation d'ellemême, avfcit dispersé sans fin dans le monae les parties unies de l'intelligence. La. critiqué d'Anstote ne fut pas inféconde •, nonseulement ce système puissant et singulier s'abattit tout d'un coup pour ne plus exister que dans l'histoire . mais les idées chassées du monde se lièrent dans l'esprit, où elles rentrèrent. Aristote enseigna que les individus seuls sont des êtres, et que lc3 notions n'appartiennent qu'à l'entendement. Que si la réaction entraîna trop loin le philosophe, et dans une voie où son école se perdit, on peut dire aussi que le rationalisme, à peine né et durant un règne, il est vrai partagé, qui fut si long, remonta jusqu'à lui et le prit pour maître; tandis que la doctrine platonicienne des idées, modifiée par sa puissante critique, dut se réformer et se transfigurer pour revenir à l'empire. Le verbe chrétien et la pensée de Descartes purent seuls dominer ce rationalisme, réduit à la logique et déclaré bon pour l'obéissance.
Si l'être n'appartient qu'à l'individu , les individus, qui les fait connaître? la sensation. Mais la sensation ne nous donne ainsi que le particulier, au lieu que le général seul est l'objet de la science. Qu'est-ce alors que le général, et comment est-il donné h l'homme de l'obtenir? C'est ainsi qu'Àristote se pose la question fondamentale du savoir, et voici comment il la résout :
Toute connaissance rationnelle, soit enseignée, soit acquise , dérive de notions antérieures. C'est ce qu'il est aisé de vérifier dans les diverses sciences. Ces notions antérieures ne peuvent être que de deux sortes : ou bien on sait l'existence d'une chose , ou. bien on sait son nom , sa définition. Les deux cas peuvent aussi se trouver réunis. De plus, on peut savoir une chose immédiatement, à la vue ou au simple énoncé, et on peut la savoir par une autre plus générale qui la contient. De cette sorte , on la sait d'une façon, et d'une autre on ne la sait pas ; ce qui n'a rien d'absurde et ce qui explique comment on apprend, sans qu'on soit forcé de recourir à la théorie de la réminiscence de Platon (4). Puisqu'il faut remonter aux notions primitives pour expliquer In formation de la connaissance, il est clair qu'on ne peut trouver
.'li Aristote, derniers Analytiques, i, 1. Cf. premiers Analytiques, il, 21.
ces notions que dans ce qui est le plus particulier et que la sensation fait connaître, ou dans ce qui est le plus général et qui embrasse tout. Mais, suivant Âristote, les termes les plus généraux sont dénués d'existence réelle : les principes communs ne sont pas des idées existant hors des individus, sans lesquels ils seraient in • compréhensibles. L'universel n'est qu'un terme attribuable à chaque individu, un terme qui s'applique tout entier à tous et qui n'est rien en-dehors d'eux (1). L'universel n'est connu que par induction, même pour les choses abstraites mathématiques, et l'induction se tire des cas particuliers, de sorte que, sans la sensation, l'induction et la science seraient également impossibles (Vj. L'universel enûn se forme de la réunion des cas particuliers : qu'un phénomène se répète souvent, nous chercherons en lui l'universel, % et l'universel nous donnera la démonstration et la science. Il suffirait souvent que nos sens fussent plus parfaits pour que l'universel s'obtînt à simple vue, immédiatement et sans recherche (3). Voici du reste comment se fait cette acquisition de l'universel et ce qu'elle est dans l'esprit.
Tous les hommes veulent naturellement connaître ; de là le plaisir que leur donnent les perceptions des sens et surtout de la vue, celles de toutes qui leur révèlent le plus de différences. De la sensation qui appartient par nature à tous les animaux naît chez les uns la mémoire, et chez les autres, non. Ces derniers ont la prudence; mais les premiers sont capables d'apprendre, si, à la mémoire, ils unissent l'ouïe. Les souvenirs et Y imagination composent leur vie. L'expérience est pour eux peu de chose ; mais chez l'homme elle naît de la mémoire, et bientôt elle devient Y art lorsque de plusieurs souvenirs d'une même chose il se forme une seule conception générale qui s'applique à tous les cas semblables (4). Ainsi tous les animaux ont cette puissance innée du jugement qu'on nomme sensibilité : chez certains la sensation s'efface aussitôt, et la connaissance ne la peut dépasser; chez d'autres elle persiste, et c'est là la mémoire. Mais de la mémoire
(1) Aristote, Derniers analytiques, i, 11.
(2) Id., ibid., i, 19. Nous développerons plus bas la théorie de l'induction donnée par Aristote. Y. p. 66.
(3) Id., ibid., I, 31.
(4) Id., Métaphysique, I, 1.
naît chez les uns le ).oyoç et chez les autres, non. L'expérience , enfin, suit la mémoire quand l'universel s'est arrêté dans l'âme, l'universel qui est le principe de Fart et de la science, suivant qu'il s'agit ou de produire ou de connaître (4).
Ainsi la connaissance des principes n'est pas en nous toute déterminée ; car, en ce cas, comment pourrait-elle jamais nous être cachée, et comment ignorerions-nous? Elle n'est pas non plus acquise postérieurement, puisqu'il faudrait alors qu'elle résultât d'une connaissance antérieure plus notoire ; elle vient uniquementde la sensation. A la guerre, au milieu d'une déroute, quand un fuyard vient à s'arrêter, un autre s'arrête, puis un autre encore, jusqu'à ce que se reforme l'état primitif de l'armée : l'âme est ainsi faite qu'elle peut éprouver quelque chose de semblable. Au moment où lune de ces idées, qui n'offrent aucune différence entre elles, vient à s'arrêter, aussitôt l'âme a l'universel et la sensibilité s'élève au général. L'idée que nous avons de tel ou tel homme, par exemple, sert de point d'arrêt jusqu'à ce que l'idée indivise de l'homme se soit elle-même arrêtée. Celle-ci joue le même rôle comme idée de tel ou tel animal. Puis s'arrête l'idée de l'animal, qui sert elle-même de point d'arrêt à d'autres idées. Ainsi l'induction fait connaître les principes, et la sensation donne l'universel. Quelle est enfin, car on doit se poser cette dernière question, quelle est cette faculté de l'homme qui s'applique à l'universel et aux principes? C'est une faculté qui n'est pas (jaillible comme le sont l'opinion et le raisonnement ; c'est une faculté supérieure à la science, c'est-à-dire aux connaissances rationnel les et démontrées, puisque celles-ci supposent les principes et sont moins évidentes qu'eux. Cette faculté n'est autre, en un mot, que l'intelligence elle-même (2).
On doit conclure d'une étude exacte de la doctrine, ainsi exposée par Aristote, que la sensation qui seule fait connaître l'être vrai, l'individu, est à la fois le commencement et la base de la connaissance à laquelle elle fournit uu objet; que l'intelligence appliquée à l'universel principe nécessaire de la science, est la vertu propre de l'animal homme qui unit les particuliers sembla-
(1) Aristote, derniers Analytiques, il, 19.
(2) Id.,ib.
b'.cs dans sa contemplation, arrête le général en son ûme, et réduit le multiple à l'unité ; qu'enfin la mémoire et l'expérience comblent le vide, et marquent par leur présence ou par leur absence divers degrés dans l'animalité, tandis que l'induction est dans l'homme même cette chaîne qui remonte des individus aux principes, ou de ce qui est plus connu pour nous, expression familière au philosophe, à ce qui est plus connu en soi. Ainsi le général est réduit à une existence purement subjective, sans que pour cela sa valeur scientifique soit niée; et la sensation, quelque importance qui lui soit donnée d'ailleurs , n'apparaît qu'à l'origine du savoir, de même qu'elle n'est que le fond primitif de l'animalité et non le terme suprême de ces développements (4). IV. Le critérium de la connaissance humaine apparaît, dans le fait, double à Aristote. D'une part, la sensibilité nous révèle les êtres et nous convainc de leur présence; d'autre part, l'intelligence compose avec eux l'universel, et nous fait connaître d'indubitables principes. De là le caractère si saillant, quelquefois si étrange, des recherches d'Aristote. Le fait, l'observation qui le donne, la méthode qui le classe, la généralisation qui rétend , la formule qui l'exprime, tels sont les degrés qu'il fait monter successivement à la connaissance des phénomènes particuliers et des êtres individuels; de sorte que la transformation qu'un rationalisme sévère fait subir à la nature aboutit à la refaire en entier dans l'intelligence, mais en la portant au dernier terme de l'abstraction et en la vidant de toute réalité. Nous verrons que la physique d'Aristote en vint à ce point par l'application de celte méthode d'histoire naturelle inventée par un puissant génie, l'un des grands dons qui aient été faits par un homme à l'intelligence des hommes, mais qu'il fallut bien plus tard réduire à sa vraie place.
(I) L'axiome qui a été long-temps attribué à Aristote, Nihil est in intellecttt quod prius non fuerit in sensu, n'est vrai pour lui, comme on voit, que si on l'applique au contenu de l'universel. Dans ce sens il signifie que les termes généraux et les genres ne représentent rien qui ne résulte de l'assemblage des noms particuliers ou des individus. Mais si on applique l'axiome à l'intelligence et a ses principesconstitutirs.il est absolument Taux pour Aristote comme pour nous. Tous les animaux ne passent pas de la sensation et de la mémoire à l'intelligence et à la raison, au voûç et au Myo;.Si les facultés naissent les unes des autres, c'est, comme on peut le conclure des idées les plus générales d'Aristote, qu'elles préexistent en puissance dans la matière où elles se développent; mais ce n'est pas qu'il y ait dans les premières tout ce qu'il y a dans les dernières.
DE PHILOSOPHIE AÎNClEMSt. 40
Ce n'est pas seulement à la nature que s'étend l'analyse d'Aristote; ce n'est pas d'elle seule qu'il doit former une synthèse rationnelle. L'instrument même de nos connaissances naturelles, l'intelligence, qui a été donnée à notre ame comme la main à notre corps, instrument destiné à mettre en œuvre les instruments élrangers (I), doit être pour lui le sujet d'une étude spéciale et préliminaire. Tel est sans doute le sens et tel est l'objet de cet organon, de ce livre qui est l étude de l'instrument par excellence (2), et qui comprend l'analyse de la pensée, du langage, du raisonnement et de la démonstration. Nous devons en essayer une esquisse avant de passer à une appréciation complète de la méthode d'Arisloîe et des plus hauts résultats qu'elle obtint dans la science.
Dans son traité des Catégories (3), qui est le premier de l'organon, Arislote commence par donner quelques définitions relatives aux noms unis ou séparés, et il les distingue les uns des autres, suivant qu'ils peuvent ou non se dire de certains sujets et être ou non contenus en eux. Ensuite, après quelques axiomes préliminaires, il passe à une classification des noms séparés. Ces noms, peuvent, dit-il, s'appliquer à une de ces dix choses:
4° A Y essence. Homme, cheval sont des essences. Sans les essences rien n'existerait réellement. Ellessont. (et secondairement après elles, les essences composées, genres et espèces) les sujets de tous les accidents. Au contraire, elles n'appartiennent elles-mêmes à aucun sujet. Elles sont toutes aussi essences les unes que les autres, n'admettent pas de contraires, et ne peuvent par le changement
(1) Aristote, Prohllmes, xxx, 5. — Cet ouvrage parait avoir été formé du recueil d'un nombre considérable de questions tracées rapidement, avec des solutions indiquées ou non, et qui pouvaient servir plus tard d'éléments à divers ouvrages.
(2) Telle est l'interprétation que M. Barthélémy Saint-Hilaire [Mémoire sur la logique, t. I, p. 1, c. n) substitue à l'ancienne et vulgaire. Aristoie, penset-il, n'est pas l'auteur du mot fyf&vov appliqué â l'ensemble de ses livres logiques ; mais le titre mçl i^fao-j eût été en tout cas plus conforme à ses idéirs. Pour l'authenticité des parties de YOrganon dont l'ordre actuel est prouvé par l'ouvrage même, au moins en ce qu'il a de général, M. Barthélémy l'établit par la tradition suivie d'un grand nombre de commentateurs grecs et latins, (ibid., c.4-7 et 11-12.)
(3) Ce titre est d' Aristote. Le mot catégorie, analogue au mot français accusation, si ce dernier pouvait se dériver de accuser dans le sens où on accuse un/ail^ une vérité, veut dire énoncialion de quelque pensée primitive, et quelquefois attribution (id., ibid., i, c. 10).
recevoir des attributs contraires. Cette dernière propriété, comme celle d'être réelles, est caractéristique pour les essences (1). . 2° A la quantité. C'est ce qui se mesure. Soit la coudée. La qiUfrtité peut être finie, discrète, comme le nombre et la parole, ou concrète et continue comme la durée et l'étendue ; dans le premier cas, elle ne s'unit pas; dans le second, elle s'unft toujours en un certain terme moyen qui est le point dans la ligne, la ligne dans la surface. La quantité se divise encore, suivant que ses parties ont une position ou non. L'ordre convient à la durée, mais non la position. La quantité n'a pas de contraire en tant que quantité; elle n'est pas plus ou moins elle-même; et, ce qui est caractéristique, il lui convient d'être égale ou inégale.
3° A la qualité. C'est ce par quoi les choses sont dites telles. Ce mot comprend : la capacité (science, vertu, etc.), la disposition (chaud , froid, etc.) , la puissance ou l'impuissance naturelle en diverses choses, les affections, les figures et d'autres espèces encore. La qualité reçoit les contraires; elle reçoit généralement le plus ou le moins; et, ce qui est caractérisque, il lui convient d'être semblable ou dissemblable.
4° A la relation. Le relatif est ce qui est dit ce qu'il est à propos de choses autres que soi. Il est des qualités relatives, la capacité, par exemple. Il faut que l'existence du relatif se confonde avec celle du rapport même, sans quoi il pourrait y avoir substance. Les relatifs peuvent avoir des contraires, et ils peuvent être plus ou moins ce qu'ils sont. Ils doivent tous être réciproques à d'autres termes, que ceux-ci soient ou non consacrés par la langue. En général, ils coexistent par nature, le double avec la moitié, le maître avec l'esclave ; mais non pas toujours; car il se pourrait que la quadrature du cercle existât comme chose à savoir, et cependant la science n'en existe pas.
5° Au lieu. Le lieu c'est où, telle place.
6° Au temps C'est quand , par exemple hier.
7° A la situation. C'est être couché , par exemple.
8° A Y avoir. C'est la manière d'être ou de posséder, armé, par exemple.
(1) CL, pour l'essence, Métaph., v, 8.
9° et 40° A V action et à la passion : Brûle, est brûty. Ces deux catégories reçoivent le plus et le moins. Les précédentes semblent assez claires.
A ces divers modes généraux de l'être et de la pensée Anatole ajoute une analyse des oppositions (dont il reconnaît quatre fortes, entre relatifs, entre contraires, opposition de possession à privation et d'affirmation à négation) ; une analyse des priorités (cinq sortes), des simultanéités (deux sortes); des mouvements (six sortes : naissance, accroissement, destruction, diminution, altération et déplacement) ; enfin des avoir (avoir qualité, quantité , autour du corps, à une partie, comme partie, contenir, posséder, avoir un ami). On doit reconnaître dans cette recherche demi-grammaticale, demi-psychologique, qui se retrouve et s'étend plus encore dans un autre des ouvrages d' Aristote, une analyse puissante , mais irrégulière et confuse des principes essentiels et des formes de la pensée ; une analyse qui se produit sans principe supérieur, qui se développe sans fil conducteur, et qui, ne pouvant se limiter elle-même , tend $ jeter l'esprit et à l'égarer au milieu d'une infinité de définitions et de distinctions qui n'ont rien de nécessaire (<).
Le traité des catégories est suivi d'un traité de l'élément générateur du langage, c'est-à-dire de l'expression simple et réduite delà pensée, en un mot de la proposition (3). Aristote commence par y définir son objet, qui est de considérer l'union des termes après les avoir envisagés séparément. Il définit ensuite le nom, le verbe , qu'il considère comme des représentations ou symboles ,
(1) C'est au livre v de la Métaphysique, intitulé : des Choses dites en divers «en*, que Ton trouve une reproduction partielle de cette théorie des catégories avec un complément formé de nouvelles définitions. — Les livres suivants, jusqu'au dixième, sont en général consacrés par Aristote à des recherches analogues toujours irrégulières, qui constituent sa métaphysique et préparent sa théologie. Nous y reviendrons. Du reste Aristote ne laisse pas de mentionner quelquefois les dix catégories qui forment évidemment sa première et sa plus importante division, et parmi lesquelles les quatre premières sont admirablement analysées.
(2) Le titre de ce livre, «tfî tyu]vtlac, que les traducteurs latins ont rendu par celui de de Interpretalione, s'explique très-bien par son rapport naturel au livre précédent. Celui-ci envisageait le mot seul ou la chose isolée ; celui-là envisage la proposition, c'est-à-dire la phrase la plus simple, premier interprète de la pensée.
l'un d'une chose déterminée , l'autre d'un attribut de chose impliquant une idée de temps. Passant à la phrase énonciative ou proposition qui se compose du verbe et du nom , qui est douée d'un sens conventionnel, et qui exprime erreur ou vérité, il distingue les propositions entre elles , suivant qu'elles sont affirmatives ou négatives, c'est-à-dire que l'attribut y est affirmé ou nié du sujet, et qu'elles sont universelles, particulières, indéterminées ou singulières, c'est-à-dire que l'attribut est rapporté à la totalité ou seulement à une partie du sujet. Analysant la contradiction, qui a lieu lorsqu'à la fois on affirme et on nie le même du même, il déclare que les propositions contradictoires peuvent être vraies simultanément sous la forme indéterminée , jamais si elles sont universelles ou singulières. Aristote étudie un peu après les propositions singulières relatives à l'avenir, et, sans quitter son sujet, il fait naturellement sortir la liberté humaine de la lo- 'gique du langage; il en fonde la preuve sur l'observation de la pensée et de ses formes» Il n'est point possible de dire, suivant lui , laquelle des deux «ontradicloires est vraie en fait de telles propositions, jii qu'elles soient toutes deux ou vraies ou fausses actuellement : il n'y a pas de nécessité que tout ce qui est soit, ni que tout ce qui n'est pas ne soit pas, mais seulement que ce qui est soit quand il est... « S'il en était autrement, il ne serait pas besoin de délibération ni d'activité, comme dans lé cas où l'on suppose que faisant telle chose telle chose sera , et que ne faisant pas telle chose telle chose ne sera pas (1). » Le traité de la proposition se termine par l'examen des opérations qu'on peut faire subir à la proposition, en réunissant ou séparant les attributs séparés ou unis, de manière à former ou diverses ou une seule proposition, ce qui peut, suivant les cas, conduire au faux ou au vrai ; enfin par l'étude des propositions modales et des propositions contraires.
(1) Aristote, Traité de VHermeneia, ch.9. Les choses nécessaires ou qui sont toujours, les choses en acte, sont antérieures aux choses en puissance, dit plus loin Aristote (ibid., en. 13), de sorte que le nécessaire et le non-nécessaire peuvent être au fond les principes de tout ce qui est ou n'est pas; mais une partie du possible suit le nécessaire, comme l'universel suit le particulier; et parmi les choses, les unes sont actes sans puissance, lts autres, actes avec puissance, d'autres enfin demeurent toujours puissances.
V. Venons à la théorie du syllogisme (1), Aristote donne co nom à une énonciation dans laquelle, certaines propositions étant posées , on en conclut par cela seul quelque autre proposition différente des premières. Un syllogisme se construit avec trois termes qui , classés selon leur ordre d'universalité , reçoivent les noms de majeur, de moyen et de mineur, et avec trois propositions dont chacune renferme deux de ces termes envisagés, l'un comme sujet, l'autre comme attribut affirmé ou uié de la totalité ou d'une partie de ce sujet. Les deux premières propositions, nommées prémisses, se distinguent en majeure et en mineure, celle-ci renfermant le mineur avec le moyen , celle-là le moyen avec le majeur. La troisième proposition , ou conclusion , renferme le majeur avec le mineur. Il peut arriver trois cas relativement à la position ou au sens des trois termes qui entrent dans un syllogisme. De là trois espèces ou figures du syllogisme: \° Le moyen peut être sujet du majeur et attribut du mineur. 2° Le moyen peut être attribut du majeur et attribut du mineur. 3° Le moyen peut être sujet du majeur et du mineur, qui sont alors ses attributs (2). Cela posé dans chacun de ces cas, si Ton remarque qu'il y a deux prémisses, et que chacune d'elles peut être une proposition universelle affirmative, universelle négative, particulière affirmative ou particulière négative, il y a seize combinaisons à considérer (3). Aristote examine successivement ces seize formes de syllogismes dans chacune des trois figures , et il exclut celles qui ne donnent pas une nouvelle proposition pour conclusion nécessaire ; celle
(1) Cette théorie est exposée dans les deux livres des premiers Analytiques, qui sont désignés par Aristote même sous le nom d'Analyse du syllogisme, et auxquels il avait donné, dit Galien, le titre xtç\ cAXofwjioû ; le mot aristotélique ivaXJïtç est, du reste, absolument notre mot analyse. Barthélémy, Mémoire, i, 10.
|2i Le premier cas peut se renverser, et de la sorte il en contient deux qu'Aristote n'a pas explicitement distingués. On peut donc compter et on a compté quelquefois quatre figures. Il y a là, comme dit Port-Royal [Logique^ ni, 8), qui prend ce dernier parti, quelque chose qui est uniquement dépendant de l'arbitraire de la définition donnée pour le mot figure.
(3) On pourrait aussi, avec Port-Royal, comprendre la conclusion avec les prémisses et chercher les combinaisons de trois et non plus de deux proposition». On trouverait ainsi 256 cas, savoir : 64 pour chacune des 4 figures, dont il resterait à éliminer les cas vicieux. La marche d'Aristote nous semble plus conforme à son objet, quoique moins générale et mathématique.
enfin qui en fournissent une constituent pour lui les modes divers de chaque figure et autant d'espèces de vrais syllogismes. L'exclusion est fondée sur diverses règles, en elles-mêmes très-claires, que les logiciens ont souvent systématisées depuis Aristote (<), et qui se réduisent à l'examen et à l'énoncé des cas où les propositions ne se peuvent unir pour mener à une conclusion ; tandis que les syllogismes vrais se ramènent tous à cet axiome : si le majeur est attribué au moyen et que le moyen soit attribué au mineur, il est nécessaire que le majeur soit attribué au mineur.
Si nous désignons les trois termes, majeur, moyen, mineur, par les lettres A, 6, C, à l'exemple d' Aristote, et si nous entendons avec lui par être à tout, être à quelque, n'être pas à quelque, n'être à aucun } l'expression de la convenance ou de la disconvenance d'un attribut à la totalité où à une portion d'un sujet, nous pourrons dresser le tableau suivant des trois figures du syllogisme et de leurs divers modes.
/ lAestàtoutB * [ 1 | Best à toutC
l rr figure, I | A est à toutC
4 modes \2). | [ A est à tout B Best à quelque C A est à quelque C
Ni
A n'est à aucun B B est à tout C A n'esta aucun C
A n'est à aucun B B est à quelque C A n'est pas à quelque C
2»« figure , 4 modes (3).
B n'est à aucun A i B est à tout C
B est à tout C 2 B n'est à aucun A
A n'est à aucun C I C n'est à aucun A
IB n'est à aucun A i B est à tout A
B est à quelque C 4 4 B n'est pas à quelque C A n'est pas a quelque C 1 A n'est pas à quelque C
(1) V., par exemple, Logique de Port-Royal, ni, 3.
(2) Pour faciliter la traduction de cette forme syllogistiqne à celle que nous employons aujourd'hui , nous donnerons ici un exemple appliqué au premier mode. Soit A mortel, B animal, C homme. Au lieu de dire mortel est attribue à tout animal, etc., nous disons ordinairement, en renversant l'ordre : Tout animal est mortel, or tout homme est animal : donc tout homme est mortel. Qu'on applique, si l'on veut, le même exemple aux autres modes, et l'on aura de trèsbons syllogismes, bien que les prémisses et la conclusion puissent quelquefois se trouver absurdes.— Les scol astiques, désignant par les lettres a, e, i, o, u les quatre espèces de propositions, forgèrent, sjuivant la composition de chaque mode, un mot propre à le représenter. Ainsi les quatre modes de la 1* figure étaient dits en • barbare, celarent, darii y /erio.
(3) Les scolastiqnes nommèrent ces quatre modes en eesare, eameslrts, /<»•efea, baroeo.
IA est à tout B 1 A n'est à aucun B I A est à quelque B 1 C est à tout B IC est à tout H C est à tout kl
A est à quelque C[ An'estpasàquelqiieCI A 'est à quelque C A est à tout B I A n'est pas à quelque B I A n'est à aucun B 4 C est A quelque B C est à tout B iC est à quelque B
A est à quelque Cl A n'est pas à q iielqueCl A n'est pas à quelqueC
Théophrasie, élève d'Ajristote. ajoutait, au rapport d'Alexandre d'Àphrodisée , cinq mode$ indirects (2). Aux quatre modes de la première figure, Aristote mentionne lui-même ces modes qui correspondent aux cas où le moyen est attribut du majeur et sujet du mineur. Il fout donc compter en tout 4 9 modes de syllogisme.
Il est à remarquer maintenant que tous les modes de la deuxième et de la troisième figure se peuvent prouver par ceux de la première , et que par conséquent leur vérité se ramène à la vérité de ceux-ci. Cette réduction s'opère ou par la réduction à l absurde , qui consiste à montrer qu'on ne peut nier le syllogisme proposé, c'est-à-dire sa conclusion sans nier quelqu'un des syllogismes déjà admis de la première figure ; ou par la conver* sion qui consiste à faire du sujet l'attribut et de l'attribut le sujet dans une proposition. Cette opération est permise , c'esl-à-dirft qu'elle fait d'une proposition vraie une nouvelle proposition également vraie , quand on ne fait que passer de l'universel aifirmalif au particulier affirmatif (tous les hommes sont lourds, quelques hommes sont lourds) , de l'universel négatif à l'universel négatif (nul mensonge n'est blanc, nul blanc n'est mensonge) , et du particulier affirmasif au particulier affirmatif (quelques hommes sont noirs, quelques noirs sont hommes). Le particulier négatif, seul, ne se convertit d'aucune manière.
Non-seulement toutes les figures rentrent ainsi dans la première, mais même les deux modes particuliers de celle-ci se ramènent par l'absurde aux deux modes généraux, l'un affirmatif, l'autre négatif, qui sont ainsi les principes de toute la théorie et présentent le résumé des procédés rationnels de l'esprit humain.
Après les syllogismes dont les propositions sont absolues, Aristote considère ceux dont les propositions sont modales, et il exa-
(II Et ces six modes en darapti, felapton, disamis, dalisi, bocardo,ferison.
i'2i Ces modes indirects ont été dits par les scolastiques Baralipton, Celante», daOUis, fapesmo, Fritesomorum , et ainsi arrangés pour composer deux vers latins avec les quatre noms des modes directs.
mine les cas divers qui peuvent se présenter dans les conclusions, selon que les prémisses sont nécessaires ou absolues ou contingentes. Il passe ensuite au syllogisme hypothétique, dont certaines propositions ne sont admises que conditionnellement , et il le ramène ainsi que tous les syllogismes dits ostensifs, à la forme générale analysée plus haut. Il enseigne enfin à démêler le syllogisme dans les discours ordinaires, et il donne une théorie de la recherche du moyen, à laquelle nous aurons à revenir. L'objet du livre second et dernier de l'analyse du syllogisme est d'exposer les propriétés générales du syllogisme, d'en étudier les vice*, enfin de ramener à celte forme unique toutes les formes du raisonnement. Laissons ici de côté les parties de cette analyse qu'on peut trouver dans tous les traités de logique, et attachons-nous à la théorie de l'induction dont Àristote ramène la forme à celle du syllogisme, mais dont le principe a cependant à ses yeux un fondement propre dans l'intelligence.
L'induction et le syllogisme par induction ont lieu , dit Aristote, lorsque l'on conclut l'un des extrêmes (le majeur) du moyen par l'autre extrême (le mineur), au lieu que dans le syllogisme ordinaire le majeur est conclu du mineur parle moyen. La conclusion n'est évidemment possible que si l'on prend pour moyen la collection des cas particuliers contenus dans le mineur (4), exemple : désignons par A, B, C, le majeur, le moyen et le mineur :
« i A salé S { B mer w fC océan!
A est à tout B Toute mer est salée \ On voit que le ma-
I ' I jeur (salé) se con-
Syllogisme< Best à tout C L'océan est une mer > clut du mineur
] ( ( océan ) par le
A est à toutC L'océan est salé J moyen (mer).
! Le majeur se conclut du moyen par le mineur, si ce dernier est la somme faite des termes compris sous le moyen.
Tel est, ajoute Aristote à sa définition, tel est le syllogisme de la proposition primitive et immédiate, c'est-à-dire de la propo-
(1) Aristote, premiers Analytiques, h, 33, n° 6. Voyez le Commentaire de M. Barthélémy à cet endroit, dans sa traduction de la Logique d' Aristote.
(2) Nous exprimons par ce signe, du reste sans importance, que B et C sont
silion sans antécédent et dont la conclusion so tire sans l'emploi d'un moyen. L'induction est en quelque sorte opposée au syllogisme, plus évidente pour nous et cependant moins notoire en soi. Nous ne rappellerons pas ce que nous avons dit sur les éléments que fournissent les sens à la formation des genres. L'induction , syllogisme retourné , est l'instrument de l'intelligence qui arrête les particuliers dans l'àme et qui fixe ainsi l'universel.
VI. La théorie analytique de la démonstration suit celle du syllogisme (\\. Nous savons que toute connaissance enseignée ou réfléchie, si elle est rationnelle , naît des connaissances antérieures. Or, une connaissance intérieure, c'est la majeure d'un syllogisme à l'égard de la conclusion; et celle-ci ne fait qu'ajouter à la notion du général la notion propre et différente du particulier. Savoir , c'est connaître la cause; démontrer, c'est donner le syllogisme qui produit le savoir. Il faut donc que tout syllogisme scientifique s'appuie sur des principes vrais, primitifs, immédiats y plus notoires en soi que la conclusion et antérieurs à elle, c'est-à-dire qui nous en représentent la cause prochaine. Ces principes indémontrables sont des axiomes, des thèses, des hypothèses, suivant qu'ils sont évidents sans aucun enseignement, ou qu'il faut les énoncer formellement pour démontrer, ou qu'ils supposent quelque affirmation ou négation ; ils sont des déflations quand ils se bornent à expliquer l'essence du défini sans rien déclarer sur son existence. Pour que la conclusion du syllogisme soit nécessaire, l'attribut doit convenir tout entier atout le sujet et lui èlre essentiel. 11 n'y a d'ailleurs démonstration que des choses éternelles, et la science des autres se réduit à la connaissance de quelques accidents. Enfin le premier mode de la première ûgure est le plus propre à la démonstration : les mathématiques surtout en font usage, parce que les définitions quo
des termes réciproques pouvant s'affirmer également l'un de l'autre (océan est mer, mer est océan) ; ou , si l'on veut encore . qu'ils ont même extension.— Si l'on prend océan pour le nom d'une mer particulière, il faut, pour que l'induction soit légitime, que le mineur C soit le signe de la collection de tous les termes tels que le moyen B. Ainsi, par exemple, C serait la totalité connue de l'Océan, de la Méditerranée, de la Caspienne, etc., et, par suite encore, équivalent a B. (1) De la Démonstration, ih?1 âic4$ii;u>;i tel est le titre que donnait Aristote aux deux livres des derniers Analytiques, dont nous allons résumer les parties essentielles sans nous astreindre à l'ordre Tort imparfait du texte.
donnent ces sciences sont universelles affirmatives du sujet défini ; mais elles n'excluent pas absolument les autres modes , soit négatifs , soit particuliers.
Aristote réfute deux objections qu'on peut faire à la possibilité de la démonstration : La démonstration, disent les sophistes, doit remonter à l'infini de principe en principe, ou s'arrêter à l'inconnu, dont jj n T y a rien à tirer. Mais il est faux , doit-on répondre , que les principes soient obtenus par la même voie que la conclusion ; ils sont plus évidents qu'elle , acquis autrement , et servent de point de départ au syllogisme. La démonstration , disent-ils encore , fait cercle de la conclusion à la majeure, et la science ne fait que tourner sur elle-même en croyant avancer. Cette assertion est fausse ; le cercle n'a lieu que dans le premier mode de la première figure, encore faut-il que l'attribut et le sujet soient réciproques. Ainsi , la démonstration et la science sont réelles et nullement illusoires; et, comme les attributs d'un sujet ne se peuvent jamais multiplier à l'infini , entre une proposition immédiate, un principe, et une proposition médiate donnée, il existe toujours un nombre fini de moyens. On remonte à l'immédiat, du médiat, en cherchant au-dessus du sujet de la proposition médiate un terme qui soit son attribut essentiel et qui soit lui-même compris sous l'attribut de cette proposition (4). Cette recherche du moyen propre à établir un syllogisme et à prouver une proposition avancée est la méthode unique de la philosophie , des arts et des sciences , puisque toute démonstration est réductible à un syllogisme et que le syllogisme se construit sans peine dès que le moyen est obtenu. Il faut donc chercher partout des rapports et les étudier principalement sous trois termes : il faut parcourir lesantécédentsde deux termes donnés, puis les conséquents, c'est-à-dire les sujets ou les attributs qui conviennent ou qui répu-
(l) Soit, par exemple, la proposition Tout homme est mortel, proposition médiate qu'on veut démontrer. Au-dessus du sujet homme on trouvera un terme, aTthnal, qui en est l'attribut, et qui est compiis lui-même sous le terme donné, mortel : tel est le moyen qui fournit le syllogisme (ici dans la première figure) et qui fait connaître par Y animalité la cause de la mortalité de l'homme. C'est dans ce sens qu'Aristote dit souvent que le moyen, que l'attribut cherché, révèle la cause. — Au surplus la cause peut être une des quatre, essentielle, matérielle, efficiente etjinale. V. dern. Analytiq., n, c. 11.
DE PHILOSOPHIE A!fCl£3X£. 59
gnent à ces termes, et qui ont d'ailleurs les conditions requises de la science, jusqu'à ce que tombant sur l'espèce, moyen entre le genre, qui est attribut, et Y individu, qui est sujet, on voie apparaître pour le syllogisme cherché quelque mode de quelqu'une des figures (\). Telle est en un mot la méthode qu'il faut substituer à cette impuissante méthode de division, par laquelle affirmant sans cesse une alternative de chaque chose, on ne pouvait obtenir ni conclusion nécessaire ni définition.
Comme on peut demander d'une chose et si elle est et pourquoi elle est , aussi y a-t-il deux sortes de sciences : sciences de faits, sciences de causes ; les unes plus notoires pour nous, les autres plus élevées sur l'échelle de l'universel. Ainsi, l'optique soutient avec la géométrie, la mécanique avec la stéréométrie, la météorologie avec l'astronomie, la musique avec l'arithmétique, ce rapport de la connaissance du fait à la connaissance de la cause. Il n'y a pas de science sans la sensation et sans le fait , mais il n'y en a pas non plus sans l'universel. Le moyen trouvé pour la démonstration fait connaître la cause, de là la supériorité de l'universel sous le point de vue de la science. Les sciences supérieures sont donc les plus abstraites , celles dont le sujet est le plus simple et pour lesquelles le fait est le plus uni à la cause. Du reste, ces sciences sont distinctes quand les objets qu'elles envisagent reconnaissent des principes d'origine différente et irréductibles entre eux. Il y a des principes qui leur sont communs à toutes, par exemple celui-ci : De toute chose, il faut affirmer ou nfer l'existence ; et il y en a qui sont propres à chacune d'elles et à chaque genre de démonstration.
Mais à la question d'existence, et à celle de la cause que 1% démonstration fait connaître en cherchant l'attribut, il faut joindre la question d'essence : on vejt savoir ce qu'une chose est , en connaître la définition. Or la définition ne sera jamais obtenue pnr syllogisme ni par la méthode de division, ni à l'aide de la définition de la définition, ou de celle des contraires. Il y a plus, la définition même ne fait pas atteindre l'essence. Comment la feraitelle atteindre en effet, ne procédant ni comme les sens, ni par syllogisme, ni par induction, et d'ailleurs ne donnant pas à connaî-
(1) Cette théorie est exposée surtout dans les premiers Analytiques, i, 27-31. Cf. derniers Analytiques, i, 23.
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tre l'existence, qui doit nécessairement se savoir avant l'essence? Faut-il enfin réduire la'définition aux mots? mais c'est la réduire à rien , parce que les mois sont arbitraires. La vérité est que le syllogisme donne à la fois l'essence et la cause , la définition et l'existence. Autant nous savons de l'une, autant nous savons de l'autre. Mais il n'en est ainsi que des définitions médiates , qui se donnent des choses qui ont une cause et qui sont connues par elle. La définition immédiate au contraire est regardée comme principe et posée par hypothèse : celle de l'unité, par exemple en arithmétique. Elle est la thèse indémontrable de l'essence. Reste donc à savoir comment on peut, indépendamment de la démonstration , obtenir de telles définitions. Soit un sujet à définir, une espèce : il faut considérer les individus qui la composent et chercher en les étudiant tous les attributs essentiels et universels qui, réunis, ont la même extension que ce sujet , bien qu'isolément chacun d'eux puisse avoir une extension plus grande. S'il s'agit d'un genre, il faut le diviser en espèces, prendre la définition de chacune d'elles , puis enfin former la collection des attributs communs à ces espèces. La méthode de division peut être employée utilement , non en elle-même , pour obtenir la définition , mais pour servir à parcourir régulièrement les attributs et à n'en omettre aucun. On partage un genre en deux différences opposées ; on admet l'une de ces différences pour attribut du sujet à définir ; on partage de même cette différence et ainsi de suite , jusqu'à ce qu'on arrive à une dernière qui ne s'applique qu'au défiai. Au reste, il est impossible de démontrer syllogistiquement que les attributs qu'on accepte sont essentiels , puis- ' qu'on a vu que le syllogisme ne pouvait conduire à l'essence; il suffit d'être assuré que le dénombrement est exact et complet.
La théorie de l'erreur est, aux yeux d'Aristote, intimement unie à celles du syllogisme et de l'induction. L'erreur peut provenir d'un défaut des sens ; là où pèche la sensibilité, base de l'induction, là où elle est absente en partie, les éléments de l'universel ne peuvent être recueillis. A l'extrême opposé, l'erreur peut avoir lieu dans les propositions immédiates , dans les principes, bien que l'évidence qui les accompagne nous en garde le plus souvent, et que pour l'éviter il doive nous suffire de savoir remonter des propositions
médiates aux propositions immédiates. Enfin, Terreur peut se trouver dans la conclusion du syllogisme , et il est alors nécessaire qu'elle se trouve d'abord dans l'une des prémisses ou dans toutes deux. Aristote analyse le syllogisme de l'erreur dans les trois figures. L'erreur, dans les propositions, tient à ce qu'on peut, relativement à une même chose, ignorer et savoir tout à la fois quelque chose. On peut nier une vérité renfermée, soit directement, soit indirectement, dans quelques propositions connues qu'on n'a pas cependant analysées ou rapprochées ; on peut savoir d'une manière générale et ignorer d'une manière spéciale (4). Ainsi le Vrai et le faux ne sont que dans la pensée et non dans les choses. Ils dépendent du rapport affirmé ou nié de l'attribut au sujet et n'ont aucun rapport à l'être (2).
VII. UOrganon d'Aristote se termine à la dialectique, qui diffère de l'analyse et de la science en ce qu'elle enseigne à raisonner avec des propositions simplement probables. Le probable est ce que donne pour vrai l'autorité, soit de tous , soit du plus grand nombre , ou des sages, ou de quelques sages. On voit combien diffère le sens propre qu'Aristote donne ordinairement (3) à ce mot dtalectique y de celui que Platon lui avait attribué. Ce n'est pas qu'Aristote ail du mépris pour cette science subalterne , qui , outre l'exercice qu'elle donne à l'esprit et les facilités qu'elle fournit pour la polémique , lui semble aussi propre à ouvrir les voies à toute connaissance, à découvrir les principes les plus généraux et à préparer le terrain de la science ; car il n'est donné qu'à elle seule d'examiner les questions et de les discuter dams les deux sens (4). Ainsi, la dialectique ayant pour objet le probable est intermédiaire entre X analytique, qui atteint jusqu'à l'être, et la sophistique, qui s'arrête fallacieusement aux accidents. Aussi, des deux livres dialectiques d'Aristote , l'un sous le titre de Topiques ou traité des Lieux , donne les règles et les lois générales
(1) Derniers Analytiques, 1, 16-18; et premiers Analytiques, n, 21. {2) Métaphysique, vi, 3.
(3) Quelquefois, mais plus vaguement, la dénomination de dialectique est appliquée par Aristote à toute sa théorie du syllogisme ; mais la définition spéciale à laquelle il faut s'arrêter se trouve au commencement des Topiques et en bien d'autres lieux.
(4) Topiques, I, 2.